La communication peut-elle rendre justice ?

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#JusticePourAdamaTraoré : ce hashtag n’a pas pu vous échapper. C’est l’une des polémiques les plus médiatisées de l’année 2016 concernant les débordements policiers, ici dans le cas d’ Adama Traoré. Elle montre aujourd’hui, à quel point la communication peut servir à défier les institutions.

Le 19 juillet dernier, c’est lors d’une interpellation musclée qu’Adama décède sous la force présumée des policiers. Depuis, deux clans s’affrontent : le comité de soutien à la famille Traoré, représenté par la voix de la sœur du jeune homme, et les pouvoirs publics.

Une machine médiatique enclenchée

Cette affaire a provoqué une vive émotion auprès des rappeurs et de nombreuses personnalités. Youssoupha, Nekfeu, Omar Sy, Jean-Luc Mélenchon et bien d’autres, en exprimant leur soutien sur Twitter, ont ainsi permis à cette affaire de prendre une ampleur nationale, et de faire parler les médias du sujet jusqu’alors peu commenté.

 

L’avocat de la famille n’est pas choisi au hasard : Maître Yassine Bouzrou. Très médiatisé pour des affaires sensibles, il est reconnu par le magazine GQ en 2011, comme l’un des avocats français les plus puissants. Notamment spécialisé dans les bavures policières, il est le symbole d’une jeunesse des quartiers qu’on a trop sous-estimé. Il est qualifié de « bon stratège » par ses confrères, et sait comment obtenir les faveurs des caméras : c’est exactement ce dont a besoin le comité de soutien d’Adama.

Essayer de « faire justice », quand la justice elle, n’est pas là

A ce stade, c’est plutôt une justice symbolique qui se dessine à travers ces dispositifs de communication. Assa Traoré est aujourd’hui connue partout en France, des milliers d’internautes la suivent sur les réseaux sociaux. Elle est très sollicitée par les journalistes, même hors de nos frontières.

C’est une femme déterminée qui a la carrure et le charisme nécessaire pour défendre cette affaire : en termes d’image, elle sait comment s’y prendre. Son discours est limpide, son ton est calme, sa communication maîtrisée : elle est aujourd’hui, un média à part entière !

C’est peut-être ces qualités qui lui ont valu d’être la « présidente de la République », pour la présentation des vœux de Mediapart. Lors de son discours elle a taclé le gouvernement notamment sur les polémiques liées à la religion, à la régression des libertés par le 49-3 ou bien aux projets imposés contre l’avis du peuple. Elle soulève la question : sommes-nous toujours dans une République ?

Sa prise de parole est une façon de montrer que son combat est devenu un objet de société. Remettre en cause le système français dans ses valeurs fondamentales : la séparation des pouvoirs entre justice et Etat.

Un combat plus que médiatique : politique

En comparant le décès de son frère avec d’autres affaires de violences policières, ce cas passe d’un fait marginal à un fait minoritaire. Pour mobiliser l’opinion public à sa cause et la sensibiliser, elle évoque diverses controverses dont la mort de Rémi Fraisse, avec toute la communauté écologiste touchée, derrière-lui et peut-être bientôt derrière-elle ? Assa devient malgré elle, la porte-parole des minorités oubliées et oppressées.

Jean Pierre Beaudoin, l’un des pionniers des Relations publics en France, ajoute qu’en effet, la limite de la demande du maintien de l’ordre public par l’opinion se trouve lorsque son application entraîne ce qui est perçu comme une entrave à la liberté individuelle, lorsque cela implique une injustice. C’est exactement ce qu’il se passe dans ce cas : on sensibilise l’opinion à l’injustice subie par Adama Traoré pour qu’elle se mobilise et réagisse.

En dénonçant dans son discours des techniques policières qui auraient tué son frère, Assa procèderait-t-elle d’une forme d’éthique de la discussion de J. Habermas ? Y aurait-il une volonté d’interpeller l’opinion pour négocier, par la communication, les normes et l’acceptable en place comme ce fut le cas avec la peine de mort en 1981 ?

L’Etat sourde-oreille face au problème

Les médias sont alors un relais essentiel pour les prises de paroles collectives des associations, puisqu’ils sont le lieu d’expression des sujets sensibles dont l’opinion se préoccupe. Ils permettent, de par la théâtralisation opérée, l’indignation ou le sentiment d’insécurité.

Du côté du gouvernement, il n’y a qu’un silence qui résonne. François Hollande ferme-t-il les yeux face au problème ? Ce silence suggère-t-il un soutien à la police ? Ou bien, ne peut-il simplement pas s’exprimer pour ne pas causer du tort à l’une des deux parties ?

C’est bien là bien le problème d’une communication basée sur le silence : elle crée de l’ambiguïté.

Thierry Libaert, dans son ouvrage La communication de crise, parle du silence comme pouvant être « un pari sur la faible durée de la pression médiatique ». Néanmoins, selon la « ponctuation de communication » qu’analyse Daniel Bougnoux, un acte du premier interlocuteur entraîne l’acte du second et ainsi de suite. Donc si l’Etat ne se prononce pas sur cette affaire en pensant que les protestations vont vite cesser, en réalité, cela ne peut qu’alimenter les prises de paroles du comité de soutien, qui voudra toujours plus provoquer… Un cercle vicieux se crée.

De l’actualité dans l’affaire

Dernière victoire en date pour Assa : elle est devenue il y a peu reporter pour l’émission « Le gros journal » de Mouloud Achour. Cette forme de revanche lui confère une légitimité en tant que personne et voix d’une minorité.

De la même manière, un concert est prévu début février à La Cigale à Paris, afin de soutenir et de faire vivre encore plus, la mémoire d’Adama Traoré, maintenant entré dans l’histoire de notre pays.

Cette communication, au-delà de la stratégie médiatique, montre qu’il existe encore un sentiment de fraternité dans un monde qui tend toujours plus à se diviser. Finalement, la communication se présente aujourd’hui comme une des rares alternatives pour un monde meilleur, où rayonne une utopie de paix.

Manon Trautenberger

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Sources :

BAUDOIN Jean-Pierre, Le risque d’opinion, Editions d’Organisations, 2001, ISBN : 2708126490

BOUGNOUX Daniel, Introduction aux sciences de la communication, Editions La Découverte, 2002, ISBN : 9782707137760

LIBAERT Thierry, Communication de crise, Editions Dunod, 2010, ISBN-10: 2100549448

VIGOUREUX Elsa, « Mort d’Adama Traoré : l’étrange communication du procureur Jannier », L’Obs, 03/08/2016, consulté le 16/01/2017

LES INVITÉS DE MEDIAPART, « Un intolérable acharnement contre la famille Traoré », Médiapart.fr, 30/11/2016, consulté le 14/01/2017

VIGOUREUX Elsa, « Yassine Bouzrou, jeune ténor du barreau cash et sans pitié », L’Obs, 06/10/2016 consulté le 12/01/2017

CORONAS Pierre, « Communication de crise : « Rien n’est plus dévastateur qu’un silence assourdissant… » », Tourmag.com, 03/10/2013, consulté le 18/01/2017

VIGOUREUX Elsa, « Assa Traoré, une « machine de guerre » pour Adama », L’Obs, 13/12/2016 consulté le 13/01/2017

LA RÉDACTION DE MEDIAPART, « Les vœux de fraternité d’Assa Traoré », Mediapart.fr, 31/12/2016, consulté le 14/01/2017

SKYVINGTON Emmanuelle, « Mouloud Achour intègre Assa Traoré dans l’équipe du “Gros journal” et enfonce le clou », Telerama.fr, 05/01/2017, consulté le 7/01/2017

 

Crédits :

Photo 1 : RTL.fr, Mort d’Adama Traoré : la famille demande une peine de prison pour les gendarmes, 11/09/2016. Photographe : Dominique Faget / AFP

• Photo 2 : Twitter.com @nekfeu

• Photo 3 : Twitter.com @OmarSy

Photo 4 : L’Obs.fr: Yassine Bouzrou, jeune ténor du barreau cash et sans pitié, photographe: Eric Garault, publié le 06/10/2016

Photo 5 : Leblogducommunicant2-0.fr

Photo 6 : Lacigale.fr

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