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Check VS. Handshake, deux saluts au coude à coude

Imaginez-vous le premier jour d’un nouvel emploi. Vous croisez votre patron pour la première fois. Il vous sourit et se dirige vers vous. Par réflexe vous tendez votre main ouverte pour serrer la sienne… Et là, c’est le drame : il a le poing fermé bras tendu vers vous, dans l’espoir de vous faire un check… Alors que faire ? Et est-ce que c’est étrange ?
Retour sur la confrontation de deux symboles de la salutation.


D’où proviennent ces gestes ?

La première apparition des poignées de main daterait au moins de la Grèce Antique (Ve siècle av. J.-C.) lorsque les soldats mettaient leurs armes de côté et voulaient établir une relation de confiance. Le check (fist bump, DAP) apparaît à la fin de l’esclavage aux Etats-Unis (XIXe siècle) : il provient du poing levé, symbole de l’abolition de l’esclavage et de solidarité face aux discriminations raciales. Il se transforme pendant la guerre du Viêt Nam lorsque des soldats afro-américains y ajoutent la variante où les poings de deux personnes se rencontrent.

Poignée de main de Héra et Athéna, Ve s. av. J.-C. / Tommie Smith et John Carlos sur le podium des J.O. de 1968

Quels rôles jouent-ils ?

« Aujourd’hui comme hier, la vie en communauté n’est pas possible sans rituels ni ritualisation » -Christophe Wulf (1)
Ces petites interactions, ces « rituels » sont primordiaux pour conserver une cohésion sociale. Ils interviennent en médiateurs entre le moment où nous arrivons devant une personne et celui où nous commençons à interagir avec elle. Ces rituels s’accompagnent de symboliques : en France, le check est plutôt chaleureux et souvent utilisé avec ses proches (surtout par les plus jeunes). La poignée de main, plus distinguée, est utilisée dans les milieux plus « sérieux » (milieu professionnel par exemple). Cependant, cette symbolique peut varier selon la culture. En Norvège, par exemple, on préfère une poignée de main relativement ferme alors qu’en Chine on la préfère plus légère. Au Maroc elle peut s’accompagner d’un baiser. En Autriche on sert la main à tout le monde, même aux enfants. Au Moyen- Orient une main trop ferme peut être perçue comme agressive, etc. (2). Aux Etats-Unis, le check a plus ou moins la même valeur qu’en France, mais cela n’empêche pas des personnalités politiques telles que Barack Obama de l’utiliser. Il s’agit d’une judicieuse stratégie de communication pour qu’on lui attribue un côté « cool ». « Quand il est arrivé au pouvoir, tout le monde a dit qu’il était cool, et son usage fréquent du check est venu renforcer cette image » explique Nacira Guénif-Souilamas (professeure à Paris VII, spécialiste des pratiques identitaires) (3). Donner l’image d’un dirigent plus relax est tout à son avantage lorsqu’il intervient après un mandat bushien polémique. Il n’est pas rare que les checks changent en fonction des personnes : on peut y ajouter une accolade, un câlin, etc. Ils deviennent même un rituel essentiel pour certains groupes universitaires américains et servent de marque d’appartenance à des clubs.

Que signifierait alors un « échec de salutation » ?

Même si ces deux rituels reflètent deux registres de langage que nous connaissons tous, nous pouvons parfois nous retrouver en situation de confusion. « Ah non ! On se sert pas la main ! On est potes ! » ou encore « Monsieur s’il vous plaît ! Nous sommes des professionnels ! ». À chaque interaction dans un milieu social, nous sommes en contact avec les autres et nous extériorisons une « ligne de conduite » (au sens goffmanien) : « un canevas d’actes verbaux et non verbaux qui [servent] à exprimer notre point de vue sur la situation, et, par là, l’appréciation [que nous portons] sur [les] participants, et en particulier sur [nous-même] » (4). Autrement dit, nos gestes, en relation avec les autres, témoignent de notre culture, de notre éducation, du contexte et de notre jugement instantané de la situation. L’échec concerne particulièrement ce dernier point : le fait de mal juger la manière d’agir sur le moment.
Ces rituels peuvent être vus comme des formalités, des habitudes : en fait, ce sont des « réponses automatiques » à des situations familières (5). Dans un bureau, face à quelqu’un en costume, on aura tendance à penser qu’une poignée de main est plus adaptée : c’est parce que nous avons pris ce réflexe. Ainsi, dans une situation familière, nos « automatismes » (ou « habitudes ») sont plus ou moins forts, et cette intensité vient obstruer nos capacités à bien juger (5).
En moyenne, une poignée de main fait durer le contact des mains environ trois secondes, soit trois fois plus de bactéries transmises que lors d’un simple check (où les mains ne font que se rencontrer pendant un laps de temps minime).

Pour terminer, voici une compilation de poignées de mains et de checks ratés. Enjoy !


William Carlos

Sources :
(1) WULF Christophe, « Les rituels, performativité et dynamique des pratiques sociales » dans Le Rituel (Reprise du n°43 de la revue Hermès, Rituels, 2005), p129
(2) KIRSCH Virginia, Shaking Hands Around the World
(3) LAMBERT Elise, « Comment le check s’est imposé dans la vie de tous les jours »
(4) GOFFMAN Ervin, Les Rites de l’interaction, Les Editions de minuit, 1974, Paris, p.9
(5) FOINTIAT Valérie, GIRANDOLA Fabien, Attitudes et comportements : comprendre et changer, Presses universitaires de Grenoble, 2016, p.24
BARBIER Joachim, NODOLWSKY Julian, Shake this out, 2014