Fusillade en Floride : entre acteurs de crise et réalité du drame

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14 Février 2018, Floride, Parkland, lycée Marjory Stoneman Douglas. Nikolas Cruz, 19 ans, ancien élève, et renvoyé pour motifs disciplinaires, armé d’un fusil d’assaut, pénètre les lieux et tue 17 élèves et membres de la communauté éducative. Décrit comme un garçon « bizarre » et « solitaire », ses motivations restent encore floues. Il se dit prêt à plaider coupable si le procureur renonce à demander la peine capitale.

Même jour, même lieu, même lycée. David Hogg, 17 ans, se cache dans une salle de classe avec plusieurs de ses camarades, alors que les coups de feu ont commencé à retentir. Il est passionné de journalisme et décide de filmer les autres élèves avec son téléphone. Il leur demande de réagir en direct sur le contrôle des armes à feu.

David Hogg survit. Le soir-même, des médias se sont rendus devant chez lui et le jeune homme profite de leur venue pour dénoncer les tueries de masse et exiger un contrôle plus strict des armes à feu. Propos qu’il réitérera dans une interview pour CNN, le lendemain.

Une semaine plus tard environ, il twitte une citation de Margaret Mead suivie d’un commentaire qui lui vaudra d’être la cible de théories conspirationnistes l’accusant de mentir sur son identité et ses motivations : « Un petit groupe de citoyens engagés et réfléchis est capable de changer le monde. En réalité, c’est toujours ce qui s’est passé. Ça ne sera pas facile, mais nous devons persévérer si nous voulons sauver des vies.

Bref retour sur le mot «cyberharcèlement »

Bill Belsey, éducateur canadien qui s’y était intéressé au début des années 2000, est le premier à avoir donné une définition précise du concept : « Le cyber-harcèlement se rapporte à l’utilisation de technologies de communication et d’information comme l’e-mail, les GSM, les SMS, la messagerie instantanée, les pages web personnelles, pour nuire délibérément, de manière répétée, de manière agressive aux autres ». En bref, une forme de harcèlement (bullying en anglais, intimidation au Canada) menée par différents canaux numériques.

Si l’on s’en tient à cette définition, le cas David Hogg est éloquent, car il rassemble autant d’accusations que de canaux numériques nécessaires à leur diffusion. Retour sur les acteurs de la conspiration.

Youtube : promeut des vidéos conspirationnistes

C’est un échec pour la plateforme, qui n’a pas su faire face à la désinformation.

Les vidéos top tendances concernant David Hogg sont celles qui l’accusent d’être un acteur engagé par les défenseurs du contrôle d’armes dans l’intention d’accélérer l’agenda anti-armes.

Dès les jours qui ont suivi la tuerie, la vidéo suivante est arrivée n°1 des tendances :

 

Youtube a dû supprimer la vidéo en invoquant le non-respect de sa politique concernant le harcèlement, puisque la plateforme ne dispose pas d’une politique spécifique à la désinformation.

En soi, rien de nouveau : les théories conspirationnistes à propos de fusillades meurtrières ne datent pas du mois dernier. Le vrai problème, ce sont les algorithmes qui gouvernent notre écosystème informationnel et qui ont tendance à alimenter le phénomène. Et puisque ces vidéos conspirationnistes réunissent tant de clics, elles apparaissent dans le top des tendances et inondent encore plus le circuit médiatique classique.

Tout le monde le sait : Youtube permet aux créateurs de vidéos de percevoir un revenu publicitaire de leurs contenus les plus populaires. Un peu comme si la plateforme était un petit panneau clignotant disant « uploder ici » à n’importe quelle personne de penchant conspirationniste. Il reste à déterminer à quel point Youtube en profite.

Les médias d’extrême droite (américains)

Certains sites de droite voire d’extrême droite, d’ailleurs tout récemment nés, comme Gateway Pundit ou Infowars n’ont pas hésité à attaquer l’étudiant, en arguant que le père de David Hogg travaille pour le FBI (ce que l’adolescent confirme) et ainsi accuser ce dernier de faire partie d’une conspiration anti-Trump à grande échelle.

Le mouvement a pris d’autant plus d’ampleur quand Donald Trump Junior, fils du président, a retwitté l’article de Gateway Pundit dans lequel on pouvait alors lire : « les lycéens sont utilisés comme des outils politiques par l’extrême gauche pour faire avancer sa rhétorique anti-conservatrice et anti-armes ».

Quant au site Infowars, qui se veut l’habituel relais des théories du complot, a fait de David Hogg un « acteur de crise », entraîné par CNN, au service des progressistes.

Les réseaux sociaux : sûrement l’arme la plus forte

Sur Facebook, la théorie la plus relayée remettait directement en doute l’identité du lycéen, un acteur comme dans la thèse précédente, mais cette fois-ci payé par des personnalités richissimes comme George Soros (milliardaire américain). Différentes « preuves » ont alors circulé : une émission de télévision à laquelle David Hogg avait participé des années auparavant, et dans laquelle il était question d’une quelconque altercation entre un sauveteur et un bodysurfeur sur une plage. Une certaine Linda assure même que le jeune homme n’a jamais été inscrit au lycée de Parkland, et qu’il a « toujours voulu travailler pour CNN et devenir acteur ». A l’appui de la publication, une photo de David Hogg dans un trombinoscope d’un autre lycée.

De manière ironique, un adolescent de 18 ans a répondu à ce post sur Twitter, explique le fait que David Hogg a déménagé depuis longtemps (d’où sa présence dans le « mauvais » trombinoscope) et il ajoute : « de toute façon, il n’a jamais été très bon acteur ! ».

Un ultime canal de désinformation, peu habituel…

La dernière théorie du complot aurait été relayée par des « bots » russes. Ce sont des programmes automatisés, que des chercheurs d’Hamilton 68 (organisme indépendant traquant les campagnes de désinformation liées à la Russie et poursuivies dans l’intérêt de ce pays) étudient de très près, pour ne pas dire qu’ils les ont à l’œil… Les robots auraient alors généré des mots-clés sur Twitter comme «Hogg-David-Survivor », ce qui aurait par la même alimenté les théories conspirationnistes. Le réseau social à l’oiseau bleu a immédiatement réagi en expliquant que ses équipes s’occupaient déjà de la question.

Et aujourd’hui, qu’en est-il ? #NeverAgain

Les « Crisis actors » existent bel et bien. Ce sont ces soit-disants acteurs professionnels employés par le gouvernement et/ou les médias qui, pour tromper le public et servir des intérêts politiques, prétendent être les victimes souffrantes et traumatisées du dernier événement dramatique en date.

Mais ces dernières années, les théories conspirationnistes se sont approprié le terme et ont dénoncé une mise en scène de la fusillade. Les utilisateurs des réseaux sociaux, de plateformes de diffusion comme Youtube et même certaines personalités politiques, arguent désormais que des événement comme celui de Parkland sont en réalité orchestrés par des acteurs de l’ombre en quête de revirement politique.

Ce qui a changé la donne dans cet épisode, c’est que la viralité imposée par les réseaux sociaux a permis à plusieurs médias d’extrême droite de reprendre les fausses preuves, qui sont alors remontées jusqu’aux hautes sphères du pouvoir.

Mais alors, comment a réagi David Hogg ? Il a déclaré sur CNN : « Je ne suis pas un acteur de crise, je suis quelqu’un qui a dû assister à tout cela et qui subit tout cela ».

L’adolescent n’a pas perdu -encore ?- perdu bataille : il poste très régulièrement des messages anti-armes et des appels à la mobilisation sur les réseaux sociaux, notamment sur Twitter, où il a lancé le désormais fameux #NeverAgain (« plus jamais »).


Sources
 :

Romain Duchesne, « Au moins 17 personnes tuées par un ancien élève dans un lycée de Floride« .Publié le 15/02/18. Consulté le 9/03/18

Rédaction Radio Canada, « Le suspect de la fusillade en Floride accusé de 17 meurtres« , Publié le 7/03/18. Consulté le 15/03/18.

Perrine Signoret, « Floride : un survivant de la fusillade ciblé par une campagne de cyberharcèlement ». Publié le 22/02/18. Consulté le 09/03/18.

Rédaction du blog pédagogique et expérimental des masters de l’ICOM (Lyon 2). Publié en avril 2013. Consulté le 9/03/18.

Olivia Solon, « Youtube promotes conspiracy videos attacking Florida’s shooting survivors ». Publié 21/02/18. Consulté le 15/03/18.

Jason Wilson, « Crisis actors, deep state, false flag : the rise of conspiracy theory code words« . Publié le 21/02/18. Consulté le 15/03/18.
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