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Arbitrage vidéo, érotique du football

La caméra s’est infiltrée partout, elle hante nos ordis, nos smartphones, nos rues, et plus que jamais , les stades. Le VAR (assistance vidéo à l’arbitrage) a été inauguré en Ligue 1 début août lors de la rencontre entre l’OM et Toulouse. Grâce au VAR, l’arbitre a la possibilité de consulter un écran lors d’un événement litigieux entraînant un carton rouge, un penalty ou une faute grave non sifflée. Il peut v oir et revoir la scène sous différents angles . Alors que l’homme veut observer, surtout ce qui lui est interdit, l’arbitre, l’homme de l’ombre, est maintenant sous les feux des projecteurs.

Surveiller l’arbitre

Dans notre société de la surveillance tant décrite par Foucault, le système est construit de telle manière que personne n’est à l’abri. La surveillance s’est glissée partout, jusque dans le sport. L’arbitre est devenu l’un des objets d’un genre nouveau de voyeurisme à travers le VAR. Dans notre soci été de la surveillance, la volonté de la transparence implique de faire tomber tous les rideaux, de montrer toutes les coulisses, de n’oublier aucun acteur du spectacle. Le spectateur sait ce que l’arbitre voit, la caméra plongeante du stade fixant ce prot agoniste qui devient source de curiosité, de défiance et de désir. C’est-à-dire que nous désirons être l’arbitre, nous désirons être sur le terrain, et cela se passe par la médiation de l’arbitrage vidéo. L’arbitre consulte le VAR, le spectateur regarde l’arbitre consulter le VAR. Ce mouvement implique que nous jugeons sa décision avec ses outils, nous avons vu les images avant lui, nous découvrons de nouvelles images avec lui, le cheminement de sa décision nous est accessible, et voilà que l’arbitre n’est plus qu’un simple arbitre. Il s’est transformé en roi illégitime, en gladiateur solitaire que la foule applaudit ou conspue.

Désirer l’arbitre

L’attaquant pénètre dans la surface de réparation, un défenseur l’approche, il semble qu’il lui tire le maill ot, l’avant – centre s’écroule, l’arbitre ne siffle pas. Puis quelques secondes plus tard, on lui signale dans l’oreillette qu’il y a faute. L’arbitre fait un rectangle avec les mains : il signifie qu’il va visionner la vidéo, et par la même signifie le débu t de ce nouveau rite. Les spectateurs, pendant leurs approbations ou contestations, ne regardent plus les joueurs mais l’arbitre, qui est censé être l’homme de l’ombre, surtout dans un sport tel que le football où les joueurs sont parfois des superstars. A lors qu’il a dessiné dans l’air un mouvement rectangulaire, l’arbitre quitte le terrain, la scène du jeu, pour se diriger vers l’écran. L’arbitre devient un spectateur privilégié, il a le pouvoir de décision. Chaque mouvement de l’arbitre est scruté, le temps qu’il met à visionner la vidéo, ses hésitations, son regard, il devient l’objet du désir. Sa personne devient l’objet des fantasmes. La vidéo est ici l’outil de l’identification: le spectateur se met à la place de l’arbitre car ils utilisent tous deux le même objet. Ainsi, par désir mimétique, le spectateur se sent tout aussi légitime que l’arbitre à pouvoir sanctionner ou non le joueur incriminé. À travers ce processus, l’arbitre reproduit paradoxalement le geste du spectateur qu’est le visionnage. Cependant, l’arbitre l’exécute après le spectateur (car le spectateur le devance), et par inversion, l’empathie du spectateur envers l’arbitre grandit, car il croit savoir avant. Le spectateur souhaite prendre sa place.

Tuer l’arbitre

Depuis Freud, on sait que les pulsions de vie et de mort, Éros et Thanatos, sont en tension en nous. Un rite est « une action programmée et répétitive, avec un fort taux de prévisibilité », comme le rappelle Christian Salenson, enseignant à l’Institut Catholique de Méditerranée. J’ajouterai qu’un rite est un moment éminemment sexuel qui côtoie la mort. La consultation du VAR est le moment précis pendant lequel le spectateur désire ardemment être l’arbitre, il veut s’y substituer, et cela passe par la volonté de tuer cet arbitre qui est là. L’arbitre est l’obstacle à la jouissance du spectateur devenu un voyeur actif du match. De manière logique, dans cet acte érotique entre le spectateur et l’arbitre, le spectateur veut sa mort. Il la voulait déjà avant: il la souhaite plus que jamais. À chaque décision de l’arbitre lors d’usage du VAR, le spectateur, et à fortiori le supporter, déplace sa colère du joueur fautif à l’homme qui interprète. La vidéo est l’outil sacré qui lève le voile de la scène, elle en révèle davantage les coulisses, et permet ainsi la transgression. Le spectateur dans son hybris cherche à prendre sa place et donc à le tuer. Chaque contestation est un coup de poignard verbal qui n’a pour sens que la chute d’un homme qui empêche pleinement le passage au désir. Pour que l’acte soit pleinement consommé, il faut participer pleinement à ce rite. « – La transgression organisée forme avec l’interdit un ensemble qui définit la vie sociale », écrivait Bataille. Cette scène fait partie de la pièce et est extrêmement cathartique car elle lève le voile de l’interdit et introduit le spectateur sur la scène. Étymologiquement, arbiter en latin signifie « témoin » ainsi que « spectateur ». L’arbitre de football est un spectateur privilégié, au plus près des footballeurs. Il quitte son trône l’espace de quelques secondes lors des consultations de la vidéo. La vidéo détruit ce privilège d e proximité avec les joueurs : il se transforme alors en bouc-émissaire, en roi à abattre; l’arbitre est sacrifié sur l’autel du VAR et tous y prennent plaisir. Le VAR permet une transgression orgiaque qui se rompt à la fin du coup de sifflet final. Le ri te se termine. L’arbitre a jugé et décidé: le spectateur n’a fait qu’hurler.

Guillaume TROALEN

Sources:
  • BATAILLE Georges, L’Erotisme, Les Editions de Minuit, 2011, 286p
  • FOUCAULT Michel, Surveiller et punir: naissance de la prison, Gallimard, 1975
  • GOFFMAN Erving, La Mise en scène de la vie quotidienne – 1. La présentation de soi, Editions de Minuit, traduit de l’anglais par Alain Accardo, 1973, 256p
  • GIRARD René, Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset, 1977, 320p
  • TAUBES Isabelle, « Peur de la mort ou peur de mourir ? », Psyschologies.com, consulté le 27décembre 2018 http://www.psychologies.com/Moi/Epreuves/Deuil/Articles-et-Dossiers/La-mort-pourquoi-il-faut-en-parler/Peur-de-la-mort-ou-peur-de-mourir/7Eros-contre-Thanatos
  • SALENSON Christian, « La corrida, un sacrifice rituel », Observatoire National des Cultures Taurines, consulté le 27 décembre 2018 http://www.culturestaurines.com/corrida-sacrifice-rituel
Crédits photos:
  1. https://www.football-addict.com/article/general/footmercato/5bad37fde60940366e4ab8d4/liga-les-debuts-de-la-var-passes-au-crible?lang=fr
  2. Pollice Verso, Jean-Léon Gérôme, 1872
  3. https://www.eurosport.dk/fodbold/kommentar-et-maerkeligt-vm_sto6851005/story.shtml