La nouvelle censure ou l’Inquisition 2.0

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La censure et la France ont une longue histoire en commun, elles forment un couple torturé qui, malgré les séparations successives, finissent inlassablement par se retrouver pour s’étreindre avec passion. Si par la force des choses, la censure a toujours été l’apanage de l’Etat et des fonctions régaliennes, il semblerait que son flambeau soit désormais passé entre les mains des citoyens. Rassemblés en communautés, en groupuscules ou simplement derrière leurs écrans, ils prônent la bien-pensance en vertu de l’intérêt commun afin d’immuniser la société contre les maux qui l’accablent. Humoristes, artistes ou même sportifs, tout le monde en prend pour son grade, et ça ne risque pas de s’arrêter : bienvenue dans l’Inquisition 2.0.

 

Historique de la censure en France

La censure française est plurielle, inventive et protéiforme. Elle a pu toucher les écrits lors de l’Ancien Régime (avec par exemple l’édit de François Ier contre les imprimeurs insoumis en 1535) mais aussi plus récemment le média télévisuel, notamment dans les années 1990 avec la désapprobation de la série animée Ken le survivant. Dès 1789, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme proclame la liberté d’expression et de pensée, un emblème humaniste et bienveillant qui sera néanmoins balayé d’un revers de main par un décret napoléonien qui rétablira la censure dès 1810. Aux origines de la censure vient l’État, machine indéfectible, qui l’exerçait dans le seul but de protéger ses institutions telles que l’Église, l’armée ou la famille. Partant d’un tel postulat, de nombreuses œuvres majeures furent censurées dès leur publication comme Madame Bovary de Gustave Flaubert ou Les Fleurs du Mal de Baudelaire en 1857 qui étaient alors accusées « d’offense à la morale religieuse » et « d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ». C’est seulement en 1881 que la loi sur la liberté de la presse est promulguée. Se pliant aux intransigeantes exigences de la loi l’Etat tente de diminuer ses ingérences dans les médias, des velléités au goût amer à l’aune des deux guerres mondiales et du contrôle de l’ORTF en 1964. Durant les années 80 la censure se conduit en transfuge, se ralliant aux citoyens plutôt qu’aux ministères. Ceux-ci tentent de palier aux manquements de l’Etat en s’organisant en associations pour revendiquer leur droit de contestation. À l’heure du numérique et des réseaux sociaux, chacun peut prendre la parole et s’insurger contre une publication qui ne lui est pas destinée, lui donnant un pouvoir de censure (toute proportion gardée) qui ne lui était pas octroyé il y a peu.

 

Crédit : babelthèque

Le nouveau visage de la censure

La censure a changé de visage, c’est un fait. Un grand pouvoir impliquant de grandes responsabilités (chacun le sait) quelques outils sont alors primordiaux pour l’exercer avec tout le zèle adéquat. Ce nouveau pouvoir s’exprime avec force par le truchement du CSA, surchargé d’innombrables requêtes de spectateurs choqués par des séquences télévisuelles d’un goût plus ou moins douteux. Pas moins de 90 000 saisies pour l’année 2017, un triste record auquel a grandement contribué Cyril Hanouna et son canular homophobe ainsi que certains débats houleux diffusés dans l’émission On n’est pas couché animée par Laurent Ruquier. Le dernier exemple en date est l’éviction de l’animateur Tex (animateur des Z’amours sur France 2), qui, après avoir honoré les spectateurs d’une mauvaise plaisanterie sur les femmes battues, s’est vu tout simplement limogé de la chaîne manu militari. Certes, la blague était sordide et des excuses étaient nécessaires, voire impérieuses. Fallait-il pour autant l’excommunier de la sorte ? Tout sujet est susceptible de créer la controverse, de scandaliser, d’offenser les âmes les plus chatouilleuses. L’hypersensibilité est devenue la norme, les spectateurs s’offusquent – à juste titre parfois – sans pour autant chercher à débattre ou à comprendre. Quoique l’on en pense, cette sensibilité exacerbée dénature la pensée, l’histoire ou même l’art, comme ça a pu être le cas récemment dans le métro londonien, où les nus d’Egon Schiele furent censurés car jugés trop provocants par des usagers.

 

Crédit : rmc.bfmtv

 

Les réseaux sociaux en ligne de mire

Les réseaux sociaux ne sont pas en reste et nous prouvent chaque jour un peu plus que la frontière entre liberté d’expression et censure est parfois poreuse. L’hyperréactivité inhérente à ces plateformes démontre la puissance des internautes face à un contenu quelconque. Cette assertion pourrait se résumer au cas du blackface du footballeur Antoine Griezmann qui s’était grimé en basketteur de l’équipe des Harlem Globetrotters pour une soirée en décembre dernier. Après avoir posté le cliché sur Twitter, un déferlement de réactions s’ensuivit, les internautes admonestants le footballeur pour s’être teint la peau en noir. Se rendant compte de la maladresse, Antoine Griezmann se défendit en arguant un hommage, mais le mal était fait : il a du rapidement retirer la photo sous la pression des « twittos ». Cet exemple, bien qu’anecdotique, dénote un mal symptomatique des communautés sur les réseaux sociaux : leur manque de recul. Cet affublement relevait certainement de l’égard que le footballeur portait aux basketteurs New Yorkais et non d’une vieille tradition raciste d’outre-Manche du siècle dernier. Ces groupes rassemblés sur Twitter ont une force de frappe immédiate et supérieure, pouvants à coup de tweets bien placés (et légitimes) destituer Roman Polanski de son rôle de président des Césars. Quand certains y voient un tribunal médiatique où chacun pourrait y aller de sa sentence, d’autres y voient un formidable outil pour peser sur les institutions ou le gouvernement. Seulement, la question de l’omnipotence du réseau social se pose : que ces communautés puissent faire avancer le débat sur des sujets de société est une chose (une bonne qui plus est), qu’elles réagissent en continu, à chaud et avec émotion en est une autre. Si le poids de ces communautés peut être un levier novateur pour les causes sociétales, il convient néanmoins de rappeler que leur prise de parole ne doit pas écraser celles des autres. À l’heure où de nombreuses associations ou groupuscules s’insurgent contre la prise de parole de certain, il semblerait opportun de ne pas laisser la censure grignoter la liberté d’expression, au risque que celle-ci devienne la norme.

 

Crédit : Le Huffington Post

 

Martin Blanchet

 

Sources :

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