La résistance givrée en Russie : L’apathie du peuple russe
Article rédigé par Justine Rocher
Où en est la résistance interne en Russie ? Depuis bientôt quatre ans que dure la guerre en Ukraine, le peuple russe a peu fait parler de lui pour sa rébellion contre le Kremlin.
Une prise de température de surface révèle une Russie qui a socialement peu évolué depuis l’invasion de l’Ukraine, et dont la population semble comme résignée face à la laideur de la guerre qui s’opère à sa porte. Existe-t-il une résistance intérieure, est-elle possible, est-elle seulement voulue ?
Il y a bien eu des manifestations timides pour soutenir le peuple ukrainien et dénoncer le gouvernement. Il y a bien eu des attaques revendiquées par la NRA en 2022 (l’Armée Nationale Républicaine, groupuscule d’opposition au gouvernement Poutine) contre des trains transporteurs de chars de guerre. Mais trop de facteurs jouent en la défaveur de la levée concrète d’une opposition intérieure. Le peuple russe est assagi ; à la fois par la peur de la répression du gouvernement, et par un nationalisme conduisant la majorité des Russes à ne pas se heurter aux projets belliqueux de leur président.
Exclusion du territoire, sanctions sévères, peines d’emprisonnement, arrestations arbitraires lors des manifestations, liberté d’expression piétinée… Une Russie contre Poutine ne semble même pas envisageable au vu de la main de fer qu’exerce l’ours du Kremlin sur son peuple. Et peut-être parce qu’historiquement le peuple russe a été habitué à un gouvernement répressif, le contrat d’apolitisme régissant les relations politiques qu’entretiennent les Russes avec leur gouvernement est d’autant plus évident depuis le début de cette guerre.
L’enjeu majeur est la fiabilité discutable des sondages en temps de guerre. Selon une enquête du 6 novembre 2022 réalisée par Russia Watcher, 72,3% des Russes sont en faveur de cette guerre avant tout idéologique. Ce projet d’enquête a été mis en place seulement quelques mois après le début de la guerre afin de recueillir des données sur l’opinion publique en Russie, et ainsi de comprendre pourquoi les Russes continuent à soutenir la guerre. Plus de neuf mois après le début de l’offensive en Ukraine, Poutine compte toujours une large majorité de soutiens dans ses rangs. Qu’en est-il à l’heure actuelle ? Selon le Centre Levada, un organisme analytique russe non-gouvernemental qui a réalisé une enquête en décembre 2025, le taux de popularité de Poutine est élevé : 85% des Russes lui feraient encore confiance. Cela semble conforter l’idée d’un consensus national, mais le Centre Levada, s’il se revendique indépendant, est dans le viseur des autorités russes et leurs données sont à prendre avec des pincettes.
Quant aux opposants, la crainte d’affronter l’opinion générale et de subir les répressions du gouvernement étouffe toutes velléités de soulèvement. Le manque de résultats concrets des actes de révolte isolés se heurte à la logique répressive du président, aveuglé par son esprit de revanche guerrière sur l‘Ukraine. Le risque de perdre sa carrière, sa liberté, ou même sa vie pour une rébellion inefficace fige les opposants dans une torpeur passive. Le mutisme dont fait preuve la population est surtout causé par la peur d’exclusion sociale qui menace celui dont l’avis diffère de l’ambiance générale du pays. Si de nombreux Russes s’opposent théoriquement à la politique de Poutine, ils ne sont pas prêts à sacrifier leur confort de vie, et peu enclins à mettre ce sujet sensible sur la table familiale. Un tabou sociétal et une pomme de la discorde comme l’a pu l’être l’affaire Dreyfus, en somme. La résistance russe à l’état embryonnaire ne peut encore se développer, empêchée par le peuple lui-même. Pour l’heure, la mentalité russe n’est pas encore mature pour bousculer l’ordre politique établi depuis plus de vingt-cinq ans.
La révolte n’est pas en marche. Mais cette révolte givrée pourrait être stimulée par des sanctions économiques plus ascétiques, ou par un tribut de sang russe jugé trop élevé.

Un rassemblement contre la guerre en Ukraine devant l’ambassade de Russie à Paris, le 24 février 2022 © THOMAS COEX / AFP