Notre société n’est pas celle du spectacle, mais de la surveillance

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Le 1er novembre 2016, le film Snowden réalisé par Oliver Stone faisait son entrée dans les salles du monde entier. Le 24 janvier 2018, c’était à une autre grande affaire d’Etat américaine de surgir sur grand écran avec le long-métrage Pentagon Papers de Steven Spielberg. Deux grands réalisateurs, deux films au casting exceptionnel (Joseph Gordon-Levitt et Shailene Woodley dans Snowden, Tom Hanks et Meryl Streep dans Pentagon Papers) pour narrer deux histoires incroyables.

Quels bras de fer se cachent derrière ces blockbusters américains ?

Des sujets périlleux

Ex-consultant de l’Agence nationale de sécurité américaine (NSA) et ancien mandataire de l’Agence centrale de renseignement (CIA), Edward Snowden décide en 2012 de télécharger des dossiers ultrasecrets révélant le vaste système de surveillance orchestré par les Etats-Unis dans le monde entier au nom de la lutte contre le terrorisme. Il les confie à des journalistes du quotidien britannique The Guardian pour qu’ils fassent éclater la vérité auprès du grand public, obligeant ainsi les dirigeants de la NSA, de la CIA, et des Etats-Unis (Barack Obama à l’époque) de démentir ces accusations, avant de les admettre et de tenter de les expliquer au peuple américain.

   Edward Snowden

Snowden, le lanceur d’alerte (personne ayant connaissance d’un scandale et enclenchant un processus de mobilisation collective pour le faire éclater), devient un Américain hors-la-loi, qui sera inculpé pour haute trahison s’il revient un jour sur le sol américain. Il est actuellement réfugié à Moscou.

En 1971, Daniel Ellsberg, ancien collaborateur du département de la Défense et rédacteur du rapport McNamara sur la guerre du Viêt-Nam, photocopie des documents confidentiels qui remettent en cause la version officielle de l’engagement américain au Viêt-Nam (une guerre longue de 20 ans, ayant fait 60 000 morts et 140 000 blessés parmi les troupes américaines).

Dans le film de Spielberg, la rédactrice en chef du Washington Post mène une course contre la montre pour enquêter sur ces révélations et les rendre publiques avant son concurrent le New York Times.

     Daniel Ellsberg

Cette rapide remise en mémoire nous permet de comprendre que l’industrie du cinéma s’est attaquée, à quelques années d’écart, à deux affaires d’Etat, devenues des affaires connues du grand public grâce à des lanceurs d’alerte.

Si ce type d’histoires vraies est propice à faire de bons films, il faut distinguer deux niveaux de ces intrigues qui n’ont rien du banal fait divers. Le premier niveau est historique, il correspond aux faits réels qui ont fait entrer des personnages comme Snowden ou Ellsberg dans l’Histoire avec un grand H. Le second niveau est narratif, il recouvre les faits tels qu’ils sont racontés, représentés et mis en scène dans des œuvres de fiction.

Ces dernières, même si elles correspondent étroitement avec la réalité (l’Histoire) demeurent des histoires. Elles sont construites pour mettre à la disposition d’un important nombre de spectateurs ces événements détonants, en leur montrant que cela les touche, en les invitant à s’y intéresser pour qu’ils puissent ensuite se positionner et donner leur avis en connaissance de cause.

Les sujets périlleux sont une occasion pour les réalisateurs de faire dire au peuple américain -et au reste du monde : notre gouvernement a-t-il le droit d’organiser et de cacher ce qu’on nous révèle aujourd’hui ? Dans ce face-à-face, les forces sont inégales.

Les pressions sont permanentes

Si l’ancien Président des Etats-Unis Barack Obama, avait semblé en difficulté au moment de démentir, puis d’expliquer l’existence du système de surveillance américain lors de différentes allocutions, cette fragilisation de la parole officielle face aux preuves dérobées par Snowden ne doivent pas faire oublier que c’est le gouvernement qui tire la couverture à lui.

     Barack Obama, dans la tourmente de l’affaire Snowden

Effectivement, le privilège du secret d’Etat est une règle juridique aux Etats-Unis qui permet d’écarter des preuves, voire d’étouffer et de passer sous silence des affaires entières, lorsque la sécurité nationale est en jeu, sans que le tribunal ne puisse examiner la validité du prétexte invoqué. En d’autres termes, le gouvernement, les agences spéciales telles que la NSA et la CIA et tous les agents qui les composent, décident en interne de ce qui est légal ou non, de ce qui doit être rendu public ou non.

De la sorte, c’est toute une idéologie sécuritaire qui se construit aux Etats-Unis depuis l’importation de cette règle issue du common law britannique. L’administration Bush, par exemple, a convoqué à 47 reprises ce privilège, ce qui met en exergue cette pression de l’Etat à notre premier niveau historique.

Mais on trouve des coercitions conséquentes au niveau narratif également. Lors d’un festival organisé la semaine du 20 janvier 2018 au Forum des Images (Halles de Paris) et intitulé « Le monde est Stone », le réalisateur de Snowden est revenu sur les nombreuses difficultés qu’il a rencontrées pour la production de son film.

     Oliver Stone (au centre) au Forum des Images de Paris

La première complication était que le principal intéressé, Edward Snowden, est toujours expatrié à Moscou, sous la bienveillante neutralité de son Président Vladimir Poutine, pour éviter de passer en jugement sous huis-clos par la Cour Suprême des Etats-Unis. Oliver Stone l’a ainsi rencontré plusieurs fois en secret, dans la plus grande prudence, pour gagner sa confiance et son appui dans la réalisation d’un long-métrage qu’il souhaitait le plus véridique possible.

La deuxième difficulté était que le réalisateur n’a pu bénéficier d’aucun soutien financier de la part de l’industrie cinématographique américaine. Stone a subi un boycott économique total, qui l’a contraint à tourner dans des conditions parfois précaires, en se demandant chaque jour si le film pourrait voir le jour achevé. Seules l’Allemagne et la France ont accepté de subventionner en partie l’œuvre. Les tournages ont par ailleurs eu lieu dans une certaine confidentialité, et aucun exemplaire du script n’a quitté les mains du réalisateur avant la sortie en salles du film.

L’insignifiante distribution dans les salles obscures américaines a constitué une troisième grande difficulté pour ce film. Peu d’Américains sont allés voir Snowden tout simplement parce qu’il ne se donnait pas près de chez eux, une véritable déception pour Stone.

Si les Etats-Unis ne pratiquent pas couramment le régime de la censure, d’importantes pressions s’expriment autrement lorsqu’il s’agit d’affaires politiques et diplomatiques de haute importance.

En ce qui concerne Pentagon papers, Steven Spielberg ne semble pas avoir rencontré des difficultés de ce type dans la construction du script de son film ou lors des tournages. Ceci peut s’expliquer parce que les faits rapportés dans le film ne touchent pas à l’actualité la plus brûlante. Néanmoins, sa pellicule est déjà saluée comme une prise de parole allant à contre-courant des mentalités contemporaines aux Etats-Unis.

Effectivement, alors que l’actuel Président Donald Trump cherche à museler une presse qui n’est pas élogieuse à son sujet par la multiplication des refus d’accréditation et de la censure, Spielberg tente un rappel à l’ordre concernant la liberté de la presse, la vérité politique, et l’effectivité des droits du peuple américain inscrits dans la Constitution.

Et pourtant, les principaux destinataires de ces films aux messages forts font, pour la plupart, la sourde oreille.

 

Les réactions du public en disent long

 Lors de son intervention au Forum des Images, Stone expliquait que les Américains n’avaient pas réservé un bon accueil à son film –pour ceux qui avaient pu le voir. Dans leur esprit, Snowden est loin d’être un héros. Peu importe ce qu’il a dénoncé, « c’est un voleur de secret et les secrets sont faits pour être gardés secrets », résume le réalisateur en français en réponse à une question sur les conséquences des révélations du lanceur d’alerte. Alors que Stone pensait avoir mis à la portée des Américains la possibilité d’interroger un gouvernement sur le respect de leurs droits les plus fondamentaux, inscrits dans la sacro-sainte Constitution des Etats-Unis, ces derniers ne voient en Snowden qu’un criminel.

De plus, le réalisateur souligne qu’il est incompréhensible pour les Américains que ce lanceur d’alerte ait mené une action de pur altruisme. D’un naturel timide, Edward Snowden ne souhaite en effet aucune médiatisation excessive au sujet de sa personne et de sa vie privée. Une fois les dossiers dérobés remis gratuitement aux journalistes du Guardian, l’ex-consultant de la NSA a même choisi de les effacer définitivement de son ordinateur personnel, soucieux de refermer définitivement cette parenthèse.

En revanche, dans les salles de cinéma européennes, l’effervescence et la stupéfaction face aux révélations de Snowden sont au rendez-vous.

     Manifestation de soutien à Edward Snowden à Berlin le 4 juillet 2013

Quant à Pentagon Papers, il est encore un peu tôt pour analyser les retombées de l’affaire projetée sur grand écran.

Il n’empêche que ces deux exemples permettent immédiatement de comprendre qui a le dessus dans ces incroyables bras de fer –plus nombreux qu’on ne le pense.

 

Sophie Regaud

Sources

BONNIEL Marie-Aude, Le Figaro, « 15 juin 1971 : l’affaire des « Pentagon Papers » détaillée dans Le Figaro », 24.01.2018,

GLADWEEL Malcolm, The New Yorker, “Daniel Ellsberg, Edward Snowden, and the modern whistle-blower,” December 19, 2016,

GREENWALD Glenn, Le Monde, « L’affaire Snowden racontée par celui qui l’a révélée », 13.05.2014,

SOTINEL Thomas, Le Monde, « Snowden, Oliver Stone et l’antihéros », 31.10.2016,

STONE Oliver, conférence-débat « Le monde est Stone, Snowden », 25.01.2018, Forum des Images, Paris

THOMPSON Nicholas, The New Yorker, From Daniel Ellsberg to Edward Snowden”, June 9, 2013,

Vanity Fair, « Oliver Stone raconte Edward Snowden », 03.11.2016,

Crédits photo

Dreamstime, Grunge de drapeau américain et d’aigle

The Intercept, Edward Snowden

The New Yorker, Daniel Ellsberg

Le Monde, Affaire Snowden, Obama

Sophie Regaud, Forum des Images

France Info, manifestation de soutien à Edward Snowden à Berlin

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