Je suis Charlie : Chronique d’un évènement historique

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Historicité à deux mesures

Pour devenir historique, un évènement est en permanence le jeu d’une confrontation entre l’ancien et le nouveau. Il doit entrer dans une certaine continuité avec le passé, ce qui lui vaut d’être parsemé de références historiques. Mais il doit aussi faire preuve de rupture, pour se démarquer et avoir une place légitime dans le processus d’historicité.

Je Suis Charlie ne déroge pas à la règle avec, d’une part des références historiques à la philosophie des Lumières, à l’esprit Voltairien et aux références picturales classiques; et d’autre part la nouveauté des réseaux sociaux, qui ont fondamentalement participé à la construction de l’évènement historique, par leur logique de viralité. Ainsi, les livres d’histoire se devront de traiter cette double historicité: celle relative à l’analyse factuelle de ces attentats; et celle attenante au rôle des réseaux sociaux dans le rassemblement populaire qui en a découlé.

S’informer plus vite pour comprendre moins: les réseaux sociaux

Pour Nicolas Vanderbiest, doctorant en Sciences de l’Information et de la Communication et social media analyst pour des entreprises « Twitter est un réseau social par excellence en cas de crise. » Une théorie qui s’est confirmé les 7, 8 et 9 janvier derniers. Pendant ces trois jours, Twitter est pratiquement devenu un moteur de recherche à part entière. Nombre de personnes se sont informées sur les attentats et les avancées de la traque policière préférant Twitter aux sites d’informations plus traditionnels ou agrégateurs d’actu’ tel que Google Actualités. Le point commun entre un site d’informations et Google Actu est qu’ils recensent tous deux des articles écrits par des journalistes, nécessitant ainsi un minimum de temps de travail. Or pendant ces trois jours, du temps que la traque n’était pas terminée, du temps que ces terroristes couraient toujours dans la nature, la France ne pouvait attendre les premiers articles d’analyse et s’est alors plongée dans l’information en continu de Twitter.
Il convient également de dire que cette frénésie qui s’apparentait à une « dictature de l’instant » a été alimentée par les médias traditionnels: en effet, pour TF1 et France 2, le temps s’était aussi arrêté. Les deux grandes chaînes avaient en effet cassé leur grille de programmation pour se consacrer à des après-midi entiers d’antenne, concurrençant ainsi directement les chaînes « tout info ».

Cependant, les informations qui fluent sur Twitter ne sont pas que celles des journalistes, mais aussi celles de citoyens peu emprunts à la vérification de leurs dires. Et pourtant beaucoup de ces contenus sont retweetés en chaine, répandant rumeurs et intox sur la Toile. Quoi de mieux pour donner du grain à moudre aux théories conspirationnistes qui, plus de deux semaines après ces évènements tragiques, fleurissent sur la Toile ?

Je Suis Charlie: slogan et hashtag

Mais, pour devenir un véritable moteur de recherche qui soit un portail d’entrée sur l’actu en continu de l’avancement de l’enquête, de l’énumération des victimes, du recueil des témoignages et des suites de la traque, Twitter avait besoin d’un mot-clé où tout puisse être recensé. #JesuisCharlie est le hashtag qui s’est imposé. Ce hashtag permet de faire converger toutes les informations et de donner un point d’entrée dans l’évènement. Mais il permet aussi de centraliser tout le mouvement de soutien et de mobilisation contre cette barbarie, en reprenant le visuel de Joachim Roncin. #JesuisCharlie n’est alors que la traduction textuelle, adaptée au codage Twitter, du visuel « Je suis Charlie », crée par le directeur artistique du magazine gratuit Stylist.

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Avec le slogan « Je Suis Charlie », nous sommes dans une solidarité en toute retenue. Le message est extrêmement sobre et neutre n’affichant aucun signe d’appartenance, si ce n’est la typographie du journal « Charlie » et le code couleur noir et blanc porteur de la symbolique du deuil. Et c’est ainsi que tout un chacun peut se l’approprier, sans exception.

La simplicité et la brièveté du message entrent également en jeu dans la faculté de ces trois mots à devenir aussi viraux. En reprenant les codes du slogan publicitaire, son impact est beaucoup plus fort que tous les discours d’émotion et d’éloge. L’emploi de la première personne du singulier se veut à la fois fondamentalement individuel – car porter ce message signifie s’identifier personnellement – ; mais amène paradoxalement à un sentiment d’appartenance collective. Je suis Charlie est véritablement rentré dans la mythologie iconique de l’évènement, jusqu’à couvrir plusieurs sens : un slogan crié dans les rues, une image reprise par des millions des personnes et un mot-clé de référence pour la recherche d’informations.

Le Crayon guidant le peuple

L’iconicité ne s’arrête pas ici. Parmi toutes les photos prises lors de la Marche Républicaine, on aurait pu s’attendre à une rivalité amateurs/photographes, quant à celui qui captera « la » photo, celle qui rentrera dans les livres d’Histoire. Pourtant, le consensus s’est rapidement fait autour de celle du photographe indépendant Martin Argyroglo.

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Le cliché s’est imposé comme une évidence puisqu’ il recèle une multitude de référents picturaux, dont les plus cités se retrouvent dans les tableaux de Delacroix et de Géricault, respectivement La Liberté guidant le peuple et Le Radeau de la Méduse. Le rapprochement établi avec ces classiques de la peinture romantique de la première moitié du XIXème siècle, accentue encore davantage l’historicité de l’évènement.

Ainsi, la photo d’Argyroglo reprend les mêmes ressorts de l’esthétique et de la scénarisation que ceux du tableau de Delacroix avec cette idée de révolution impulsée par un peuple uni autour de valeurs communes (la liberté d’expression en tête). L’assimilation au Radeau de la Méduse est plus subtile mais la photographie convoque en nous l’image d’un peuple qui flageole. La combinaison des deux nous donne donc un peuple qui est à la dérive, mais qui face à un ennemi commun, s’uni et s’élève ensemble pour résister.

En définitive, un slogan de ralliement, un visuel fort, des références historiques, sont autant d’éléments qui contribuent à la fabrication d’une matérialité de l’émotion inscrite dans un processus de mémoire collective au service de l’Histoire (celle avec un grand H).

Marie Mougin
@mellemgn

Sources: 

MUST READ

Analyse de #jesuischarlie sur les réseaux sociaux – Reputatio Lab

Les images “iconiques” du 11 janvier, un monument involontaire? –  L’image sociale

GO FURTHER

Guillaume Meurice renonce à sa chronique dans « La Nouvelle Edition » de Canal+ après le refus de diffuser un dessin de Charb – Huffington Post

Pourquoi les Anonymous «sont Charlie» – France Culture Plus #politique

Penser l’école après Charlie – France Culture Plus Babel Oueb

Témoignages

« C’est Charlie, venez vite, ils sont tous morts » – Le Monde

Luz à propos de la une de «Charlie Hebdo» : « C’était mon dernier jus » – Libération

« Il a appelé BFM et leur a demandé de changer leur bandeau » – L’Observatoire des médias

Riss de « Charlie Hebdo » sur France 2 : la peur d’être « achevé » – Nouvel Obs le Plus

A Dammartin-en-Goële, huit heures sous un évier, les frères Kouachi à côté – Libération

L’islam et les valeurs occidentales

Du Coran et de la liberté de penser – La Vie des idées

De la peur à l’intolérance– La Vie des idées

Du religieux au politique : la philosophie islamique– La Vie des idées

L’islam peut-il être français ? –La Vie des idées

L’attentat contre Charlie Hebdo vu par Farhad Khosrokhavar – Bondy Blog

Olivier Roy : « La peur d’une communauté qui n’existe pas » – Le Monde

réseaux sociaux

#JesuisCharlie, #JesuisFlic, #JesuisNico : ce que nous ont appris les réseaux sociaux – Nouvel Obs le Plus

Etre ou ne pas être Charlie : les hashtags en chiffres – Libération

Attentats: comment la Gendarmerie a crevé l’écran sur Twitter – L Express

 vues de l’étranger

Drawing the prophet: Islam’s hidden history of Muhammad images – The Guardian the Observer

I Am Not Charlie Hebdo – New-York Times

Beware of curtailing freedom of expression in the name of #CharlieHebdo – World News Publishing Focus by WAN-IFRA

Polis – Citizen terrorism: the Paris killings and networked media

Polis – The right response to Charlie Hebdo: fear and humanity

Polis – Charlie Hebdo and the Other Within (guest blog)

 Crédits photos:

 Marche Républicaine

Martin Argyroglo

 

 

 

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Un commentaire on "Je suis Charlie : Chronique d’un évènement historique"

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