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Face au Sénat, l’attitude énigmatique de l’ex chargé de mission dans la sécurité du président de la République et mis en examen, Alexandre Benalla

La stratégie de Benalla a évolué.  Désormais, l’ancien collaborateur d’Emmanuel Macron admet une « erreur » dans l’utilisation de ses passeports diplomatiques. Cependant, il demeure tout de même flou sur ses relations avec l’Élysée et nie toujours son implication dans l’affaire d’un contrat qu’il aurait négocié avec un oligarque russe -réputé proche de Vladimir Poutine- alors qu’il travaillait encore à l’Élysée. L’ex collaborateur du président serait salarié de cette société russe, pour une somme de 12 000 € mensuels.

Un changement de cap inédit : entretenir la commission sénatoriale dans le flou afin de mieux contrôler la situation

Les interrogations centrales des sénateurs tournaient autour de l’affaire des passeports diplomatiques ; les liens avec le président de la République ; et les nouvelles activités privées de l’ancien collaborateur d’Emmanuel Macron, dont le contrat russe.

Lors de cette deuxième audition devant la commission des lois du Sénat, ce lundi 21 janvier, Alexandre Benalla fait profil bas.

Alors qu’en septembre, Alexandre Benalla était auditionné par la commission d’enquête sénatoriale suite aux violences qu’il avait commises sur un manifestant lors du rassemblement du 1er mai 2018, il qualifiait le président de la commission de « petit marquis ». Contrairement à la fois précédente, il évitera toute provocation ou propos insultant, étant donné que les procédures judiciaires l’accablent. Son avocate à ses côtés, le jeune homme refuse toutefois de répondre à certaines questions prétextant que cela « concerne l’information judiciaire ».  D’ailleurs, cette fois-ci Benalla est arrivé à l’heure, notamment. En effet, la comparaison des deux auditions marque un changement radical du côté de l’homme, tant sur la forme que sur le fond. Lors de son audition en septembre 2019 par les sénateurs, le mis en cause déclarait faire l’objet d’un acharnement médiatique et politique. Cet argument de défense était parallèlement soutenu par l’Élysée où Benjamin Griveaux et Christophe Castaner évoquait une « campagne politique personnelle » voire même une tentative de « destitution du Président de la République ». De fait, la fameuse formule d’un ministre déclarant « (…) Macron : il ne lâche pas les siens », décrit effectivement cette solidarité élyséenne avec Benalla ; d’où naturellement son attitude évocatrice d’un certain sentiment d’impunité face à la commission d’enquête du 19 septembre dernier. La constance de ce sentiment d’impunité que suggère Benalla se révèlera donc inévitablement le 17 décembre 2018 : interrogé par trois juges d’instruction lui demandant « d’arrêter de rire », Benalla paraît arrogant. Ce sentiment suggestif d’impunité et son attitude parfois hautaine et énigmatique seront systématiquement soulignés par les différentes commissions et instances en charge de l’affaire.

Dorénavant, Alexandre Benalla pris dans les filets de la justice tente une nouvelle stratégie qui jongle entre ambiguïté et attitude victimaire puisque cette fois-ci l’Élysée l’a publiquement abandonné. Durant cette audition de janvier 2019 où Benalla évite les questions ou refuse formellement d’y répondre, les membres de la commission qui se retrouvent confrontés à une telle stratégie tentent de le recadrer. Ils lui signifient que le contrôle de l’exécutif par le Parlement est d’ordre constitutionnel et qu’il n’est pas de son ressort de déterminer les questions qui peuvent ou non lui être posées au cours de cette audition. En outre, on lui rappelle qu’au vu du droit, il n’est nullement habilité à refuser de répondre aux questions et risquerait à ce titre de lourdes sanctions judiciaires. Le jeune homme est resté intraitable et ostensiblement indifférent.

On assiste à un rapport de force démesuré : une commission d’enquête tout entière, incarnant les contrepouvoirs démocratiques, manifestement impuissante face à un individu qui se sert de l’instance judiciaire pour s’élever au-dessus des règles du jeu.

Le mea culpa de Benalla ou la rhétorique de la fausse concession ?

Alexandre Benalla a continué à voyager avec un passeport diplomatique, d’où cette seconde audition devant la commission d’enquête sénatoriale.

Tandis que le directeur de cabinet d’Emmanuel Macron, avait déclaré le 16 janvier, sous serment, qu’Alexandre Benalla avait conservé ses passeports diplomatiques et qu’il s’en était servi une « vingtaine de fois » (entre le 1er août et le 31 décembre) ; l’ex chargé de mission a été contraint de reconnaître qu’il les avait utilisés à 23 reprises.

Il a même fait l’aveu d’une « erreur », une « bêtise ». Pourtant, ces concessions rendent l’attitude d’Alexandre Benalla encore plus troublante. Ainsi, en même temps qu’il nie avoir menti lors de sa précédente audition devant le Sénat, où il assurait n’être en possession d’aucun passeport diplomatique ; il précise tout autant avoir courtoisement informé la Présidence de la République de ses voyages privés… Cependant il refuse de donner toute autre précision sur la personne qu’il aurait informée. Ainsi on ne peut savoir si le jeune homme est véritablement conscient de sa faute morale ou s’il tente de caresser dans le sens du poil les membres de la commission.

A chaque fois que les questions lui sembleront pointues, en quête de précisions supplémentaires, Benalla s’obstinera à ne point répondre. C’est ainsi qu’il expliquera avoir restitué ses passeports « à la demande de la présidence de la République et du ministère des affaires étrangères (août 2018) » mais qu’ils lui ont été rendus plus tard, dès le mois d’octobre (2018) avec d’autres « éléments personnels, chéquier (…) ». Au mois de Septembre, suite à la première audition de Benalla, Arnaud Benedetti, professeur attaché à Sorbonne Université et auteur de l’ouvrage La fin de la Com’ affirmait :

« Benalla n’est pas seulement un accident communicationnel, il constitue un tournant, et plus encore le symptôme de ce que le macronisme s’était efforcé de démentir depuis plus d’un an : la fin de la com’ ».

Fidèle à sa posture, il se gardera de répondre aux sénateurs, qui l’interrogent sur la personne qui les lui a remis.

Alexandre Benalla, entre victimisation et humanisation de son image

En réalité, Benalla veut renverser l’image que l’opinion publique a de lui, par le biais de son portrait médiatique et très médiatisé.

Le but est d’humaniser, dédramatiser et surtout soigner son image afin de mieux convaincre l’opinion publique. Il tente d’adoucir ce portrait médiatique peu élogieux, qu’on a pu dresser de lui.

« En 6 mois on a réussi à construire et à faire de moi un personnage qu’on dit sulfureux, diabolique, infréquentable… ce sont tous les qualificatifs qui sont employés à mon encontre (…) mais je n’accepte pas ce personnage qui a été construit autour de moi et qui ne reflète pas la réalité de ce que je suis, qui je suis et ce que j’ai fait lorsque j’étais à la présidence de la République ».

Ainsi, Benalla adopte une attitude victimaire : il est celui qui subit le mensonge, la haine et la diabolisation. Parallèlement, l’ex chargé de mission dans la sécurité à l’Élysée, affirme être très « respectueux des institutions », une autre tentative d’exprimer une certaine forme d’exemplarité, aux antipodes de son portrait médiatique.

Sa posture victimaire ira jusqu’à invoquer un complot « médiatico-politique qui n’avait qu’un seul but : atteindre le Président de la République », qui serait, selon lui, causé par sa complicité gênante avec Emmanuel Macron.

Le renversement de valeur et l’inversion des rôles qu’Alexandre Benalla semble maîtriser, marquent une prise de parole stratégique, où tantôt les silences, tantôt les déclarations évasives, le dressent en personnage inflexible. Les sénateurs restent quant à eux maintenus dans le flou -qu’a entretenu Alexandre Benalla- de leurs nombreuses interrogations, jusqu’ici sans réponses.

Dans la foulée de ces événements qui parasitent l’ambiance politique en France et particulièrement la position de l’Élysée, Mediapart a publié jeudi 31 janvier 2019 six extraits d’une conversation entre Vincent Crase (ex employé de la République En Marche) et Alexandre Benalla remontant à juillet dernier. On y entend les deux hommes évoquer leur volonté « d’effacer » et de détruire des indices dans leurs téléphones ainsi qu’aux locaux de LREM, pouvant intéresser les enquêteurs. Ces révélations sur l’ancien conseiller d’Emmanuel Macron vaudront au site d’investigation une tentative de perquisition dans le cadre d’une enquête ouverte par le procureur de Paris, notamment pour « atteinte à la vie privée ». Les magistrats veulent saisir des éléments liés aux dits enregistrements. Cependant, les journalistes du site se sont formellement et légalement opposés à la procédure puisque Benalla et Vincent Crase n’ont pas porté plainte de ce chef. Le journal accuse les autorités judiciaires de porter atteinte au secret des sources, d’être au service de la politique et donc en marche vers une dérive autoritaire. Rappelons que cette tentative de perquisition fait écho à l’impression générale du sentiment d’impunité et d’arrogance que d’aucuns assimilent à Benalla.

Sultana BENNAHI

Sources :