Economie de l’attention: quand notre temps passé sur les réseaux sociaux est mis aux enchères

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Est-ce qu’il vous arrive de vous dire pendant que vous êtes sur les réseaux sociaux à regarder votre fil d’actualité après l’avoir repassé en boucle cinq fois d’affilée : « Il est déjà 20 heures ?! Bon, maintenant au travail ! » Ce temps que l’on passe sur son smartphone ou sur sa tablette à se « remplir » d’information est comme une sorte de boulimie mentale de l’information en continu et de notifications… Bienvenue dans l’économie de l’attention !

Dans son livre L’Economie de l’attention. Nouvel horizon du capitalisme ?, Yves Citton nous incite à prendre conscience du fait que nous vivons dans une société où la quantité d’information (contenus télévisés, livres électroniques, films en streaming, sites internet..) est bien supérieure à nos « capacités attentionnelles ». Pour les entreprises, l’attention des consommateurs est aujourd’hui une ressource rare et surtout, l’une des plus difficiles à garder.

Tristan Harris, ancien ingénieur de Google, a dénoncé les pratiques visant à susciter toujours plus l’attention des consommateurs. Le 18 mai dernier, il publia l’article “Comment la technologie pirate l’esprit des gens” sur le site Medium. Selon lui, Google, LinkedIn, Twitter et bien d’autres sites ou réseaux sociaux, mettraient au point des algorithmes spéciaux dans le but de nous solliciter et de capter notre attention. Selon Emmanuel Dollé, directeur d’Europe du Sud de Facebook, « Le News Feed nous façonne ».

Le fil d’actualité, qui ne s’arrête jamais

L’algorithme permettant de sélectionner l’information et de proposer le « meilleur contenu adapté » à chaque consommateur, existe chez Facebook depuis dix ans. C’est une « page d’accueil » à laquelle nous ne pouvons pas échapper. Ce système repose sur une « stratégie de persuasion » mise en place par les ingénieurs : pour avoir accès à la date d’un événement ou au profil d’un ami, nous sommes obligés de passer par le fil d’actualité.

Le News Feed sur Facebook, c’est 40% du temps passé sur le réseau social, soit environ 20 minutes quotidiennes durant lesquelles les informations à la une défilent sous nos yeux. Chaque jour, notre fil d’actualité regorge d’articles et de publicités. Il est certes bien possible de ne pas « suivre » les médias en question sur les réseaux sociaux, mais le système intelligent du « j’aime » ou du « retweet » les font quand même apparaître.

La publicité, le saint Graal des réseaux sociaux

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Thibaut Lemay, image trouvée sur le blog Mazeberry.com

Les réseaux sociaux sont l’un des vecteurs de publicité les plus rentables du moment, et c’est le moyen de financement le plus important pour ces sites. L’explosion du big data est l’un des facteurs de cet amour réciproque. En effet, les campagnes publicitaires sur Facebook ciblent le public en fonction de critères très précis (taille du foyer, nombre d’enfants, situation maritale…), ainsi, le taux de pertinence de la publicité s’élève à 91%, contre 27% pour d’autres campagnes publicitaires en ligne. Le RTB (Real Time Bidding, enchères en temps réel) par exemple, est un des systèmes d’achat d’espaces publicitaires entièrement basé sur l’exploitation des données de l’utilisateur.

Il est donc d’autant plus important pour les réseaux sociaux de nous maintenir connectés pour avoir de bonnes offres commerciales à vendre aux annonceurs.

Les notifications push : la passerelle entre l’individu et l’information

Site: yodelmobile.com

Site: yodelmobile.com

Dès lors qu’on aperçoit une notification, notre cerveau se place en situation « d’attention d’alerte phasique », c’est-à-dire qu’il se met en éveil et mobilise l’ensemble des fonctions mentales en arrêtant l’attention de ce qui est en cours pour évaluer le signal d’alerte. Nous détournons le regard de notre interlocuteur ou du travail que nous effectuons pour prendre connaissance de la nature de l’information.

Nous avons l’impression que ne pas prendre connaissance de ces stimulus extérieurs peut mener à prendre le risque de manquer une information importante. Cette peur de voir sa sociabilité affectée a été baptisée en anglais FOMO (Fear Of Missing Out). Elle est alimentée par les réseaux sociaux, comme le témoigne l’espace « Ce que vous avez manqué pendant votre absence » sur Twitter par exemple.

Notification push : une forme d’aliénation ?

Un chiffre plutôt inquiétant : 48% des 18-34 ans se connectent sur Facebook dès le réveil,
geste plutôt anodin et routinier. Se pose alors la question de l’infra-ordinarisation de ces
gestes, reproduits tant de fois qu’ils sont ancrés dans notre cerveau et exécutés sans que l’on
s’en rende compte. Au nom de la sociabilité, notre horloge interne est affectée : moins de
sommeil car on a tendance à se « perdre » sur les réseaux sociaux avant de dormir, moins de
patience avec la réalité et en somme, une hyper connexion qui détériore notre productivité et
met en lumière le « temps de l’ennui ».

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Crédit : Pawel Kuczynski

Quand on finit une tâche, on a le choix de faire une multitude de choses mais le smartphone
semble toujours être la meilleure solution car il propose « en théorie » plus de contenu, plus
de divertissement. Ce temps d’une réalité ennuyeuse est en opposition totale avec
l’existence que l’on mène sur les réseaux sociaux : là nous voulons convaincre notre
communauté, et nous rassurer nous-même, que l’on vit des choses extraordinaires (poster
des photos d’un restaurant entre amis et être en attente des likes au détriment du moment
vécu, faire une multitude de photos de vacances et les poster sur Instagram plutôt que
d’apprécier le paysage…).

La nouvelle alternative pour lutter contre le FOMO

Un contre-courant se met en place pour lutter contre ces troubles addictifs, appelé « joy of
missing out », qui signifie littéralement « la joie de manquer un évènement ». Il s’agit
d’essayer de laisser son smartphone de côté en profitant réellement de ce qu’on est en train
de faire, sans penser à ce qu’on est en train de manquer.

Google – qui, on le rappelle, fait tout pour nous tenir en éveil sur nos smartphones – a même
mis en place pour ses employés des déjeuners de méditation où tout objet connecté est
interdit. Il semblerait que même pour ses employés, l’économie de l’attention soit plutôt néfaste
et que se reconnecter avec la nature et avec soi-même soit la solution pour reprendre son
esprit en main.

« Avant, j’étais spectateur de ma vie. Maintenant, j’ai décidé d’en être l’acteur. », Christophe Lachnitt au TEDxCelsa, le 29/09/2016.

Manon Trautenberger
LinkedIn

Sources:

Maruani Alice, «Tristan Harris : Des millions d’heures sont juste volées à la vie des gens »,
Rue 89, 04/06/2016 consulté le 20/10/201

De Rochegonde Amaury, « Le News Feed nous façonne » Stratégies n°1872, 22/102016 Consulté le 06/10/2016 ISSN: 0180-6424

Farrugia Anaïs, « Combien de temps passe-t-on sur les réseaux sociaux ?» L’ADN,
28/04/2016 Consulté le 29/10/2016

Assistance Facebook, « Comment fonctionne le fil d’actualité ? » Consulté le 29/10/2016

Virole Benoit, La complexité de soi, L’attention; Charielleditions, juillet 2011 Consulté le 15/10/2016

Ropars Fabian, « Facebook : les chiffres d’utilisation en France et dans le monde », Le Blog du Modérateur, 19/10/2013 Consulté le 21/10/2016

Ertzscheid Olivier « L’homme synchronisé » association Médium. Oct-déc 2014 n°41 Consulté le 28/10/2016 ISSN : 1771-3757

Arc Stéphanie « L’attention, un bien précieux », Le Journal du CNRS, 17/04/2014 Consulté le 27/10/2016.

 

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