L’association Promouvoir – entre protection et censure, il n’y a qu’un pas.

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On a fini 2016 avec un article sur la polémique autour de la sortie de Sausage Party (film retraçant le périple initiatique d’une saucisse entre deux ou trois connotations pornographiques). On commence donc 2017 en s’intéressant à André Bonnet, figure de proue de l’association « Promouvoir », déboutée le 14 décembre dans sa charge judiciaire contre le film controversé. Ou comment un seul homme fait trembler tout le cinéma français actuel.

Promouvoir, l’association qui porte bien son nom.

Baise-moi (Virginie Despentes & Coralie Trinh Thi), La vie d’Adèle (Abdellatif Kechiche), Antichrist (Lars Von Trier), Saw Chapitre final (Kevin Greutert), Love (Gaspard Noé), Les 8 salopards (Quentin Tarantino)…etc. Outre leur langage cinématographique cru, ces films ont comme point commun d’avoir été les cibles de « Promouvoir ». L’association familiale, chrétienne, créée en 1996, entend défendre la dignité de la personne humaine et protéger les mineurs à travers la promotion des valeurs judéo-chrétiennes (d’où le nom).

A sa tête, on retrouve le juriste André Bonnet (également connu sous le pseudonyme Patrice André lorsqu’il monte à la tribune de la Manif’ pour tous). Celui qui se compare à Maximus dans Gladiator s’oppose à la prolifération de la violence et du sexe. En 1995, il censure l’exposition « Un monde à la fois » de Jean-Marc Bustamante, sa première « victoire ». S’ensuivront de nombreux combats contre le cinéma de genre. Discrète à la fin des années 2000, l’association revient, plus virulente que jamais avec le retour d’André Bonnet aux commandes.

Petit retour historique sur la censure

La censure a marqué l’histoire de la France, pourtant le pays de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (1789) et donc de la liberté d’expression. De la Restauration aux « lois scélérates » (1893-1894), en passant par la loi sur l’outrage aux bonnes mœurs (1882), elle est un ressort politique censé protéger le public. Depuis les années 70′, elle s’est relâchée, marquant « l’âge d’or du porno ». Aujourd’hui, le contrôle des contenus médiatique est fait par le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel et le Centre National du Cinéma et de l’image animé (CNC). Les chaînes participent également à ce processus en adaptant les horaires dans la grille de programme voire en coupant certaines scènes pouvant choquer les publics. Mais c’est un point juridique, permettant une censure a posteriori, que Promouvoir cible pour interdire ou limiter la diffusion : le visa d’exploitation.

Le visa d’exploitation, sésame ou talon d’Achille ?

Ce visa est une autorisation de diffusion délivrée par le Ministère chargé de la culture sur avis de la Commission de classification, et définit les limites de diffusion du film. Il va de tous public à classé X, en passant par l’interdiction aux moins de 12, 16 et 18 ans. Cette dernière fut créée suite à la pression de Promouvoir sur la sortie du film Baise-moi (2000). Initialement interdit au moins de 16 ans, le Conseil d’État interdira sa diffusion avant de l’autoriser sous classement X. Catherine Tasca, Ministre de la culture à l’époque, classera finalement le film interdit au moins de 18 ans. Bilan, seulement deux jours de projection pour le film.

Outre la requalification du film Nymphomaniac vol.1 de Lars Von Trier en interdit aux mineurs, André Bonnet a interdit en 2015 le visa d’exploitation du film Saw Chapitre final (2010).

Mais que fait la Ministre ?!

Le 29 février 2016, Audrey Azoulay, actuelle Ministre de la culture, a rendu public un rapport commandé par sa prédécesseur Fleur Pellerin. Le rapport interdit la diffusion « aux mineurs lorsque l’œuvre ou le document comporte sans justification de caractère esthétique des scènes de sexe ou de très grandes violence qui sont de nature, en particulier par leur accumulation, à troubler gravement la sensibilité des mineurs, à représenter la violence sous un jour favorable ou la banaliser ». Pour Promouvoir, c’est « la volonté explicite du gouvernement de favoriser par la loi l’accès à des mineurs à la violence et à la pornographie ». Et de rajouter que « sous couvert de création artistique, il sera désormais possible de montrer n’importe quel contenu de sexe explicité aux mineurs ». André Bonnet, qui souhaite la promotion de « la beauté, ce qui élève l’âme et qui donne au spectateur l’envie d’être meilleur », devrait relire Les Misérables de Victor Hugo. Car si Jean Valjean et Cosette sont exceptionnels, ce n’est que parce qu’on trouve, entre autres, les cruels Ténardiers.

C’est une guerre politique que mène l’avocat, contestant l’autorité de la Commission de classification marquée selon lui par « l’idéologie post-soixante-huitarde ». Il l’accuse de vouloir détruire la structure familiale. Au même moment, la campagne de sensibilisation à la signalétique jeunesse du CSA rappelle justement le rôle des adultes dans cette la structure familiale, chère à Promouvoir, pour protéger les plus jeunes.

Campagne de sensibilisation à la signalétique jeunesse du CSA

 

Et les réalisateurs dans tout ça ?

« De nombreux réalisateurs ont de l’appréhension à travailler sur la sexualité car ils craignent les conséquences économiques d’une interdiction » explique Virginie Despentes. On voit ainsi apparaître l’auto-censure. Eva Husson (Bang Gang), dans une tribune parue dans L’Obs, souhaite une mise à jour du système « pour rendre à la Commission de classification tout son sens et son poids ». Le dernier mot pour Gaspard Noé, (Love, film interdit aux moins de 18 ans par Promouvoir) : « André Bonnet ressemble à un personnage de série B qui aurait été aspiré par la machine à remonter le temps et qui se serait retrouvé 60 ans plus tard en 2015. Il ne comprend pas la société actuelle ».

Outre ces débats, de nouvelles questions d’ordre technique se posent aujourd’hui avec la censure. Si la diffusion au cinéma et à la télévision est encadrée, elle ne l’est que très peu, sur internet. Du fait de l’idéologie même du web, le contrôle y est minime. Le streaming et le téléchargement contournent tous ces interdits limitant le pouvoir de l’État et des groupes de pression comme Promouvoir. Affaire à suivre de très près, tant ces questions sont cruciales pour notre avenir.

Charles Fery.

Crédits photos :

– dessin de Luz, Charlie Hebdo, 7 décembre 2011.

– dessins de Fair

Sources :

– Baise-moi, Nymphomaniac, Saw: rencontre avec l’homme qui fait trembler les distributeurs. Première.fr http://www.premiere.fr/Cinema/News-Cinema/Baise-moi-Nymphomaniac-Sawrencontre-avec-lhomme-qui-fait-trembler-les. Consulté le 27/12/2016

– David Doucet, Qui est André Bonnet, le croisé qui a interdit Love. Les Inrocks. http:// www.lesinrocks.com/2015/08/10/actualite/qui-est-andre-bonnet-le-croise-qui-a-interditlove-11766136/. Consulté le 27/12/2016.

– Hélène Pagesy, Hugo-Pierre Gausserand, Mathilde Doiezie, Promouvoir: l’association qui obsède le cinema. Le Figaro. http://www.lefigaro.fr/cinema/2016/02/09/03002-20160209ARTFIG00190- promouvoir-l-association-qui-obsede-le-cinema.php. Publié le 09/02/2016. Consulté le 27/12/2016

– Isabelle Reignier, L’interdiction de Saw 3D aux mineurs laisse craindre un durcissement de la censure. Le Monde. http://www.lemonde.fr/cinema/article/2015/06/02/l-interdiction-de-saw-3daux-mineurs-laisse-craindre-un-durcissement-de-la-censure_4645954_3476.html. Publié le 02/06/2015. Consulté le 27/12/2016

– Gauthier Vaillant, « Sausage Party », l’association Promouvoir déboutée en justice. La Croix http://www.la-croix.com/Urbi-et-Orbi/Actualite/France/Sausage-Party-lassociation-Promouvoirdeboutee-justice-2016-12-16-1200811169. Publié le 16/12/2016. Consulté le 27/12/2016.

– Pornographie: protéger les mineurs, c’est possible. Famillechrétienne.fr. http:// www.famillechretienne.fr/politique-societe/justice/pornographie-proteger-les-mineurs-c-estpossible-!-177704. Consulté le 27/12/2016

– Pierre-Alain Depauw, André Bonnet rappelle que la pornographie détruit les structures sociales. Media-Presse Info. http://www.medias-presse.info/andre-bonnet-rappelle-que-la-pornographiedetruit-les-structures-sociales/32364/. Publié le 30/05/2015. Consulté le 27/12/2016

– Mathias Pisana, Promouvoir: André Bonnet assure vouloir protéger la jeunesse. Le Figaro. http:// www.lefigaro.fr/cinema/2016/02/11/03002-20160211ARTFIG00246-promouvoir-andre-bonnetassure-vouloir-proteger-la-jeunesse.php. Publié le 11/02/2016. Consulté le 27/12/2016

– Caroline Besse, Réforme de la classification des films: les moins de 14 ans dans le viseur. Télérama. http://www.telerama.fr/cinema/reforme-de-la-classification-des-films-les-moins-de-14- ans-dans-le-viseur,139196.php. Publié le 04/03/2016. Consulté le 27/12/2016

– Site du CSA http://www.csa.fr/Television/Le-suivi-des-programmes/Jeunesse-et-protection-desmineurs/La-signaletique-jeunesse/La-campagne-de-sensibilisation-a-la-signaletique-jeunessedepuis-2014. Consulté le 27/12/2016.

– Visa d’exploitation, page Wikipédia. https://fr.wikipedia.org/wiki/Visa_d’exploitation. Consulté le 27/12/2016

– Eva Husson, Une association s’attaque à Bang Gang, mon film. CQFP, ce qu’il fallait promouvoir. http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1478043-une-association-s-attaque-a-bang-gang-monfilm-cqfp-ce-qu-il-fallait-promouvoir.html. Publié le 06/02/2016. Consulté le 27/12/2016

 

 

 

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