Le « Vu à la Télé » revient en force grâce au transmédia

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Un angle d’approche original pour approfondir ce dossier : celui de la recherche. Cinq rédacteurs ont spécifiquement travaillé sur le transmédia en abordant la problématique du « Vu à la Télé ». Le transmédia serait ce degré supérieur d’interactivité qui dépasse celui du crossmédia, qui nous amènerait vers une télévision connectée et une médiatisation nouvelle génération ?

En conclusion de son livre Le culte du banal, Jost écrit à propos de la télévision : « (…) ce discours envahira finalement l’ensemble du champ social sous la forme d’un droit à. Droit à être un héros, droit à passer à la télévision, droit de l’homme sans qualité à être connu et adulé. »

Aujourd’hui en 2014, le rapprochement avec l’évolution transmédiatique du petit écran semble évident. Depuis quelques années toutes les chaînes proposent l’interactivité, elles permettent à ses spectateurs d’intervenir, de commenter, d’observer les coulisses des émissions, et en quelque sorte de participer au processus de création du contenu. Cette inversion des rapports de force entre le média télévision et le public passe notamment par les nouveaux médias.

La télévision est passée d’une communication point à masse à une communication points à multipoints, c’est-à-dire une communication où « un système de diffusion d’information à distance permet à un individu émetteur-récepteur de produire et recevoir de l’information et de communiquer avec d’autres émetteurs-récepteurs de manière globalement asynchrone »d’après Ghislaine Azémard. Là où il y a quelques temps nous ne pouvions que subir et éventuellement commenter en privé, nous pouvons aujourd’hui intervenir aux yeux de tous.

Si la télévision, malgré son nécessaire changement d’approche, reste un média aveugle qui cherche à toucher chacun en s’adressant à tous, ce n’est pas le cas des nouveaux médias avec lesquels elle doit désormais cohabiter. Là où l’aveugle se mêle à l’interventionnisme, le passif à l’analyse, où se place désormais la notion de « Vu à la télé » ? Comment une notion venant du point à masse peut-elle exister au temps du transmédia ?

L’interactivité : la condition sine qua non

Le transmédia est la condition de l’interactivité, alors que la télévision est avant tout à l’écran. Sous le filtre télévisuel, acteurs, présentateurs, candidats et publics interagissent entre eux. C’est, somme toute, le premier degré d’interactivité du « Vu à la télé ». Mais si l’écran est allumé, c’est par un ou plusieurs téléspectateurs. On peut donc considérer qu’il existe un deuxième degré d’interactivité basique qui est la confrontation entre ce qu’il se passe à l’écran et celui qui le regarde. Ici l’interactivité peut être plus ou moins importante en fonction du type de programme proposé, s’il joue sur l’émotion, le suspense, l’information, l’humour, voire s’il propose des votes ou jeux concours par téléphone.

Pour exposer ces deux strates du lien standard entre le petit écran et son public, il est intéressant d’étudier un exemple canonique qui est celui du journal de 20H00 sur TF1. A première vue, rien n’est plus dans un rapport point à masse que cette incarnation académique des émissions d’information. Mais là où tout semble relever d’un schéma de communication à sens unique entre un émetteur actif et un récepteur passif, tout n’est pas si évident. En effet, le présentateur a un regard face caméra, il semble s’adresser à chaque téléspectateur, ce qui établit un premier lien. Les événements relayés relèvent de l’actualité et montrent la plupart du temps des hommes en interaction voire en réaction. La télévision n’est donc pas un média entièrement passif puisque nous pouvons mettre en avant ces deux degrés d’interactivité élémentaire dans le rapport entre le « Vu à la télé » et ceux qui le regardent.

Mais le transmédia a imposé un degré supérieur dans l’interactivité. Là où auparavant le téléspectateur pouvait participer à une relation, il a désormais un véritable pouvoir d’action sur ce qu’il regarde à travers les nouveaux médias. Les médias sont les intermédiaires qui facilitent la médiation à distance et plus que jamais, ils permettent la mise en place d’interactions. A l’écran de télévision se sont ajoutés de multiples supports : moniteur ordinateur, écran home cinéma, Smartphones, écrans 3D, tablettes, liseuses. Et avec eux, l’interactivité a grandi. Nous définirons l’interactivité d’après Azémard comme « l’implication d’au minimum deux intelligences, généralement humaines, dans une relation qui évolue du modèle de flux à sens unique à celui de double flux ou de flux multiples avec voies de retour ».

Internet a enrichi les modèles de communication autoritaires et crée un nouveau schéma médiatique pour le « Vu à la télé ». C’est ce que montre l’exemple du « Grand Journal » de Canal+. Au contraire des journaux d’information classiques, l’émission se sert de tous les nouveaux médias en faisant participer son public, notamment à travers Twitter, retweetant beaucoup ceux qui commentent l’émission. L’influence grandissante des spectateurs est aussi notable dans l’important temps caméra accordé au public lors du tournage de l’émission. Dans la même logique, « The Voice » ne cesse de battre son record de live-tweet chaque semaine, avec des commentaires sur le mot-dièse #TheVoice abordant des sujets aussi divers que la réaction des jurés, le choix des chansons et les performances vocales des candidats.

tweets the voice

Le « Vu à la télé » n’est définitivement plus un label stable basé sur des critères matériels de qualité, il est désormais une chose qui peut être commentée, si ce n’est manipulée voire changée. À l’exemple de l’émission d’actualité C Dans l’Air de France 5 où les invités répondent aux questions posées par les internautes via Twitter. Mais ce nouveau rapport reste ambigu puisque malgré tout c’est la télévision qui continue à proposer les contenus sur lequel les téléspectateurs ont désormais un pouvoir. Ce contenu est formaté par des professionnels, et le plus souvent commenté et critiqué par des amateurs. L’interactivité avec le « Vu à la télé » reste donc relativement déséquilibrée.

Un rapport ambigu qui a donné lieu à de nombreuses transformations du format

La cohabitation du label « Vu à la télé » et de l’interactivité a ainsi donné lieu à de nombreux changements dans la forme plus que dans le fond, et qui dépassent la logistique, notamment à travers l’exemple de la télévision connectée.
On peut définir ce concept comme un média traditionnel point à masse, adapté aux possibilités du point à multipoints grâce à la connexion à Internet et à la diffusion numérique des programmes. Si la connexion entre la télévision et l’ordinateur via Internet est déjà consommée, l’évolution du « Vu à la télé » se fait encore sentir. Il s’agit de centraliser autour de la télévision le temps de connexion des usagers du Net en balisant leurs possibilités d’interaction et en leur proposant des produits fortement éditorialisés. L’interactivité ne passe donc plus par le rapport entre l’ordinateur et le petit écran mais tout se place au même endroit, dans la télévision. L’intérêt est évident pour les marques, comme H&M qui pendant le Superbowl 2014 proposait aux utilisateurs de télévision connectée d’acheter depuis ce même écran les sous-vêtements promus par David Beckham.

Si le concept de télévision connectée n’est pas encore totalement ancré dans les mœurs, il est très révélateur de la nature actuelle du label « Vu à la télé ». Tout semble indiquer que la barrière de l’écran se fend de plus en plus et que celui-ci devient une sorte d’hybride changeant au goût de tout un chacun.

Une synergie transmédiatique qui dans le futur va produire une transformation de fond du « Vu à la télé »

Le « Vu à la télé » a dépassé les frontières de la télévision à travers la médiatisation transmédiatique, c’est-à-dire une médiatisation nouvelle génération qui vise à articuler et optimiser la communication et l’exploitation cognitive par chacun des médias sur les spectateurs.

Chaque média a ses compétences propres et son format particulier, mais la mise en place d’une synergie transmédiatique permet désormais de toucher un public quasiment indéfini avec un « Vu à la télé » complètement différent. C’est ce que montre l’émergence des émissions à concept transmédiatique comme About-Kate sur Arte. Ce programme expérimental rapporte le séjour d’une jeune allemande prénommée Kate en hôpital psychiatrique, et son épicentre est l’application pour Smartphone créée autour d’un algorithme spécialement conçu pour l’émission.

Son créateur Sebastian Toschopel affirme que « Par son approche transmédia globale, ce programme est une première en Allemagne. Jusque-là, la convergence entre télévision traditionnelle, réseaux sociaux, site Web et interaction des téléspectateurs comme partie intégrante de l’intrigue n’existait pas sous cette forme. Notre technologie permet une synchronisation entre le first screen, téléviseur ou ordinateur, et le second screen, téléphone portable ou tablette à n’importe quel moment du programme. »

AboutKate

Ainsi comme semble le soutenir Azémard, nous sommes passés d’un label « Vu à la télé » à un label « Vu sur les écrans ». Grâce à l’évolution transmédiatique, le « Vu à la télé » n’a plus grand chose d’un label académique. Au contraire, on peut parler d’une véritable entité médiatique à part entière, qui par sa nature manipulable et changeante accroît son pouvoir.

 

Synthèse proposée par Astrid Gay

Extrait du TIR (Travail d’Initiation à la Recherche) « Vu à la Télé » produit par Félicie Isaac, Fatima Kouki-Zohra, Chloé Letourneur, Thomas Luck

Sources pertinentes :
Ghislaine Azémard, 100 notions pour le cross-media, 2013
François Jost, Le Culte du Banal, De Duchamp à la Téléréalité, 2007

Crédits photos :
 huguesrey.wordpress.com
Captures d’écran compte Twitter TheVoice et site web AboutKate

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