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Politique, Société

CAN 2025 : Un autre football est-il possible ?

Article rédigé par Luca Brissonnet

La remise du prix de la Paix de la FIFA à M. Trump le 5 décembre dernier, un prix créé en toute hâte après la désillusion de la non-attribution du Nobel de la paix à un président des États-Unis décidément capricieux, apparaît comme la claire manifestation de la dérive corruptive des instances internationales du football. On ne compte plus les faux pas, ingérences politiques et polémiques autour de Gianni Infantino, dirigeant de la FIFA, la première instance footballistique internationale.

Les récentes attributions de Coupes du monde, grand-messe du football mondial, interrogent l’utilisation de ce sport comme outil géopolitique au service de projets plus que douteux : en Russie en 2018, au service du soft power de M. Poutine ; au Qatar en 2022, « la Coupe du monde du pétrole », avec 6 500 ouvriers morts dans la construction des stades dans le désert ; bis repetita avec l’attribution de la Coupe du monde 2034 à l’Arabie saoudite ; la Coupe du monde en Amérique du Nord, mais dans les faits surtout aux États-Unis, pour le plus grand plaisir de M. Trump.

Cette « mafia en col blanc », pour qui la valeur économique compte plus que la passion, les droits  humains ou le respect des joueurs et des sélections, contrôle aujourd’hui tout le football mondial. Et certains de s’écrier : « Tout ? Non ! Un village peuplé d’irréductibles résiste encore et toujours à  l’envahisseur ! ». Cet îlot de paradis (sic) s’appelle la CAN (Coupe d’Afrique des Nations),  l’équivalent de la Coupe du monde mais avec les seuls pays africains. Une compétition vue depuis  l’Occident par les nostalgiques d’une « certaine idée du football », pour reprendre la formule du  Général, comme le dernier bastion d’un football populaire et éthique, outil de décolonisation et  représentant d’une culture africaine trop souvent méprisée. Elle lançait sa 35ᵉ édition le 21  décembre dernier au Maroc.

Retour sur l’histoire de cette compétition, créée au siècle dernier, à une époque où avant-centres et chefs d’État discutaient politique, une époque où la CIA liquidait des chefs d’État africains au petit-déjeuner. 


Le projet de la CAN naît en effet à la fin des années 1950, dans un moment très fort de  décolonisation. En 1957, le dirigeant égyptien et leader du mouvement panarabe et non-aligné  Gamal Abdel Nasser est en position de force face aux Européens, du fait de la nationalisation du  canal de Suez un an plus tôt, qui frustre ces derniers des retombées économiques qu’ils espéraient  tirer de ce passage commercial. C’est cette position qui lui permet de mettre la pression sur la FIFA, institution européenne, pour créer une compétition de football exclusivement africaine. 

Les Occidentaux voient d’un mauvais œil ce projet, qui pourrait renforcer la cohésion des pays  nouvellement indépendants contre les anciens pays colonisateurs, mais ils sont pourtant contraints  d’accepter : est alors créée l’institution organisatrice de la compétition, la CAF (Confédération  africaine de football), ainsi que la compétition elle-même, à l’époque appelée la Coupe Abdelaziz  Salem, en hommage au premier membre africain du comité exécutif de la FIFA. 

La première édition, qui doit accueillir quatre pays — Soudan, Égypte (seul pays alors à avoir participé à une Coupe du monde), Éthiopie, Afrique du Sud — prend dès ses débuts une décision  politique forte : l’exclusion de ce dernier pays de la compétition, après l’interdiction faite aux Noirs de jouer dans l’équipe. L’Afrique du Sud sera exclue de la CAN jusqu’en 1996 pour cause d’apartheid. 

L’Égypte l’emporte cette fois-là, avec en finale un quadruplé de son numéro 10 légendaire, Ad Diba. Cette ébauche de tournoi est en réalité une promesse : tous les deux ans à partir de cette date, les pays africains indépendants pourront se retrouver ensemble autour du football, et le nombre de  participants est appelé à grossir avec le temps, au gré des indépendances respectives. 

La participation à la CAN, pour un pays nouvellement indépendant, constitue d’abord une étape clé  dans sa reconnaissance internationale : l’admission au sein de l’ONU ou de la CAF est une priorité.  Mais cette participation est aussi le moyen de rencontrer d’autres chefs d’État africains et de créer  une communauté d’États sur le continent, dans le sillage du courant panafricain qui se développe  dans les années 1960 sous l’impulsion de Kwame Nkrumah, dirigeant du Ghana, pays qui accède à  l’indépendance en 1957 et remporte notamment deux CAN consécutives en 1963 et 1965. 

La CAN est donc une compétition autant politique que sportive, qui agit comme un moteur original  dans le processus — lourdement entravé par les Occidentaux (je renvoie ici au documentaire  Soundtrack to a Coup d’État, qui aborde la question de l’assassinat de Lumumba au Congo, par  ailleurs grand ami de Nkrumah) — de décolonisation. 

Que reste-t-il aujourd’hui de cette subversion ?

Le football a changé, comme dit l’autre, et  l’explosion des intérêts économiques l’a profondément transformé. Ne nous leurrons pas : le monde du football n’est ni marxiste ni écologique, en témoigne le partenariat de la CAN avec l’entreprise  TotalEnergies depuis 2016… 

Mais cette compétition dérange encore l’Occident. Son organisation originale — tous les deux ans  (alors que les grandes compétitions, comme la Coupe du monde ou l’Euro, se déroulent  généralement tous les quatre ans), et souvent en hiver, pour cause de fortes chaleurs l’été dans les  pays africains organisateurs, comme ce fut le cas lors des dernières éditions, au Cameroun en 2021  et en Côte d’Ivoire en 2023 — gêne les clubs européens. 

Cette compétition en plein hiver, qui empiète sur la saison régulière des clubs, prive ces derniers  d’un grand vivier de joueurs qui rejoignent leurs sélections pendant trois semaines. Bien sûr,  nombreux sont les clubs européens à faire la moue lorsqu’il est temps de lâcher leurs pépites, avec les risques de blessures et de fatigue inhérents à une compétition internationale de ce niveau. 

S’engagent alors souvent des bras de fer, et petit à petit le lobby des grands clubs européens, ceux  qui génèrent le plus de profits et disposent de la plus grande influence sur la FIFA, gagne du terrain. En témoigne l’annonce du président de la CAF, avant la CAN au Maroc, du passage à une CAN  tous les quatre ans au lieu des deux ans traditionnels, une mesure longtemps plébiscitée par Gianni  Infantino lui-même, qui n’a vraisemblablement jamais compris ce qu’il considérait comme une  hérésie. 

La CAN tous les quatre ans, c’est moins de retombées économiques pour les pays organisateurs,  moins de visibilité pour les sélections africaines, très peu nombreuses à se qualifier pour la Coupe  du monde. Ce décalage montre un certain mépris des Européens pour ce qu’ils considèrent souvent  comme une compétition mineure, alors que l’audience de la CAN est conséquente : 1,4 milliard de  spectateurs pour la CAN 2023 en Côte d’Ivoire (source : ExpressVPN). 

À titre de comparaison, la Copa América, coupe des pays américains, souvent comparée à la CAN  comme une compétition d’un meilleur niveau de jeu et avec des sélections plus développées  (Argentine, Brésil, Uruguay…), attirait « seulement » 500 millions de spectateurs en 2007 (l’Euro  domine encore largement, avec environ 5 milliards de téléspectateurs en 2024). 

Autre exemple frappant de ce mépris : la décision de décaler la date de la CAN initialement prévue  pour l’été 2025 à l’hiver. Pour quelle raison ? L’organisation en juillet de la « Coupe du monde des clubs », nouvelle compétition créée de toutes pièces par la FIFA, qui sélectionne arbitrairement les  « plus grands clubs du monde » et les fait s’affronter. Lieu de la compétition ? Les États-Unis… 


La CAN est et restera toutefois une vitrine de la culture africaine, un aspect de la compétition hérité  de ses fondements et réactualisé tous les deux ans. Le 21 décembre, la cérémonie d’ouverture au  stade Moulay-Abdellah de Rabat mettait à l’honneur à la fois la culture marocaine, avec la venue  des chanteurs marocains Lartiste (connu en France pour Chocolat) et Jaylann, mais aussi la «  dimension africaine de l’événement », selon le média local Le360, avec la venue de la chanteuse  Angélique Kidjo, originaire du Bénin. 

La mode est un autre moyen de faire valoir la culture africaine traditionnelle, avec la rituelle  descente de l’avion des sélections et les premières photos. La sélection ivoirienne a notamment fait  parler d’elle cette année en arborant des pagnes brodés jaunes et blancs : si certains y voient  l’affirmation d’une culture propre, avec notamment des motifs adinkra, symboles typiques  d’Afrique de l’Ouest, d’autres y remarquent une coupe échancrée à l’occidentale, perçue comme  une trahison. 

Ce débat pose une question : la CAN est-elle l’expression réaliste d’une Afrique qui dévoile sa  culture, ou une simple vitrine de mode conçue sur mesure pour amadouer les publics occidentaux en jouant sur des codes hérités de l’orientalisme ? 

Toujours est-il que regarder la CAN, sans en faire nécessairement un acte purement militant, reste  une occasion de sortir des sentiers battus et balisés du football moderne, une occasion de rêver, pour un temps, à une compétition « authentique ». « Rêver », car dans les faits la CAN est déjà devenue  un objet commercial en voie de standardisation, rattrapée par les démons qui semblent s’insinuer  dans les moindres recoins de ce sport à la vocation populaire pourtant si évidente… 

Un autre football est-il possible ? 

Sources :

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