Société

La white trash, le futur du swag?

Devant une société de plus en plus sombre et incertaine, l’émergence d’un rap absurde, critique et ironique se fait entendre. A mi-chemin entre la noirceur et l’humour… Cette tendance rap, c’est la white trash.
La white trash, késako ? 
L’expression « white trash » (raclure blanche) est utilisée à l’origine pour décrire la part la plus pauvre de la population blanche américaine. Des gens pour qui la culture et l’éducation sont des mots étrangers, des gens sales, incestueux, drogués, ivrognes, tatoués et totalement « beaufs ». Bref, tout ce dont on peut rêver. La famille de Shameless en est peut-être l’exemple le plus emblématique.

Exemple stéréotypé de la famille white trash
Peu à peu, ce terme à été repris pour décrire une tendance en matière de rap. La white trash est un phénomène apparu à la fin des années 90 lorsque des rappeurs blancs ont désiré se faire une place dans le rap/hip hop, un milieu dominé majoritairement par des rappeurs d’origine afro-américaine. Aux States, le « papa » des rappeurs white trash, vous le connaissez tous, c’est Eminem, véritable ovni dans le monde du rap US, de par son talent et sa couleur de peau.
A l’époque, être blanc dans le rap était mal vu, antinomique, synonyme de « chétif » et d’ « intello ». Les rappeurs blancs ne semblaient pas légitimes mais plutôt ridicules, incapables d’une performance correcte comme si le talent d’un rappeur était proportionnel à son taux de mélanine. Un autre cliché du rap voulait qu’un rappeur gagne sa légitimité en prouvant qu’il avait souffert par le passé. Les Afro-américains avaient donc plus de raisons d’être légitimes en mettant en avant les blessures de leurs ancêtres et en dénonçant le racisme, la ségrégation, ou encore l’esclavage.
Ce phénomène est particulièrement bien illustré par le film 8 Mile avec Eminem (inspiré de sa vie) où celui-ci cherche à s’imposer dans des battles de rap où les participants et le public sont uniquement noirs. On lui fait alors comprendre qu’il n’est pas à sa place, il va dès lors devoir lutter contre les préjugés et ses propres démons pour se faire une place dans un milieu hostile.
Du côté de notre patrimoine rap français, DIAM’S, dénonçait elle aussi son mal-être, sa difficulté à percer dans un milieu où le simple fait d’être blanc était éliminatoire : « j’ai vite compris qu’on me prenait pour une conne, autant mes profs que mes potes, une petite blanche dans le hip hop…»  DIAM’S – Petite Banlieusarde 
Même si chaque rappeur blanc peut interpréter la white trash à sa façon, celle-ci consiste premièrement à parler de drogue et de sexe de manière très vulgaire afin « d’asseoir » sa notoriété et de démontrer sa street credibility, légitimer son côté « fils de la rue ». 
En France, Alkpote est considéré comme l’initiateur de ce mouvement. S’en suit une flopée de descendants comme Orelsan, Biffty, Vald… Blancs, souvent tatoués, pas particulièrement sexy et toujours un peu (ou beaucoup!) haineux, ces derniers montent dans la « rapshère » avec des paroles à prendre au 40ème degré, remplies de phrases grotesques aux rimes vulgaires. On remarque également chez eux une certaine volonté de « rapper sans thème », uniquement pour enchainer les punchlines provocantes et absurdes.
«  La chatte à ta grand-mère, on rentre par devant, et par derrière. Viens ici mon petit, on va voir si tu grossis, tiens un bifidus actif dans ton anus tu sens Biffty. » BIFFTY – SOUYON (produit par DJ Weedim)
« Je suis ingénieux comme Jules Verne, je t’asperge avec mon jus de verge, jusqu’à ce que ça te submerge. » Alkpote feat. Jarod & Tino | Les Marches de L’Empereur Saison 2 #10 #Triceratops | Daymolition 

La Prière du Poulet X 25G et Jean Floch sur le tournage du clip REDNECKS DU TERROIR
Pour preuve du succès des rappeurs white trash, Vald a écoulé en une semaine 5 355 exemplaires physiques de son album « Agartha », 3916 exemplaires digitaux et l’équivalent de 6 175 exemplaires en streaming. L’album sorti fin janvier se classe déjà disque d’or. Vald parle de sa vie de jeune, des drogues, de l’amour, et critique la surconsommation dans des textes parfois très tranchés et sans aucun filtre.
Incontournable, Orelsan est un autre « white trasher » qui a su conquérir le public français. Celui-ci s’appuie sur des textes tout en provocation et surfe sur le buzz qu’il génère grâce à des phrases choc et à un langage cru, insultant, avec un style d’ado attardé affiché fièrement.
Un autre phénomène rencontre un succès considérable : celui des rappeurs parodiques. En tête de liste, on retrouve Lorenzo. Celui-ci a généré un buzz considérable il y a quelques mois avec le titre « Le Freestyle du sale » qui compte plus de 32 millions de vues sur Youtube. Son dernier clip, « Le son qui fait plaiz » a fait 2 millions de vues en moins de deux jours.

Comment expliquer un tel succès ?

Ce rap qui, au vu de la particularité des paroles et du rythme lancinant voire saccadé, peut être considéré comme étant réservé a à un public de niche, tend en fait à se démocratiser. Il envahit nos télévisions et nos radios. Certains de ces rappeurs white trash, comme Vald, sont même en tournée à travers toute la France.
A l’origine, le rap était un moyen d’exercer une critique du monde d’aujourd’hui en dénonçant des injustices. Les thèmes principaux étaient le sort des minorités critiquant leurs « ghettos », leurs difficultés à s’intégrer dans une société qui les rejette. À partir des années 2000, le rap commence à basculer vers un style « gangsta, bling-bling » représenté par Fifty Cent aux Etats-Unis ou Booba en France. Ce rap, exclusivement masculin, met en scène des hommes bodybuildés, entourés de femmes légèrement vêtues et fiers d’une richesse amassée grâce à des trafics illicites, mais qui leur ont permis d’obtenir un succès inespéré.

Booba, prêt à niquer des mères

50 Cent, en mode beau gosse
La white trash bascule vers l’absurde et renverse les codes précédemment établis par les rappeurs afro-américains ou « bling-bling ». C’est un courant plus discret et alternatif, entre dénonciation d’injustices obsolètes, virilités accentuées, et haine gratuite. Avec l’émergence de ce rap à la limite de l’absurde, on se demande si beaucoup s’identifie  réellement à ces textes, plus particulièrement les jeunes. Qui est le public de ce rap volontairement glauque et provocant qui se créé une place dans l’industrie musicale française ? Sans autre forme de communication que des vidéos diffusées sur Internet, les « white trasher » du rap français, bien loin du charisme d’Eminem et avec un style beaucoup plus caricatural, sont parvenus à acquérir une renommée et ont réussi à faire émerger une tendance rentable.
Au rap « bling-bling » et white trash s’oppose désormais des rappeurs au style plus « vulnérable », comme Nekfeu, séduisent le grand public. Ces rappeurs privilégient des textes chantés avec des paroles qui s’adressent aux jeunes et des clips qui montrent une vie plus quotidienne.
Le premier couplet de la chanson « On verra » de Nekfeu en est particulièrement représentatif : « On sèche les cours, la flemme marque le quotidien /Être en couple, ça fait mal que quand t’y tiens / Même si j’ai rien à prouver, j’me sens un peu seul / J’ai toujours pas trouvé la pièce manquante du puzzle / En possession d’drogues, les jeunes sont fêtards / Quelle ironie d’mourir en position fœtale / Je viens à peine de naitre, demain j’serai vieux / Mais j’vais tout faire pour être à jamais ce rêveur. »
Alors, quel type de rap réussira à s’imposer dans les prochaines années ? Quels sont les éléments qui pourront faire la différence, et remporter la majorité dans le cœur du public français ? Que vous soyez plutôt poète, trash, ou bling-bling… la réponse vous appartient !
Alice Rolland
En collaboration avec Vincent Decoust
Crédits  :
noisey.vice.com – https://noisey.vice.com/fr/article/vald-interview-nqnt
industrie-culturelle.fr – http://industrie-culturelle.fr/industrie-culturelle/skyrock-emergence-rap-francais/
prieredupoulet.com -ttp://prieredupoulet.com/2016/03/01/rednecks-du-terroir/
pinterest.Com – https://fr.pinterest.com/pin/260575528409806783/
generations.fr – http://generations.fr/news/coulisse/34610/50-cent-ne-veut-pas-payer-l-ex-de-rick-ross
Source:
• F.Dordor, White trash, la raclure blanche vous salue bien, Les Inrocks, le 28/02/2012, consulté le 04/04/2017
• Genono, Rap français : la grande tendance du white trash, lemouv.fr, 15 juillet 2016, consulté le 04/04/2017
 

blockbuster exposition
Société

Art : problématique des expositions Blockbuster

 
Nous assistons depuis les années 2000 à une  réinvention des musées, de par le développement croissant des expositions dites Blockbuster. Le terme nous vient de l’anglais, signifiant « bombe de gros calibre ». Mot utilisé au départ dans le jargon du cinéma américain pour désigner les films à gros budget publicitaire, aspirant à obtenir un taux d’audience record pour une meilleure rentabilité, le terme est dorénavant utilisé pour désigner les « super-expositions » qui fleurissent partout dans le monde. Une exposition est alors réussie lorsqu’elle a su générer un nombre record de visiteurs durant une période de temps restreint. Le titre d’exposition se laisse donc aisément remplacer par celui d’événement culturel, en ce qu’il permet de symboliser l’originalité, la grandeur et le dynamisme d’un espace autrefois reconnu pour sa pérennité.
Ce constat amène à s’interroger sur une possible dénaturation de la qualité de l’art exposé, lorsque son évaluation et son succès relève moins du discours qu’il véhicule, sinon du taux de fréquentation du public qu’il a su occasionner. Ainsi des expositions plus petites, moins communiquées et donc moins fréquentées, mais parfois plus pertinentes que certaines « super-expositions », risqueraient de se voir entièrement délaissées.
Toutefois il convient de ne pas porter de jugement trop rapide quand à ce nouveau phénomène d’évaluation qualitative de l’art par le nombre, en ce qu’il s’est développé en corrélation avec le processus de démocratisation de la culture. Le Centre Pompidou à Paris est un exemple de la démocratisation des expositions muséales. Sa réalisation relève d’une nécessité fonctionnelle, puisqu’il s’agissait de permettre à des milliers de visiteurs d’avoir accès à l’art contemporain, de ne plus réserver la visite d’un musée à une catégorie privilégiée de la société. Toutefois cette démocratisation peut esquisser un autre phénomène, celui de la marchandisation du secteur artistique. Or la démocratisation n’est pas la marchandisation. La démocratisation culturelle donne le droit et la capacité à chaque citoyen de porter un jugement de « connaisseur » sur l’art. La marchandisation de l’art est le contraire de cela car elle nie toute possibilité de jugement critique, en accordant la qualité sur le prix, ou le « nombre de vues ».
De ce fait, la gestion des musées elle-même est transformée, toujours plus intégrée au  processus marchand, puisque le commissaire d’expositions doit maintenant s’improviser en dirigeant d’entreprise d’évènementiel, jonglant avec des impératifs de rentabilité, de marketing ou de communication publicitaire, afin de parfaire la visibilité de son musée.
Tout ceci est évidemment lié au fonctionnement du secteur culturel actuel et ne peut donc faire l’objet d’une critique mercantile facile. La démocratisation artistique a permis une véritable diversification de l’offre culturelle. Aussi, les structures muséales, pour résister et s’intégrer au système marchand, doivent justifier les subventions qu’ils leur sont données par l’Etat et par des mécénats privés, en prouvant leur succès.

C’est donc par le buzz médiatique et les résultats chiffrés, correspondant au  nombre d’entrées vendues pour une exposition, qui permettent aux musées de conforter leurs donateurs. Ainsi, plus le musée parvient à conquérir un public large, plus il bénéficiera de l’aide des politiques. Or il n’est guère aisé de cibler un public élargi et hétérogène autrement que par un discours relativement général et standardisé sur l’art, afin de satisfaire tous les visiteurs.
Mais le but premier de l’art est-il de fédérer et de plaire, sinon de confronter le public à un discours alternatif et novateur, de le pousser à exacerber sa pensée critique? Ainsi beaucoup de conservateurs de musées expriment leur désarroi face au tournant commercial que prend leur métier. Il s’agit pour eux d’un métier de connaissance, connaissance à étendre certes au public le plus large possible, mais néanmoins pas dans le but d’atteindre des records.
Jean-Louis Fabiani, sociologue français qui fut élève de Pierre Bourdieu, propose dans son ouvrage Avignon, le public participant, édité en 2008, la notion de ‘nombrisme’, pour traduire ce phénomène médiatique récurrent qui consiste à juger les grands événements culturels selon leur nombre de visiteurs.
« Ce qui nous préoccupait c’est que la culture en général soit centrée autour de la question du nombre. (…)  C’est un paradoxe puisque que toutes les politiques culturelles se sont accordées sur le fait qu’il fallait ouvrir l’art et la culture au plus grand nombre. Lorsqu’on parle de ‘nombrisme’, on ne veut pas être élitiste mais affirmer qu’il faut arrêter de faire une relation automatique et paresseuse entre le nombre de visiteurs d’une exposition et sa valeur. »
 Si les « super-expositions » parviennent à médiatiser l’art et susciter l’intérêt général, ce qui est un avantage certain, il semble néanmoins fortuit de souligner qu’à l’avenir, les plus petites structures avec un public réduit, jouiront certainement d’une plus grande liberté de représentation artistique. Et par là même, le public lui aussi sera, peut-être, plus libre d’interpréter l’art et de s’exprimer à propos de lui. D’où l’importance, par ailleurs, de la persistance de presses artistiques alternatives, permettant d’élargir et d’équilibrer l’offre de communication.
Zoélie Dupérier
Sources :
Giottoagency.be
Crédit photo :
Blog Balumpa

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