La photographie politique : une communication par l’art qui nuit aux politiques ?

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La photographie politique se situe au croisement de l’art et de la communication, et cette hybridité en fait un subtil vecteur de significations fortes. L’œil du photographe fait jaillir une beauté de l’image qui n’est pas innocente, tout en restant sujette à l’interprétation. Ce pouvoir de l’image ne vient-­il pas déranger et contrarier l’ethos des hommes politiques ?

Loin des clichés, une ouverture du sens par l’image-message

Habitué de certains politiques, le photojournaliste connaît leur gestuelle et attend de figer dans l’objectif la plus emblématique et la plus signifiante. Jeux d’ombres et de regards, mais aussi de positions, la photo peuvent matérialiser des tensions ou bien se faire métaphore prophétique. L’image permet de signifier, plus directement et plus fortement. Sa qualité doit permettre une réception plus favorable des citoyens et étrangers. « J’ai souvent remarqué que, sans doute livré à sa fougue, ce premier ministre [Manuel Valls] respecte rarement le protocole en laissant le président marcher devant lui. Je considère ce «coude-­à-­coude » comme une photographie prémonitoire, depuis l’instant où je l’ai faite », déclare Jean-­Claude Coutausse, photojournaliste pour Le Monde. La beauté de la photographie peut se montrer cruelle quand elle vient dénoncer un comportement ou une attitude… A chaque fois elle vient en effet traduire une opinion: la parole muette du photographe.

Parce qu’elle est image, qu’elle donne à voir de manière uniforme, totale et directe, la photographie politique est une communication subtile et subite. C’est en cela qu’elle est indicielle, et participe de cette « couche primaire » de la communication qu’évoque Daniel Bougnoux. Mais son message ne se lie pas uniquement, il est aussi à déchiffrer.



Les portraits d’Obama mis en regard sont saisissants et contribuent à la nostalgie ressentie suite à son départ. Après huit ans de présidence, ce diptyque frappe par l’évolution qu’il signifie. De face, l’ancien président semble s’adresser directement aux citoyens, ses traits durcis et ses cheveux blanchis matérialisant le travail effectué. Le président neuf, empli d’idéaux et d’espérance qu’il semble incarner dans le premier portrait, n’existe qu’au regard du second où les traces de fatigue, d’usure, mais également de maturité sont perceptibles. Tout le sens de cette photographie ressort de l’association de ces deux portraits en miroir, symboliquement fort, marquant le début et la fin d’une ère. Elle permet également de souligner le parti pris du photographe politique, visiblement attaché à sa muse, qu’il voit s’éloigner avec nostalgie.

C’est en tout cas l’une des interprétations que l’on peut faire de ce diptyque, puisque les stratégies de communication reposant sur les œuvres d’art jouent de cette polysémie. La photographie politique cherche donc à servir certains intérêts, mais n’ancre pas totalement un sujet dans une réalité précise.

Du subjectif à l’objectif : la destruction d’un ethos ?

Mais la photographie politique pose la question de l’ethos de l’homme politique. Elle peut remettre en question l’ethos officiel qu’il s’est construit et que lui construisent conseillers et communicants. C’est en cela qu’elle est crainte, et que chaque homme politique cherche à la maîtriser, pour maîtriser à travers elle leur image. A propos d’un cliché qu’il a fait de François Hollande, Jean-­Paul Coutausse dira que « L’autofocus de [sa] caméra se bloque sur l’encadrement de la portière de la voiture officielle. L’image qui est ainsi suggérée correspond mieux au personnage qu’[il] connaît. Le physique de cet homme ne raconte pas bien sa complexité ». Le photojournaliste d’intérêt est en effet celui qui dévoile un pan de réalité oblique, qui s’intéresse à l’homme. A l’homme tel qu’il est, et donc sous un angle peu habituel. Ainsi, « pas question de [se] placer sur l’axe officiel de prise de vue, trop bien préparé par la communication» pendant le meeting que Nicolas Sarkozy fera au Trocadéro en mai 2012.

Depuis « l’hyperprésidence » de ce dernier, le contrôle des images présidentielles en France s’est trouvé renforcé. Ce contrôle se traduit d’abord par un protocole, qui cantonne les journalistes à un seul angle de vue autorisé uniformisant les photos de chacun ; par l’AFP ensuite qui sélectionne les clichés diffusés selon leur pertinence à l’égard de l’actualité.

Alors le photojournaliste se faufile, déjoue parfois les attendus pour obtenir des images défendues. Discret, il parvient à s’immiscer dans le quotidien de la vie professionnelle des politiques, et parce que « la présence du photographe est admise, assumée, oubliée », il saisit non plus des personnages qui se mettent en scène mais des images subtiles et porteuses de sens.



Cette phrase de Raymond Depardon prend ici tout son sens: « La photo est essentielle dans l’image des hommes politiques. Devant une photo, les gens peuvent mieux ressentir leur vérité ». C’est pourquoi l’auteur de la photo officielle de F. Hollande a voulu le montrer comme mal à l’aise dans son corps, voire timide, les bras ballants, afin de donner plus de naturel et de transparence à la pose.

Toutefois, le photographe demeure un intermédiaire : ses choix sont ceux d’une mise en scène de la situation et de la réalité. Sa subjectivité artistique, son but et ses intérêts rentrent en compte dans son travail et dans la photo qu’il soumet à notre regard. De même que le politique peut influer sur les choix scénographiques des portraits réalisés, à l’image de ces clichés de Donald Trump (pas encore Président des Etats-­Unis), homme d’affaire et homme politique qui a une main mise sur sa communication. Que l’on soit raillé ou bien couvert d’éloges suite à un cliché, la puissance de l’image est telle que les enjeux autour du photojournalisme sont grandissants, et que ses libertés parfois remises en question.



Ici, nous voyons clairement que D. Trump n’est pas le même homme.

Rappelons enfin que l’objectif premier du photojournaliste n’est pas tant de nuire ou soutenir, mais de porter un regard singulier sur l’actualité et de partager sa vision du monde politique. Ses clichés font part d’une réflexion sur la vie politique, ils attirent notre attention et la retiennent en saisissant l’imperceptible. Par son regard décalé, le photojournaliste fait émerger une nouvelle compréhension de l’actualité et de ses enjeux.

Lucie Couturier

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Sources :

­‐ « Jean-­Claude Coutausse, douze années de photographie politique au Monde », Le Monde, juin 2016.

‐ « La photographie, entre art et politique », Paul Grunelius, Profondeur de champs, janvier 2014.

­‐ Emission « Com en politique » (LCP), via CSA, « L’image présidentielle dans les médias ».

Crédits :

‐ Le Times

‐ L’Internaute

‐ Le Monde

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