Théodora ou le retournement du stigmate
Article rédigé Thelma Bergès
Theodora était inconnue du grand public il y a encore quelques mois. Désormais, sa présence au sein du paysage musical s’impose comme une évidence. De son nom complet Lili Theodora Mbangayo Mujinga, l’artiste développe dès 2021 son image publique à travers 3 EPs, avant de sortir Bad Boy Lovestory, la mixtape qui a définitivement assis sa notoriété. Gagnant en visibilité à une vitesse fulgurante, elle a su transformer la viralité de son titre Kongolese sous BBL en véritable phénomène culturel, la menant à la reconnaissance médiatique et populaire qu’elle génère aujourd’hui. Se jouant des codes et des stéréotypes, l’artiste porte une identité visuelle profondément créative et une personnalité affirmée ; que ce soit sur ses pochettes d’albums, ses affiches de concert, ses posts Instagram, ses shootings presse ou encore dans ses collaborations avec la mode, Theodora a le sens du détail, et les détails ont du sens.
En baptisant sa première mixtape « Méga BBL », Theodora jongle d’ores et déjà avec les mots et les références. Acronyme de « Bad Boy Lovestory », ces 3 lettres évoquent néanmoins une toute autre image dans l’imaginaire collectif : le Brazilian Butt Lift, une intervention de chirurgie esthétique visant à remodeler les fesses, et à façonner une morphologie plantureuse. Silhouette emblématique de la génération utilisatrice des réseaux sociaux dont Kim Kardashian s’est faite reine, un tel titre ancre immédiatement le projet dans la pop culture contemporaine, l’hyper-féminité et la dimension transgressive qui lui semble inhérente.
Kongolese sous industrie musicale française
Ce positionnement choisi s’inscrit dans un contexte plus large. Il faut souligner qu’être une femme noire, artiste, en France, en 2025, vient avec son lot de stéréotypes. Le traitement médiatique et le discours qui entoure le personnage public de Theodora constituent un témoignage plus général de l’imaginaire qui entoure la perception de la femme noire dans les pays occidentaux. De ce fait, par sa simple existence dans la sphère publique, la figure de Theodora cristallise des imaginaires collectifs où s’entremêlent racisme et sexisme — un phénomène que la chercheuse Moya Bailey désigne sous le terme de misogynoir. Il s’agit là d’une dynamique qui présente des manifestations particulièrement récurrentes, telle qu’une mécanique de décrédibilisation de la colère légitime des femmes noires à travers la construction sociale de la « angry black woman », ou encore une hypersexualisation systématique. Cette dernière dimension s’appuie sur des stéréotypes coloniaux persistants basés initialement sur des figures historiques telle que la Jezebel, dont la construction idéologique continue d’influencer le cadre interprétatif réservé aux femmes noires.
Patricia Hill Collins détaille dans Black Feminist Thought (2000) la manière dont le narratif de la « femme noire sexuellement agressive » avec un « appétit sexuel insatiable » a été créé dans le but de légitimer la violence sexuelle que subissaient les femmes esclaves. Si l’image de Jezebel ne subsiste pas en tant que telle dans l’imaginaire collectif, son schéma idéologique persiste à travers des représentations modernes dans la publicité, le cinéma ou la musique.
C’est dans cette configuration qu’intervient Theodora, bien consciente des enjeux avec lesquels elle doit composer. Si sa notoriété a explosé soudainement avec le titre « Kongolese Sous BBL », l’artiste ne s’est pas pour autant présentée désarmée face à l’hostilité du paysage musical français.
Incarner le stigmate
Avant même de se pencher sur le discours porté par les paroles, la pochette de « Kongolese sous BBL » donne le ton. Cette dernière fait référence à un célèbre mème Internet lui-même tiré d’une image type de l’évolution de l’Homme, souvent utilisée pour imager un hobby ou illustrer une critique sociale.


La majorité des narratifs initiaux mettent en scène des hommes, et lorsque l’illustration se colore, des hommes blancs. Cette scénarisation évolutive a par la suite été transposée sur un personnage féminin dans un contexte contemporain.

La réinterprétation qui en résulte met en scène une jeune femme arborant des attributs qui se veulent symboles de vulgarité et de superficialité (blondeur, formes généreuses, talons hauts, couleurs criardes, style dénudé) avant de tomber sur un livre et de se transformer au fil de sa lecture en une femme «respectable» – discrète, rhabillée et amincie.
À l’inverse, sur la pochette de « Kongolese sous BBL », une Theodora plus effacée, studieuse, s’affirme en « Boss Lady » (le personnage public qu’elle a popularisé) au fil des pages.

Les talons lui confèrent de la hauteur : elle domine. Ses formes lui donnent du poids : elle est légitime. Sa nouvelle démarche l’autorise à prendre de l’espace : elle est assurée. Elle revisite à son tour le scénario, faisant de l’objet livre, symbole de savoir, un outil de réappropriation féminine, et non un symbole de reconnaissance académique et sociale nécessaire à une réussite qui en dénigre ses manifestations. Elle souligne un discours sexiste et raciste qui lie les morphologies plantureuses et l’hyper-féminité à la superficialité et la vulgarité. En une image, elle pose les bases de son personnage et active un narratif clair à travers un fort ancrage dans la culture populaire et les codes d’Internet. L’histoire est d’autant plus percutante qu’elle résonne avec le parcours de Theodora, qui a suivi une prépa ENS avant de se consacrer à la musique. Ces raccourcis idéologiques qui confondent sensualité et frivolité, qui opposent l’intellectualité à la performance de la féminité, et qui s’appliquent plus généralement à décrédibiliser les femmes, Theodora s’applique à les déconstruire depuis plusieurs années.
Avant de porter ces thématiques publiquement, elle les a défendue auprès de ses proches :
« Mon père a voulu me comprendre à un moment donné. Il y a eu la fracture de comprendre que l’un n’empêche pas l’autre : ce n’est pas parce que je suis sexy que, d’un seul coup, je vais faire n’importe quoi de ma vie. Il a fini par comprendre que c’était juste une manière pour moi de m’exprimer, que j’étais juste comme ça. »
Désormais, c’est à la radio qu’elle s’exprime. « Kongolese Sous BBL » est diffusé sur les ondes, et Léa Salamé l’interroge sur France Inter quant à son approche du Brazilian Butt Lift :
« Je n’en ai pas du tout envie […], mais je trouvais ça assez drôle de jouer avec ce cliché. […] En jouant sur le BBL, je voulais aussi contrer ce truc de d’injonction avec toutes ces nouvelles normes de corps. […] Quand je chante clairement […] « que mon cul est si gros » alors qu’il ne l’est pas particulièrement, c’est aussi pour dire aux gens que ce n’est pas grave, […] et que ça me fait rire. C’est amusant ; je pense que c’est aussi pour ça que beaucoup de femmes ont adoré le morceau. Il y avait un truc libérateur de dire “mes seins sont gros alors qu’ils le sont pas […] C’est comme si on répondait à une injonction, tout en sachant qu’on est toutes hypocrites en y répondant. »
L’artiste embrasse ainsi une dimension parodique. Elle convoque ici une revendication explicite du contraste entre son discours en chanson et la réalité, et exacerbe la fiction qui sous-tend l’injonction corporelle. Cette mécanique d’appropriation du stigmate, récurrente dans son projet artistique, n’a pas vocation à se conformer aux projections mais à les décrédibiliser par l’ironie.
C’est là toute la force du discours de Theodora. À travers des rythmiques entraînantes, des propos humoristiques, des vêtements extravagants et un sens général du divertissement, elle incarne des messages.
Ainsi, elle semble mener un combat qui prend déjà des airs de célébration.