Une petite histoire de l’antihéros

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La notion d’héroïsme est aussi ancestrale que nos mythologies les plus primitives. On ne peut clairement déceler sa genèse, qui doit remonter avant même la naissance du langage, suivie ensuite par l’émergence de l’écriture comme mode de transmission durable. Cette nécessité de se représenter un archétype de l’individu, afin de promouvoir une pratique sociale et culturelle normée, s’est conjuguée parallèlement à l’édification de l’antihéros. Celui-ci devait compléter un schéma dualiste et manichéen où le bien et le mal s’affrontent sans fin, à l’image d’un cycle naturel dont les premières incarnations furent le jour et la nuit, le ciel et la terre, le soleil et la lune, et bien sûr l’homme et la femme aussi, entre nombres d’autres émanations principalement issues du monde naturel. Au fil des siècles, la mythographie a pu mettre en lumière l’existence aux quatre coins du globe de fortes similitudes dans nos conceptions des mythologies du bon et du mauvais héros. L’obscurité et le mal n’étaient alors pas rejetés, mais au contraire s’accordaient à la lumière et au bien en un fragile équilibre, souvent instable, mais où la coexistence de l’une et l’autre de ces facettes parvenait à expliquer, tout en distrayant, les caprices et les miséricordes de la providence, en l’absence de sciences, d’idéologies ou d’ordre moral ou religieux.

A partir de ce postulat, on peut retracer chronologiquement l’évolution de la représentation du héros, ainsi que la réhabilitation moderne de l’antihéros, jusqu’à en arriver à la situation actuelle, d’autant plus intéressante à analyser que ses enjeux sont plus complexes que jamais. La littérature depuis l’Antiquité, et le cinéma et la télévision ce siècle dernier, ont fait proliférer une infinité d’images, si souvent contradictoires, du héros et de l’antihéros ; aussi bien que cette maxime de La Rochefoucauld, où il explicite le dualisme du protagoniste, « Il y a des héros en mal comme en bien » (Maximes), s’en trouve réduite à l’entendement que l’on peut avoir de ce qui est bon ou mauvais, notions évolutives et subjectives par excellence.

C’est ainsi que plusieurs millénaires de civilisations et d’acculturations ont fragmenté et nos lieux communs et notre pieuse impartialité face au perpétuel mariage du bien et du mal, se valant l’un et l’autre car persistant tout deux inexorablement. Dans toutes ces spiritualités divergentes, des cultes sectaires s’accaparèrent l’idolâtrie de la lumière ou de l’obscurité, se réclamant détenteur d’un pouvoir supérieur à l’autre, cherchant à irradier ou occulter l’autre individu par son modèle, ses pratiques et ses attributs. La philosophie, la science et la religion vinrent mettre de côté ces paganismes, pour trouver sagesse, vérité, ou communion divine. Tout ne fut plus alors question que de déterminer ce qui est bien, ce qui est mal, et cela dans une quête de justice.

Le processus de narration héroique : Un enjeu communicationnel

Le réel enjeu de communication n’advient qu’à cet instant précis : qui est cet anti héros, que fait-il, et à qui s’adresse t’il ? « Il n’y a pas de héros sans auditoire ». Cette affirmation absolue d’André Malraux tirée de L’Espoir consacre une conception communicationnelle du processus de héroïsation. Il avait connu la liesse de 1918 et le retour de ces héros poilus, l’affrontement de deux idéaux pendant la Guerre d’Espagne, la chute tragique avant le rétablissement de l’honneur et de la dignité nationale, et vérifiait là le poids de l’image et du symbole dans la narration héroïque. Une galvanisation collective peut dès lors s’ensuivre, si tant est que ce message narratif soit maîtrisé mais aussi que son impact soit mesuré selon ceux à qui il est adressé.
C’est une porte qui s’ouvre alors sur tout un pan de la communication ; à commencer par la propagande ou le marketing publicitaire ciblé, à l’instar de la récupération du féminisme par les entreprises de tabac ; la pratique du storytelling bashing, ou l’art de concocter un portrait au vitriol d’une personnalité publique, lorsque par exemple on faisait passer le candidat Obama pour un musulman né en Indonésie ; mais aussi les maintes tentatives de réécriture de l’histoire, de nos ancêtres les gaulois, au simulacre de Thanksgiving. Le héros n’est plus qu’instrument.
Est-ce bon ou mauvais ? Juste ou inexact ? Qu’importe, le mal est fait. L’antihéros que l’on dépeint n’a qu’à être vraisemblable, et on y accordera foi. Cependant, selon l’auditoire, les héros de l’un sont les antihéros de l’autre, et les images et discours se façonnent alors autour d’un grand rite iconoclaste et cathartique où s’affrontent désormais idéologies, religions, nations et communautés. Tant de groupements divers d’individus s’identifiant à tel ou tel héroïsme transcendant.

Aussi Malraux voyait là, dans la confection du héros et dans la réflexion sur sa portée narrative, une compréhension de sa fonction toute utilitaire qui rassemble les individus et les grandit par l’inculcation de valeurs spécifiques et sinon pour les distraire, comme depuis les théâtres gréco-latins où l’illustration du mal n’était que purement ludique mais libérait par une purge les émotions néfastes mises en scène. En ce sens la nature de l’antihéros ne fait qu’évoluer, soumise aux mœurs des différentes cultures qui émettent des modèles desquels on se distingue à moins que l’on ne s’identifie à ses valeurs et à son message.

Mutation de l’antihéros, entre inversion des valeurs et post-héroïsme

Mais ce siècle dernier a vu les rôles du héros et de l’antihéros s’inverser radicalement : le concept maître du success story ainsi que le mythe fondateur de l’American dream et de son self-made man outre-atlantique demeure, comme son opposition aux idéaux socialistes. L’argent placé sur son autel, en étalon de la réussite sociale et professionnelle, a ouvert des horizons permanents d’ambition matérielle et d’accomplissement individuel qui clive l’auditoire et sa réceptivité. Il faut choisir son camp et son héroïsme, ou bien dénigrer l’idée même de héros bons ou mauvais. Un récit post héroïque n’est il pas plus juste alors ou plus vraisemblable ? Mais cette contrepartie suffit elle à justifier le dépeuplement et le désenchantement qui s’opèrent alors sur le récit, amputé de l’élévation de ses idéaux ?

Autrefois la morale et la spiritualité occupaient une place plus éminente dans l’échelle de nos valeurs. Depuis le prêtre est devenu pédophile et l’humanitaire s’est mué en néo-colonialiste. L’étude de cas des antihéros contemporains est devenue l’image des contradictions de notre société avec sa morale et son message.

« Les héros ont notre langage, nos faiblesses, nos forces. Leur univers n’est ni plus beau ni plus édifiant que le nôtre » écrit Albert Camus dans L’homme révolté ; cet ensemble de paradigmes, comme la perte de spiritualité dans une société matérialiste de consommation et d’hédonisme, mais dont la crise économique et sociale frappe les individus et les mentalités, est un champ de contraintes et de perspectives qui transforme l’individu et son aspiration à l’héroïsme. C’est face au monde que l’enjeu héroïque prend sens, et le notre est déboussolé.

Nos imaginaires collectifs ébranlés par une crise des repères

La fonction des antihéros était jusqu’ici éminemment morale, derrière l’aspect subversif et attrayant du contre exemple, mais distrayant aussi par l’envie de transgression. Peut-il encore parvenir à tenir son rôle traditionnel de transmission d’un message moralisateur par le mimétisme et l’empathie? Alors qu’aujourd’hui le riche est décrié, le politique conspué, qu’on se méfie du prêtre, de l’imam et du rabbin, de l’artiste abstrait, du sportif millionnaire, des journalistes et de la finance, on voit bien la schizophrénie de cette pratique iconoclaste de détruire nos héros et de construire des antihéros. On dresse des modèles à travers le courage, le sens du devoir, l’intégrité, l’honnêteté, de ces valeurs véhiculées depuis l’Antiquité ; et dans le même temps on érige un temple à l’individu omnipotent et démiurge, absent d’émotion ou de jugement rationnel. On se complait par jeu dialectique à dire que tout se vaut, et la morale désacralisée veut ignorer que certaines valeurs sont universelles et peuvent fédérer toute l’humanité.

Et ces héros « courent jusqu’au bout de leur destin » ajoute Camus, on peut plus que jamais s’identifier à ces trajectoires infinies, potentiellement tragiques mais toujours aussi totales et fulgurantes. Les nouveaux statuts des antihéros façonnent un enjeu essentiel mais embarrassant : Il est question de l’éternelle mine d’or narrative qui divertit et offre l’image dont on se laissera influer par le mimétisme ou le rejet qui suit toutes nos représentations de l’idéal héroïque. C’est par cette capacité d’inspiration que l’être procure une œuvre vivante et féconde à l’imaginaire collectif et au monde.

Dans Qu’ils s’en aillent tous ! Vite la révolution citoyenne! le héros Mélenchon invectivait : « Qu’ils s’en aillent tous aussi ces antihéros du sport, gorgés d’argent, planqués du fisc, blindés d’ingratitude. Du balai ! Ouste ! », alors que le révolutionnaire Mao écrivait en 1945 que tout l’héroïsme était contenu dans la masse humaine tandis que l’individu est « enfantin et ignorant ». Ainsi se rassembler en une foule assoiffée d’héroïsme nous grandirait et combattrait l’obscurantisme ; mais nos sociétés en perte de repères hésitent et se fragmentent, entre inversion des valeurs héroïques et post héroïsme, comme un retour aux temps païens, au gré des caprices de la nature et de nos différences.

Etienne Raiga-Clemenceau

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