La blouse ne fait pas le médecin, mais elle y contribue

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Le magazine américain Time a attribué le 10 décembre dernier à l’ensemble du personnel soignant qui lutte contre le virus Ebola, le prix de « personnalité de l’année ». Des héros anonymes dont la distinction ne se justifie ni par leur nom, ni par un don extraordinaire, mais bien en vertu d’une blouse blanche et de compétences médicales.

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Si elle fait la Une de nos magasines, la figure héroïque du médecin a aussi donné lieu à de nombreux synopsis, faisant de la profession, la composante principale de l’édification du statut de héros.

Le héros « légalo-rationnel »

En effectuant une relecture des typologies wébériennes présentées dans Economie et société (1922), on peut y voir se profiler le héros tel qu’il s’édifie aujourd’hui. Le sociologue allemand présente trois types de domination:

  • La domination traditionnelle se focalise sur l’obéissance à des principes coutumiers hérités d’une tradition culturelle.
  • La domination charismatique repose sur la considération qu’un chef possède une vertu extraordinaire reconnue et acceptée comme telle.
  • La domination légalo-rationnelle fait obéir à des règles impersonnelles dont le fondement légitime est issu de la croyance en la légalité et le droit.

 

Pour être complète, la figure du héros va devoir piocher dans chacune de ces trois catégories afin d’être à la fois un personnage empreint de valeurs morales, possédant une caractéristique supposée extra-ordinaire, et dont la fonction lui confère une autorité naturelle.

Cependant, il convient de souligner un type de héros dont la caractéristique principale repose sur cette domination légalo-rationnelle. Avec cette appellation, cette figure héroïque particulière pourrait se définir à travers la fonction qu’occupent les personnages et non leurs caractéristiques individuelles. Pour ainsi dire, c’est bien le fait d’être pompier, soldat ou médecin qui fait du personnage le héros et non pas le fait qu’il puisse être moral, sincère vertueux ou courageux, même si ces qualifications en découlent souvent.
Ainsi, toutes les séries qui se déroulent dans un milieu hospitalier par exemple, adoptent cette vision qui fait des médecins, urgentistes ou personnel infirmier etc., les héros quotidiens animés intrinsèquement de valeurs morales de loyauté et de service envers leurs concitoyens.

Plus généralement, les fictions produites par les grandes chaines de télévision contribuent à affirmer cette légitimité légalo-rationnelle en mettant en valeurs certains métiers souvent qualifiés de « plus beaux métiers du monde ».
Sociologiquement, on observe alors une typologie exhaustive, qui fabrique les ‘beaux’ et ‘bons’ métiers par le simple fait d’en faire des formats audiovisuels. L’engouement autour des séries médicales (Dr House, Grey’s Anatomy, Urgence, etc.) et la bonne réception sociale de cette profession valorisante et valorisée, donnent à voir des traits identitaires généralement glorifiés du simple fait du poste occupé.

Le travail comme composante de l’identité sociale

Cette logique de qualification et de hiérarchisation de la représentation sociale par le métier qu’on exerce a été étudié à l’orée de la seconde Ecole de Chicago par le sociologue américain Everett Hughes qui, dans l’article « Le travail et le soi » (1951), analyse le travail et la fonction que l’individu occupe comme une composante de l’identité sociale. Pour lui, que le travail ou l’accès à certaines professions soient déterminés par la coutume, la loi ou encore le rang social d’appartenance ; ou qu’ils soient librement choisis, le métier est « l’un des éléments pris en compte pour porter un jugement de valeur sur quelqu’un et certainement l’un des éléments qui influence le plus la manière dont on se juge soi-même. Bien des gens dans notre société font un travail qui porte un nom. Ces noms sont des étiquettes, à la fois des étiquettes de prix et des cartes de visite ».
Le choix d’un métier semble donc tout aussi irrévocable dans la composition de l’identité sociale d’un individu, que le choix d’un conjoint, d’un lieu d’habitation, etc.

Ainsi, cette analyse des métiers annonce le primat de la fonction professionnelle occupée par un individu sur la construction de son identité sociale et de la reconnaissance de cette identité par le reste de la société.
On constate alors que certaines professions disposent d’une reconnaissance inégalée dans la société du simple fait de la complexité des études, du dévouement supposé pour satisfaire les besoins sanitaires de la société civile, et du statut économique potentiellement attenant. Ce statut légalo-rationnel est accentué lorsque la profession entend servir une compétence régalienne de l’Etat : ici, le médecin est garant désigné des conditions sanitaires et d’hygiène pour le maintien de l’équilibre social.

Aussi, si le travail est une composante de l’identité sociale des individus, il l’est également pour l’identité du héros qui peut désormais se prévaloir d’une caractéristique légalo-rationnelle pour assoir sa légitimité et son attrait dans une série télévisuelle.

Médecine et fiction : une tradition qui se joue du temps qui passe

La médecine est un sujet qui a toujours inspiré le jeu, qu’il soit comique mais satirique (Moliere, Le médecin malgré lui, Le malade imaginaire), dramatique (Grey’s Anatomy) ou réaliste (Urgences).

Dès le XVIIème siècle, Molière propose une satire de la médecine qui entend rompre avec le statut intouchable du médecin qui se prévaut d’une science complexe mais maîtrisée. Dans Le malade imaginaire, Argan vit entre purges et lavements, victime de Monsieur Fleurant (l’apothicaire), de Mr Purgon et surtout de Diafoirus père et fils, deux médecins imbéciles et ignorants. Molière dévoile alors, comme dans nombre de ses pièces, l’impunité qu’une société corrompue offre à tous ceux qui savent se jouer d’un rôle ou se prévaloir d’un masque d’acteur, en pointant du doigt les imposteurs qui subjuguent le peuple à l’aide d’un jargon inaudible.

malade imaginaire FNC

Le Malade imaginaire, Vittorio Caprioli, Alberto Sordi, Bernard Blier

 

Avec cette satire théâtrale, Molière rompt alors avec la figure polie du médecin, telle que la société se la représente. Mais il sera l’un des rares à s’attaquer à cet aspect-là, les autres préférant jouer sur le glamour et la bravoure du Docteur.

En effet, aujourd’hui, l’imposture décriée par Molière, a laissé place à une magnification de la profession médicale. Les médecins sont désormais beaux, compétents et dévoués. Dans Grey’s Anatomy ou Dr House, les scénarios ne cherchent pas à remettre en cause un système de santé américain peu égalitaire, mais vantent les mérites d’une profession qui permet de sauver des vies entre relations amoureuses, recherches scientifiques congratulées ou prouesses techniques.

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Grey’s Anatomy : Amour, Médecine et Beauté

 

Ainsi, si le médecin a toujours fasciné – pour le meilleur et pour le pire – il tend aujourd’hui à se réinventer sous de nouveaux formats qui brouillent les codes traditionnels des différents genres télévisuels en les confondant pour proposer des programmes d’un genre original.

Baby-Boum, le docu-fiction-réalité qui parfait les codes du genre

 

C’est le cas de TF1 qui produit le documentaire à succès Baby-Boom. Décliné en plusieurs saisons (la 4ème vient de se terminer), le format reprend amplement les codes de la série médicale dans un genre bien particulier qui vise à sublimer la vie d’un service maternité et à glorifier le travail du personnel attenant présenté comme étant prévenant, attentionné et dévoué aux patients.
Cependant ce programme peut prêter à confusion ne serait-ce que dans le genre dans lequel il s’inscit : à la fois documentaire, fiction et programme de télé-réalité, cette confusion tend à enrayer certaines problématiques pour correspondre à l’image lisse et romancée des séries TV.

  • Baby-Boum est un documentaire puisqu’il entend montrer de manière objective la vie du service maternité d’un hôpital public
  • Baby-Boum est une fiction puisque la reprise des termes « saison », « épisode » ainsi que la voix off de Meredith Grey, personnage emblématique de la série à succès Grey’s Anatomy, ne trompent personne
  • Baby-Boum est un programme de TV réalité puisque tout compte fait, les couples présentés acceptent de leur plein grès de partager ce moment d’intimité avec le plus grand nombre, dans une pudeur discutable où l’émotionnel prime, et où voyeurisme et exhibitionnisme s’affrontent de part et d’autre du poste de télévision.

 

Cependant, le genre se parfait d’une crédibilité vacillante car l’image lisse de l’accouchement parfait, du couple heureux et de la sage-femme toujours prévenante ne renvoie pas nécessairement à une réalité effective. Sans remettre en cause le travail exemplaire d’un personnel qui essaie d’offrir aux patients le meilleur de ses services, cette vision ne reflète pas les problèmes réels que connaissent les maternités françaises : manque de personnel, manque de moyens pour accueillir les patients, manque de reconnaissance financière, etc.
En cela, l’idéal du héros prévaut une fois encore en se galvanisant de ses qualités et en s’affranchissant des aspects plus sombres du quotidien.

En définitive, certains héros se définissent comme tels par le simple fait qu’ils occupent une profession reconnue comme « admirable », par la société.
De la télévision à la réalité, il n’y a qu’un pas pour faire rêver des spectateurs-patients qui voient en la stature du médecin une figure héroïque du quotidien, capable de combler ses attentes. Jouant le rôle de guérisseurs, il ne se contente plus de soigner ses patients, il doit désormais soigner sa posture pour préserver cette légitimité acquise, magnifiée par les séries.

Désormais, quand docteur Mamour viendra panser vos blessures, vous ne verrez plus l’hôpital comme un lieu aseptisé et dénué de charme : le médecin sera là pour vous le faire oublier ; à moins qu’il ne vous déçoive en se contentant de faire son travail.
Alors, médecin, plus beau métier du monde ?

Charlotte Bavay
@charlottebavay

Sources:

Huffingtonpost.fr
Doctisimo.fr
Doctisimo.fr

Crédits- photos:

Therufus.com
timedotcomfiles.wordpress.com
Le malade imaginaire
Grey’s anatomy

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