Grande gagnante du concours FastN “Folie”
Par Héloïse Horent, qui a su séduire les membres du jury avec son texte sur le thème de la folie.
À quel moment passe-t-on de « personne un peu intense » à « folle » ? Qui décide : le médecin, le groupe, la rumeur ? « Folie » est un mot à double fond. Il peut désigner des troubles qui appellent du soin et du respect. Mais il sert aussi, très souvent, à nommer l’écart aux codes. Autrement dit, la folie n’est pas seulement une réalité psychique, c’est aussi une construction sociale.
Je suis folle. Enfin, c’est ce qu’on me dit. Je l’ai compris un matin où j’ai tenté l’exercice préféré de notre époque : me « pitcher ». On m’avait demandé de résumer qui j’étais en soixante secondes. J’ai accéléré, empilé des idées, glissé une blague, puis une conclusion trop sûre d’elle. À la fin, le silence a parlé pour tout le monde : « particulière ». Pas folle au sens clinique, folle au sens : « difficile à ranger ».
Nous avons tous un rapport à la folie, mais nous ne la montrons pas tous. Certains apprennent à la contenir, à la rendre présentable, à la transformer en anecdote inoffensive. D’autres, par tempérament ou par fatigue de jouer, la laissent apparaître. Et comme la société adore ce qu’elle peut lire vite, elle colle des étiquettes. En communication, on appelle cela un cadrage, un mot qui simplifie et évite le détail.
Je décide donc de traiter la folie comme on traiterait un objet du quotidien, un objet qu’on croit connaître parce qu’on le nomme souvent, alors qu’on ne le regarde jamais vraiment. Francis Ponge a pris le parti pris des choses, il a accordé de la dignité au savon, à l’huître, au cageot, en montrant qu’il y avait là une poésie et une utilité. Moi, je prends le parti pris de la folie. Je la pose sur la table, comme un produit mal étiqueté, et je retravaille son packaging. Je ne vends pas la folie-détresse qu’on doit accompagner, je vends la folie-exutoire, celle qui desserre la pression et rappelle qu’un être humain n’est pas une fiche “à remplir”. Sortir la Folie du coin honteux où on l’a reléguée, voilà l’idée : la rendre acceptable, non comme scandale, mais comme soupape.
Goffman l’avait dit : la vie sociale est une scène, et nous passons notre temps à « tenir la face », à gérer une présentation de nous-mêmes. Dans ce théâtre, « folle » désigne celle qui déborde du script et oblige les autres à improviser. Or l’improvisation inquiète : elle révèle que la normalité n’est pas une vérité, mais un accord.
Cet accord a souvent été brutal : on a redouté, moqué, puis enfermé. Encore aujourd’hui, entrer en psychiatrie peut déclencher une phrase défensive : « je ne suis pas folle, je suis accompagnée ». Comme si le soin devait s’excuser. Pourtant, la folie n’a pas toujours été uniquement un bannissement. Au Moyen Âge, le fou ou le bouffon pouvait dire des vérités interdites ; au Carnaval, les rôles s’inversaient : soupape collective, défouloir organisé, permission de déraper sans perdre sa place.
Si vous avez encore des doutes, je vous présente l’ambassadeur universel de mon produit : le chat. Animal digne, quasi aristocratique, qui, sans prévenir, traverse le salon comme une rumeur, saute sur un coussin comme si le coussin avait un passé trouble, puis redevient normal en trente secondes, l’air de dire : « Je ne vois pas de quoi vous parlez. » L’humain fait pareil, mais il ajoute des justifications. Il dit : « Je ne sais pas pourquoi je rigole. » Ce qui signifie : « Je viens d’atteindre mon quart d’heure de folie. » La différence entre nous et le chat, c’est que lui ne culpabilise pas. Nous, si, parce que nous avons intériorisé l’idée que déborder, c’est déjà sortir de la norme.
Bourdieu rappellerait que le produit est universel, mais que son autorisation ne l’est pas : tout le monde n’a pas le même droit au débordement. Selon le genre, le milieu, la réputation, la même folie sera lue comme charme ou comme faute. Et Barthes ajouterait que, dès qu’un débordement devient récit, il devient acceptable : l’écart se convertit en « bonne histoire », donc en signe socialement propre.
On cite parfois Paulo Coelho : « La folie, c’est l’incapacité de communiquer ses idées. » J’oserai le contre-slogan : la folie est parfois une manière de communiquer quand le langage ordinaire étouffe. Elle dit, par excès, ce que le cadre interdit.
Reste le versant sombre, qu’il faut nommer sans le réduire : Schopenhauer pense la folie comme une maladie de la mémoire, quand l’esprit remplace une réalité trop douloureuse par une fiction vivable. Freud rappelle que le moi n’est pas maître dans sa propre maison : nous ne pilotons pas tout. Ce rappel évite la publicité malhonnête : l’exutoire ne doit pas masquer la souffrance. Ainsi, ce que je veux regarder ici, ce n’est pas la folie comme caricature, mais la folie comme mot qui classe, qui contrôle, qui bannit, et qu’on pourrait, peut-être, réhabiliter, au moins dans sa version libératrice. Dire clairement qu’il y a des folies qui abîment et qu’il faut soigner, et des folies qui soulagent et qu’il faut cesser de punir. Et si l’on me demande ce que mon « produit » change, je réponds ceci : il ne promet pas la normalité ; il promet le droit de respirer sans se justifier. Autrement dit, il ne cherche pas à rendre tout le monde fou. Il cherche à rendre moins honteux le fait que nous le sommes déjà, chacun à notre manière, et que nous passons notre vie à décider si nous allons le cacher, le jouer, ou l’assumer.