La « glottophobie » ou la normalisation de l’accent parisien

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« Mais qu’esseuh-que ça veut direuh ? » balance Jean-Luc Mélenchon à une journaliste toulousaine à l’accent apparemment trop prononcé pour être compris. La polémique n’attend pas,  les médias s’emparent de l’altercation et crient à la « glottophobie ». Ni une ni deux, une députée La République en marche, Laetitia Avia, annonce le soir même sa proposition de loi visant à lutter contre les discriminations linguistiques (la proposition a été abandonnée depuis).

Ces événements du jeudi 18 octobre mettent en évidence un problème sous-jacent : l’absence quasi complète d’accents dans le paysage médiatique français.

La « glottophobie », une discrimination par la prononciation

C’est le sociolinguiste Philippe Blanchet qui conceptualise, en 2016, le terme « glottophobie » pour désigner les « discriminations linguistiques de toutes sortes ». Ainsi, la glottophobie est le fait de se moquer des accents ou habitudes de langages qui diffèrent des nôtres. Pour lui, « l’accent, qu’il soit mosellan, ch’ti, du Sud, parisien ou encore banlieusard » est « partie intégrante de l’identité de nombreux Français ». Par conséquent, il est évident qu’aucun accent ne doit être considéré meilleur qu’un autre.

Paris, capitale ancestrale de l’accent

Cette discrimination inavouée est à interroger : qui se moque de qui ? La réponse semble évidente : c’est Paris qui détient le bon « savoir prononcer ». Cette hégémonie de l’accent parisien date d’avant la Révolution. Les élites de la capitale portaient la « bonne parole », celle de la connaissance et de la culture, et se distinguaient ainsi des simples citoyens. Leur prononciation est devenue une norme, un idéal à diffuser.

Les médias sont-ils glottophobes ?

Autre époque mais même combat : de nos jours Paris détient toujours la palme du « bon langage ». Les médias nationaux participent grandement à la standardisation de l’accent parisien. En effet, les journalistes que l’on entend à la radio ou à la télévision n’ont jamais d’accents localisables (autre que celui de Paris). La production des médias audiovisuels français est centralisée; de ce fait les chaînes nationales détiennent le monopole de la diffusion d’une norme de langage. Cette hégémonie exclut toute une partie de la population du paysage médiatique.

Plusieurs étudiants en journalisme confessent vouloir diminuer voire effacer leurs accents afin d’augmenter leurs opportunités de carrière dans l’audiovisuel. Les journalistes qui le gardent sont souvent relégués à la couverture d’évènements sportifs ou de l’actualité culinaire, là où leurs accents réveillent un imaginaire qui attire le téléspectateur ou l’auditeur.

Cette discrimination à l’embauche est totalement assumée comme le démontre la déclaration de Pascal Doucet-bon, directeur délégué de l’information de France Télévisions sur Arte Radio: « Un journaliste perpignanais avec un accent à couper au couteau, s’il arrive à la télévision, ben non, je ne vais pas le prendre. Et je vais vous dire: je défendrai même l’idée de ne pas le prendre parce qu’on ne comprend pas ce qu’il raconte. »

Des accents qui font vendre

A l’inverse, ce mécanisme d’homogénéisation des prises de parole est bénéfique à certains programmes. Les Chti’s ou Les Marseillais, émissions de téléréalité, reposent justement sur la localité des candidats. Ceux-ci s’expriment avec l’accent et les expressions de leurs régions originaires. Les téléspectateurs peuvent alors s’identifier et se laisser séduire par le capital sympathie de ces individus qui parlent comme eux, chose si rare à la télévision.

Il en va de même pour la publicité. Les accents contribuent à créer un univers autour de la marque. Dans ses publicités pour l’huile d’olive, Puget met en scène des cigales, du romarin et surtout l’accent du sud. Ce dernier sert à légitimer le produit, à le rendre authentique.

Morgane AUBIN

SOURCES :

P.Boula de Mareüil, La diversité des accents français, Pour la science. (https://www.pourlascience.fr/sd/linguistique/la-diversite-des-accents-en-francais-7734.php)

La France n’aime pas ses accents, France Info.

(https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/l-actu-des-regions/la-france-n-aime-pas-ses-accents_1731581.html)

M. Belin, Trois questions sur la “glottophobie”, la discrimination à l’accent, Europe 1.

(http://www.europe1.fr/societe/trois-questions-sur-la-glottophobie-la-discrimination-a-laccent-3782987)

Glottophobie, Wikipédia.

(https://fr.wikipedia.org/wiki/Glottophobie )

V. Tuaillon, Pourquoi les journalistes ont tous cet accent ridicule, Arte Radio.

(https://www.arteradio.com/son/61658634/et_la_c_est_le_drame )

PHOTOS :

Photo de couverture par James Coleman sur Unsplash

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Un commentaire on "La « glottophobie » ou la normalisation de l’accent parisien"

  1. Cléa

    Bonjour!
    Merci pour votre article !

    La question reste à savoir maintenant comment se caractérise un accent parisien. Sans doute monotone, selon nos confrères du Sud de la France.
    Dans tous les cas, il reste difficile, selon moi, de caractériser cet accent, surtout si l’on prend en considération le caractère cosmopolite actuel de Paris.
    Encore merci pour le sujet de cet article, il a su susciter mon intérêt !

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