La diabolisation par les médias : faire peur pour mieux faire vendre ?

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Si la diabolisation prend historiquement ses racines dans la propagande, elle est aujourd’hui banalisée. Le lecteur contemporain possède davantage de sens critique que ses prédécesseurs n’en avaient lors de la Première Guerre mondiale, à la lecture du portrait journalistique d’un Allemand ennemi déshumanisé et monstrueux. Néanmoins, ce recours courant à la diabolisation dans les médias reste problématique : si elle engage une division du lectorat, elle s’appuie également sur des schémas de pensée mythologique sacralisant le dangereux au lieu d’y apporter des solutions.

Quand le mythe redessine le réel

Louis Queré dans Des miroirs équivoques rappelle la fonction sociale et identitaire des médias. Un média prend part à un univers d’intérêts et de rapport de force. Il a un rôle de fondation : véhiculer des idées préalablement conçues au sein d’une société, ou générer des idées qui influenceront la pensée commune.

En tout état de cause, le rôle du média n’est jamais neutre. Mais il l’est moins encore lorsque le média assume une part de démesure et choisi de diaboliser un individu, un groupe, ou une idée. La tâche d’un média étant d’informer plutôt que d’influencer, on est en droit de se questionner sur l’apport de ces représentations dichotomiques. Son point d’ancrage, c’est de dénoncer, ce qui est considéré par l’opinion publique comme une déviance aux « lois humaines » d’une société.

Ainsi, les manifestants contre la loi Devaquet, -loi visant à réformer les universités françaises-, sont, en 1986, désignés en ces termes par Louis Pauwels, fondateur du Figaro Magazine « d’enfants du rock débile, les béats de Coluche et de Renaud, ahuris par les saturnales de Touche pas à mon pote », et comme porteurs d’un « sida mental », expression qui marquera l’histoire de la presse française. Le « sida mental », dans ce cas de figure, signifie le poison destructeur, annihilant, ôtant les concernés de leurs facultés de réflexion.

Le cas Trump est différent. Mais il est également symptomatique de cette diabolisation de la part des médias, qui occulte la faculté de penser et d’agir rationnellement. La presse papier a relayé les alertes de comités de professionnels de santé, affirmant que Trump était un « danger imminent », un « narcissique malfaisant » qu’il fallait destituer à tout prix. Si les arguments avancés sont troublants, on peut se demander si la profusion d’articles sur le sujet et cela depuis plusieurs mois, jusqu’au démenti maladroitement proféré publiquement par Donald Trump, ne révèle pas d’un point de vue très subjectif, qui influence plus qu’il n’informe.

 

Vendre son âme aux français

Pour le lecteur héritier de la mentalité judéo-chrétienne, la figure du diable est facile à comprendre : c’est le mal, féroce, pernicieux. Il correspond, dans l’imaginaire collectif, à une apparence qui vacille entre l’homme et l’animal, aux traits grossiers et effrayants. Certains médias jouent régulièrement avec cette vision manichéenne. Cela répond à une nécessité économique : la peur et l’extraordinaire invitent à acheter.

Rien de plus naturel, lorsque l’on songe à la crise que traverse la presse en France. En 2015, les ventes papiers avaient chuté de 8,6%. Une compensation des ventes sur format digital ramène toutefois la baisse globale à 1,4%. Simultanément, la confiance du public envers les médias s’effrite. C’est en effet ce qu’affirme le « Baromètre 2017 de confiance des Français dans les médias » réalisé par TNS Sofres : pour plus d’un Français sur deux (55%), il y a des différences / les choses se sont passées différemment de la manière dont la télévision les raconte. Quant à Internet, seul 26% des Français en ont confiance, contre une majorité qui ne le juge pas crédible, retrouvant son niveau de 2006. Car la diabolisation, loin de toujours générer l’effet escompté, peut rebuter. Par effet pervers, la figure du diable attire également et forme, parfois contre la volonté première du journaliste, un public d’admirateurs.

Cette diabolisation est donc attisée par la nature paradoxale du public. Le consommateur d’un média cherche un contenu journalistique de qualité, mais ne se donne plus toujours le temps d’approfondir sa quête d’informations et de prendre le recul nécessaire.

Le journalisme serait-il réduit à la trop forte épuration de ses informations, rendant son contenu manichéen ? N’est-il plus voué qu’à influencer alors qu’il veut informer ?

 

Se faire l’avocat du diable

Le média ne doit pas renoncer à la mise en alerte mais il doit privilégier le fond sur la forme. La presse a, depuis les années 70, diabolisé les criminels et les tueurs en série afin de stimuler l’imaginaire des lecteurs, influençant la culture populaire et amenant à la création de films et séries sur le sujet. Le phénomène se décline aujourd’hui sous d’autres formes. Les attaques de Charlie Hebdo avait donné lieu à un traitement de l’information par BFMTV qui avait largement été questionné. En effet, l’opération des forces de l’ordre avait été scénarisée à la manière d’une traque hollywoodienne, dont l’issue ne pouvait être que la mort des fugitifs. Les médias ont évidemment été miroir d’une opinion publique horrifiée par l’extrême violence de l’attaque terroriste. Mais cette mise en scène ne s’est pas contentée d’en être le reflet. Le groupuscule terroriste ne s’est pas vu seulement attribuer le rôle de criminel, il s’est vu représenter celui d’un diable, de la bête immonde que l’on doit abattre. Or, déshumaniser, dépersonnaliser le terroriste, c’est risquer de passer à côté de toutes les raisons qui permettent de comprendre ce qui a pu arriver, et ainsi de ne pas régler les problèmes à leurs sources : la pauvreté générée par l’immigration, les failles de l’éducation nationale, ou les problèmes d’encadrement dans les prisons françaises. Ces causes ne sont qu’une explication partielle, et n’ont pas pour but de justifier l’horreur du crime proféré. Mais elles offrent des clefs de compréhension analytique.

La diabolisation dénonce la déviance aux « lois humaines », allant jusqu’au crime, mais refuse d’y apporter des réponses. Elle ne parvient qu’à satisfaire momentanément la frustration générée par l’injustice, la violence, la corruption, etc.

Prenant l’initiative de présenter le mal autrement, la philosophe juive Hannah Arendt s’était employée à présenter la normalité, voire l’« hypernormalité » de certains dirigeants nazis tels que Heinrich Himmler ou Adolf Eichmann. Elle précisait, dans une interview de 1964 avec Thilo Koch, que c’est « ce caractère soi-disant démoniaque du mal, lequel peut encore pour cette raison se réclamer de la légende de Lucifer l’ange déchu, qui exerce une force d’attraction si extraordinaire sur les hommes. »

Il est plus facile de stigmatiser un diable à forme humaine, qu’un homme singulièrement commun, même pas spécialement mauvais. Les médias, dans leur course à l’extraordinaire, refusent la banalité du mal. Or, si le mal est banal, il n’en est pas moins réel. Et le comprendre, c’est déjà commencer à lutter pour sa résolution.

Alice Pasche

Sources :

  • Pierre-André Taguieff, Du diable en politique : Réflexions sur l’antilepénisme ordinaire, CNRS Éditions, 2014
  • Francetvinfo, « Selon les psychiatres américains, Donald Trump est un « narcissique malfaisant » » , 2017
  • Polémia, « Petite histoire des campagnes de diabolisation », 20 septembre 2013
  • Libération, « Louis Pauwels: Figaro-ci, dérapages-là. Le fondateur du «Figaro Magazine» est mort hier à 76 ans. », Anne Boulay, 29 janvier 1997
  • FastNCurious, « Le datajournalisme va-t-il sauver le média d’information ? », Clément Mellouet, 27 juin 2016
  • Katar France Insight, « Baromètre 2017 de la confiance des Français dans les media », Carine Marcé, 02 février 2017

Crédits photos :

  • Image 1 (de couverture) : Le point, « Les détournements de Walter Lewino : Mélenchon interdisant à Le Pen d’approcher la classe ouvrière. », Frédéric Lewino, 23 novembre 2013
  • Image 2 : Screenshot de InfoWars, « Yale psychiatrist : Trump could destroy the entire human species », 7 janvier 2018
  • Image 3 : « Lügenpresse : la confiance entre médias et citoyens allemands est rompue », dessin de Milady de Winter, 31 juillet 2016
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