Prendre un café à Central Perk en 2018

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Il y a quelques jours, le hashtag #Friends a été « trending » sur Twitter, pendant que les tweets déferlaient sur la série culte. J’avais, bien entendu, beaucoup d’espoirs. Aurait-on enfin annoncé la suite de la série culte ? Va-t-on enfin savoir si Emma a une petite sœur ? Si Joey a percé au cinéma ? Si Phoebe est toujours avec Mike ? En soi, beaucoup de questions que je me pose quotidiennement. Mais la twittosphère se demande autre chose : peut-on toujours, en 2018, regarder Friends sans être mal à l’aise ?

 

Des valeurs d’un autre temps

En effet, Friends n’est qu’un (très bon) exemple de notre dilemme par rapport à l’ensemble des produits médiatiques datant d’avant les années 2000. Certes, ils véhiculent plusieurs clichés qu’on ne voit plus d’un très bon œil aujourd’hui, l’exemple le plus cité étant le père de Chandler – un homme homosexuel qui joue dans des comédies musicales flamboyantes, toujours habillé en femme – qui n’est pas une représentation très progressive ni de la communauté gay, ni de la communauté transgenre.

D’un autre côté, ces représentations viennent d’un autre temps, où le simple fait de représenter un homme gay (ou un couple lesbien avec un enfant, et par deux fois, une mère porteuse) était un progrès. Mais en même temps, cet autre temps est encore très proche de nous. De ce fait, certaines personnes gardent toujours ces mentalités, ce qui rend difficile la prise de recul. Vous voyez le problème ?

 

 

Millennials vs. The world

Mais ce n’est pas comme cela que cette division est présentée sur Twitter ou dans les journaux. Comme très souvent, le débat est remplacé par une opposition millennials/baby-boomers. Au lieu de réfléchir aux contenus médiatiques, le débat est déplacé vers les consommateurs et consommatrices. Alors, selon les opinions, les millennials (nés entre 80 et 2000) seraient trop sensibles et politiquement correct.e.s, ou bien les baby boomers (entre 46 et 64) seraient incapables d’évoluer avec leur temps.

L’image des millennials, très fantasmée par les médias traditionnels, ne correspond pas forcément à une réalité. Dans l’imaginaire médiatique, les millennials suivent tous les challenges (plus ou moins intelligents) des réseaux sociaux, ne s’informent plus qu’en 140 caractères, ont le temps de concentration d’une Vine. Et en effet, ce sont les médias qui ont popularisé cette figure : en 2013 déjà, le Time publiait un article de Joel Stein, « Millenials: The Me me me generation ». Dedans, il peint le portrait d’une génération où :

« Ils sont si convaincus de leur grandeur que des études du National Study of Youth and Religion ont montré que la guidance moral de 60% des millennials dans une situation donnée est qu’ils pourront juste sentir quelle est la bonne chose à faire ».

 

Une interprétation très étrange de statistiques qui ne montrent pas grand chose : que pensaient les générations passées de leur morale ? Que disent les 40% restants ? Ce concept du millennial est aussi soutenu par de nombreux sociologues, avec plus ou moins de succès : entre autres, Kathleen Shaputis parle de la « Peter Pan generation », une génération qui délaie les rites de passage à la vie adulte. Par rites de passage, elle désigne principalement le fait d’acquérir son indépendance financière et d’arrêter de vivre avec ses parents. Malgré tout, comme le fait remarquer Kimberly Palmer dans son article « The New Parent Trap », le coût de la vie et, aux Etats-Unis, des cours à l’université, limitent grandement cet accès à l’indépendance. En un mot, les analyses de certains sociologues, comme celles de nombreux médias, ont tendance à construire ce récit pour justifier les changements de la société. Les mutations de l’économie et des valeurs d’un temps sont effacées pour débattre à la place des individus, ce qui est plus facile, et beaucoup moins utile.

 

Se réapproprier pour mieux régner

Les articles qui ont envahi mes notifications à ce sujet ne donnent donc pas de réponse au problème initial, celui de l’appréciation des contenus médiatiques de la génération passée. Beaucoup de jeunes adultes regardent toujours Friends, parce qu’ils ont grandi avec, et que son aspect retro fait justement son charme. Regarder ces contenus comme avant n’est plus possible, principalement parce que ce n’est plus intéressant. Non, la société dans Friends n’est plus vraiment actuelle. C’est aussi pour ça que la série est qualifiée de série culte et de « meilleure série de tous les temps », et que la regarder rend nostalgique. Et même quand la génération de ceux qui peuvent être nostalgiques de leur enfance en regardant Friends sera passée, elle restera l’indémodable.

Citer Baudelaire pour un article sur Friends et les toasts à l’avocat est un peu prétentieux, mais il le dit mieux que moi : la beauté d’une œuvre, c’est « tirer l’éternel du transitoire ». Ce qui va rester des productions culturelles passées est ce qui résonnera toujours chez celles et ceux qui les regardent. Dans le cas de Friends, c’est le fait de se sentir un peu perdu.e dans la vie d’adulte et de ne pas être la personne qu’on imaginait être quand on aurait la vingtaine. Et ça, ce sont des sentiments que les millennials connaissent aujourd’hui par cœur.

 

Léa Andolfi

 

Sources

  • Joel Stein, « Millennials: The Me Me Me Generation », Time, 20 mai 2013.
  • Kathleen Shaputis, The Crowded Nest Syndrome: Surviving the Return of Adult Children, Clutter Fairy Publishing, 2004.
  • Kimberly Palmer, « The New Parent Trap », US News, 12 décembre 2007.
  • Baudelaire, Écrits sur l’art (1845-55), Collection Livre de poche.

 

Crédits image

  • Photo de Rex Features
  • Photo tirée de ce tweet : @kirinokousakas
  • Photographie d’Andrew B. Myers pour TIME, styling de Joelle Litt
  • Photo de toast à l’avocat de Reprenez les commandes

 

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