Emma Gonzalez, ou la nouvelle rhétorique des larmes

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14 février 2018, Parkland, Floride : fusillade dans un lycée, 17 morts. Alors que les conséquences de l’actuelle législation américaine sur les armes à feu divisent le pays depuis maintenant des années. On assiste de nouveau à une sur-médiatisation de la souffrance des victimes dans le but d’éveiller les consciences qui, année après année, semblent oublier les horreurs passées pour les redécouvrir sans que rien n’ait changé entre-temps. Cependant, il faut noter l’émergence d’un nouveau phénomène au cours de ces dernières (et tristes) semaines : les victimes n’ont pas uniquement été mises en images, elles ont aussi fait entendre leur voix et ont-elles-mêmes mis en lumière leurs larmes dans l’espoir, une fois de plus, d’interpeller les consciences internationales. 

Emma Gonzalez (crédit : Rhona Wise pour l’AFP)

Un sursaut du franc-parler ou comment en finir avec les pudeurs de gazelle

« Emma Gonzalez for president » : voilà ce qui est ressorti du premier discours de la rescapée de la fusillade de Parkland lors d’une manifestation d’hommage aux victimes, aujourd’hui symbole de la lutte contre les armes à feu . Cette jeune lycéenne a directement attaqué le président Trump et ses relations avec la NRA (National Rifle Association ou le lobby des armes le plus puissant aux Etats-Unis) sans prendre de pincettes : « Si le président me dit en face que c’était une terrible tragédie, que ça ne devrait plus jamais se produire, mais qu’on ne peut rien y faire, alors je lui demanderais la somme qu’il a touchée de la National Rifle Association ». Ce qu’il a touché : 30 millions de dollars, ce que la jeune fille ne s’est pas empêchée de préciser et de dénoncer avec véhémence. Un des passages les plus relayés de son vibrant discours reprenait en épiphore « we call : B-S» (« nous répondons : conneries ») à chaque argument des autorités fédérales américaines, tel que « les lois de contrôle plus dures ne feront pas baisser la violence armée ». Ce qui frappe dans ce discours, ce n’est pas uniquement la force des arguments de la jeune Emma Gonzalez qui retranscrit sans fards et sans prendre de détour la réalité de la situation, c’est-à-dire la corruption des politiques par le lobby des armes et l’immobilisme des gouvernements américains. Ce qui importe, c’est l’éthos qu’elle recouvre et la légitimité qu’elle gagne en tant que rescapée. Son discours est empli d’émotion suite à son vécu, sa voix tremble sans pour autant perdre en force, ses larmes coulent sans pour autant qu’elle s’effondre. Son discours est littéralement un cri d’injustice qui fait entendre la réalité de la situation et les conséquences de l’inaction des autorités. L’horreur de la fusillade ne se matérialise pas que dans les mots et le cash du discours, mais aussi dans le visage de cette jeune femme, presque déformé de douleur et de rage.

Face à la surdité des consciences internationales, se taire pour mieux se faire entendre   

Au lendemain de ce premier discours, Emma Gonzalez est devenue la figure de proue d’un grand mouvement de lutte contre les armes à feu, soutenu par un nombre toujours plus croissant de jeunes Américains et de personnalités. Lors d’une marche à Washington le 24 mars, Emma Gonzalez a repris la parole. Parole ? Après une brève intervention, la jeune lycéenne a installé plus de quatre et longues minutes de silence pour concrétiser le temps de la fusillade qu’elle a vécue… « Depuis le temps que je suis arrivée ici, six minutes et vingt secondes se sont écoulées. Le tireur a cessé de tirer et va bientôt abandonner son fusil, se mêler aux étudiants qui s’enfuient et déambuler librement pendant une heure avant son arrestation », conclut-elle. Refus des mots pour l’émotion, donc. Le message ne s’appuie pas sur les ressorts traditionnels de son précédent discours, très engagé. Il est moins véhément, moins frontal, et pourtant plus puissant. Paradoxalement, son silence signifie d’autant mieux l’urgence de la situation et les conséquences de l’actuelle législation sur les armes à feu aux Etats-Unis parce qu’il partage l’émotion de la jeune femme qui revit son trauma et qui devient alors celui de tous.

AFP / Le 24 mars 2018

Force des larmes, faiblesse des mots ?

En tant que victime, Emma Gonzalez s’appuie sur les ressorts pathétiques que lui apporte son expérience traumatisante. Et c’est finalement tout ce que l’on peut recevoir aujourd’hui : rien n’est plus vrai que lorsqu’il a été vécu. Alors qu’au vu des évènements, un discours clair et rationnel semblerait être suffisant pour mettre en évidence l’urgence de la situation, c’est la voix d’une victime, ou son silence, que les consciences écoutent. Au milieu du flux permanent d’information dont les degrés de pertinence ne sont jamais échelonnés, le pathétique semblerait être la stratégie de dernier recours pour capter une attention volage et égoïste. Sans pour autant tomber dans une critique pessimiste, ce recours indispensable au pathétique et à la mise en scène des victimes par elles-mêmes en dit beaucoup de notre rapport à l’information et à la rhétorique journalistique. Les supports médiatiques traditionnels semblent insuffisants pour relayer l’urgence et l’horreur des situations auprès des publics. Tout rationnel s’efface, seule l’émotion marque. Mais l’émotion persuade. Comment convaincre aujourd’hui ?

Pleurer est et reste politique

Prenons les arguments de la critique littéraire Sylvaine Guyot sur Racine et le corps tragique : selon elle, les larmes de Titus dans Bérénice ne sont pas uniquement présentes sur scène pour signifier la douleur de la séparation amoureuse, mais se distinguent en tant qu’elles sont politiques. Les larmes de Titus sont celles d’un empereur avant d’être celles d’un amant, elles signifient la noblesse du pouvoir politique qu’il choisit au détriment de son cœur. On peut revendiquer son droit à pleurer en tant qu’il signifie plus que la simple douleur et c’est pourquoi il est légitime de le représenter sur scène. Il est possible d’en faire une analogie avec nos dirigeants actuels et on ne peut alors pas ne pas se rappeler les larmes d’Obama en janvier 2016 à l’évocation de la fusillade de décembre 2012 qui avait touché une école et tué 28 personnes. En plus de signifier la douleur de Barack Obama en tant qu’individu, touché par la cruauté des hommes, elles étaient également les larmes d’un président qui signifiaient alors l’urgence et la gravité de la situation. C’est pourquoi les larmes d’Emma Gonzalez ne sont pas seulement pathétiques. Elles sont montrées sur scène parce qu’elles sont politiques et disent plus de la situation que la simple douleur. Elles sont le signifiant d’un discours rationnel que personne ne veut entendre.

Barack Obama en janvier 2016 (crédit : Jim Watson pour l’AFP)

Faut-il pour autant pleurer de cet apparent effondrement du discours rationnel et éclairé au profit de ces visages en larmes ? Non. S’il faut certes pleurer sur les situations actuelles et agir en conséquence, ces pleurs ne sont plus les mêmes. Ces larmes, comme nous l’avons montré, deviennent de véritables discours portés par des victimes qui deviennent porte-paroles de causes qui ne se résument plus à l’instant T de leur traumatisme.

Clémence DUVAL

Sources :

« VIDEO. Obama: les larmes contre les armes », L’Express avec AFP, le 06/01/16

« États-Unis : le cri de colère des victimes de la fusillade de Floride », Franceinfo, le 18/02/18

Vidéo Brut : « La colère d’Emma Gonzalez, lycéenne de 18 ans rescapée de la tuerie de Floride, contre Donald Trump et le lobby des armes »

Sylvaine Guyot, Racine et le corps tragique, 2014

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