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Culture

Les Revenants, héritiers culturels

 
Dès qu’on étudie Les Revenants d’un point de vue culturel, on voit à quel point la série ne cesse de puiser dans un héritage sériel très américain. Pour autant, la série invente un univers purement français. Alicia Poirier N’Diaye, Margaux de Thoisy, Anouk Renouvel et Manon Conan montrent que ces influences sont ici intégrées pour créer un objet sériel novateur -et c’est peut-être la plus belle qualité de cette série.
Les Revenants ou l’incroyable métempsycose d’un film en série
La série française Les Revenants peut s’apparenter à une forme de renaissance, voire de résurrection, du film de Robin Campillo sorti inaperçu dans nos salles en 2004. Le traitement cinématographique d’un récit tel que celui des Revenants pose éminemment la question de la figuration de ces fantasmes. Doit-on prendre le parti pris de la matérialité ou de l’immatérialité ? Oscillant entre la forme spectrale ou le zombie, le revenant est un être insaisissable et par conséquent difficile à représenter. Tantôt classés dans la catégorie des morts-vivants, tangibles, tantôt dans celle des fantômes, intangibles, les revenants sont des entités floues qui mettent à l’épreuve le dispositif cinématographique. S’il est possible d’observer des constantes certaines du film dans la série, il est aussi important de noter l’originalité de cette sérialisation.
D’emblée, Gobert prend le parti de conserver la représentation des revenants comme des corps en – chair et en os -, de la même manière que dans le film de Campillo. La démarche lente et saccadée des revenants se propage sur les autres personnages inoculant à l’ensemble du film et de la série un rythme particulièrement déroutant. Notons un travail important du jeu d’acteur concernant leurs gestes, déambulations et leurs regards. En effet, dans le film tout comme dans la série, le regard des revenants transperce et transforme la physiologie et le fonctionnement des vivants, à l’exemple d’Adèle, dans la série, influencée par Simon, ou Rachel contaminée d’une certaine manière par Mathieu. Ce regard pénètre aussi l’espace du spectateur oppressé par la présence récurrente de regards caméras ou de regards vides et désaxés, à l’instar de personnages tels que Victor ou Lucy.

Rachel et Mathieu, Les Revenants, Robin Campillo, 2004.
Les Revenants apparaît comme une série où les corps sont très présents, voire surprésents. En effet, le corps s’avère substantiel pour traiter cette thématique. Un corps déjà mort ne peut être que fascinant, d’autant plus si l’on prend le parti de donner une présence physique et une consistance charnelle aux revenants. Le corps de ces êtres singuliers captive autant le spectateur que les autres personnages qui ne cessent d’entrer en contact physique avec eux. Que cela passe par la violence (Toni donne des coups de pelle à son frère), la sexualité (Simon et Adèle ou Lucy et Jérôme) ou la tendresse (Claire et sa fille Camille), les corps se confondent, se métamorphosent, disparaissent et se déchirent pour donner aux revenants une sensation de vie. L’épreuve du corps vient dire la présence paradoxale mais néanmoins sensible des revenants.
Objets cinématographiques proprement hybrides, le film et la série n’entrent pas dans un code en particulier mais oscillent d’un genre à un autre tout en conservant le fantastique comme port d’attache. Tous ces corps proprement troublés engendrent une atmosphère mystique proche de l’univers de David Cronenberg, de John Carpenter, ou récemment du cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul. Dans Oncle Boonmee, le réel est sans cesse taraudé par le surnaturel, les fantômes surgissent dans la jungle comme des apparitions magiques sous la forme de surimpressions. S’il est possible de noter des constantes entre le film et la série dans le traitement général de la figure des revenants, il est aussi essentiel de noter certaines variations dans le traitement du récit.

Oncle Boonmee
D’un point de vue stylistique et artistique, le film se rapproche plus d’une esthétique réaliste quasi documentaire, laissant le spectateur de marbre lorsque l’extraordinaire surgit au milieu de l’ordinaire. L’atmosphère dans laquelle nous plonge Campillo dans son film semble beaucoup plus spectrale et pastellisée par rapport à la série plus sombre et brutale. Campillo adopte une esthétique lumineuse dans l’ensemble du film qui devient lui même diaphane et donc proprement fantomatique. La répétition de plans d’ensemble sur les revenants dans la rue témoigne notamment de cette esthétique plus solaire, comparée à la série plus lunaire.
En revanche, la singularité de la série tient à son ambition plastique, et notamment sa stylisation. Inspirée par les photos de l’américain Gregory Crewdson, la photographie de la série, dirigée par Patrick Blossier et travaillée notamment par la lumière et le contraste des couleurs, parvient à propager une atmosphère inquiétante et fantastique. L’utilisation de l’effet de “tilt-shift” permettant des distorsions et des décrochements plastiques, et du flou artistique participent à l’esthétisation des scènes et renforcent de même une sensation d’étrangeté et de décalage, renforcée par la musique du groupe écossais Mogwai. Ce phénomène se traduit aussi par la multiplication des échelles de plans qui contribue notamment à une forme d’altération des corps relevant de ce que Philippe Arnaud nomme la “tératologie scalaire”.
Ainsi, la série flirte davantage avec le film gore dans certaines scènes, notamment avec Serge et ses actes de cannibalisme, qui renvoient au film de vampires suédois Morse (2008 – Tomas Alfredson). En effet, dans la série, le sang est une constante qui n’est nullement l’apanage du film, viscéralement plus timide, de Campillo. Si le film tient plus de l’ordre de la suggestion, la série tient davantage de celui de la monstration.

Morse, Tomas Alfredson, 2008.
Même si le principe du traitement de la figure des revenants dans le film et dans la série semble similaire dans le fond, on constate cependant quelques variations en terme de forme et d’esthétique qui permettent aux deux productions de jouir d’une poésie unique.

 
 
 
 
 
Les Revenants ou l’héritage assumé des séries américaines
Tout en marquant un tournant dans l’histoire de la série télévisée française, Les Revenants s’inscrit clairement dans un paysage télévisuel très américain. Les scénaristes admettent volontiers des références telles que Lost ou Six Feet Under comme modèles pour leur série, sans pour autant produire une simple copie française d’un succès anglophone.
Le succès des Revenants tient peut-être au fait que le téléspectateur français a l’œil exercé depuis une dizaine d’années à un type de récit mêlant le quotidien ordinaire d’un groupe de personnes (famille, quartier) à des événements extra-ordinaires qui le touchent directement.
Par exemple, on sait depuis les premiers épisodes de Six Feet Under que la mort comme thème initial ne signifie pas nécessairement enquêtes glauques et détails gores, mais peut être habilement intégrée dans une chronique familiale qui traite de la sexualité, de l’éducation ou encore de la religion.
L’inscription d’une série dans un lieu cerné, souvent un quartier ou une ville, est une caractéristique importante des fictions américaines : dans Desperate Housewives, Wisteria Lane constitue l’unique décor, ou presque, des aventures mystérieuses ou quotidiennes des héroïnes. L’arrivée de nouveaux habitants chaque année, leur intégration et la méfiance qu’ils provoquent parfois composent le moteur principal de l’intrigue, et fait avancer chacun des personnages dans son histoire familiale. Les Revenants reprend cette thématique : que faire face à l’intrusion d’un corps étranger qui perturbe l’équilibre des foyers ? Comme dans Desperate Housewives, Fabrice Gobert expose des histoires intimes individuelles qui s’avèrent liées entre elles : Tony, employeur de Lucy et propriétaire du bar où Léna passe le plus clair de son temps, est également le frère de Serge, l’un des revenants. Ces liens entrent les personnages laissent apparaître l’éventualité d’un destin commun à tous.

L’influence la plus flagrante reste cependant celle de l’œuvre de J.J. Abrams, Lost. En effet il s’agit dans les deux cas d’une cohabitation, voire d’un affrontement, du groupe de personnages principaux (les habitants de la ville dans Les Revenants / les survivants dans Lost) avec un groupe opposé, potentiellement menaçant (les revenants/les Autres). Cette menace a également pour caractéristique d’agir subrepticement dans la vie des héros, du moins dans la première saison. Elle s’introduit sous une forme familière dans la série française, et forme un écho lointain (bruits inquiétants ou phénomènes étranges) dans la série américaine. La cohabitation est d’autant plus forcée que l’intrigue se déroule sur un territoire anormalement circonscrit. La scène particulièrement anxiogène où Julie, Laure et Victor tentent en vain de s’enfuir de la ville en voiture rappelle la fuite impossible de Michael et son fils Walt, dont le radeau est irrésistiblement attiré par l’île, à la fin de la première saison de Lost.
Autre parallèle intéressant, les relations conflictuelles entre les héros et « les autres » prennent dans les deux séries la forme d’un enfant revendiqué par les deux partis. Le bébé de Claire, né sur l’île (Lost) et celui qu’attend Adèle, conçu par un revenant, cristallisent par leur statut particulier les enjeux de l’affrontement. Si Claire, un temps séquestrée par les Autres alors qu’elle est enceinte, reparaît vite aux côtés de ses compagnons dans la première saison de Lost, on attend de voir le sort réservé à Adèle dans la seconde saison des Revenants.
Enfin, les deux séries voient l’émergence d’une figure de leader spirituel, qui trouve dans cette situation nouvelle une opportunité de s’illustrer : John Locke (Lost) et Pierre, le responsable de La Main Tendue (Les Revenants) font preuve d’un calme et d’une assurance anormale, qui rassurent autant qu’ils dérangent. Cette aisance dans les situations a priori extraordinaires provoque les soupçons des téléspectateurs. En endossant le rôle du prophète, ces deux personnages personnifient l’aspect mystique, voire religieux des deux séries.
La fin de la première saison de Lost signait un changement de ton très net avec la suite de l’intrigue. Si le scénario tournait jusque là autour de l’adaptation des survivants à leur nouvel environnement, la découverte de la trappe annonçait le début d’une histoire nouvelle, plus complexe, dilatée dans le temps et l’espace. On a beaucoup reproché au final des Revenants de ne pas répondre aux nombreuses questions suscitées par les épisodes précédents. La fin du huitième épisode, plus fantastique que le reste de la saison, pourrait également signifier une rupture importante. La horde de revenants qui avance lentement vers la Main Tendue a peu à voir avec les morts fringants et pleins de désir que l’on a suivis individuellement. S’il n’apporte pas les réponses escomptées, ce final clairement fantastique laisse envisager de belles possibilités quant à la prochaine saison.
De Twin Peaks aux Revenants : séries jumelles ou simple hommage ?

Deux jeunes filles rentrent chez elles, l’une revient à la vie, tandis que l’autre a tout juste réchappé à la mort. Les images, les plans, les idées sont manifestement parallèles, mais pas identiques. Alors que Les Revenants questionne sur le retour des morts parmi les vivants, Twin Peaks se focalise sur la raison de la disparition d’une jeune fille. Elles se rejoignent tout de même : lors de chacun des épisodes, il est question de la mort d’un être cher, et plus particulièrement de la perte – physique ou psychologique – d’un enfant (Camille, Victor, Laura, Audrey). Ainsi, il est aisé de rapprocher Camille, sœur jumelle disparue des Revenants et Laura, jeune fille violemment assassinée de Twin Peaks. La réaction des parents est identique – même si la temporalité n’est pas la même (l’action se déroule quatre ans auparavant dans Les Revenants, et dans le présent pour Twin Peaks) : la mère complètement anéantie, le père qui tente de se rattacher au monde tant bien que mal.
La relation père/fille est abordée avec une certaine attention, et ce dans les deux séries, notamment au niveau de la culpabilité. Culpabilité du père de Léna (sœur jumelle des Revenants qui est restée en vie) : on apprend qu’il aurait battu sa fille quelques années auparavant ; culpabilité du père de Laura, se traduisant par un chagrin infini et le refus de laisser partir sa fille (il danse avec son portrait, s’accroche à son cercueil), culpabilité qui prendra toute sa mesure dans l’épisode final. De plus, la relation d’Audrey Horne (camarade de classe de Laura et Donna dans Twin Peaks) avec son père étant difficile et conflictuelle, il lui annonce dans la saison 1, que si Laura vient juste de mourir, ça fait des années qu’il a perdu sa propre fille. Les séries traitent aussi de relations de complicité : le père de Donna et sa fille sont très proches (bien plus que Donna et sa mère), et de même, entre Camille et son père, on constate un lien très fort – bien plus qu’avec Léna, ou avec leur mère. Les pères et leurs filles se comprennent.

 
 
 
 
 
Les similarités ne s’arrêtent pas là : il est flagrant que le décor est pratiquement identique. Une petite ville, perdue entre une forêt inquiétante, des montagnes et bien sûr un lac. L’eau est particulièrement présente dans ces deux séries. Symbole ultime de la vie, elle disparaît peu à peu dans Les Revenants, au fur et à mesure que les morts reviennent – comme nous le verrons plus en détail demain. L’eau est aussi omniprésente dans le générique de Twin Peaks. On note d’ailleurs que dans Twin Peaks, les enquêteurs, bien vivants, ne cessent de boire du café (composé en majorité d’eau, surtout quand il est américain !). Les « zombies » des Revenants, eux, ont toujours faim et dévorent, engloutissent, toute la nourriture à leur portée.

La découverte du corps de Laura Palmer.
La présence du pub, unique lieu de rendez-vous de tous les habitants, quelque soit leurs âges, est à noter : Lake Pub (Les Revenants) contre Road House (Twin Peaks). La symétrie des noms est frappante : l’hommage est ici bien présent.
On peut aussi citer la présence d’un meurtrier sanguinaire qui s’attaque aux jeunes filles et terrorise ainsi la population locale. Avec en fond sonore, une bande originale récurrente. Elle semble bercer les téléspectateurs avec sa nostalgie (des morts ?) mais aussi les inquiéter par son ton lancinant.
Le dernier détail qui met en relation les deux séries est la présence « d’étrangers » dans les deux villes : l’agent Cooper (FBI) et Lucy (serveuse au Lake Pub). Le premier a un rôle bien plus important : il est l’image même du téléspectateur, découvrant la ville, ses habitants et ses intrigues en même temps que lui. C’est alors qu’on comprend, dans un cas comme dans l’autre, que ces villes imaginaires sont constituées d’une population de marginaux, formant un tout plus ou moins uni. L’agent Cooper et ses rêves mystiques peuvent être comparés aux visions de Lucy lors de rapports sexuels. Tous deux semblent être la clé, celle qui nous permettra de résoudre tous les mystères rencontrés : Lucy, qui semble tout savoir et prend la tête des revenants, l’agent Cooper, qui a confiance absolue en son inconscient omniscient.

Mais là où les deux séries se rejoignent plus particulièrement, c’est surtout dans cette idée de poser de nombreuses questions, notamment sur la mort. Mais ces dernières restent sans réponse. Le téléspectateur n’est pas censé être passif, comme dans un soap opéra lambda (dont on peut même apercevoir des extraits dans Twin Peaks : Invitation à l’Amour). C’est lui-même un acteur de l’intrigue : s’il veut comprendre, il doit se creuser les méninges. Et c’est peut-être là tout le génie de ce genre de série.
“To be French or not to be?, that is the question”
Nous venons de voir que Les Revenants puise dans un corpus culturel large, allant de Twin Peaks à Lost, principalement. Pour autant, la série n’a-t-elle pas une identité propre? Certes, cette part d’héritage est indéniable mais nous ne pouvons pas réduire cette série au rôle de pâle copie. En effet, elle s’inscrit dans un subtil et agréable entre-deux : elle emprunte et s’inspire des séries américaines et en même temps affirme et revendique son identité et ses spécificités propres. Qu’on se le dise, Les Revenants est bel et bien une série française !
Tout d’abord la série est typiquement française dans son traitement et son approche de la thématique des revenants. En prenant le contre-pied de toutes les autres séries, Les Revenants ne mise pas sur un fantastique exacerbé. Au contraire, nombreux parlent d’un fantastique « discret » ou encore d’un fantastique « diffus et atmosphérique ». Toute la particularité française se dévoile ici ; le fantastique est le cœur de la série et ne crève pourtant pas l’écran. Il colore juste subtilement l’histoire, apportant ainsi la nouveauté suffisante : ni trop, ni trop peu. Des revenants agressifs ? Inhumains ? Défigurés ? Non merci! La série là encore innove et se démarque, l’accent est en effet mis sur les caractéristiques psychologiques des personnages, aussi bien de ceux qui reviennent que de ceux qui sont confrontés au retour. Ce traitement inédit permet dès lors de poser des questions nouvelles : comment vivre avec, non pas le deuil, mais le retour ? Comment percevoir l’autre ? Faut-il en avoir peur ? Peut-on les considérer comme pleinement humain ?
Le lieu contribue également pleinement à asseoir l’identité française de la série : une ville de montagne qui incarne un certain folklore à la française : les paysages, les maisons propres à ces régions montagneuses. De plus le clocher qui apparaît au fur et à mesure que l’eau du barrage baisse, semble faire référence aux vieux villages français qui se déployaient autour du centre névralgique que représentait l’église.
Les Revenants, contrairement à ses comparses américaines, ne met pas en scène un seul et unique héros. Un héros charismatique, qui attire l’attention de tous. Au contraire les créateurs de la série ont pris le parti de suivre de près six revenants, tous très différents.  Des personnages qui  incarnent chacun à leur façon une facette du héros à la française. En effet, on retrouve par exemple dans la série la stricte application du célèbre dicton « laver son linge sale en famille » avec  Serge et Toni. Une autre spécificité française se fait sentir à propos de la représentation de l’autorité : une forte défiance de la part des habitants. Le personnage de Thomas, le capitaine de police incarnant l’autorité, fait peur. Des contres pouvoirs s’organisent très rapidement notamment à travers la Main Tendue et Pierre qui décident de recueillir et cacher les revenants.
Nous ne pouvons plus à présent nier les particularités françaises de cette série, certains vont même jusqu’à parler de renouveau de la série française. Mais qu’en est-il réellement? Certes, les créateurs des Revenants ont parfaitement réussi à mêler héritages étrangers et traditions françaises. En effet, la série intègre l’usage des cliffhangers jusque là réservés aux séries américaines, elle pose également plus de questions qu’elle n’apporte de réponses, et finalement elle met le téléspectateur dans une posture inédite d’enquêteur notamment via Internet. Et si justement ce renouveau menait à la perte définitive du genre sériel français ? Les Revenants semble être la série qui incarne à elle seule et à la perfection le malaise des séries télévisées françaises : elle symbolise la recherche difficile d’une identité propre et assurée. La transposition est d’ailleurs troublante : au départ la série adopte un traitement du fantastique et de la thématique des revenants très français, puis peu à peu un glissement s’opère vers un traitement du fantastique cette fois très classique : les revenants connaissent des mutations étranges, ils deviennent agressifs, aucune cohabitation n’est envisageable, etc. Finalement il semblerait que la série ne sache pas où se situer dans cet entre-deux : plus du côté français ou plus du côté anglo-saxon ? Puisse la saison 2 nous apporter des réponses.
 
Alicia Poirier N’Diaye (pour « Les Revenants ou l’incroyable métempsycose d’un film en série »)
Margaux De Thoisy (pour « Les Revenants ou l’héritage assumé des séries américaines »)
Anouk Renouvel (pour « De Twin Peaks aux Revenants : séries jumelles ou simple hommage ? »)
Manon Conan (pour « To be French or not to be? That is the question »)
 
Sources de « Les Revenants ou l’incroyable métempsycose d’un film en série» :
Telerama
Sources de « To be French or not to be? That is the question »:
L’Express
Huffington Post

Culture

ZOMBIES 2.0

 
Aujourd’hui, Elsa Couteiller, Léo Fauvel et Noémie Sanquer nous proposent une analyse de la stratégie média mise en place par Canal+. Si la chaîne cryptée a réussi à mettre en place une stratégie de bouche à oreille, il est dommage que Canal+ n’ait pas prolongé de manière plus efficace la série sur Internet. Ce modèle américain de communication n’a pas été mené jusqu’au bout, entraînant une certaine déception chez des téléspectateurs habitués.
 
Les Revenants, zombies qui font le buzz
Le fameux bouche à oreille aura bien fonctionné pour Les Revenants. Plus grand succès de toutes les créations originales de Canal+, les abonnés de la chaîne ont su faire partager leur engouement pour cette série et ses  zombies d’un nouveau genre.
Le coffret de la Saison 1 a donc dû être déposé sous de nombreux sapins ce Noël.  Les abonnés de Canal+ voulant faire découvrir aux non abonnés cet ovni télévisuel.
Le buzz a été fondé sur la qualité-même de la série. Considérons ici le buzz comme le fait de faire parler d’un produit avant même son lancement, en entretenant un bouche à oreille savamment orchestré et des actions ciblées auprès des leaders d’opinions (ici, les journalistes).
Ceux-ci, dès le 17 octobre, ont pu, pour les plus chanceux, visionner jusqu’à 6 épisodes en avant-première. En sont ressortis de nombreux articles élogieux qui ont mis l’eau à la bouche des téléspectateurs. La saison 1 des Revenants était annoncée comme l’événement télévisuel de l’automne.
Un site internet interactif () a également été mis en place en amont de la diffusion du premier épisode de la série. Il avait pour objectif  de faire découvrir les personnages et l’atmosphère si  particulière de la série.
En outre, Twitter a su se rendre vite indispensable aux personnes qui ont suivi Les Revenants, et ce, au travers du hashtag #LesRevenants.  Au-delà des live tweets qui ont été organisés lors de chaque diffusion d’un nouvel épisode, Twitter est devenu le rendez-vous incontournable pour les tweetos ayant adhéré à la série.
Ce n’est pas étonnant étant donné que Twitter privilégie l’émotion à travers le caractère instantané du mode de communication. En tout, ce sont presque 22.000 tweets qui ont été échangés pendant toute la première saison des Revenants.
La série laisse le téléspectateur à la fin de chaque épisode avec son lot de questions restées sans réponse. Les Revenants ont réussi, pour cette première saison, le coup de maître de faire revenir  les abonnés à la même heure chaque lundi soir. Au vu du succès, on oserait presque parler de « télévision cérémonielle »  en référence à l’analyse de Daniel Dayan et de Elihu Katz dans La télévision cérémonielle : Anthropologie et histoire en direct.
La cérémonie se prolongeait souvent sur Twitter et sur la fan page de Facebook de la série. Deux lieux où les téléspectateurs pouvaient exposer leurs différentes théories et s’aider mutuellement en tentant de dissiper le mystère.
La fan page enregistre le lundi 7 janvier 2013, plus de 28.000 « J’aime ». La série, depuis son lancement le 26 novembre 2012, n’a cessé d’accueillir les questionnements et les félicitations des téléspectateurs, enjoués après chaque épisode.
Canal+ tenait ainsi les téléspectateurs en suspense et cela jusqu’à la diffusion du dernier épisode de la série le 17 décembre dernier. Et là, changement de ton perceptible chez les fans. La déception pouvait se lire dans leurs messages, que cela soit sur Facebook ou sur Twitter. La frustration était trop forte.
Un retour de flamme pour Les Revenants qui pourrait avoir un impact sur le succès de la saison 2 actuellement en cours d’écriture.
 
Les Revenants – Aspect Transmédia
 

Trois semaines (et un certain nombre de festivités hivernales) après la diffusion de l’épisode 8, les critiques fusent encore sur la fin décevante de la première saison. Gageons cependant que cette note sombre ne sera pas particulièrement préjudiciable à l’accueil de la saison 2, tant l’engouement initial avait été impressionnant mais aussi constant – l’audience n’a pas quitté les alentours des 1,4 millions de téléspectateurs, un chiffre impressionnant sur l’ensemble des abonnés de Canal+.
Tout cela étant dit, il ne s’agit pas ici de prophétiser sur les succès futurs des Revenants, mais de soulever une question : la réaction des publics avait-elle été prise en compte dans l’accompagnement de la série ? La couverture transmédia était assez maigre, n’incluant que le site interactif et ses quelques indices, ainsi bien sûr que l’intense mise en valeur de ces derniers sur les réseaux sociaux.

Les indices, donc. Tous n’étaient visibles sur http://lesrevenants.canalplus.fr que durant le temps de diffusion d’un ou deux épisodes, afin bien sûr d’entretenir une certaine dynamique de la part des visiteurs. Leur contenu, pour sa part, était résolument ancré sur les personnages – et particulièrement les revenants. Seul le dernier indice, une coupure de journal associée à l’épisode 8, tendait à donner des informations sibyllines sur l’univers plus général de la série. Et c’est là un choix surprenant.
Canal+, tout comme le réalisateur et scénariste Fabrice Gobert (voir son interview ici) avaient évidemment prévu le risque de laisser le spectateur sur sa faim. D’un point de vue scénaristique, l’idée restait de développer l’univers à mesure que les personnages le découvraient, et sans donner trop de clés au spectateur. La comparaison qui vient immédiatement en tête est alors Lost, au genre également fantastique et championne des révélations qui n’en sont pas. Mais justement, l’accompagnement transmédia était dans ce cas résolument tourné vers la création d’un univers, et d’une mythologie très riche, sur l’île elle-même au moins autant (si ce n’est plus) que sur l’histoire des personnages. Résultat : 6 saisons de cliffhangers à répétition, et un succès qui en fait encore aujourd’hui un cas d’école.

L’erreur (si c’en est une) des Revenants a peut-être été de ne pas puiser dans ce type de méthode, et de garder une interactivité squelettique et trop fidèle à l’esprit de la série elle-même : c’est-à-dire une histoire cohérente et révélée par petits morceaux, là où Lost marchait à coups de rebondissements sans réel fil conducteur. Rappelons d’ailleurs que The Spiral, le très ambitieux projet transmédia d’Arte, avait été diffusé à peine deux mois auparavant, créant un précédent majeur en matière d’accompagnement de séries françaises (même si nous parlons ici d’un projet proprement européen).
Reste peut-être que contrairement à The Spiral, la série Les Revenants devait composer avec un genre fantastique qui n’est pas exactement commun parmi les productions Canal+, et françaises en général. Les publics habitués à The Walking Dead et autres Twin Peaks n’étaient pas forcément ouverts à cette initiative de suspense « à la française », qui servait de lourd argument de vente à la série mais devait définir un contrat de lecture d’un genre nouveau. L‘opportunité était sans doute trop belle pour ne pas créer quelque chose d’atypique, volontairement lent par opposition à la profusion de l’accompagnement des séries américaines.
Mais voilà : la série avait été perçue dès le premier épisode comme une sorte de Messie hexagonal, qui pouvait enfin rivaliser avec les productions étrangères et se libérer des clichés cent fois revus dans le PAF. Or, ces modèles américains ou anglais ont également établi celui d’un flot intense de paratextes, que Canal+ n’a pas fournis en quantité suffisante. Sans aller jusqu’à dire que la déception finale a uniquement été causée par ce manque de contenu transmédia, nous pouvons tout de même espérer que la chaîne retiendra la leçon pour la saison 2.
 
Les Revenants : Les morts aussi cultivent les RP…
Pour faire un buzz, il existe différentes recettes : de l’absence totale d’informations au déversement de teasings et de pseudo-spoilers, chacun choisit son orthodoxie. Canal+ l’a bien compris lorsqu’il s’est agi de faire la promotion des Revenants, et a fait le choix judicieux du juste milieu. Ni trop peu, ni pas assez, la campagne d’avant la diffusion du premier épisode était justement dosée, même en termes de relations presse.
En effet, Canal+ maîtrise l’exercice, au vu de toutes ses créations originales. Il est, de manière générale, extrêmement difficile de passer à côté de la sortie de l’une d’elle, qu’on soit abonné ou non à la célèbre chaîne privée. À travers les campagnes d’affichage, certes, mais aussi par le nombre d’articles publiés avant même la date de sortie de la série. Fidèle à sa politique habituelle, Canal+ a convié un certain nombre de journalistes à une diffusion en avant-première des épisodes des Revenants. Tous les épisodes ? Non, Canal+ n’a cédé que les six premiers, ce qui, me direz-vous, est déjà important dans une série conforme aux canons Canal+, c’est-à-dire de huit épisodes par saison. Mais si nous regardons en arrière, alors que nous avons vu tous les épisodes, c’est un choix qui reste polémique. On entend ici et là que les deux derniers épisodes ont été décevants, en tout cas pas à la hauteur du reste de la série. Les producteurs en étaient-ils conscients ? Ont-ils voulu cacher la faiblesse scénaristique supposée de cette fin de saison ?

Mais revenons à nos moutons, c’est-à-dire à nos journalistes, à qui on a accordé également moult interviews avant la diffusion des Revenants aux abonnés de Canal+. On entend surtout Fabrice Gobert, créateur et réalisateur de la série, mais aussi quelques-uns des acteurs comme Anne Consigny (Claire, mère de Camille) ou Frédéric Pierrot (Jérôme, le père), qui enrobent la série de mystère et surtout, la distinguent clairement du film dont elle est inspirée mais qui avait finalement fait un flop auprès du grand public. La politique de Canal+ a donc été, à l’image de la série elle-même, de peu en dire et de tout suggérer. La diffusion des premiers épisodes aux journalistes – ce lien créé avec la presse que Canal+ connaît et maîtrise bien – a conduit à l’encensement de la série par les journalistes avant même qu’elle ne soit connue du public, à qui Canal+ a accordé un amuse-gueule : les douze premières minutes du premier épisode de la série, où le ton est clairement donné. Musique au temps suspendu, rythme angoissant, gros plans haletants, nous n’avons pu attendre la sortie de la série qu’avec impatience. Mais il est très clair que si Canal+ n’avait pas fait de la série un événement à ne pas manquer, il en aurait été tout autrement. Pour cela, la chaîne ne se contente pas d’une campagne de communication et de publicité classique avec grandes affiches et petits teasings, le tout aux heures de grande affluence sur Canal+, mais exploite au maximum un lien privilégié avec les journalistes.
Mais faire parler de la série ne signifie pas se cantonner à discuter de ce qui s’y passe. Fabrice Gobert, l’homme sur-interviewé de la pré-diffusion des Revenants, a parfaitement conscience qu’avec sa série, il s’insère dans des débats d’actualité : la mort, le deuil, l’absence et tout le questionnement qui les entoure. Dès lors, le pari de Canal+ est d’inclure Les Revenants dans une réflexion sociale grâce à laquelle les téléspectateurs peuvent s’identifier aux personnages de la série. Des journalistes de tous horizons, du Monde à Paris Première, ont évoqué le débat, de telle sorte que Les Revenants, avant même sa diffusion, devenait une référence culturelle pour évoquer la question de la mort.
Le cocktail de complicité et de surprise, entre Canal+ et les journalistes, a permis l’effervescence actuelle autour de la série. En parlant de surprise, Fabrice Gobert cultive l’art du mystère : une saison 2 ? Pas sûr, mais pourquoi pas. Ne parlons même pas de la sortie extrêmement rapide, due sans doute au cryptage de Canal+ qui réduit considérablement le nombre de spectateurs rentables de la série, sortie qui n’avait pas été annoncée dans les délais classiques. Une surprise destinée à se retrouver au pied d’un sapin de Noël tardif ? Probable…
 
Elsa Couteiller (pour « Les Revenants, zombies qui font le buzz »)
Léo Fauvel (pour « Les Revenants, aspect transmédia »)
Noémie Sanquer (pour « Les Revenants : les morts aussi cultivent les RP »)
 
Sources « Les Revenants, zombies qui font le buzz » :
http://www.lexpress.fr/culture/tele/serie-tele-pourquoi-l-episode-final-des-revenants-a-decu-alors-qu-il-est-reussi_1203275.html
http://leplus.nouvelobs.com/contribution/743489-les-revenants-sur-canal-une-serie-fantastique-pas-si-mortelle-que-ca.html
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1998_num_38_145_370446
Sources « Les Revenants, aspect transmédia »
http://mediacommons.futureofthebook.org/mcpress/complextelevision/transmedia-storytelling/
http://www.experience-transmedia.com/hebdomedia-transmedia-19-11-2012/
http://lesrevenants.canalplus.fr/
http://www.reviewer.fr/dossiers/television/18434/les-revenants-la-saison-2-la-fin-le-createur-de-la-serie-nous-dit-tout.html
http://www.liberation.fr/ecrans/2012/09/03/arte-dans-la-spiral-du-transmedia_843561
Sources  « Les Revenants : les morts aussi cultivent les RP »
http://series-tv.premiere.fr/News-video/Les-Revenants-l-equipe-nous-dit-tout-3575690
http://essentiel-series.fr/les-revenants-creation-originale-canal-les-premiers-teasers/
http://www.huffingtonpost.fr/2012/11/26/les-revenants-canal-plus-serie-zombies-_n_2190426.html
http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20121124.FAP6421/les-revenants-sur-canal-decryptage-de-la-serie-la-plus-attendue-du-moment.html
http://www.spin-off.fr/actualite-2771-25112012-Le-createur-des-Revenants-repond-a-nos-questions.html
 

Les Revenants
Culture

Le marketing version Revenants

 

 Pour le premier dossier sur Les Revenants de la semaine, Flora Trolliet, Esther Pondy et Sabrina Azouz nous proposent leurs interprétations des stratégies marketing entourant la série. Si l’agence BETC a conduit Canal+ à adopter une stratégie que l’on peut situer entre celles communément adoptées au cinéma et celles des séries américaines, on peut aussi se demander si le succès des Revenants n’est pas aussi dû en partie aux particularités de la chaîne.
 
 
Un positionnement paranormal
Il y a des productions audiovisuelles dont on devine aisément le genre. Bienvenue chez les Ch’tis est une comédie, Paranormal Activity un film d’horreur, aucun doute là dessus. Cette classification par genre est l’une des composantes essentielles de l’analyse stratégique d’objets culturels, notamment audiovisuels. Dans le cadre d’une démarche marketing, elle permet en effet d’identifier le positionnement d’un film sur le marché et par conséquent de définir sa segmentation, c’est-à-dire la clientèle susceptible de s’y intéresser.

Les Revenants nous confronte à une analyse stratégique complexe. Alors que son format (8 épisodes de 52 min) et son mode de diffusion (télévision, prime-time…) ne laissent aucun doute sur le fait qu’il s’agit d’une série télévisuelle (made in Canal+), son dispositif de création (réalisation, scénario, production) et la création en elle-même (thématiques abordées, interprétation, choix esthétiques) rendent ce positionnement plus ambivalent. Sous différents aspects, la série oscille entre objet culturel télévisuel et œuvre d’art cinématographique. Cette première hypothèse se confirme lorsqu’on analyse la segmentation de la série, tout aussi ambivalente, cherchant à fédérer un public double.
Aussi, le positionnement des Revenants repose-t-il sur une série de paris plutôt dangereux : imposer une thématique fantastique dans un prime-time à la télévision française, proposer une création aux partis pris esthétiques très marqués et surtout, établir un équilibre entre études psychologiques approfondies et éléments surnaturels incompréhensibles. De ce positionnement ambivalent découle une double segmentation dominante : public sériel traditionnel d’une part, public peu sériel mais cinéphile d’autre part ; autrement dit celui qui dévore l’intrigue et veut des réponses à ses questions et celui qui se nourrit des personnages, de leur psychologie.
Cette segmentation s’accompagne du développement d’outils marketing ciblés qui semblent parfois empruntés aux campagnes publicitaires du cinéma. D’une part, avec ses créations originales en général, avec Les Revenants en particulier, Canal+ renoue avec le caractère publicitaire que le cinéma, notamment américain, octroie au casting. D’autre part, dans son mode de diffusion et dans son contenu, le premier épisode fonctionne comme une bande annonce « à la française ». Ces outils marketing, qui paraissent implicites, parce qu’intégrés au contenu de la série elle-même, jouent un rôle essentiel dans la création de bouche à oreille.
Le casting :
Il est un élément crucial du marketing cinéma. Depuis les débuts du 7e art, les « têtes d’affiches » jouent un rôle publicitaire de premier choix et les producteurs, notamment américains, s’arrachent les acteurs du moment à coup de billets verts. Cette tendance est moins marquée sur le petit écran du simple fait que le genre sériel tend à être considéré comme mineur, attirant en général uniquement des acteurs « de seconde zone » (pas encore révélés au cinéma / dont le cinéma ne veut plus).
Les créations Canal+ inversent cette tendance en soignant le choix des comédiens, très souvent issus du cinéma. En ce sens, le casting sériel retrouve ici un rôle publicitaire, seule la cible a changé. En effet, les acteurs 100% cinéma français d’auteur drainent un public d’ordinaire peu enclin aux téléfilms, séries télé et autres blockbusters mais heureux de suivre ses interprètes fétiches sur un format plus long qu’à l’accoutumée. Ainsi, un casting crédible et cohérent contribue largement au succès des créations originales Canal et, sans aucun doute, Les Revenants en est l’exemple le plus abouti (cf. Annexe).
 
Le premier épisode :
Le premier épisode des Revenants fonctionne comme une bande annonce cinématographique. Dans son mode de diffusion tout d’abord, il est visible presque un mois avant la diffusion sur Canal+ et cette visibilité en « avant-première » est très médiatisée. Dans son contenu ensuite, il est construit sur le modèle des bandes annonces françaises qui, à la différence de celles américaines (sortes de mini-films à elles mêmes), restent très souvent évasives, ne respectant pas la linéarité du film. Et justement, avec le premier épisode des Revenants impossible de savoir quelle direction la série va adopter, on est à cent lieues d’imaginer que le retour parmi les vivants de Camille, Simon, Mme Costa et Victor va se généraliser. L’intrigue étant centrée sur Camille, on pourrait même imaginer qu’ils se trouvaient ensemble dans le bus. Ce qui donnerait, si ce n’est une explication, du moins une unité au phénomène paranormal dont tous sont frappés. A lui seul, le premier épisode est en outre celui dont le positionnement est le plus difficile à définir. Pour anecdote, cette technique de marketing avait été initiée avec Simon Werner a disparu, le premier film de Fabrice Gobert : en plus des bandes annonces (relativement courtes), on pouvait découvrir en exclusivité … les 3 premières minutes du film !
Mise en bouche efficace des (télé)spectateurs, cette stratégie favorise le feedback que la chaîne ré-exploite notamment dans une bande annonce « twitter » (comprenant des tweets de fans et le slogan « Les Revenants, c’est vous qui en parlez le mieux »), non sans rappeler certaines affiches et bandes-annonces de cinéma. Les affiches de Comme des Frères et celle des Bêtes du sud sauvage en sont deux exemples récents ; la première intègre les commentaires des spectateurs, la seconde ceux des critiques de presse, agrémentés du slogan « Tout ce qu’on vous dit sur Les bêtes du sud sauvage est vrai. »
Le choix d’une segmentation large peut expliquer les records d’audience de la série (1.4 millions de téléspectateurs sur la quasi-totalité de la série). Cependant, si la fin de la saison 1 a suscité un record historique d’audience, elle a également déclenché une avalanche de critiques sur Facebook.
D’une part, dérouté par l’absence de réponses apportées aux mystères de la série, par cette fin sous forme de cliffhanger, le public « plus sériel » se déchaîne sur Internet, là où la série était justement venue le chercher. Plusieurs éléments de scénario restent en effet non-expliqués (l’évolution du niveau de l’eau, la cicatrice dans le dos de la sœur de Camille par exemple). D’autre part, le public a priori « plus cinéphile » a du mal à digérer un certain changement de registre en faveur du paranormal. Les mystères se multiplient en effet (cicatrices, hordes de revenants, bébé mort-vivant d’Adèle…) et éloignent la série des questions relationnelles que le retour des morts cause à l’entourage des revenants. Effet boule de neige, le double positionnement du genre (réalisme, psychologie ET paranormal, intrigue) s’estompe, mettant alors en péril la double segmentation.
Réunir deux types de publics diamétralement opposés ou presque devant le même programme demande un sens de l’équilibre digne des plus grands funambules. Avec des films comme Skyfall ou The Artist, le marketing du cinéma a fait ses preuves en la matière. Avec Les Revenants, Canal+ a ouvert la brèche.
 
 
Une stratégie du plus
Ce qui fait l’actualité s’accompagne toujours d’un certain matraquage médiatique et surtout d’un discours préparé. Avant, après et pendant leur diffusion, les objets (livres, disques, films ou séries) et les hommes qui font l’actualité ne peuvent échapper à cette étape indispensable. Le jeu des plateaux télé et des relations publiques est celui qu’il faut absolument maîtriser.
Dans cette optique, Les Revenants se plie aux règles avec une campagne publicitaire particulièrement léchée que nous devons à la prestigieuse agence BETC, fidèle partenaire de la chaîne Canal+. Mais ce que l’on observe à propos de la production, c’est que ce qui la propulse au rang de série événement n’est pas tant la campagne que la notoriété de la chaîne elle-même, relayée par ses téléspectateurs.
Lancés le 23 octobre, le site Internet, les affiches, le spot radio et la bande annonce TV préparent l’arrivée de quelque chose de nouveau et poussent téléspectateurs et médias à créer eux-mêmes l’événement. “Première série fantastique”; “du jamais vu pour une série française” ; “la série la plus attendue.” Pendant un mois les discours qui se forment autour de la série ne sont pas ceux de la chaîne qui se veut plus discrète.
On concédera à cette stratégie une certaine douceur. Elle s’accorde d’ailleurs parfaitement avec le positionnement éditorial initial de la chaîne.
 
« Canal+, demandez plus à la télé »
Si la légende veut que le « + » qui qualifie la chaîne ne soit dû qu’à une erreur d’impression, la coïncidence est heureuse car un simple « Canal 4 » n’aurait probablement jamais suffit à décrire combien la chaîne se présente comme un lieu à haute valeur ajoutée.
La différence entre les chaînes lambda et la quatrième a toujours été fortement marquée. Publicité, cryptage, annonces, les « plus » réservés aux consommateurs qui payent pour ont toujours été visibles et déployés devant les yeux des téléspectateurs moins heureux. Les meilleurs films de cinéma plus rapidement, les meilleures séries avant les autres, le foot en exclusivité, etc. Dans l’imaginaire comme dans les faits Canal+ n’est pas un chaîne comme les autres.
La marque se distancie des autres chaînes, mais prend surtout ses distances vis-à-vis de la télévision elle-même. L’atout cinéma a rapidement été le moyen de s’imposer d’abord en tant que diffuseur de films de premier choix. Avec le temps, la critique s’est élargie à tous les contenus disponibles sur la chaîne désormais également reconnue comme un producteur de qualité.
Cette façon de mettre en valeur le raffinement, l’exclusivité et la rapidité fait entrer dans les esprits que le meilleur est sur Canal+. Symboliquement, l’effet même de cryptage renforce cette idée qu’il existe un privilège, une richesse Canal+.
« Des créateurs originaux pour des programmes originaux »
Dans le temps, cet argument du plus n’a pas fondamentalement changé. Mais il a évolué, il s’est renouvelé. Le cinéma, le foot, les séries américaines et aujourd’hui les créations originales viennent s’ajouter à la notoriété de la chaîne.
Pigalle, Engrenages, Borgia, Maison close : avant même leur sortie, ces fictions made in France ont été annoncées comme des séries « événement ». Originales, elles le sont parce qu’elles ne sont faites comme aucune autre série (saisons de huit épisodes, 52 minutes) mais aussi parce que chaque production se distingue des autres par l’intrigue, l’univers qu’elle incarne, son genre, sa tonalité. Les choix sont souvent audacieux, mais le public sanctionne positivement.

C’est dans ce contexte béni qu’apparaît la série Les Revenants. L’intrigue seule suffit à susciter l’intérêt, mais la provenance Canal+ et le cachet des autres séries de la chaîne sont un argument inimitable. C’est cet élément que la bande annonce de la saison exploite. Les noms de la série et de la scène sont physiquement replacés dans le cadre créateur original.
La création originale Canal+ devient ainsi un label à part entière, unique en son genre et propre à la chaîne. La création Canal+ n’est pas tout à fait comme la série américaine ; mais elle reste aussi inégalée par les producteurs français. Un label et un format qui ne se sont encore jamais vus ailleurs et qui se veulent exportables, comme le montrent les nombreux projets d’adaptation en cours aux États-Unis.
 
Un marketing fantôme
En effet, si la série Les Revenants a fait le buzz en France, on parle déjà d’un remake américain en préparation. Le network ABC et la société de production Plan B de Brad Pitt auraient déjà acheté les droits d’adaptation non pas de la série française mais d’un roman américain, The Returned, publié en septembre prochain. L’histoire ? Des parents qui assistent au retour de leur fils de huit ans, mort des années auparavant et qui n’a pourtant pas vieilli. Très vite, ils réalisent que le phénomène est mondial. Cela vous rappelle quelque chose ? Pas étonnant, vous dirais-je. Si The Returned vous rappelle Les Revenants avec une première intrigue qui serait un croisement entre celle de Camille et Victor, personne ne parle pourtant de plagiat. La société de production assure même que cela n’aurait rien à voir avec la série fantastique française. Bref, on attend de voir pour le croire.
Mais en regardant la série diffusée sur Canal+, on n’a pas pu s’empêcher de remarquer un désir possible de la chaîne d’exporter cette nouvelle création originale à l’étranger*. Si la série est située dans une ville fictive mais tournée dans la banlieue d’Annecy, le choix des producteurs concernant les décors nous conforte dans cette idée. En effet, l’American Dinner au gérant exécrable qui subit les foudres de Simon, et situé au milieu de nulle part, nous rappelle très vaguement les séries américaines dans des villes un peu perdues. Mais aussi le Lake pub, le bar billard où se retrouvent les ados comme Léna, ou même Adèle et Simon des années auparavant. Pourtant, lorsqu’on interroge les réalisateurs et producteurs, ces derniers nient tout en bloc et évoquent simplement l’influence de la série de David Lynch, Twin Peaks, comme une référence cachée.
Hormis l’influence de Twin Peaks, on ne peut pas non plus s’empêcher de penser à la série américaine 4400. Même si on ne parle pas de morts revenus à la vie, c’est presque la même chose puisque ce sont des milliers de personnes qui ont été portées disparues et qui réapparaissent telles qu’elles étaient au moment de leur disparition. On se souvient, outre les 4400, de Lost (2004-2010) ou Roswell (1999-2002) qui ont connu un vrai succès à leur début avec du suspense et de nouveaux éléments à résoudre ne cessant d’apparaître au fil des épisodes. Mais finalement, elles ont échoué à cause de l’incapacité des scénaristes à trouver une résolution à l’avance.

 
Mais ce ne sont pas seulement le suspense ou l’intrigue qui nous rappellent nos très chères séries américaines ; les stratégies purement marketing, elles aussi, s’y prêtent savamment. Pourtant, on a plutôt l’habitude d’une promotion très discrète autour des séries françaises, d’où parfois leur manque d’audiences et de succès. Or, Canal+ a aussi fait le choix d’être discret avec une campagne d’affichage pour Les Revenants classique alors que les chaînes américaines, elles, sont plutôt prêtes à tout pour qu’on parle partout de leur série, et surtout, qu’on la regarde. Si les Américains font les choses en grand, c’est non seulement à cause de la compétition des séries qui fait rage aux Etats-Unis entre les chaînes, mais également parce qu’ils ont plutôt l’air d’apprécier le street marketing et les choses décalées et surprenantes. Ainsi les Américains avaient pu expérimenter l’installation en pleine rue d’une grande fontaine remplie de liquide rouge, de sang, pour la promotion du sérial killer préféré des téléspectateurs, Dexter. Pour la série Lost encore, il n’était pas rare de voir des affichages dans des endroits insolites rappelant la série, tels qu’un labyrinthe ou en forêt, mais également des affiches reprenant la compagnie aérienne sur laquelle nos survivants avaient voyagé avant le crash. Si l’on aime cette manière de faire de la pub pour nos séries préférées de manière géante et surprenante, on ne s’attend pas à voir le street marketing prendre une telle ampleur en France.
Canal+ a donc préféré jouer une autre carte empruntée aux séries américaines et tenté d’inclure les spectateurs à la série et à l’intrigue. Encore une fois, l’équipe des Revenants semble avoir tout appris de J.J Abrams et de son bébé, Lost, qui avait proposé aux spectateurs d’explorer les rouages et mystères de la série sur Internet, afin de les faire patienter jusqu’à la prochaine saison. Ce fut un succès, les fans de la série s’étant identifiés aux personnages très rapidement et ayant été victimes du suspense. Le phénomène a ensuite été répété dans plusieurs autres séries et les expériences transmedia sont devenues monnaie courante. Mais nous aborderons cette stratégie plus en détails demain. Seulement, Canal+ a très vite repris cette idée pour fidéliser facilement ses spectateurs, élever les « coûts de sortie » (c’est-à-dire les barrières de sortie de la série, d’arrêt du visionnage par le téléspectateur) et ainsi rendre difficile l’abandon de la série par le spectateur. La chaîne retente l’expérience pour Les Revenants puisque cela avait déjà été fait pour plusieurs autres de leurs créations originales, comme pour Maison Close. Ils avaient aussi créé des comptes Twitter tenus virtuellement par les différentes héroïnes de la série.
Si la création originale de Canal+ semble souffrir d’un léger syndrome Lost, on espère juste qu’elle ne finira pas comme elle. Mais on peut se rassurer puisque Fabrice Gobert, le créateur de la série, a déclaré qu’il avait en tête plusieurs directions qu’il souhaiterait aborder pour la série et son enchaînement.
Ce qui nous amène ici au « season finale » de la saison 1 des Revenants qui se différencie encore une fois des autres séries françaises. Si, en France, nous sommes peu habitués aux séries qui finissent sur un cliffhanger, les créateurs de la série, eux, n’ont pas hésité à jouer la carte du to be continued. Si certains téléspectateurs ont été déçus par cette fin, qui ne répondrait pas assez à leurs interrogations, la plupart sont déjà « accros » et attendent avec impatience le retour de la série. Le public restera-t-il fidèle malgré la longue attente ? L’effet des Revenants va-t-il durer ? On peut le croire, puisque la création originale de Canal+ a rencontré un succès sans précédent sur la chaîne câblée. En effet, un quart des abonnés était devant leurs écrans, ce qui en fait la création originale la plus suivie de l’histoire de Canal+, devant d’autres réussites telles que Engrenages, Braquo, Mafiosa mais aussi  Maison Close ou Pigalle la nuit, avec une audience moyenne sur les huit épisodes d’environ un million et demi de téléspectateurs, sans compter bien sûr les téléchargements illégaux.
La chaîne, pour se féliciter de ses audiences, s’est même empressée de mettre en vente un coffret DVD de la série juste avant les fêtes de Noël. C’est le meilleur moyen de continuer à surfer sur la vague du succès tout en boostant les ventes de DVD à Noël. Évidemment, on aurait tous aimé voir le coffret de la série sous notre sapin. On peut donc applaudir Canal+ pour cette stratégie commerciale très efficace qui leur a sans aucun doute permis de toucher une nouvelle cible : les non-abonnés à la chaîne Canal+, mais également de lutter contre le téléchargement illégal. De plus, on les félicite pour leur rapidité, les derniers épisodes des Revenants ayant été diffusés le 17 Décembre et les coffrets commercialisés trois jours plus tard. Du jamais vu. Canal +, c’est décidément « tellement plus encore. »
 
Annexe
Un casting 100% pur cinéma français… (liste non exhaustive)
Interprétation :
Anne Consigny (a notamment tourné avec A. Renais et A. Desplechin), Clotilde Hesme (Les Chansons d’Amour, Angèle et Tony…), Frédéric Pierrot (jouait dans Les Revenants, le film) ou Grégory Gadebois (Pensionnaire de la Comédie Française, césarisé pour Angèle et Tony) : acteurs confirmés, peu habitués à des rôles pour la télévision.
Céline Sallette (L’Apollonide…) , Sami Guesmi (Camille redouble…), Guillaume Gouix (Jimmy Rivière, Hors les murs, Mobil Home…) : valeurs montantes du cinéma d’auteur.
(Re)découvertes : Matila Milliarkis (Cœur Océan, l’un des seuls a avoir joué dans une série avec Jenna Thiam), Yara Pillar (révélée par 17 filles, Semaine de la Critique, Cannes 2011), Pierre Perrier (rôles atypiques dans films marginaux, Plein Sud, American Translation…)
Réalisation et scénario :
Fabrice Gobert (repéré avec Simon Werner a disparu, son premier long, sélectionné dans la catégorie un Certain regard, Cannes 2011)
Collaboration d’Emmanuel Carrière (a reçu le prix Renaudot, a été membre du jury de Cannes en 2010)
De Céline Sciamma (recrue Fémis, deux longs à son actif, très remarqués dans le milieu du cinéma d’auteur français Naissance des Pieuvres, Tomboy)
Production :
Haut et Court, distributeur cinéma avant tout mais qui a déjà produit une série en 2011, Xanadu (du nom de l’entreprise pornographique familiale où se déroule l’intrigue), diffusée sur Arte. Témoigne déjà d’un goût prononcé pour les créations originales et les chaînes qui osent.

*EDIT DU 14 JANVIER à 23h00.
Le compte officiel de Haut et Court vient de retweeter une information selon laquelle Les Revenants seront adaptés en langue anglaise par le distributeur FremantleMedia Enterprises. They Came back sera produit par l’Anglais Paul Abbot.Voici un lien vers l’article source de Variety.
 
Flora Trolliet (pour « Un positionnement paranormal »)
Esther Pondy (pour « Une stratégie de plus »)
Sabrina Azouz (pour « Un marketing fantôme »)

Culture

Les Revenants envahissent FastNCurious, Introduction

 
Fort de plus d’une année d’articles, FastNCurious veut aller plus loin dans la curiosité en proposant une série de dossiers qui analyseront un objet de communication sous différents angles spécifiques à l’enseignement du CELSA.
Pour la première édition notre regard s’est tourné vers Les Revenants, dernière création originale de Canal +. Entre fiction et réalité, série et cinéma, tradition française et international, cette série a tout d’un OVNI culturel et communicationnel. Quatorze rédacteurs volontaires ont proposé d’étudier la série sous les angles marketing, médiatique, culturel et symbolique.
La série Les Revenants, adaptée du film éponyme de Robin Campillo, débute avec une idée simple : quelles pourraient-être nos réactions face à l’inconcevable ? Comment réagir si un jour nous apprenons que les morts reviennent à la vie ? Et comment, eux, pourraient vivre à nouveau une vie normale ?
D’emblée, un constat récurent apparaît : la série Les Revenants est toujours située dans un entre-deux. D’abord dans le contenu : que ce soit au niveau de l’histoire, du symbolique et du culturel, le spectateur est toujours perdu entre réalité et fiction, vivants et morts. De manière plus surprenante, ce jeu entre des dimensions opposées se retrouve également dans tout ce qui est extérieur à la série : que ce soit d’un point de vue marketing ou médiatique, elle hérite d’un modèle sériel américain qu’elle applique aux traditions sérielles françaises, créant un objet hybride. Bref, Les Revenants ne sont jamais noirs ou blancs, tout l’un ou tout l’autre, mais dans un entre-deux.
Le second élément qui frappe est la dimension assumée des emprunts culturels et stratégiques de la série présente sous tous les angles d’analyse. Bien loin d’être un simple plagiat, le génie des Revenants est de composer avec cet héritage multiple, revendiqué et de proposer un nouveau modèle, une empreinte en devenir sur le paysage télévisuel français. Les Revenants incarnent le renouveau de la série française.
Voici ce que nos Curieux tenteront de vous démontrer cette semaine. Lundi sera consacré à la stratégie marketing mise en place par l’agence BETC, suivie par l’analyse de la stratégie médiatique Mardi. L’aspect culturel sera à l’honneur Mercredi, la symbolique des Revenants sera scrupuleusement analysée Jeudi. Enfin, Vendredi, un invité nous réserve son point de vue particulier.
Nous vous souhaitons une très bonne lecture.
 
Camille Sohier
Arthur Guillôme

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Culture

Le buzz aveugle, c’est risqué. La preuve.

 
Le titre vous aura probablement aiguillés. Le sujet du jour est l’honnie vidéo virale « Ça sent le sapin », mise en ligne par Cuisinella le mercredi 12 Décembre.
Qu’y voyait-on ? Une fausse caméra cachée (enfin, si l’on ne se fie pas au message d’ouverture) dépeignant d’innocents quidams frappés sans crier gare par un sniper, en pleine rue. Les balles du tireur n’étaient que des paint balls, mais alors que les victimes criaient leurs grands dieux qu’elles n’étaient pas blessées, une équipe urgentiste venait les enlever. Quelques plans – et une séance d’électrochocs bien sentie – plus tard, elles étaient jetées dans un cercueil, livrées à une panique mollement jouée avant de bondir de leur prison soudainement déverrouillée. Tout ça pour se retrouver face à un poster clamant « N’attendez pas pour en profiter », les « piégeurs » surgissant pour applaudir une victime finalement assez amusée par la situation. Vous je ne sais pas, mais personnellement je n’aurais pas exactement souri.

Tout cela visait évidemment à générer un buzz instantané, et buzz il y eut. L’ennui fut qu’en quelques heures, Twitter se mit à bruisser de condamnations abondantes et variées. Les consommateurs potentiels dénonçaient l’aspect sordide du clip tandis que les professionnels sautaient sur l’occasion pour expliquer à quel point leur propre approche aurait été meilleure. Un fail de l’ordre du cas d’école, en somme, que l’on a immédiatement comparé à l’homme nu de La Redoute déjà mis à l’honneur sur FastNCurious.
L’opération était donc tout à fait désastreuse. Mais rien n’empêchait d’élaborer une communication de crise. Rien, sauf peut-être l’inexistence de Cuisinella sur les réseaux sociaux. La marque a opté pour la solution la plus radicale, et a tout bonnement rendu sa vidéo privée, sans grand effet comme en atteste le lien ci-dessus. Cette reculade vite ridiculisée était accompagnée d’un mea culpa guilleret dont le smiley final devait ajouter au tollé général. Reconnaissons cependant une certaine bravoure à la marque, qui a pris le risque le 20 Décembre d’être de nouveau mise en scène dans une vidéo. Il s’agissait cette fois-ci d’une interview d’Anne Leitzgen, PDG de la marque, par le blogueur Cédric Deniaud. La présidente y justifiait la mise en ligne de « Ça sent le sapin » sans beaucoup changer la ligne de défense déjà établie. Mais elle se démarquait en osant revenir sur un bad buzz qui était pourtant presque retombé, et en assurant que  la communication de Cuisinella n’en serait pas plus timorée en 2013.
Mais quelle fut la véritable erreur de Cuisinella et de son agence, Change ? Comme le communiqué le souligne, les publicités de la marque (presque uniquement télévisuelles jusqu’ici) avaient toujours affiché un goût certain pour le décalage. Lequel était parfois douteux, ici en ce qui concerne l’image de la Femme. Le plan global était également mûrement réfléchi : au clip coupable, inspiré selon Change par l’imaginaire des digital natives (entendons un mix de Call Of Duty, Dexter et The Walking Dead) devaient succéder deux autres, respectivement inspirés du SAV d’Omar et Fred et de Bref, avec le fameux « N’attendez pas pour en profiter » comme fil conducteur.
La marque comptait donc faire une entrée fracassante dans la communication digitale, touchant au gros des centres d’intérêts des internautes français et installant au passage un slogan qui aurait peut-être pu servir de base déclinable à l’avenir. La première faille dans cette logique était évidemment le risque pris. Il s’agissait ici de buzzer pour buzzer, sans disposer, comme nous l’avons vu, d’une présence virtuelle suffisante pour amortir l’impact d’un échec. En outre, aussi provocantes soient-elles, les publicités habituelles de Cuisinella montrent toujours… une cuisine, et se raccrochent à tout le moins à la thématique du couple pour évoquer la vie de famille. L’évidence dicte que toute marque communique en premier lieu sur des valeurs connues et familières. La tentation de les abandonner à l’occasion de ce saut numérique est compréhensible, puisque les cibles étaient ici les fameux digital natives. Et en particulier les vingt-trente ans, logiquement peu sensibles au thème de la famille. Mais voilà, le reste de la population dispose également d’une connexion Internet.
Second pied-bot : la perception des digital natives eux-mêmes. Certes, la violence et les scènes de pure terreur sont monnaie courante dans la majorité des fictions que nous consommons quotidiennement. Mais elles ne sont que cela. Des fictions. Les publics de Cuisinella ont précisément rugi parce que la « réalité » du clip annihilait le recul moral que chacun concède en regardant un film ou une série. La soudaineté de la scène a causé l’effet de surprise voulu, mais son contenu a donné la nausée.
Et de manière plus pragmatique, ces mêmes publics se sont certainement un peu sentis pris pour des cons. La caméra cachée est une recette efficace, mais elle a comme impératif de mettre immédiatement le spectateur dans la confidence. Or Cuisinella a menti sur la réalité du piège lui-même, trahi par un jeu d’acteur trop peu poussé – peut-être intentionnellement, justement pour ne pas aller trop loin dans le choquant.
A titre d’exemple, rappelons le « Push to add drama » de la TNT Belge, qui avait exploité presque exactement les mêmes voies en évitant chacun des écueils vus ici. Peut-être que tout cela manquait simplement de motardes en bikini.
 
Léo Fauvel
Sources :
Huffington Post
Le Plus – Le Nouvel Observateur, ici et là
BugsBuzz
Twitter

Culture

Voir la communication et mourir

Du 11 octobre au 31 décembre 2012, se tient à la Gaîté Lyrique l’exposition HELLO™, par le collectif H5. Le principe en est simple, et pourtant déroutant : une marque créée de toute pièce, HELLO™, avec pour but d’explorer les outils et les stratégies marketing des marques et surtout d’interroger sur leur influence.
Il ne s’agit pas de dénoncer la société de consommation, comme l’a déjà fait le collectif dans un court-métrage d’animation anxiogène et déroutant, mais bien de recréer un acteur fictif du système et d’observer son influence.

Tout commence avec un nom, « HELLO™ », et un logo : un aigle inoffensif, simpliste et coloré. Vient s’ajouter une musique, « Hello inc. » composée par le producteur français Alex Gopher et agrémentée de plusieurs remixes.
L’image de la marque en devient presque infantilisante, comprendre plus insinuante.
Dans les locaux de la Gaîté Lyrique, pourtant, le malaise s’accroît. Tout commence par une voix féminine qui susurre à l’oreille des visiteurs des slogans publicitaires, dans une salle bleuté, sombre, aux murs recouverts de plumes stylisées en feutrine.

Plus loin, étalée sur un pan de mur, la figure d’un aigle en gros plan, un prédateur celui-là, dont les yeux se meuvent et laissent, à dessein, la désagréable sensation d’être surveillé.

Une longue table dans le plus pur style « conseil d’administration » avec de hauts sièges, des blocs-notes, des bouteilles d’eau, le tout parfaitement blanc, sans identité, désincarné. Et au fond, projetée sur le mur, une présentation façon PowerPoint, plus vraie que nature, plus convaincante que jamais. C’est ça la magie du PowerPoint.

Ce n’est pas HELLO™ qui y est à l’honneur, sinon toutes les marques aujourd’hui tant la présentation PowerPoint est devenue universelle et partout identique.
Bref, tout ce qu’il faut pour du story-telling poussé à son comble et redoutablement efficace. Voilà bien le point névralgique : HELLO™ est incroyablement cohérente, efficace et ludique. C’est une marque dans toute la puissance de son image que l’on vous donne à voir, et que vous aurez envie d’aimer. Pourtant, que produit-elle, que fait-elle ? Nous n’en saurons rien.
L’aspect créatif et ludique se suffit à lui-même, et vous suffira. On ne peut s’empêcher de repenser au Meilleur des Mondes d’Huxley, à 1984 d’Orwell, à Nous Autres de Zamiatine, face à cette séduisante absurdité, exclusivement superficielle. Mais vous ne trouverez, en fait, aucune critique chez le collectif H5. Rien ne vous indiquera quoi penser, comment réagir. On ne vous donnera à voir que cette marque créative et sympathique. Une marque qui veut tellement se faire aimer qu’elle obtiendrait de vous n’importe quoi.
Un peu comme les sympathiques Angrys Birds qui servent d’égéries au mastodonte Google via son navigateur Chrome, comme l’inoffensif et graphique oiseau de Twitter, comme autant de mascottes auquel on se remet sans vraiment s’interroger.
C’est là qu’apparaît toute la perversité d’une image si alléchante, si bien travaillée, si cohérente, et pourtant si désincarnée.
Tout est magistralement résumé dans l’intitulé de l’exposition : « Le marketing est-il un jeu d’enfant ? »
Mais il est parfois tellement inquiétant de se l’imaginer comme un jeu dangereux. Comment se méfier de Coca-Cola quand ses campagnes de Noël parviennent brillamment à faire renaître chez nous un brin de magie, d’Apple quand on observe son image si léchée, si sobre, de Total quand on voit ses publicités pleines de vie et de sentiments, de Danone, si attachée à notre bien-être ?
Finalement, ce que H5 nous rappelle et qu’il est sain de garder à l’esprit pour le consommateur comme pour les marques, même s’il ne s’agit là que d’une évidence, c’est qu’on a trop souvent tendance à confondre ce qu’une marque donne à voir, et ce qu’est l’entreprise qui l’a construite.
Oscar Dassetto

Culture

Recyclage habile, personnal-branding assumé, rap-game concurrentiel…

Le duc de Boulogne, le MC de la com.
Le jeudi 20 septembre, Booba, rappeur reconnu et reconnaissable des Hauts-de-Seine, a uploadé une piste de son futur album, Futur, sur son compte YouTube. Un décryptage poussé de l’artiste et de son oeuvre amène de nombreuses réflexions sur l’incursion furtive d’un marketing acerbe dans le cadre ultra-contestataire et contre-culture du rap.
 
Qui est Booba ? Un personnal-branding solide

 
Génie des mots, de la formule, de la métagore Booba va encore une fois titiller les charts français avec un sixième album, Futur, censé sortir fin 2012. Considéré comme un auteur respectable par Thomas Ravier dans la Nouvelle Revue Française, B20 aiguise des lyrics toujours sanglantes sur des instrumentales simplistes mais particulièrement efficaces. « C’est comme lorsque tu dessines la nouvelle Ferrari tu te prends la tête sur chaque courbe… » Cependant, sa capacité à manier habilement le buzz, le teasing, mais aussi le hard-selling décomplexé fait de lui un homme d’affaire efficace.
La critique sur ce teasing de Futur, libérée par le feedback 2.0, s’enjaille brutalement sur ce titre en avant première. Créateur d’un rap brutal, sanglant et profondément provocateur, Booba sait cependant monétiser son travail de manière transversale. La date, le thème et les paroles de Wesh Moray sont pensés, réfléchis, afin de provoquer l’habituelle guerre entre fans, rappeurs, et maisons de disques. La provocation est le fer de lance de la machine à vendre B20, il devient la signature d’un business-man mondialisé qui capitalise sur sa réussite. 
 
Rap-Game, vous-dites ?

 
On assiste un badinage insensé entre productivisme musical, préservation de l’audimat, marketing débridé entretenant le culte de l’image, de l’apparence, de la personnalité. Le rappeur commercial se doit d’être attirant, bad-boy, provocateur, voyou, homme d’affaire. « Homme d’affaire, j’ai ralenti le teu-chi » / « Boss du Rap-Game » / « Du biff veux-tu, du biff t’auras » /  « Crapaud devenu Prince, cheval cabré sur le capot ».
Le hip-hop se base principalement sur le loop, l’instrumental basé sur la boucle qui revient sans cesse et de façon entêtante. Un tel motif de composition musicale s’est retrouvé dans les textes.  Là aussi la répétition est une marque de fabrique et certains thèmes, certaines images sont omniprésents. Le rap commercial actuel se caractérise par l’obsession de l’argent, des armes, du sexe, des berlines allemandes, mais aussi par le rejet permanent de l’autorité. Booba s’est d’ailleurs lui-même couronné de « boss du Rap-Game » dans Lunatic en 2010. « Avec des gros billets, comme ça qu’on pèse, boss du rap-game, 240 en moyenne, Porsche Cayenne, brolic dans le short, chemise Hawaïenne. »
 Le rappeur impose, fier de sa réussite, fier de ses affaires, de son argent, il se doit de le prouver. « Pas de milieu aisé, j’ai grandi au zoo ». Cet esprit permet d’entretenir une concurrence violente avec les autres grands de la scène hip-hop en France. Le clash entre rappeurs, par textes interposés, permet d’entretenir le buzz, de créer un esprit de clan, de famille chez les fans. Diviser pour mieux régner, B20 l’a bien compris et enfile souvent son costume de gladiateur du rap en multipliant les attaques. On ne les compte plus, Sinik, Rohff, Kyzer,, MCJeanGab1, Matt Pokora, Kamaro, Diam’s, Alpha 520, IAM, NTM, MC Solaar… Le clash est suivi, les réponses attendues, les paroles décryptées afin d’en déterrer les attaques parfois bien cachées.
On est donc bien loin des premières valeurs du hip-hop, du rap contestataire, de la revendication sociale des premiers. Le ghetto de New-York est bien loin du swag assumé et du bling bling revendiqué. On assiste véritablement à une transformation du discours. Le rejet du consumérisme s’est transformé en un matérialisme hardcore. Comme dit le Roi Heenok, « Les berlines de luxe sont un moyen pour le jeune entrepreneur noir de se montrer ».
 
L’omniprésence des marques

 
Booba est surement le publicitaire le plus inventif. Les marques se cachent dans les textes. Nouveau média pour les annonceurs, les lyrics jouent sur la métaphore, l’allégorie, la métonymie pour rendre implicite le produit visé. Le Jack Daniels devient donc « bouteille carré sec au goulot », une Ferrari se définit par son « cheval cabré sur le capot ». Les métaphores sont précises, presque chirurgicales. Ainsi, une voiture devient automatiquement une Lambo, Bentley ou MercoBenz tandis que les armes sont automatiquement décrites par les marques, UZI, ou « Desert-Eagle te blesse »
Le duc de Boulogne fait aussi la publicité de certains produits en les rapprochant de son mode de vie : « j’ai rendu magique les BBM » / « pour m’endormir, je compte les diamants sur ma Breilting » / « J’voyage beaucoup, j’ai des Miles » / « Coke, pas de Pepsi » / « Quoi de neuf ? Tout est neuf, rolex neuve, mercedes neuve… » / « Que des big-booty-girl dans mon Blackberry Curve ».  
 
Découvrez Booba, apprenez à décrypter. Installez vous, bouteille de JackDaniels à proximité, casque sur les oreilles, et écoutez B20. Deux trois chef-d’œuvres se cachent derrière les muscles, les swag, et le bling-bling. Le bitume avec une plume se révèle être particulièrement touchant « depuis les chaines et les bateaux j’rame t’inquiète aucune marque dans le dos, man, je les ai dans le crâne » tout comme Au bout de mes rêves avec « Mon fils, à l’école, tu seras imbattable, mais si tu échoues et si je pars avant toi, prends mes sous, jette ton cartable ».
Admirez les jeux de langages, les sonorités travaillées « Des plaques et des plaques, si c’porc d’Chirac était black » / « Y’a plein d’trucs à prendre, et puis t’apprends, avec les coups, revient avec des c**illes, tes potes, frappe avec les coudes. » Booba fait clairement vivre la langue française, de façon différente, en la disséquant, en lui ouvrant les veines. Je fus plaqué au mur, tabassé par des raccourcis, des rapprochements qui n’ont pas lieu d’être, des images, brusques, brutales, impossibles à se retirer de la tête. Je croyais mettre un disque, j’ai ouvert une vie, un album photo, un livre de passions, de son, de verbe, de langue, de mots, de sang, une boite de pandore.
 
Emmanuel de Watrigant 

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Culture

Fantasme et best-seller : Fifty Shades of Grey, Darker and Freed

 
Sujet clé des railleries et des critiques journalistiques, ce n’est pas grâce à son écriture fine et subtile, ni à la profondeur de sa trame que l’ouvrage doit son succès. Les sites du Figaro, d’Evene, ou de Slate.fr ne tarissent notamment pas de reproches et de satires. Alors, les 30 millions d’amis de Fifty Shades doivent-ils être jugés pour leur crime de lèse-majesté envers la littérature ?
Le « mommy porn » que constitue la trilogie d’ E. L. James fait fureur, il rend furieusement fans ses lecteurs, mais aussi et surtout ses lectrices pour lesquelles il semble être écrit. Il y est moins question de sexe trash que d’une bonne vieille histoire d’amour agrémentée de quelques détails qui croustillent. Un conte d’une légèreté SM consentie, irréductiblement basé sur certains fantasmes, pas seulement sexuels d’ailleurs. Quels sont alors ces fantasmes qui font frétiller les méninges des lectrices ? Et comment leur communication constitue-t-elle le moteur du succès de l’œuvre ?
Le fantasme de la beauté
Les protagonistes sont les archétypes d’une beauté clichée à fort impact sur le lectorat, une beauté déterminée aussi par l’imagination individuelle, au delà des indications du narrateur. Et ce n’est presque pas une exagération de dire que tous les personnages sont beaux dans le monde d’ E. L. James : les amis, les ennemis, les parents…
La beauté qui nous est communiquée tient alors en haleine le lecteur qui souvent s’y complaît ou veut y tendre.
Le fantasme de la profusion d’argent
On peut parler du principe de Cendrillon, car il est vrai que Fifty Shades conjugue parfaitement le concept de l’amant désiré et la notion de compte en banque bien fourni.
Pouvoir enfin s’offrir, ou se faire offrir le plus grand luxe, sur un coup de tête, en un coup de carte.
La trilogie nous place dans un monde doré où tout est possible, où tout est facile, en négatif d’un pouvoir de ne pas acheter ou de celui de s’endetter. La trilogie fait miroiter, fantasmer des biens et des services propres à une classe de privilégiés, des biens et services que l’on ne peut souvent que désirer et dont on ne peut souvent jouir qu’à travers l’histoire des autres.
Le fantasme de la relation sexuelle et sentimentale
Mais ce sont bien sûr l’ampleur des détails sexuels et le thème dominant de la soumission qui transmettent la fièvre acheteuse. Certaines féministes s’en offusquent mais pas de quoi hurler au scandale, le marquis de Sade ne fait pas parti du voyage des sens.
L’auteur utilise la complicité sexuelle des partenaires et la sensualité exacerbée pour éveiller le désir du lecteur. Elle communique surtout sur le fantasme de la violence érotique, thème central mais thème poli, soigné et consenti.
E.L James fait également palpiter le cœur des lectrices avec l’orgasme de tous les instants, car de sa première fois à toutes les autres, notre héroïne a trouvé le parfait amant, celui qui la fait crier et gémir de plaisir partout, avec tous les jouets. « Death by orgasm » (T.II, p.493) !
Les lectrices achètent ce qui les fait rêver, ce qui les excite, et apparemment la trilogie les fait assez vibrer pour sortir leur porte monnaie.
Mais cette trilogie est bien sûre parfumée à l’eau de rose et outre le sexe pur, les sentiments sont de rigueurs. Le fantasme de l’amour idyllique et de la sexualité torride font bien partie de l’imaginaire actif des lectrices, mais il est décisif de rajouter que l’un ne va pas sans l’autre. Sinon, autant aller voir de la pornographie gratuite sur Internet.
Et c’est pour ce cocktail explosif d’émotions et de sensations, un peu banal, un peu bâclé, mais qui fonctionne, que les lectrices ont cassé leur cochon.
La trilogie est donc basée sur un double processus de communication du fantasme : elle parle du désir mais éveille en même temps celui du lecteur. Ce qui est certain, c’est que les envies prennent vie pour l’auteur ainsi que pour les éditions Arrow books. La gente masculine s’enchantera peut-être d’une prochaine version cinématographique beaucoup plus imagée !
Alors, on peut très certainement contester la profondeur et la qualité de ce livre, mais il est assez bien mené et assez surprenant pour devenir un véritable phénomène social. Des millions de femmes (et d’hommes, mais beaucoup moins) s’affairent dans les librairies pour cet érotisme qui ne transcrit ni plus ni moins que le désir de voir ou de vivre une vie plus ardente. Une vie certes pas toujours bien écrite (et les lectrices s’en rendent compte) mais une vie fantasmée dans son rapport à la beauté, à l’argent, à la volupté et à l’amour, une vie qui fait à la fois rêver et frémir, une aventure.
Le fantasme fait alors best-seller.
 
Maxence Tauril
Sources :
Slate
Le Figaro

Culture

Les Seigneurs de la communication

 
«Tout ce qui brille», «Le Nom des gens», «L’Arnacoeur», «Potiche», «Ma Part du Gâteau», «Les Seigneurs», la comédie sociale s’est imposée comme le genre à la mode du cinéma grand public: Deux jeunes adolescentes banlieusardes qui découvrent un monde de paillettes au-delà du périph’, un type fauché qui épouse une milliardaire, une fermeture de maternité, une fermeture d’usine, deux fermetures d’usines, trois fermetures d’usines : la comédie sociale a atterri sur la planète cinéma.
 
L’entre-deux ne marche pas
 
Depuis environ deux ans, nous assistons à l’émergence d’un nouvel entre-deux cinématographique: la comédie sociale. Dès février 2011, Télérama pointait la cristallisation de certaines thématiques sociales dans le cinéma français: «morosité de la banlieue, lutte syndicale, condition ouvrière, problème des retraites, engagement politique, identité»: le politico-social déteint sur le cinéma pour modifier la comédie à la française. Même la caméra parisiano-centrée de Cédric Klapisch va faire un tour à Dunkerque. La comédie sociale est un genre qui confronte, qui oppose et qui rassemble les catégories socio-professionnelles. Dans le monde de la comédie sociale, on tombe dans le manichéen, le combat du bien contre le mal. On simplifie les problématiques compliquées en les survolant. Parler du milieu ouvrier, pourquoi pas, encore faut-il que ce soit avec justesse. Le cinéma n’a pas de limites tant qu’il est comestible, mais quoi de plus indigeste que le dernier Klapisch? On prend comme point de départ la complexité des rapports sociaux pour les dépeindre à gros coups de pinceaux stéréotypés : pour ne donner qu’un exemple, l’héroïne du film qui se bat contre la fermeture de son usine s’appelle France. Pourtant, le genre plaît et bat des records d’audience.
 
Comment expliquer ce succès ?
 
En effet, la comédie sociale a le mérite d’amener les français au cinéma: 3 798 089 entrées pour L’Arnacoeur, 2 318 100 pour Potiche et presque 4 millions pour Les Seigneurs. Le cinéma moderne et actuel veut toucher le français moyen : c’est le cinéma de la fiche de paie, le cinéma qui rentre dans les chaumières pour emprunter de l’expérience et du concret, le quotidien d’une femme de ménage (Ma Part du Gâteau), les revendications sociales des syndicats ouvriers (Potiche). Pour Guillemette Odicino de Télérama, «L’air du temps, entre morosité et engagement, donne paradoxalement un coup de fouet aux comédies sociales, qui s’emparent de thèmes d’actualité avec légèreté.» Dans un monde en fracture social, on veut de l’union, on la recherche.
 
Comment communiquer sur l’événement ?
 
La communication est le pilier du succès de la dernière comédie du genre: Les Seigneurs. On y joue au foot pour sauver une usine de sardines de méchants capitalistes. Pour communiquer sur votre film, choisissez sept têtes d’affiches dont deux qui font parties des personnalités préférées des Français (Franck Dubosc et Gad Elmaleh), trois comédiens à la mode avec option «Canal+» (Ramzy Bedia, Claudia Tagbo et le Comte de Bouderbala), une étoile montante (JoeyStarr), un «classique» (José Garcia) et la nouvelle coqueluche césarisée du cinéma français: Omar Sy. Votre fleuron d’acteurs réuni, vous les dirigerez chez Arthur pour y faire rire la galerie. Le rire sera en effet votre principal outil de communication: il faut communiquer sur «comédie» et non sur «social». Le message doit être «Venez vous amuser» et non «Venez vous amuser, on parlera de vos problèmes». On ne doit pas parler du social mais on peut le montrer, la bande originale est justement faite pour cela car l’image frappe, le spectateur doit comprendre qu’il rira, c’est d’ailleurs pour cela qu’il paie sa place de cinéma: la détente avant tout. Le rire amène les premier spectateurs dans les salles, le social se charge de rabattre les suivants grâce au bouche-à-oreille. La comédie sociale parle des gens pour les gens: le rire n’est là que pour assurer un socle de spectateurs désireux de s’amuser. La communication est de plus en plus éloignée du film lui-même et à l’arrivée seul compte le nombre d’entrées.
 
Steven Clérima
Sources:
Pages Wikipedia de tous les films cités dans l’article.
Article de Guillemette Odicino pour Télérama n°3188 (consulté le 22/10/12)

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Mitt Romney Style Parody
Culture

Do you have the Romney Style ?

 
L’Amérique a voté : Barack Obama a été préféré à son concurrent Mitt Romney. Mais revenons sur cette élection qui a tenu en haleine le monde entier. Campagne présidentielle oblige, la parodie était à l’honneur sur le web, où tous les coups sont permis. La Toile proposait alors aux spectateurs de cette course à la présidence de déterminer qui des deux avait le meilleur style.
Collegehumor, le must du divertissement et du détournement de vidéos en tout genre, a su encore une fois surfer sur la vague de l’humour. Le blog s’est penché sur la politique américaine en diffusant une parodie du clip « Gangnam Style » du rappeur coréen Psy, mettant en scène Mitt Romney, à voir sur :

Pour les pourfendeurs de la musique « commerciale », quelques éclaircissements sur ce hit issu de la culture virale qui a littéralement explosé l’audience. Créé par le rappeur coréen Park Jae Sang, alias Psy, le clip, sans pour autant porter une critique sérieuse, moque la vie bling-bling d’un district huppé de Séoul, Gangnam. Psy y danse de manière insolite dans divers endroits du quartier. Véritable révélation, le clip diffusé sur YouTube est rapidement devenu le plus aimé et la huitième vidéo la plus vue de toute l’histoire du site.
Un succès opportun semble-il, au détournement.
Le procédé est simple : mélangez argent, bling-bling, une bonne dose de mépris et d’extravagance … et vous obtenez une caricature grossière de Mitt Romney. Grossière, mais après tout, c’est bien comme ça qu’on les aime.
Un sosie du candidat républicain vante le « Mitt Romney Style » en respectant l’essence du Gangnam Style « Dress classy, dance cheesy ». La chorégraphie de Psy est en effet reprise dans cette parodie fonctionnant en miroir, reprenant chaque élément du clip initial en les adaptant: lorsque Psy marche sous la neige, Romney déambule sous une pluie de dollars. Sa fortune, estimée à 250 millions de dollars, est en effet l’élément central de la caricature. Chevaux de course, dîners mondains, cigares, champagne, polo, tout y passe.
Son slogan : « Richesse, extravagance, c’est Mitt ! Profits, investissements, c’est Mitt ! Vous devriez m’élire tellement j’ai d’argent ». Sa religion mormone n’y coupe pas non plus. Comme l’a dit l’autre, on peut rire de tout.
L’actuel président n’a pas non plus échappé à ce déferlement. Une vidéo le visant a rapidement suivie celle de Romney. Dans le même ordre d’idée, Obama y est présenté comme un menteur jetant l’argent des Américains par les fenêtres. Mais le procédé est différent ; ce n’est non pas un acteur qui intervient dans le clip, mais un chanteur parlant d’Obama. Il est intéressant de comparer les deux procédés : l’intention est la même et, dans le fond, les dispositifs sont proches. L’effet créé est également différent : l’incarnation de Mitt Romney donne un sens plus direct à la critique puisque le personnage lui-même chante ses goûts honnis et vante un style qui déplaît profondément. Dans le clip visant Obama, l’intervention d’un personnage extérieur se rapproche davantage d’une simple critique émise par n’importe quel artiste, comme on en voit régulièrement. L’efficacité du « Romney Style » est intrinsèquement liée cette incarnation.
La satyre du politique ne date pas d’hier, mais aujourd’hui les évènements sont plus faciles à détourner et à diffuser. N’importe qui peut poster sa vidéo, sa parodie et la partager. Dans ce cas précis, on observe l’apparition de plateformes spécialisées dans la parodie et le détournement en tout genre, tels Collegehumor. L’impact de cette parodie a bien sûr été quasiment inexistant sur la scène politique et s’inscrit dans la longue liste des reprises du Gangnam Style, qui se prête apparemment bien à la parodie en tout genre ! La prolifération de telles vidéos est davantage intéressante car elle amène un premier constat : la parodie est devenu un mode de communication répandu et populaire.
Elle a aussi permis d’illustrer les nombreux impairs de la communication électorale de Romney : ses gaffes répétées (rappelons-nous de son pari « à 10 000$ » avec Rick Perry ), ses phrases cultes « J’aime virer les gens », « Je ne me préoccupe pas des pauvres »  , « Ma femme a quelques Cadillac » mises hors contexte ont permis la construction d’une image désastreuse au niveau des relations publiques, conduisant à tout occulter de sa réussite professionnelle et de ses talents de businessman. Le Romney Style illustre ce que ses erreurs de com’ lui ont coûté : l’association à une image d’homme ultra riche, extravagant, méprisant. Et cela suffit à la parodie : le rire n’a pas besoin d’argumentation.
Quoiqu’il en soit, Gangnam style, Romney style ou Obama style, si vous ne connaissez pas encore la choré, il n’est pas trop tard pour vous y mettre.
 
Bénédicte Mano
Sources :
Collegehumor
« AVEC STYLE – Barack Obama et Mitt Romney parodiés » – Bigbrowser
Minutebuzz
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