Vous avez dit cliché ?
Société

Magazines de jouets : quand consumérisme rime avec sexisme

Début novembre, nous apprenions que l’enseigne espagnole Toy Planet décidait cette année de passer outre les stéréotypes de genres dans ses catalogues de jouets. Initiative progressiste ou simple « coup de com’ » à l’approche des fêtes de fin d’année ? Dans tous les cas, cette décision nous interpelle et nous amène à réfléchir sur la place du marketing genré dans les catalogues de jouets.
Une représentation en décalage avec la réalité
 
 
Ce n’est une surprise pour personne, mais Noël est la période la plus démonstrative du monde binaire et stéréotypé dans lequel baignent les magasins de jouets. Il n’y a qu’à tourner les pages de n’importe quel catalogue, c’est chaque année la même rengaine : une rubrique rose avec des jouets « pour filles », une autre bleue pour ceux des garçons. Outre les objets proposés – maquillage, dinettes, poupées pour les filles, jeux d’aventures, de logique ou super-héros pour les garçons – la différence se remarque aussi par les mises en scènes, les postures, et les symboles évoqués. Dans la partie masculine, les petits garçons auront plus tendance à être représentés en action, alors que les petites filles seront, en toute logique, passives. Mona Zegaï, sociologue ayant travaillé sur cette question, explique lors d’une interview au site Womenology un exemple de différenciation symbolique : « Le mot ‘eau’ par exemple renvoie au combat chez les garçons (pistolets à eau) ou à des milieux à maîtriser (aller sur l’eau, sous l’eau…) alors qu’elle renvoie surtout au travail domestique chez les filles (lave-linge…) ».
Cette segmentation marketing paraît bien loin des pratiques professionnelles observées dans la société selon la sociologue : « la population active comprend aujourd’hui à peu près autant d’hommes que de femmes, et pourtant dans les jouets, les femmes sont presque toujours représentées au foyer, elles n’ont pas souvent une activité professionnelle. » Les mises en scènes et les rôles sociaux montrés aux enfants dans ces magazines n’évolueraient donc pas du tout, contrairement à la réalité observée. Selon une étude de l’Insee, en France, le taux d’activité des femmes âgées de 25 à 49 ans était de 60% en 1975 contre 85% en 2012. Même si les inégalités, ces progrès méritent d’être soulignés.
Les représentations du genre en question
Si le phénomène est dénoncé depuis les années 1970, c’est en 1990 qu’il s’amplifie vraiment. Dans son étude pour le programme « Enfance & Cultures », Mona Zegaï cite les propos d’un cadre du groupe Ludendo (La Grande Récré) : « La petite fille elle voit sa maman en train de faire à manger, ça lui plaît, et donc il y a des jeux qui lui permettent de faire la cuisine, donc elle va vouloir une cuisine, elle va vouloir faire comme maman ! Les activités ménagères c’est pareil. » Les magazines de jouets contribuent donc, au même titre que les autres médias, à inculquer des repères binaires aux enfants et à leurs parents. Pourquoi continuer à poser ce regard biaisé d’adulte sur des produits destinés aux enfants ? Cela contribue-t-il à pérenniser les stéréotypes?

Quelles conséquences sur la construction chez l’enfant de son identité de genre? Dès sa naissance, l’enfant est influencé par son environnement social. Pour la chercheuse en psychologie Isabelle D. Chernay, qui a publié dans la revue Enfance un article sur la sexualisation du jouet par l’enfant, « les jeunes enfants décident si un jouet est destiné aux garçons ou aux filles en fonction de leurs convictions préexistantes sur les jouets qui sont aimés par les garçons et les filles. » Elle nuance cependant son propos par cette remarque : « En ce qui concerne leurs propres choix de jouets, les enfants ont tendance à raisonner en se basant sur la fonction du jouet et leurs propres aversions. » L’enfant en bas âge intègre donc les stéréotypes de genres des jouets qu’on lui propose, mais ne tiendra pas compte de cette binarité si le jouet lui plaît. Qu’en est-il de l’influence des stéréotypes véhiculée par les jouets sur les parents ? Un rapport du Sénat sur l’importance des jouets dans la construction de l’égalité entre filles et garçons datant de 2014 cite les propos de Michel Moggio, directeur général de la Fédération française des industries du Jouet et de la Puériculture (FJP) : « le premier critère d’achat reste toutefois pour les parents de ‘faire plaisir à l’enfant’ ». On peut également lire plus loin que l’importance accordée à des jouets non-sexistes serait relative au capital culturel des foyers : « Faire plaisir à l’enfant semble plus important dans les familles à ‘capital culturel’ modeste ».
La riposte : quand les marques de jouets pour enfants s’affranchissent des stéréotypes
Les anti-marketing genré existent bel et bien ! Leur volonté : limiter voire annuler les injonctions normatives dans leurs catalogues de jouets. En 2012, Toys’R’Us lance un magazine qui délaisse les codes de genres. L’exemple a été suivi la même année en France par les magasins U, suivi par d’autres enseignes comme Toy Planet. Ce sont ces initiatives qui inspireront le rapport du Sénat en 2014, qui se saisira de la question. Nous sommes certes loin d’une révolution, mais il s’agit d’un premier pas pour renverser la tendance. Comme l’on pouvait s’en douter, de nombreuses associations anti-gender et autres groupuscules réactionnaires ont fustigé ces évolutions, accusant les chaînes de magasins de bafouer les valeurs traditionnelles et appelant même au boycott.

Les quelques initiatives progressistes des dernières années montrent bien que les marques de jouets, conscientes de leur poids idéologique sur les enfants et les parents, peuvent communiquer des valeurs plus égalitaires et ne pas céder à la catégorisation primaire et stéréotypée de la société. Néanmoins, selon Brigitte Grésy, inspectrice générale des affaires sociales qui intervient dans le rapport du Sénat, ces évolutions n’ont pas donné de suites significatrices sur la durée et leur influence sur l’industrie du jouet a été quasi-nulle. A quand des jouets pour faire des petits garçons de bons futurs papas ?
Mathilde Duperyon
Linkedin
Sources :
Mona Zegaï. « Les catalogues de jouets proposent un monde bien plus inégalitaire que la réalité » in Womenology, mis en ligne le 27/01/14 – Disponible sur : http://www.womenology.fr/reflexions/les-catalogues-de-jouets-proposent-un-monde-bien-plus-inegalitaire-que-la-realite/
Trezego. « Stéréotypes et jouets pour enfants : la situation dans les catalogues de Noël » – Disponible sur : http://api.rue89.nouvelobs.com/sites/news/files/assets/document/2013/12/trezego_etudecataloguesnoel2013.pdf
Yvelines Nicolas. « Jouets pour filles, jouets pour garçons, pourquoi ? » in Adequations, mis en ligne le 06/12/15 – Disponible sur : http://www.adequations.org/spip.php?article1911
Rapport d’information du Sénat n°183 (11/12/14) – Disponible sur : http://www.senat.fr/rap/r14-183/r14-1831.pdf
Pierres-Yves Cabannes. « Trois décennies d’évolution du marché » in INSEEC – Disponible sur : http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/HISTO14_f_D5_travail.pdf
Claire Levenson. « La suppression des distinctions fille-garçon dans les magasins Target relance le débat sur le genre » in Slate, mis en ligne le 18/08/15 – Disponible sur : http://www.slate.fr/story/105639/jouets-genre-distinctions-fille-garcon-magasins-target
Cherney Isabelle D., Harper Hilary J., Winter Jordan A., « Nouveaux jouets : ce que les enfants identifient comme “ jouets de garçons ” et “ jouets de filles ”. », Enfance 3/2006 (Vol. 58) , p. 266-282 – URL : www.cairn.info/revue-enfance-2006-3-page-266.htm.
Crédits images : 
– http://www.twenga.fr/
– Wikipédia
– Toy Planet

Stylist
Flops

Portrait d’une femme Stylist ?

 
Lancé au printemps dernier, l’hebdomadaire gratuit Stylist a déjà dû tomber entre vos mains. J’ai exploré ce petit nouveau, et je n’ai pas été déçue.
Pas si nouveau
En effet Stylist vient d’Angleterre, et a été crée par le groupe Short List Media en 2009. Fort de son succès outre manche, le groupe britannique s’est associé au groupe Marie Claire français pour distribuer à travers l’hexagone ce premier magazine féminin gratuit à destination des femmes de 25 à 49 ans. Le magazine tiré à 400 000 exemplaires est distribué tous les jeudis dans dix villes françaises. Il ne risquait pas de passer inaperçu lors de son lancement !
Stylist est un « magazine intelligent destiné au femmes actives et CSP + » déclare Jean-Paul Lubot, directeur général délégué du Groupe Marie Claire. Souhaiteraient-ils donc grappiller le lectorat si fidèle des autres féminins ? Les vilains…
Le gratuit débarque sur un marché où la concurrence se fatigue : Envy c’est fini, BE est passé en mensuel, Grazia mène une bataille des prix qui a obligé le géant Lagardère à réduire le prix de ELLE à deux euros. Dans ces conditions, c’est quand même plus facile.
20 millions d’euros de budget, cela fait peur. Ils prennent de vrais risques et on ne va pas les pointer du doigt pour ça, bien au contraire. Pour ce qui est de leur définition de la femme active, c’est autre chose…
Une belle remise en forme
Quand j’ai ouvert le numéro 25 du 14 novembre 2013 en son milieu, je suis directement tombé sur les pages Mode :

Ma première réaction a été de penser que c’était une campagne pour dénoncer les retouches photos excessives qui tombent presque dans le caricatural et dont on parle si souvent. Je tourne donc les pages pour savoir de quoi il s’agit, et là, à ma grande surprise :
« REMISE EN FORME, la femme active court partout, et c’est en alliant pragmatisme et élégance qu’elle met le monde à ses pieds »
 Je me suis donc bien plantée. Je ne sais pas si elle peut encore courir avec des jambes pareilles ! Pour ce qui est de l’élégance je ne savais pas que l’aspect malingre, presque malade, était chic. On a tous bien compris le jeu de mots et la réalisation originale qui va de pair, mais pourquoi la rendre si mince ? Sa poitrine s’est faite la malle, toute sa chair aussi apparemment et on nous l’expose comme un modèle à suivre, le modèle de la femme « active » qui fait du sport, qui « met le monde à ses pieds » – mais qui manifestement ne mange pas.
Un peu de rêve n’a jamais tué personne
Les magazines féminins ont toujours été là pour nous faire rêver, nous montrer la femme que l’on a envie d’être, celle à qui on a envie de ressembler. Qui a envie de voir dans les magazines féminins Madame tout le monde en maillot de bain ? Pas moi en tout cas.
Ces magazines ont toujours véhiculé une certaine image de la femme moderne. Une image qui s’est transformée à travers le temps, en allant de la femme au foyer à l’entrepreneuse, et en passant par la militante. La femme active moderne est donc, selon le magazine gratuit, avachie sur un tabouret, le squelette apparent ou assise sur un gros ballon. Et elle attend. Cette femme là ne nous fait pas rêver. Le magazine Stylist nous livre ici une banalisation de la minceur plus que choquante et l’expose comme norme de beauté unique. Le NO ANOREXIA choc d’Oliveiro Toscani est bien loin derrière lui.
Stylist nous propose une alternative au modèle de la femme forte selon ELLE, qui peut être un tantinet agaçant – parce que trop forte. Ce nouveau magazine féminin a au moins le mérite d’innover, de nous montrer autre chose. Cependant Stylist présente un modèle à l’autre extrême de celui proposé par ELLE, peut-être serait-il bon de trouver un juste milieu !
 
Sibylle Pichot de la Marandais
Sources :
Stylist.co.uk
« Stylist, le pari féminin gratuit » : Le Monde – 17/04/2013
« Stylist, le féminin qui descend dans la rue » : L’express Styles – 19/04/2013
Crédits photos :
Image de Une : Stylist N°10 du 23 Juin 2013
Tumblr du photographe Jean Pacôme Dedieu

Elle Man
Société

ELLE MAN : parlez-moi d’Eux, je vous parlerai d’Elle(s)

 

Après être apparue dans de nombreux pays (dont 11 en Asie), c’est en France que la version masculine d’ELLE a été lancée en octobre. Mais si ce magazine est un des seuls bimestriels, il ne lui sera pas aisé de s’imposer dans un marché qui compte près de 2 500 titres. D’autant plus que son positionnement semble soulever quelques interrogations sinon craintes qu’il est bon de résumer.
Parlez-moi d’Eux…
Des articles sur la politique (Manuel Valls et Bill Clinton), sur le viagra et la taille du pénis, sur le nouveau GTA, des photos de mode mettant en scène de grosses cylindrées, des contributeurs presque exclusivement masculins… pas de doutes, ce nouveau magazine est avant tout une affaire d’hommes ! D’ailleurs, a l’inverse de nombreux autres pays restés proches de la version féminine, la couverture affiche ici fièrement « MAN » en gros caractères, reléguant sur le côté et en plus petit le fameux « ELLE ». Le magazine se veut donc original et centré sur un homme s’assumant à la fois comme gendre idéal et jeune papa branché. Mais attendez. Tout cela semble un peu trop simple !
Reprenons depuis le début.
…et je vous parlerai d’ELLE(s)
Des articles sur les grands créateurs de modes, sur Hillary Clinton, sur des séducteurs comme Manuel Valls ou Matthias Schoenaerts (couverture), sur les dangers de l’amour 2.0 (de Tinder notamment), une équipe de rédaction à 80% féminine… pas de doutes, ce nouveau magazine est avant tout une affaire de femmes !
Oups ! On a dit « femmes » ? C’est là que tout se complique.
Une chose est sûre, c’est bien la marque Elle qui porte le magazine et lui assure sa visibilité. La patte du magazine féminin se retrouve en effet partout, imposant ses traceurs de référence. Aussi, une comparaison s’impose :
–       La publicité d’abord (environ un quart des pages), qui est très axée sur les cosmétiques pour la version féminine et se veut donc exclusive, s’articule au contraire pour la version masculine autour de marques et de produits plus mixtes : lunettes, casques audio, prêt-à-porter (Adidas, Zara, Celio…), petites voitures citadines, etc.
–       La culture ensuite, deuxième traceur majeur, concerne environ un tiers des articles. Malgré une rapide allusion au rap, ELLE MAN s’adresse là encore, comme sa grande sœur, à une population « hype » plutôt indifférenciée.
–       Le thème « lifestyle » est celui ou les lecteurs d’Elle se reconnaitront le mieux. Il s’articule immanquablement autour de bon plans restos, cuisine, déco et de problématiques sur le sexe et l’éducation, pour un public bobo et citadin de 25-50 ans.
–       L’information enfin, qui correspond aux articles les plus longs (3-4 pages) sur les faits sociaux et la politique, est le traceur le plus dérangeant. Alors qu’Elle traite clairement de la place de la femme entre domination subie et portraits de celles qui prennent le pouvoir, la version masculine ne parvient pas pour sa part à mettre l’homme en avant. Deux exemples pris dans ce premier numéro le montrent.
Le premier, un article s’intitulant « Bill Clinton first lady », est en fait centré sur Hillary, imaginée comme future Présidente des Etats-Unis en 2016. Bill n’est ici qu’un prétexte, l’auteur de cette fiction écrivant que sa femme « tient sa revanche sur toutes ses années où elle a réprimé sa colère et sa honte ».
Le deuxième exemple est donné par l’interview de Manuel Valls. Celui avec qui près d’un quart des Françaises souhaiteraient avoir une aventure y apparaît plus mannequin qu’homme politique dans une description ou les termes de « fort » et « viril » sont envahissants. Pas de politique donc mais une approche très fantasmée !

Quel public et pour quel succès ?
Quid du discours officiel ? Le rédacteur en chef d’ELLE MAN est Edouard Dutour, chroniqueur mode féminine de l’émission Comment ça va bien ? sur France 2. Il annonce dans l’édito de ce premier numéro qu’ELLE MAN est le magazine « d’un garçon qui assume son style, qui dépasse son genre », d’un « rétrosexuel ». Avant d’ajouter : « C’est l’histoire d’un mec. Alors, qui est-il ? Il n’en sait rien et il s’en fout ». Troublant n’est-ce pas ?
Ce que l’on peut deviner c’est que si le magazine drague avant tout les hommes qui représentent 20% du lectorat d’ELLE, l’analyse préalable indique que les femmes sont plus qu’invitées à la lecture. L’édito annonce d’ailleurs la couleur : « l’ultime plaisir serait de voir une femme lire ELLE MAN ». Pour cause, n’oublions pas que si ce premier numéro a été tiré à 200 000 exemplaires et espère en vendre la moitié, la version féminine en écoule en moyenne 400 000 par semaine. Le lectorat féminin risque donc bien d’être l’issue de secours d’un magazine qui va devoir affronter sur le créneau des masculins, la domination de GQ et l’arrivée de LUI. Il n’est malgré tout pas certain que la renommée d’ELLE suffise. Il y a une quinzaine d’années déjà, le magazine avait lancé, sans succès, un supplément masculin alors baptisé Il.
Alors, fausse gémellité ou simple schizophrénie ?
Il semblerait pour résumer que le magazine ne parvienne pas à masculiniser sa posture assumée de féministe, se laissant aller à une caricature d’hommes, souvent introduite par le biais d’une caricature de femmes. Pas sûr donc qu’ELLE MAN apporte un regard neuf sinon nécessaire. Alors, peut-être s’agit-il d’abord d’un magazine pour les femmes qui veulent entrevoir l’idéal masculin, comme ELLE peut être un magazine apprécié d’hommes en manque de beautés parfaites. Notons d’ailleurs que la plupart des pays étrangers titrent ELLE MEN là où la version française se contente d’user du singulier. Ce ne sont donc pas les hommes mais bien l’Homme, idéal type ou type idéal, que l’on cherche ici.
Ce qui est sûr, c’est que ce magazine atypique aime brouiller les pistes en cherchant à plaire à tout le monde. Mais à ne pas vouloir choisir dans un marché du magazine où les succès se font avant tout sur le partage d’identités particulières pour des groupes définis, il est à craindre qu’ELLE MAN ne rencontre pas son public.
Toutefois rassurez-vous messieurs, ELLE reste encore là pour nous.
LARRIEU Grégoire
 
Sources
ELLEMAN
Lesblogsmédias
Inaglobal

Com & Société

Rendez-nous Heidi !

 
Klum et consorts pourraient bien réintégrer les pages du magazine féminin allemand Brigitte, alors qu’elles avaient pourtant été déclarées persona non grata par la rédaction il y a maintenant trois ans, annonçant alors le règne tant attendu de la fille normale sur les couvertures de magazine. Un état de grâce qui n’aura pas duré…
Revanche de la girl next door sur la cover girl
Pourtant c’était une petite révolution qu’avait lancé Brigitte en systématisant le recours aux « femmes de la rue » pour remplacer tous les mannequins dans leur publication. Et on aurait pu croire à un succès phénoménal pour ce magazine qui était le premier à répondre a ce qui semblait être une demande de plus en plus pressante de la part du lectorat féminin. A l’époque, la rédactrice en chef du magazine déclarait que «Les leçons de style n’étaient plus l’apanage des designers. Tout comme les mannequins ne sont plus les seules à incarner l’idéal de la beauté. »
Depuis quelques années, un discours de plus en plus prégnant s’est développé pour dénoncer l’inadéquation totale entre ces « modèles » qui peuplent nos magazines et des lectrices en mal d’identification. Pis, si l’on a reproché pendant longtemps au top leurs mensurations de rêves, installant un sentiment de frustration mêlé à un soupçon d’envie bien connue chez la lectrice de féminins, le débat a pris une tournure plus essentielle quand les mannequins se sont faits de plus en plus décharnés, et que la dimension onirique a laissé place à celle, plus pragmatique, de la santé.
Bref, cette nouvelle politique éditoriale avait tous les ingrédients pour faire un hit ; l’éclectisme, la représentativité et le rêve réhabilité. Voilà pourquoi on aurait pu aisément prévoir un avenir radieux à ce féminin embrassant les préoccupations premières de ses lectrices et pour qui la force principale était d’être unique en son genre.
Au royaume de la demi-mesure, où le blabla est roi
Mais cela, c’était sans compter cette légendaire hypocrisie qui caractérise si souvent ce milieu. Car la girl next door allemande avait plus l’air normé que normal : chassez le naturel, il revient au galop et les plaintes des lectrices se sont multipliées en voyant des femmes aux mensurations proches des canons standards réinvestir leur chère Brigitte.
Ce cas n’est pas sans rappeler un autre exemple où la langue de bois est manifeste et qui pourrait quasiment constituer un sujet de mémoire tant elle s’inscrit dans un rapport particulier : les rondes et le féminin (entendre le magazine).
Car on en est presque à se demander de qui les rédacteurs se moquent, prétendant partout que les mentalités évoluent et que le milieu change, brandissant à envie leur –unique- numéro « Spécial Rondes » comme leur BA de l’année.
Et au grand Karl de se muer prophète…
Alors voilà, les ventes ont baissé, pas les coûts : car la fille normale c’est un peu un boulet pour le féminin : elle peine à poser (et oui, son manque de professionnalisme –prévisible- se paye cher), sans compter qu’elle n’a pas d’agent (et que le mannequin de rue, et bien, ça ne se trouve pas sous les sabots d’un cheval) et résultat c’est Brigitte qui paye sa grande mansuétude et fait, finalement, machine arrière…
Finalement c’est Karl qu’on aurait dû écouter dès le début, car lui, l’échec de Brigitte, il l’avait prévu puisque selon lui : « Le corps « mode » aujourd’hui, c’est une silhouette faite au moule, d’une étroitesse incroyable, avec des bras et des jambes interminables, un cou très long et une très petite tête. Il ne faut pas avoir d’os trop larges. Il y a de choses qu’on ne peut pas raboter. ».
Si c’est ça la mode, alors … !
 
Marie Latirre

Erreur 404 Pinceau Poudre Rose
Agora, Com & Société

WHAT THE ELLE ?

 
Il est particulièrement difficile quand on décide de s’atteler au douloureux labeur que représente un plongeon dans la lecture de ELLE, de ne pas céder à la tentation facile de mimer le style léger et « ludique » du magazine, et donc à multiplier à son tour les bons jeux de mots, forcément mauvais.
On ne reviendra pas sur le tollé médiatique qu’a suscité l’article désormais notoire, « Black Fashion Power », qui avait conduit le magazine à se tirer avec allégresse une balle dans chacun de ses deux pieds. D’abord en publiant l’article, puis en proposant des justifications signées par la rédactrice en chef, plutôt que des excuses. Alors voilà, une fois le magazine à terre, difficile de remuer le couteau dans la plaie sans paraître nécessairement affreux, sale, bête et méchant.
Néanmoins, la tentation est grande. Il est toujours particulièrement grinçant de voir une publication féminine, écrite pour les femmes par les femmes comme elle s’en targue, se mettre à s’emmêler dans des simplifications grossières, habituellement réservées aux logorhées d’une Nadine Morano. Quand on caricature le style vestimentaire afro-américain en le limitant à un détournement schématique des « codes blancs » agrémentés de touches ethniques (on appréciera d’ailleurs le choix large et varié qui est proposé : « boubou en wax, collier coquillage, créole de rappeur »), on n’est plus très loin du fameux couplage « parler verlan et casquette à l’envers » qui habite l’imaginaire de la ministre.
De deux choses, l’une. D’une part, si la journaliste prétend avoir permis d’alimenter un débat public laissant place à la discussion, on pourra rire amèrement du fait que deux communiqués de presse complaisants aient essayé de camoufler une bévue parfaitement représentée par la nouvelle page sur laquelle le serveur nous redirige en recherchant l’article[1].
« Oups ! erreur »… oui en effet ! serait-on tenté de dire. Il pourrait être judicieux de rappeler à la rédaction que lorsqu’on  aspire à nourrir l’opinion, il est préférable d’éviter de se réfugier dans la solution juvénile du « pas vu, pas pris ».
D’autre part, si on souhaite vraiment retirer quelque chose de positif de cette affaire, comme la journaliste semble y tenir, on pourra dire que contrairement à la plupart des articles de ELLE si tôt lus, si tôt oubliés, ce parfait torche-cul restera dans les annales. Un dernier avantage étant de me permettre de faire d’une pierre deux coups et, par-là, de citer Rabelais[2] dans cet article et proposer alors une allusion grivoise jouant sur des effets d’homonymie. Que voulez-vous, il y a des moments où l’appel du calambour est irrépressible, et ce n’est pas ELLE et sa page PrésidentiELLE qui me contrediront.
S’il est vrai que, faute d’avoir lu le compte-rendu de ELLE sur « L’épilateur électrique, pour les aventurières »[3], la ligne éditoriale de leur site-web m’avait hérissé le poil, j’avais pour autant naïvement cru que cette page PrésidentiELLE allait potentiellement changer la donne. « Mode, beauté, minceur, people, cuisine, déco, loisirs, société, love&sexe, astro, mariage, maman »… passons sur toutes ces charmantes rubriques censées représenter les centres d’intérêts féminins (à cet égard, on remarquera que « culture » et « carrière » sont aux abonnés absents de la rédaction), car en cette année présidentielle, ELLE fait sa PrésidentiELLE.
En arrivant sur la fameuse page, la répétition du mot « femme » et les contestations et revendications qui lui sont généralement reliées est frappante : « Une idée pour changer la vie des femmes », « Quand Le Pen ment sur le dos des femmes », « Présidentielle : les femmes qui vont compter », idem pour le numéro de la semaine dernière : « Carla ou Valérie, le match des premières dames + notre sondage : 70% des femmes souhaitent qu’elles continuent à travailler ». Alors que doit-on penser d’une telle emphase sur la parole donnée aux femmes ? Comment interpréter cette volonté marquée de faire des « questions des femmes », l’objet d’un débat politique fortement alimenté sur la toile, comme le marque déjà le jeu typographique « présidentiELLE » ?
S’il est encourageant de voir un magazine féminin, le temps d’une campagne présidentielle, aménager un espace dédié à ses questions, une telle mise en scène ne paraît-elle pas pour autant légèrement démagogique ?
Ensuite, faire de ces interrogations le fer de lance de la presse féminine, n’est-ce pas à rebours confirmer l’idée que ce débat est avant tout l’affaire des femmes, et donc limité dans sa portée ? Une sorte de foucade, de discussion de salon de thé qui a toute sa place entre le débat sur le retour de la jupe mi-longue en denim et les recettes de soufflé sucré au chèvre frais et fruits rouges[4] ?
Enfin, si certes François Hollande se voit poser des questions sur la parité en politique et dans la société, n’est-il pas décevant de constater que la première formulée par la rédaction soit la suivante : « Si vous devenez président, vous serez le premier à être célibataire. Allez-vous remédiez à cette situation ? ». Comme si finalement, la presse féminine, qui se veut représentative de l’opinion des femmes et de ses centres d’intérêt, ne pouvait s’empêcher de faire rimer politique avec rubriques « mariage, love&sexe » et match de style entre premières dames…
 

 

[1] Elle.fr
[2] Rabelais, Gargantua :
« J’ay (respondit Gargantua) par longue et curieuse experience inventé un moyen de me torcher le cul, le plus seigneurial, le plus excellent, le plus expedient que jamais feut veu. »
[3] Elle.fr/DossierBeauté
[4] Elle à table

 

1
Couverture du 1er The Good Life
Com & Société

Sauver la presse masculine ? Oui, mais en première !

Yes, the good life, to be free and explore the unknown,
Like the heartache when you learn you must face them alone,
 
Explorer l’inconnu, timidement, craintivement, mais toujours avec un certain panache, une curiosité indéniable… Voilà tout le charme du voyage, de l’exploration.
Le goût de l’ailleurs est intrinsèque à tout bon veilleur médiatique, et il ne fait aucun doute que la mondialisation a renversé la tendance : il n’y a plus besoin d’acheter un billet à un prix exorbitant pour rencontrer l’autre: celui-ci, désormais, se déplace jusqu’à nous.
Cela, «The Good Life», un nouveau magazine bimestriel masculin qui a choisi pour cible l’homme d’affaire ouvert sur le monde, l’a bien compris.
«Bienvenue sur Good Life Airways, merci de bien vouloir attacher vos ceintures et relever vos tablettes. Décollage immédiat»… C’est ainsi que nous accueille une voix féminine et suave sur le site de «The Good Life», accompagnée de l’image animée d’un avion en plein envol.
Le ton est annoncé: la lecture de ce magazine s’imposera comme un voyage. Le clin d’oeil à Frank Sinatra et sa chanson «The Good Life» se lit comme une volonté d’afficher un charme rétro, celui du voyage dans le temps. Mais clairement, la tendance est dans l’envol: le magazine prend pied en France, mais il ne compte pas s’y laisser embourber ; et compte faire parcourir le monde au lecteur à travers 354 pages qui brassent les tendances internationales.
On y découvre tout ce qui pourra faire rêver le citadin du XXIème siècle: des expositions à dénicher «autour du monde», des «city guides» bien garnis, des interviews de décideurs internationaux… Car oui, le directeur de «The Good Life», Laurent Blanc, a sans nul doute saisi une chose : désormais, le citadin moderne ne s’identifie plus à un espace restreint, celui de son quartier, de sa ville, ou même de son pays; mais à un désir d’exotisme et de reconnaissance qui se passe bien de frontières.
Avec ce magazine, la France poursuit une lancée insufflée par la Grande-Bretagne, qui avait elle-même lancé le périodique «Monocle» en 2007. Sage résolution, lorsque l’on sait à quel point la presse masculine actuelle se désinhibe et perd en substance au regard des besoins toujours plus variés des consommateurs.
La première «Une» du magazine, quant à elle, marque bien la ligne de conduite du magazine: la carte de Bombay figure l’exotisme; de même que le cactus implanté dans un Leica. La voiture de collection rappelle que la cible est bien masculine, et le modèle réduit de l’avion Air France évoque également la cible (l’homme d’affaire) mais se veut aussi autoréférentiel: et si le voyage, c’était le magazine lui-même ?
Alors, amoureux de l’étranger… Vous n’avez plus qu’à décoller !
 
Lucas Vaquer
Merci à Mikael Zikos et The Good Life pour leur coopération
Crédits photo : ©IDEAT/The Good Life

Société

L'amour plus fort que la haine

 
Dans la nuit du 1er au 2 novembre, un incendie criminel ravage les locaux de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo. Cette attaque survient la veille de la parution du numéro spécial Charia Hebdo dans lequel le prophète Mahomet « est » rédacteur en chef.
C’est donc dans les locaux du quotidien Libération que la rédaction de Charlie Hebdo publie son premier numéro après l’incendie. Sur cette une : un dessin de Luz, où Charb, le rédacteur en chef, embrassant à pleine bouche un musulman sur les ruines du siège du journal, avec en titre « l’amour plus fort que la haine ».
A première vue,  il s’agit d’une nouvelle provocation de la part du journal satirique car l’islam considère toujours l’homosexualité comme un péché. La Charia va même jusqu’à prescrire la peine de mort pour sa pratique.
« Même pas mal », titre Charb dans son édito, un message tout d’abord destiné aux terroristes. Quelles que soient les attaques, le journal se relèvera ; ce n’est pas une bombe qui empêchera les publications. Un « même pas mal » qui sonne en fait comme un « même pas peur ». Non seulement je n’ai pas peur mais en plus j’en rajoute une couche. Qu’ils détruisent les locaux de Libération, d’autres journaux leur proposeront le droit d’asile. Qu’ils piratent le site internet, un autre renaîtra. Que les terroristes attaquent, Charlie Hebdo se défendra et ne se laissera pas intimider.
Mais au-delà d’un message de provocation, c’est peut-être un message de pardon qu’adresse Charlie Hebdo aux terroristes et à tous ceux qui ont critiqué ce numéro spécial. En effet, la scène ressemble étrangement à la réconciliation d’un couple après une dispute violente. La réconciliation avec ces musulmans qui auraient finalement compris que cette une ne cherchait pas à les provoquer mais à faire rire, parce que c’est la ligne éditoriale du journal. A Charlie Hebdo, on rit et on se rit de tout. Et surtout un Charlie Hebdo qui, sous la forme de l’autodérision, cherche à sortir du jeu de l’affrontement en grand prince. Une sorte de « forgive and forget », allez, on oublie tout et on recommence.
 
Camélia Docquin

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