Le selfie de la discorde

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Selfie Obama

 

JOHANNESBURG, 11 déc. 2013

Plus besoin de décrire l’image : Barack Obama, David Cameron et Helle Thorning Schmidt, respectivement chef d’État des États-Unis, du Royaume-Uni et du Danemark, posant tous les trois devant le Smartphone de cette dernière, immortalisant un « selfie » lors de l’enterrement de Nelson Mandela. Arroseurs arrosés, les trois chefs d’État sont immortalisés par Roberto Schmidt  et feront le tour du monde, en 80 secondes. Dès lors, les réactions ont fusé, et la photo est devenue presque plus importante que la cérémonie elle-même. Entre indignation et justification des uns et des autres, on est en droit de se demander si la médiatisation d’un tel cliché est réellement pertinente et si ce caquetage médiatique n’est pas l’arbre qui cache la forêt de la futilité.

Tout est déjà dit, ou presque. Les débats lancés suite à la parution du cliché s’articulent autour de deux axes. Le premier est la prétendue jalousie de Michelle Obama qui, en arrière-plan, et par contraste, ne paraît pas cautionner l’attitude joviale de son mari, ni celle de la politicienne danoise. Le buzz s’est construit autour de ce bruit, relayé par les médias et les réseaux sociaux. Or, d’après le photographe, cela n’est que l’affaire d’un hasard et Michelle Obama était de la partie quelques secondes plus tôt. On constate donc bien la force du buzz qui parvient à réécrire l’histoire. Le deuxième sujet de débat est le contraste entre la photo et la situation dans laquelle elle a été prise. On s’étonne que des personnages ayant une telle importance se permettent d’avoir une attitude aussi légère lors de l’enterrement d’un homme qui a marqué le XXe siècle. Cela pose donc la question de la position des politiques, qui n’auraient pas le droit de commettre d’impairs.

Car ces derniers sont en fait en perpétuelle représentation. En effet, par leur accession au pouvoir, ils perdent une partie de leur « humanité » et doivent se comporter en personnages exemplaires plus qu’en hommes faillibles. Pour se défendre,  Madame Thorning-Schmidt argue qu’ils n’étaient que, comme trois personnes normales, dans une ambiance festive. Le photographe de l’AFP relaie également cette idée. Mais les hommes politiques sont par essence dans une situation perpétuelle de spectacle. Ils sont en représentation en permanence, particulièrement lors de tels événements. Cela fait aussi partie de leur travail : en tant que représentants d’une nation, ils se doivent d’avoir un comportement irréprochable, sous peine de commettre des maladresses tâchant leur réputation, voire la confiance que leurs administrés ont en eux. Inversement, leur vie, même privée, semble réduite comme peau de chagrin lors de leurs mandats. En effet, la peopolisation des politiques met leur vie privée à jour. Ainsi, ils ont sans cesse besoin de communiquer, de paraître être des gens sérieux et en qui on peut avoir confiance. Leur image devient plus importante que leurs idées. Cela prouve donc bien l’influence des médias sur les politiques et sur la manière de faire de la politique. Poussons plus loin : ne peut-on pas se demander quelle est la force des médias à mettre en valeur des sujets futiles ?

On se concentre en effet ici sur un détail, un instant de la cérémonie. Le média qu’est la photographie, par essence, sélectionne un instant, et un seul. L’anecdote fait alors mouche, se transforme en un essaim de commentaires, et fait le buzz. La photo a été reprise par des tabloïds anglais, ce qui alimente la polémique, et les réactions vont bon train sur les réseaux sociaux tels que Twitter. Cela est bien le symbole de notre société qui s’arrête sur des détails sans se poser les questions essentielles, qui alimente les polémiques sans creuser les débats, qui s’indigne et oublie le sujet de son courroux quelques jours plus tard. La temporalité qu’impose Internet, et son flux continu d’informations nous plie à une telle contrainte. Pour les journaux en particulier, c’est la recherche du détail le plus récent, le plus marquant, sans que celui-là ne fasse forcément sens. Car il est plus facile de traiter, et surtout de vendre un détail futile qu’un long et fastidieux dossier sur un quelconque sujet de réaménagement du territoire. En discutant de tels sujets, on en oublie les problèmes principaux. Et Roberto Schmidt de conclure « Cela me rend un peu triste sur la façon que nous avons de nous égarer sur les aspects les plus triviaux du quotidien, au lieu de voir les choses essentielles ».

Ainsi, on constate par ce buzz que les journaux doivent faire face au changement de modèle que leur impose Internet. Pour continuer à être à la page, ils doivent désormais fournir de l’information presque de manière continue. Il devient donc désormais nécessaire pour la presse de s’adapter à ce nouveau modèle et d’en tirer tous les avantages possibles. Plus facile à dire qu’à faire.

 

Mathilde Vassor

Sources :
Liberation.fr – Une photo bien mal exposée
Liberation.fr – Le selfie de Barack David et Helle agace
LesInrocks.com – Le selfie d’Obama, décryptage

Crédits photos :
AFP / Roberto Schmidt

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