« On vit une tragédie, la tragédie de la corruption »

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« On vit une tragédie, la tragédie de la corruption »

– Le juge Joao Pedro Gebran Neto à l’issue du procès de Lula da Silva

Luiz Inácio Lula da Silva

La sentence est tombée et elle est sans appel : l’ancien Président du Brésil, Luiz Inácio Lula da Silva, dit Lula, est condamné à douze ans et un mois de prison par la Cour d’appel de Porto Alegre.
Trois juges, Leandro Paulsen, Victor Laus et Joa Pedro Gebran Neto, ont non seulement confirmé le jugement de Sergio Moro de juillet dernier, mais ont en plus alourdi sa peine de quasiment trois ans.
Avec des chefs d’accusation tels que « corruption passive » et « blanchiment d’argent », ce procès sonne le glas de la carrière politique de cet ancien chef d’Etat et plonge le pays dans une incertitude profonde. 

Mais que reproche-t-on à cet ancien Président ? D’avoir reçu un triplex en bord de mer de la part d’un groupe de bâtiment et travaux publics nommé OAS en échange de l’attribution des marchés publics de Petrobas. Ce « Bouygues brésilien » aurait déboursé une somme colossale afin d’« offrir » un triplex au président et à sa femme, évidemment déjà rénové. Le couple aurait cherché à masquer ce somptueux cadeau par l’achat d’un appartement « simple » dans le même immeuble. Cependant, alors soupçonné de malversations, il avait fini par renoncer à l’achat en 2015. Mais trop tard, le mal était fait. 

« Maintenant je veux être candidat à la présidence »

     

Paradoxe ultime de ce « père des pauvres » : il brigue toujours la présidence pour les élections d’Octobre 2018. Lorsqu’il quitte le pouvoir après ses deux mandats en 2010, sa côte de popularité est à 80%. Cela ne s’était jamais vu et ne se verra d’ailleurs plus : Dilma Rousseff est destituée à peine quelques années après avoir pris sa relève. 

Aujourd’hui, avec 36% des intentions de vote, Lula se situe loin devant son concurrent le plus proche. Signée par de nombreux intellectuels et beaucoup de célébrités, une pétition internationale a même été relayée afin d’affirmer qu’une élection sans Lula serait une élection frauduleuse. Sans parler de la partie de la population qui voue un culte immense à ce « président des pauvres », tout en restant complètement indifférente au contenu de son casier judiciaire.

« Le soi-disant “frère” des pauvres est millionnaire », se moque l’éditorialiste José Roberto Guzzo, dans une tribune publiée le 24 janvier dans la revue conservatrice Veja. Mais en empêchant Lula de se présenter à l’élection du mois d’octobre prochain, ses plus féroces ennemis n’ont qu’une crainte : ériger celui qui se dit être le défenseur des plus pauvres en martyr. 

« Plus on me persécute, plus je monte dans les sondages » 

… se moque Lula, qui accuse une « élite perverse » et les médias d’être responsables d’un « pacte diabolique » dont il serait la victime, destiné à l’empêcher d’accéder à la présidence.

« Quand j’étais petit, j’ai connu la faim et je n’osais même pas voler une pomme. Comment j’aurais pu voler un appartement ? » : l’ascension de cet enfant du Nordeste jusqu’à la présidence est l’un des arguments majeurs de sa communication. Né dans une famille défavorisée dont il est le sixième enfant sur sept, il quitte l’école à dix ans pour être cireur de chaussures puis vendeur de cacahuètes. Devenu ouvrier métallurgiste à quatorze ans, il perd un doigt dans une machine. Il cultive l’esprit de conquérant qui lui a permis son accession au pouvoir, ainsi qu’une image de victime de l’élite, des médias et de son plus grand ennemi, le juge anti-corruption Sergio Moro. 

Le jugement tombe et Lula reste stoïque au milieu d’une foule qui hurle son nom et qui fond en larmes à l’annonce de la nouvelle. Loin de se laisser démonter par cette condamnation, il se compare à Mandela pour rassurer ses troupes : « Mandela a été en prison, mais il en est sorti pour devenir président de l’Afrique du Sud. » 

Vastes ambitions, curieuse comparaison…

« La victoire de l’éthique sur l’immoralité » – 

(Kim Kataguiri, à la tête du Mouvement Brésil libre)

La loi « Ficha Limpa », ou « casier propre », promulguée, Ô douce ironie, par Lula lui-même en 2010, affirme qu’une condamnation collégiale en appel interdit une personne de se présenter aux élections. Ce à quoi les militants du Parti des travailleurs (PT) de Lula répondent que cette condamnation n’est rien d’autre que le deuxième acte d’un putsch orchestré par les élites avec le soutien du système judiciaire et commencé par la destitution de Dilma Rousseff. 

Lourdes accusations contre d’une part l’indépendance de la justice, qui aurait fait preuve d’une célérité inhabituelle, et contre d’autre part le juge Sergio Moro, anciennement adulé pour avoir révélé en 2014 les manœuvres frauduleuses de la classe politique, et désormais accusé d’être tombé sous le joug des médias. 

La classe politique corrompue qui accuse la justice de l’être, qui elle-même la condamne pour corruption… Ou le serpent qui se mord la queue.

Vers la fin de la corruption ? 

« [Lula] se croyait au-dessus des lois, affirme l’un de ses détracteurs, avec [Sergio Moro], je reprends confiance dans la justice ». Les marchés financiers semblent être tombés d’accord avec ce militant : la bourse de Sao Paulo s’est clôturée sur une hausse de 3,72% et un record historique de 83.680 points. 

Cette condamnation sonnerait-t-elle enfin le glas de la corruption qui entrave la stabilité des pays d’Amérique latine ? Lula perdra-t-il ses huit autres procédures judiciaires en cours ? Cristina Kirchner sera-t-elle condamnée ? Otto Perez Molina, Olante Humala, Alberto Fujimori… Tant de personnes enfin tombées entre les mains de la justice. 

En attendant le verdict final de ces nombreuses mises en accusation, on peut toujours télécharger l’extension Google Chrome qui surligne en violet le nom de chaque personnalité politique potentiellement corrompue… Car comme le disait Alfred Sauvy, « bien informés, les hommes sont des citoyens ; mal informés ils deviennent des sujets. » 

 Hélène de Vogüé

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SOURCES

Thierry Ogier, Les Echos, 23 janvier 2018, Lula, dans les cordes face à la justice,

Thierry Ogier, Les Echos, 24 janvier 2018, Au Brésil, Lula condamné à 12 ans de prison en appel

Ouest-France, Malgré sa condamnation, Lula maintient sa candidature à la présidentielle, 25 janvier 2018,

Chantal Rayes, Libération, Brésil : la voie est ouverte pour rendre Lula inéligible, 25 janvier 2018,

C. H. A., BFM TV, Brésil: « plus on me persécute, plus je monte dans les sondages » estime Lula, 27 janvier 2018,

Claire Gatinois, Le Monde, L’ancien président brésilien Lula joue au tribunal son avenir politique, 24 janvier 2018,

Video The Colour Of Corruption, Vigie acqui, mai 2017

Crédits Photos: 

Photo 1 : Le Monde, L’ex-président Lula empêché de quitter le territoire brésilien, 25 janvier 2018,

Photos 2 et 3 : Ouest-France, Malgré sa condamnation, Lula maintient sa candidature à la présidentielle, 25 janvier 2018,

Photo 4 : The Colour of Corruption

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