« Nazi chic » ou la réappropriation d’une iconographie

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En Asie, le marketing s’est largement emparé de l’ iconographie du IIIe Reich et la culture pop a souvent exploité l’image d’Adolf Hitler. Il est assez aisé d’y trouver des t-shirts à l’effigie du dictateur. La Corée du Sud, l’Indonésie et la Thaïlande font régulièrement les frais de cette dérive commerciale. La ré-appropriation de l’esthétique nazi par pure provocation ou simple ignorance semble, en tout cas, de mauvais goût pour les occidentaux.

D’un symbole – le swastika – vers des interprétations diverses

La logique d’un symbole est de véhiculer des idées avec un simple signe, de créer une identification. Le nazisme, a détourné le swastika en l’associant à une idéologie contraire. En effet, la signification originelle de cet ancien symbole de l’Inde continentale est emplie de beauté et d’espoir. Cette croix est sacrée pour l’Hindouisme, le Bouddhisme et le Jainisme qui prônent la non-violence. Le swastika vient du Sanskrit : « Sva » signifiant soi, « Astika » le fait d’exister et « Ka » dénote un genre neutre. Ainsi, le véritable sens de ce symbole est « un soi existant » ou « une existence de soi ». En d’autres termes, selon le Ganesha Purana : « Pas né et directement originaire de l’éternité depuis le temps éternel ».

Pour célébrer l’anniversaire de leur établissement le 23 décembre 2016, des lycéens taïwanais ont choisi de défiler en uniformes nazis. Un char en carton où prône un étudiant, le bras tendu, déguisé en Hitler, mène le cortège d’élèves portant des drapeaux à croix gammées. Cette parade est organisée par le lycée taïwanais Kuang Fu, à Hsinchu City. Photos et vidéos d’élèves souriant, chantant et dansant ont été postées sur internet. Le proviseur du lycée, dépassé par la polémique, a tenté en vain de dissuader les élèves d’aller au bout de leur projet, et a finalement dû démissionner. Le ministère de l’Éducation a présenté ses excuses.

Le relativisme culturel, entre ignorance et provocation

Ce phénomène est dû à une perception différente de l’uniforme nazi par les jeunes asiatiques. Selon le chercheur Elliot Brennan, membre du thinktank suédois Institute for Security & Development Policy : « Pour les pays de l’Asie de l’Est, la Seconde Guerre mondiale ne concernait pas les nazis et Hitler, mais plutôt les forces de l’Empire japonais. De manière comparative, peu de temps est consacré à l’enseignement de la Seconde Guerre mondiale dans les pays d’Asie, par rapport à l’Europe ou aux États-Unis ». Le chercheur nous met aussi en garde face au danger du relativisme culturel. Ainsi, cette surprenante tolérance de l’Asie vis-à-vis du nazisme s’expliquerait par une méconnaissance de l’histoire.
Un bloggeur politique, Micheal Turton, confie à CNN qu’au cours des vingt années passées à Taiwan, il a eu l’occasion de voir, à de nombreuses reprises, des locaux arborer leurs véhicules d’accessoires nazis.

Selon lui, la culture occidentale fait la même chose : « Combien de personnes ont des t-shirts du Che Guevara ou des chapeaux de Mao Zedong ? ». M.Turton a demandé à des étudiants pourquoi il était « ok » de porter des costumes nazis mais pas ceux de Mao : « Les enfants m’ont expliqué qu’Hitler avait échoué. C’est pour ça que c’est ok. ». Ce qui ne veut pas dire que cela n’a choqué ou blessé personne. En effet, le Bureau économique et culturel d’Israël à Taipei, a dénoncé l’événement « révoltant ». Il appelle les autorités taïwanaises à initier un programme scolaire introduisant le sens de l’Holocauste et à enseigner son histoire et son sens universel.

De l’Inde à la Chine en passant par la Thaïlande

Cet incident n’est pas unique en son genre en Orient. Il semblerait que l’uniforme nazi soit davantage utilisé comme un symbole anticonformiste que dans un sens idéologique. C’est ce que ces acteurs, principalement des adolescents, appellent la mode du « Nazi-chic ». Cette mode est ordinaire en Asie et choque régulièrement les occidentaux. En effet, il y a moins de deux mois les japonaises du groupe Keyakizaka46 ont fait polémique en portant des capes noires et des chapeaux reprenant le style SS lors d’un concert. Sony Music, leur producteur, s’est évidemment excusé.

Mais ce n’est pas un cas isolé, ces dernières années, beaucoup de groupes musicaux asiatiques ont prouvé la récurrence de cette mode. Fin 2014, le groupe pop sud-coréen Pritz, s’est vêtu de chemises noires et de brassards rouges à croix noire dans un de ses clips. Le groupe a déclaré qu’il n’avait aucune intention de ressembler à des nazis avec ce look.

Toutefois, c’est en Thaïlande que les outrages se font les plus récurrents. Il est facile d’y trouver des vêtements et autres objets dérivés du IIIe Reich et d’Adolf Hitler dans les zones commerciales. Déguisé en panda, en Teletubies ou en Ronald McDonald, le dictateur et sa célèbre moustache sont repris sur de nombreux t-shirts. Hut, le propriétaire du magasin Seven Star à Bangkok, a fait des statuettes de « McHitler » son fond de commerce. Hut insiste : « Je n’aime pas Hitler. Mais il a un air drôle et les t-shirts sont très populaires auprès des jeunes. ». Le professeur roumain Harry Soicher qui enseigne à Bangkok explique que « c’est dû au manque d’exposition à l’Histoire », avant d’ajouter : « Si on ne vit pas en Thaïlande, on peut trouver cela dur à croire qu’ils [les thaïlandais] ne veulent aucun mal ». Abraham Cooper, le doyen associé du Simon Wiesenthal Centre à Los Angles, surveille les activités néo-nazies au niveau international et confirme que c’est dû à une simple ignorance. La tendance va si loin qu’en Chine, certains couples ont eu la bonne idée de se marier en apparat du IIIe Reich. Et face à ce phénomène, rares sont les journalistes qui semblent être allés au- delà de leur ethnocentrisme. La réponse est toujours la même, mais l’ignorance est-elle une excuse ? Cela semble tout de même bien facile.

De plus, l’utilisation de l’iconographie nazie n’est pas qu’asiatique. C’est pour choquer, provoquer et indigner l’Establishment anglais que, véritablement, la réutilisation de cette esthétique est devenue populaire avec la culture punk pendant les années 1970. Pour ne citer que le plus emblématique, le chanteur des Sex Pistols, Johnny Rotten, porte un t-shirt avec le swastika dans le clip Pretty Vacant. Les musiciens punks, pour la plupart, s’habillaient de la sorte plus pour moquer les valeurs de la vieille génération de la Seconde Guerre mondiale que par sympathie pour des quelconques idéologies fascistes. Toutefois, jusqu’où ces dérisions, symboles de fossés culturels Est/Ouest, peuvent-elles aller ?

 

Ulysse Mouron

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Crédits  :

Photo 1 (Une) : techno-science
Photo 2 : Vice
Photo 3 : smart list
Photo 4 : theblaze.com
Photo 5 : Les inrocks

Sources :

• Time Asia: ““They dressed well” a troubling fascination with Third Reich regalia elevates the Nazi look to what’s chic in South Korea.” de Macintyre Donald 05/2000

• Travel CNN: “Bangkok’s “Hitler chic” trend riles tourists, Israeli envoy”. Tibor Krausz, 27/02/2012

• Les Inrocks : “Pourquoi se déguiser en nazi ne choque pas la population en Asie”. 23/12/2016

• CNN: ““Nazi-chic”: Why dressing up in Nazi uniforms isn’t as controversial in Asia” Ben Westcott 28/12/2016

Ganesha Purana, texte sur la déesse Ganesh

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