Pourquoi camoufle-t-on nos prisons ?

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Les récentes grèves qui ont fortement entravé le fonctionnement quotidien des prisons françaises ont été l’occasion d’un coup de projecteur sur notre système carcéral. En effet, souvent excentrées, les prisons sont -si ce n’est oubliées- pour le moins peu porteuses d’intérêt pour l’opinion publique. Quand on sait l’importance qu’avait la publicité de la répression dans l’histoire, il est intéressant de se pencher sur ce processus de camouflage de la sanction, donc des prisons en France.

Historiquement, la répression s’est souvent tenue en place publique. Il s’agissait, outre de punir le coupable d’une infraction, de faire acte de dissuasion auprès de la population qui assistait à la punition. De plus, il permettait à l’Etat de montrer son pouvoir d’autorité. Nous pouvons aujourd’hui noter le processus de dé-publicitarisation du fait pénitentiaire en France. Néanmoins, l’agencement et l’organisation des prisons reviennent sur le devant de la scène, du fait des enjeux de radicalisation des détenus. Avant d’être exilées, la prison et la sanction prenaient place au cœur des villes. Par exemple, la sanction du pilori, utilisée dès le Moyen-Age, permettait d’exposer le contrevenant en place publique afin de le montrer en exemple à ses concitoyens pour dissuader de commettre toute infraction. Comme le souligne Michel Foucault, dans Surveiller et Punir : « Sur lui (sur son corps) l’acte de justice doit être lisible par tous. » Le pouvoir en place affirmait ses fonctions régaliennes de justice, montrait par la punition et la détention ses capacités. Plus tard, les grandes prisons étaient elles aussi situées en plein cœur des villes, comme la Bastille. Les prisons sont de plus en plus cachées et excentrées à mesure que le pouvoir se nie à afficher clairement ses fonctions punitives.

La rupture se situe à la fin du XVIIIe siècle, en 1795, avec les premières déportations au Bagne en Guyane. La volonté du Directoire d’exiler les révolutionnaires est alors limpide : il faut que les gens les oublient, que l’on en finisse avec la Révolution. La sanction doit dès lors s’effectuer loin des citoyens, qui ne peuvent alors plus s’identifier ou défendre les prisonniers. La prise de la Bastille de 1789 a montré que les Français peuvent s’allier contre le pouvoir pour mettre fin à un régime jugé oppressif.

 

Si les prisons n’ont jamais totalement quitté la métropole, ce n’est qu’après la Seconde Guerre Mondiale que le Bagne a définitivement fermé ses portes. Pour autant, les prisons nouvellement construites n’ont pas repris leur place historique au cœur des villes. La répression ne pouvait plus être publique, car le processus de dissuasion n’est plus jugé nécessaire. De plus, les faits d’engorgement des villes ne leur permettaient pas d’accueillir de telles infrastructures en leur sein. Et les citadins auraient eu quelques angoisses à vivre à quelques mètres de grands délinquants. Ainsi, une nouvelle organisation de la surveillance pénitentiaire est mise en place. Les détenus n’étant plus exilés sur une île, il s’agit de ne pas les laisser s’enfuir pour autant. Le panoptisme, théorisé par Jeremy Bentham et repris plus tard en France par Michel Foucault, s’applique à la surveillance carcérale (lire en ce sens l’excellent article de Martin Blanchet Les nouvelles formes de l’expression de soi sur LinkedIn). Mais placer les prisons dans des lieux reculés est décidé sans considération de leur famille, qui peut peiner à les visiter. La marginalisation géographique exacerbe leur marginalisation sociale : ils sont hors de la société et de ses interactions au sens propre comme figuré.

 

Dans Surveiller et Punir, Michel Foucault dresse une critique sans concession de l’emprisonnement, qui peut expliquer également le phénomène de dé-publicitarisation des prisons. En effet, pour Foucault : « il y a honte à punir ». Cette « honte à punir » explique le peu de plaisir qu’ont les autorités à le faire de manière visible. Cela n’est pas sans cohérence avec la défiance de Foucault pour le système carcéral, lui qui juge que « la prison est dangereuse, quand elle n’est pas inutile ».

 

Les récentes mobilisations des gardiens de prison à une large échelle nationale pour protester contre leurs conditions de travail, notamment du fait de tensions croissantes avec les détenus, a le mérite de braquer les projecteurs sur notre système pénitentiaire. Trois défis majeurs sont ici mis en exergue. D’abord le nombre de places limitées dans nos prisons, qui occasionnent une surpopulation carcérale et donc des tensions multipliées entre détenus qui sont littéralement entassés. Ensuite le nombre limité de gardien et de moyens mis à leur disposition pour les surveiller. Enfin, le problème nouveau de la radicalisation de certains détenus et le nécessaire isolement de ceux qui les endoctrinent.

 

De fait, la prison n’a plus, et n’a plus besoin d’avoir un rôle dissuasif envers la population. Cependant, elle conserve deux rôles primordiaux. Un rôle d’éducation, pour les détenus en capacité d’être réinsérés dans la société civile sans retomber dans la délinquance et/ou la criminalité. C’est le rôle majeur de la prison actuelle et il doit être valorisé. Cependant, il ne faut pas perdre de vue qu’une certaine catégorie de détenus particulièrement dangereux doit être traitée différemment pour ne pas leur permettre d’étendre leur emprise.

 

Toute la difficulté des prisons réside dans le double rôle qu’elles se donnent, celui de la punition qui provoque logiquement un désamour de l’Etat, et celui de la réinsertion qui demande une volonté de retourner dans la vie civile. Cette double mission peut sembler ambiguë et difficile à appréhender pour les incarcérés.

Inès Fière et Robin Labouérie

Sources :

Crédits photos :

  1. Publicité Amnesty International, produite par Leo Burnett Poland, par Pawel Heinze, Krzysztof Iwinski, Pawel Wojtak et Maciek Porebski.
  2. Pilori des Halles, gravure ancienne.
  3. Jean-Paul Pélissier, Reuters.
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