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Politique

Lettres ouvertes : le coupe-papier au service du peuple ?

Le ressort médiatique de la lettre ouverte est fondé sur un paradoxe : le privé y est dévoilé. Or, quel meilleur instrument que la curiosité pour s’offrir un public attentif, une audience assez large pour garantir la diffusion du message ? Surtout lorsque les voies les plus traditionnelles (médias nationaux mais pas seulement) semblent réservées à « l’élite » : votre lettre au Président de la République a, en effet, peu de chances d’arriver sur son bureau via La Poste. La lettre ouverte serait-elle donc la solution à une asymétrie de fait des moyens d’expression, offrant à M. Tout-le-monde le pouvoir d’interpeller une personnalité et d’influencer en chemin tous les lecteurs intermédiaires ?

(Portrait de Diderot ou comment Epistolaire et Pensée politique ont une histoire commune)

De J’accuse à Vous n’aurez pas ma haine : la lettre ouverte est un format intemporel

La rhétorique y est identifiable : à première vue, c’est une lettre normale, elle débute par une adresse et se conclut par une signature, parfois précédée d’une formule de politesse. A la loupe, les littéraires sauront y voir un destinataire-double (le public intermédiaire) et y déceler un registre sinon polémique, du moins oratoire, avec parfois une once de lyrisme et de morale :

« Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me traduire en cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour ! J’attends.
Veuillez agréer, monsieur le Président, l’assurance de mon profond respect. »
Conclusion de la lettre ouverte « J’accuse » d’Emile Zola publiée le 13 janvier 1898.

Soyons francs : à l’époque de son « J’accuse », Emile Zola jouissait déjà d’une certaine notoriété, l’affaire Dreyfus déterminait le tirage des journaux, et ces derniers représentaient déjà une tribune privilégiée d’expression. Cependant, le choix de publier sa lettre a permis au peuple de se réapproprier son argumentation, et la plume zolienne a donné ses lettres de noblesse au genre de la lettre ouverte.
 

Un siècle plus tard…

Les possibilités d’auto-publication offrent aujourd’hui une nouvelle tribune médiatique, plus à même de transmettre la pensée d’un inconnu. On ne compte plus le nombre de journaux vendus mais le nombre de partages d’un post, proportionnel au nombre de vues et au taux d’adhésion au message. C’est ainsi que les mots d’Antoine Leiris ont été portés par plus de 200 000 partages sur Facebook, avant d’être repris par la presse et développés dans un livre éponyme qui suscite encore aujourd’hui des commentaires partout dans le monde.

A qui s’adressait vraiment cette lettre ? Le public (second destinataire) concurrence souvent la cible première. Ouverte, la lettre n’est pas sûre d’atteindre son destinataire officiel, mais peut-être le message trouve-t-il finalement un public plus attentif.
Par ailleurs, il est évident que la diffusion de ces textes est intrinsèquement liée à la temporalité de leur publication : en temps de crise, la circulation de l’information s’accélère. L’émotion (du latin e-movere « faire bouger ») est un facteur clé de la transmission parce que l’empathie pousse au partage et que le choc, le deuil, la colère, nécessitent des mots pour être « traités » par l’individu et par la société – à l’exemple des attentats de novembre 2015.
Lorsque la crise est d’un caractère plus politique, lorsqu’elle est le symptôme d’une transition, elle inspire une pensée du changement, une remise en question temporaire et féconde d’un système habituellement accepté – c’est notamment le cas en période électorale.
Néanmoins, la lettre ouverte ne perd pas son attrait au quotidien, et les outils numériques en valorisent même l’usage : en 140 caractères, avec un @destinataire et quelques #lettreouverte #openletter, le Tweet se veut l’héritier hyper-efficace d’un exercice journalistique à la source du micro-blogging.
 

Pertinence et impertinence du décachetage

« M. Le président », « les jeunes » et « ma mère » sont aujourd’hui encore les destinataires les plus courants des lettres ouvertes, au risque d’abuser de leur pouvoir d’interpellation. Le timing (plutôt en temps de crise) et le support de publication (un grand média ou un réseau social avec une audience potentiellement influente), et enfin le choix du destinataire déterminent l’ampleur du lectorat.
Ce n’est donc pas d’une bouteille à la mer que nous parlons mais d’un art de l’interpellation, facilité par le je/tu/vous de l’écriture épistolaire. Difficile donc pour les politiques de ne pas y céder, au risque parfois de provoquer le rejet, comme si la lettre ouverte ne devait appartenir qu’à ceux qui ne disposent pas des moyens traditionnels d’expression : d’où les Murmures à la jeunesse d’une Christiane Taubira qui veut prendre en compte la sollicitation à outrance de ce « segment électoral », dont les tympans sont épuisés par les cris de ralliements à un parti.

(Une « beuglante » ou la Lettre Ouverte selon l’univers de Harry Potter)

Pendant cette campagne présidentielle, l’avis de ceux qui disposaient déjà d’une aura ad hominem a été accueilli avec scepticisme voire amertume par leur public habituel, depuis Dany Boon jusqu’à Zinedine Zidane en passant par Sonia Rolland (ex-miss France) et Luc Besson.

Les Insoumis auront particulièrement été ciblés par les derniers élans éditoriaux : O. Tonneau sur Médiapart « Lettre aux insoumis tentés par l’abstention », E. Jardin sur Mediapart aussi « Lettre à mes amis insoumis partisans du ni-ni », et P.-M. Chapon dans Libération avec sa « Lettre à la jeunesse insoumise », pour ne citer que les dernières. A l’instar du public des célébrités citées précédemment, les partisans de J.L. Mélenchon ont semblé être désabusés face aux appels au vote (surtout pour Macron) des auteurs. Preuve que lorsque la lettre ouverte affiche trop d’injonctions, elle perd sa puissance de conviction.

Le ressort émotionnel de la lettre ouverte, c’est donc ce « décachetage » d’une pensée intime qui s’adresse au public et fait d’une conviction un engagement, d’une indignation un acte politique. Peut-être que pour prouver sa sincérité, elle doit se détacher un peu de son contexte temporel. Beaucoup de lettres ouvertes sont aujourd’hui des testaments littéraires, artistiques, ou politiques, de personnalités qui ne l’étaient pas forcément (Steve Jobs, Bill Gates, Jane Birkin…).

(extrait du site deslettres.fr qui offre en libre accès les lettres ouvertes de multiples personnalités)

Finalement, qu’importe les libertés qui sont prises avec sa forme, la lettre ouverte est un exercice journalistique à la portée de tous et qui répond au besoin pressant d’être entendu dans le brouhaha d’un web devenu place publique. Ses métamorphoses et ses différents usages sont à l’image d’une crise politique patente : celle du dialogue entre élite et citoyens.
Ces derniers, grâce à la lettre ouverte, se réapproprient un temps de parole dont on n’avait perdu l’habitude : les lettres ouvertes demandent une lecture plus attentive que celle du scrolling et imposent aux médias une temporalité plus lente que celle du zapping. Et elles n’en perdent pas leur force au contraire : celui ou celle qui clique sur le « afficher plus » d’un post Facebook engagé accepte de s’immerger dans la subjectivité d’un autre pour nourrir sa propre réflexion. Le « slow thinking » (conceptualisé par Daniel Kahneman) offre alors une distance rationnelle qui compense le ressort émotionnel – parfois jugé subversif – de la lettre ouverte.
 

Mélanie Brisard
https://www.linkedin.com/in/melaniebrisard
Sources

Article wikipédia sur les lettres ouvertes, en anglais : https://en.wikipedia.org/wiki/Open_letter
Site web Des Lettres qui met à disposition des lettres ouvertes de personnalités http://deslettres.fr
Tonneau, Olivier, « Lettre aux Insoumis tentés par l’abstention », Médiapart, 25/04/2017, consulté le 11/05/2017 https://blogs.mediapart.fr/olivier-tonneau/blog/250417/face-au-fn-lettre-aux-insoumis-tentes-par-l-abstention
Jardin, Emmanuel, « Lettre à mes amis partisans du ni-ni », Médiapart, 01/05/2017, consulté le 11/05/2017 https://blogs.mediapart.fr/emmanuel-jardin/blog/010517/lettre-mes-amis-insoumis-partisans-du-ni-ni
Chapon, Jean-Marie, Libération, 27/04/2017, consulté le 11/05/2017 http://www.liberation.fr/debats/2017/04/27/lettre-a-la-jeunesse-insoumise_156569

 
Crédits photo

  Une de l’Aurore du 13/01/1898 avec le « J’accuse » d’Emile Zola https://fr.wikipedia.org/wiki/J%27accuse…!
Portrait de Denis Diderot par Louis-Michel Van Loo (1767) © Photo RMN-Grand Palais (Musée du Louvre) / Stéphane Maréchalle http://www.louvre.fr/oeuvre-notices/denis-diderot
Captures d’écran du 80/05/2017 : post d’Antoine Leiris et post de Dany Boon
  Exemple d’un cachet de cire par https://www.mysweetboutique.fr/tampons-a-encrer-et-encres/3235-tampon-sceau-pour-cire-a-cacheter-motif-diamant-3701012134246.html
  Montage de L’Obs pour son article du 06/05/2017 http://tempsreel.nouvelobs.com/presidentielle-2017/20170505.OBS9037/fin-de-la-campagne-quelles-sont-les-regles-qui-s-appliquent-meme-a-vous.html
Captures d’écran du 08/05/2017 : extrait du site http://www.deslettres.fr

Politique

Tchétchénie Horror Story : le retour des camps de concentration

                 En Mars 2017, le journal indépendant Novaïa Gazeta publiait une enquête affirmant que des centaines d’homosexuels avaient été arrêtés et emmenés dans des prisons clandestines par les forces de l’ordre de Tchétchénie. L’information était plus tard relayée et confirmée par l’ONG humanitaire Human Rights Watch. Battus, humiliés, menacés de mort par leurs familles, des centaines de gays et lesbiennes auraient donc quitté leur pays aux mœurs conservatrices pour venir se réfugier en Russie, où ils sont également menacés. Les associations LGBT de Russie se mobilisent pour évacuer les victimes, créent un numéro d’urgence, les réseaux sociaux relaient les informations, le Conseil de l’Europe et les ambassades anglaises et allemandes demandent que les personnes LGBT soient protégées en Tchétchénie et en Russie. Une mobilisation internationale.
Un flou informationnel
Pourtant, les informations restent floues. En raison des risques encourus, peu de victimes sont prêtes à témoigner. Le gouvernement tchétchène considère que « si de telles personnes [LGBT] existaient, les autorités n’auraient pas à s’en faire puisque leur propre famille les enverrait à un endroit dont on ne revient pas », et qu’il n’y a donc pas d’homosexuel.le.s dans son pays. Boris Dittrich, directeur de Human Right Watch, lui, nie l’existence de « camps de concentration pour homosexuel.le.s », sans toutefois nier que certain.e.s d’entre eux.elles ont effectivement été envoyé dans des camps.
Pourtant, l’information est peu diffusée en France, étouffée par une actualité nationale et internationale brûlante – la campagne présidentielle, l’attentat des Champs-Élysées, les tensions entre la Corée du Nord et les États-Unis. Peu de journaux nationaux en font mention ; il faut chercher dans les médias plus locaux ou plus alternatifs pour trouver des informations. Un reportage de trois minutes est diffusé sur France 3 lors du JT, sans que toutes les circonstances de l’affaire soient dévoilées.
Les associations LGBT mettent un point d’honneur à apporter leur soutien aux victimes de leur communauté. Plusieurs rassemblements sont organisés à Paris la semaine du 17 avril, à l’Hôtel de Ville ou encore à sur la Place de la République. Mais très peu se mobilisent. : à peine deux cents personnes resserrées autour du drapeau arc-en-ciel. Une mobilisation dérisoire pour des actes qui ressemblent à des crimes de haine ?.

Le rassemblement place de la République à Paris
Difficile, alors, de ne pas comparer la foule bigarrée de ces rassemblements à l’effervescence de la Gay Pride, ou – dans un contexte moins joyeux – aux manifestations de soutien aux victimes de l’attentat d’Orlando. C’est pourtant la même communauté qui est touchée. La même communauté à laquelle appartenait Xavier Jugelé, le policier tué lors de l’attentat du jeudi 20 avril – lequel était par ailleurs, membre de l’association des policiers LGBT Flag!, présente lors des rassemblements.
Bien sûr, Xavier Jugelé n’a pas été tué pour son orientation sexuelle. Mais il est surprenant que son meurtre n’ait pas renvoyé aux crimes commis en Tchétchénie, n’ait pas incité, en tout cas, à davantage en parler, surtout en vue de la mobilisation de l’association à laquelle il appartenait et qui était rassemblée Place de la République pour protester contre les camps en Tchétchénie une heure à peine avant l’attentat. Alors, pourquoi un tel silence ?
La loi du silence
Tout d’abord, il semble que la communauté LGBT soit souvent “l’oubliée” des médias. Lorsqu’un article décrit le Président Trump, il oublie souvent de mentionner, autour des « raciste islamophobe sexiste » habituels, qu’il est aussi transphobe et homophobe (il a entre autre abrogé les dispositifs d’Obama en faveur des transgenres, notamment celui permettant aux élèves transgenres d’utiliser les toilettes correspondant au genre auquel ils.elles s’identifient). Lorsque Moonlight avait été sacré Meilleur Film aux Oscars, les médias français oubliaient souvent de préciser qu’il s’agissait d’un film sur l’homophobie et la difficulté d’assumer sa sexualité dans les milieux noirs défavorisés. Bien sûr, il est périlleux de comparer un film avec des camps de concentration ; l’impact est sans commune mesure. Mais le fait est que la communauté LGBT est souvent laissée à la marge.
Mais ce n’est pas si simple. D’autres éléments expliquent que les médias couvrent peu l’événement. Tout d’abord, les termes “camps de concentration” font peur. Parce qu’ils renvoient forcément à un horrible pan de l’histoire, mais aussi parce qu’il apparaît toujours un peu hasardeux de comparer les événements d’aujourd’hui avec ceux qui ont conduits à la Seconde Guerre mondiale. C’est une pratique commune, utilisée un peu à tort et à travers à une certaine époque, et qui a finalement mené à une impasse médiatique. D’un côté, il y a ceux qui n’ont pas peur de faire des parallèles, en comparant l’élection de Trump à celle d’Hitler, les camps pour homosexuels à ceux du IIIème Reich. Sur les réseaux sociaux, l’expression “Punch the Nazis” se répand de plus en plus pour décrire les actes de protestation contre les opinions de Trump et de ses électeurs. De l’autre côté, il y a les sceptiques, ceux qui considèrent qu’il ne faut pas se précipiter, que ces comparaisons servent davantage le buzz que l’information et qu’elles ne servent qu’à répandre la panique.

Ramzan Kadyrov et Vladimir Poutine en 2011
Les preuves de l’existence de ces camps tchétchènes sont en effet minces. Malgré les témoignages, peu de sources les ont filmés ou photographiés, leurs emplacements sont difficiles à trouver, les victimes hésitent à parler, le gouvernement nie leur existence. Peut-être est-ce pour cela que les grands médias nationaux ont peu couvert l’affaire, peu relayé l’information ? Par manque de preuve, par peur de l’alarmisme ? On accuse pourtant souvent les médias de vouloir effrayer les populations pour mieux vendre. Mais peut-être la Russie et la Tchétchénie sont-ils des pays trop lointains pour vraiment attirer l’attention de la foule ?
 
Manque de preuves, période encombrée, refus des amalgames, homophobie ? Difficile de savoir pourquoi l’histoire des camps de Tchétchénie mobilise aussi peu les médias et, par extension, les peuples. Ce qui est sûr, c’est que de nouveaux témoignages parviennent chaque jour, que des pétitions récoltent sans cesse de nouvelles signatures, que les ONG sont de plus en plus impliquées, et que les gouvernements concernés continuent de nier. Preuve, s’il en est, que le combat pour la libération des mœurs et des sexualités est toujours d’actualité.
 
Margaux Saillot
Sources
« Tchétchénie : des camps pour les homosexuels », article de France Info publié le 15 avril http://www.francetvinfo.fr/monde/russie/tchetchenie-des-camps-pour-les-homosexuels_2147325.html
« Tchétchénie : le président dément les persécutions et les tortures d’homosexuels », article du Parisien paru le 21 avril http://www.leparisien.fr/international/tchetchenie-le-president-dement-les-persecutions-et-les-tortures-d-homosexuels-19-04-2017-6868722.php
« En Tchétchénie, les LGBT persécutés dans des “prisons secrètes” », article de France 24 publié le 11 avril http://www.france24.com/fr/20170411-russie-tchetchenie-lgbt-victimes-persecutions-homosexuels-tortures-camps
Chechnya Survivors Tell Their Stories of Horror, article d’Advocate publié le 21 avril http://www.advocate.com/politics/2017/4/21/chechnya-survivors-tell-their-stories-horror
« Homosexuels torturés en Tchétchénie : à Paris, les manifestants réclament “l’action des candidats” », article des Inrocks paru le 21/04/2017 http://www.lesinrocks.com/2017/04/21/actualite/homosexuels-tortures-en-tchetchenie-paris-les-manifestants-reclament-laction-des-candidats-11936256/
Communiqué de presse de l’association LGBT Mag concernant les rassemblements à Paris publié le 19 avril : http://claudinelepage.eu/newbb/wp-content/uploads/2017/04/CP-MAG-Mobilisation-Tchétchénie-2-1.pdf
« Persécutions des homosexuels en Tchétchénie : “Ces violences se perpétuent dans l’impunité la plus totale” », article de France TV Info publié le 24 avril http://mobile.francetvinfo.fr/monde/russie/persecutions-des-homosexuels-en-tchetchenie-ces-violences-se-perpetuent-dans-limpunite-la-plus-totale_2156545.html#xtor=CS2-765-%5Bfacebook%5D-&xtref=http://m.facebook.com
« Trump abroge des dispositifs Obama en faveur des transgenres », article de Reuters publié le 23 février http://www.boursorama.com/actualites/trump-abroge-des-dispositifs-obama-en-faveur-des-transgenres-1398586ff937c91cd8936150b60379c2
 
Crédits photos :
©  Juliette Redivo, http://www.lesinrocks.com/2017/04/21/actualite/homosexuels-tortures-en-tchetchenie-paris-les-manifestants-reclament-laction-des-candidats-11936256/
© Kirill Kudryavtsev, AFP http://www.bbc.com/news/world-europe-39566136

Politique

La cause animale sur le grill de la campagne présidentielle

L’homme est un animal politique… mais quid des animaux en politique ? La question se pose plus vivement que jamais depuis ces derniers mois de course à la présidentielle. Longtemps réservées à des cercles restreints de vegan marginaux, les revendications pour le bien-être animal tendent depuis peu à se démocratiser, à faire la une, et à devenir omniprésentes sur nos fils d’actualité. Elles émergent même sur la grande scène des débats présidentiels. Cette tendance, encore assez timide, fait pourtant parler à l’heure de grands scandales qui ont pu alerter l’opinion. Retour sur ce qu’on a pu entendre à ce sujet de la bouche des candidats, entre véritable prise de conscience collective et gros enjeu communicationnel…
Une cause au delà des clivages
Vous n’avez pas pu les rater, elles hantent la toile : ces vidéos souvent clandestines et sordides de poussins étouffés dans des sacs, d’exécutions interminables de vaches, de poules qui se dévorent entre elles… Ce qui devrait se passer loin de nos yeux et des assiettes apparait dans toute sa réalité morbide, à toute heure, sur notre fil d’actualité Facebook, ou à l’ouverture d’un journal. « Pas de chance, on était filmés », pouvait-on lire dans Libération la semaine dernière, où l’un des inculpés pour acte de cruauté dans le procès de l’abattoir de Vigan regrettait cyniquement la présence de caméras…
Les conditions de mise à mort des bêtes mais aussi les questions de souffrance psychologique et morale des employés d’abattoirs semblent, plus que jamais, représenter une cause propre à rassembler l’opinion. 80% des Français ont affirmé en mars 2017* que la protection animale représentait pour eux une cause importante. Le sujet gagne parallèlement la sphère politique. Entre 2002 et 2007, seulement 10 propositions de loi pour la cause animale ont été déposées au Sénat et à l’Assemblée Nationale, mais ce chiffre a plus que triplé au cours du quinquennat de François Hollande.
Le sujet est donc fédérateur, révèle un sentiment commun d’injustice et de compassion, aux résonances écologiques non négligeables. Bref, il semble taillé sur mesure pour devenir un excellent argument de campagne.
Des propositions qui manquent de sel… 
Et pourtant, force est de constater que face à cet engouement de l’opinion, les propositions sont présentes mais frileuses. On trouve certes des avant-gardistes, comme Jean-Luc Mélenchon, « bon élève » dès qu’il s’agit d’écologie. La palme de la communication habile lui revient peut-être, avec son interview « recette » pour Gala, où il livre sur fond de musique champêtre sa préparation personnelle du taboulé au quinoa, profitant de l’occasion pour glisser mine de rien son désir de réduire sa consommation de viande. Nul hasard dans cette déclaration passionnée au « quinoa », selon lui « vraiment la plante de l’année » et aux « petits bouts de concombres et puis aux petits bouts de tomates ». La stratégie, soufflée au candidat par l’agence Médiascope, est de faire subtilement entendre son engagement. Belle réussite, puisque la vidéo a fait un carton.

Mais lorsqu’il s’agit de parler plus précisément des propositions faites par les candidats, le tableau est moins joyeux. Jean-Luc Mélenchon est le seul à réclamer un changement radical dans la considération même de l’animal. Il entend mettre en place « une règle, pour toujours, comme une preuve de notre amélioration collective : la règle que les animaux ne sont pas des choses ». Le candidat va jusqu’à affirmer que « la consommation de viande n’est pas une nécessité vitale dans l’alimentation humaine ». Il prône dans ce cadre la réduction jusqu’à disparition des fermes industrielles, mais veut aussi stopper l’appauvrissement des sols et se positionne pour une règlementation plus sévère de la chasse. Moins radical et déjà plus timide, Benoît Hamon ne se prononce pas sur la question d’accorder ou non des droits aux animaux, posant à la place une seule opposition de principe à la cruauté inutile. Il entend mettre en place  un « Comité national d’éthique » qui se pencherait sur la question. Et puis il y a les candidats qui prennent l’enjeu à revers pour flatter une autre partie de l’opinion : la frange agacée par toutes ces considérations sur la souffrance animale. François Fillon n’a pas peur des contradictions, exposant sa volonté de faire de la protection animale « une cause nationale », tout en maintenant son soutien à la corrida, à la chasse, et affirmant à de multiples reprises son mépris pour les associations de protection animale, les qualifiant par exemple d’ « associations qui ne représentent qu’elles-mêmes. » lors d’un congrès de la FNSEA. Pire encore, Nicolas Dupont-Aignan qui confond allègrement cause animale et combat identitaire, ciblant exclusivement les abattoirs halal qui refusent d’étourdir les animaux avant de les abattre. Et puis il y a ceux qui ne veulent pas changer grand chose : Emmanuel Macron, au programme duquel ces préoccupations sont quasiment  inexistantes. La candidate qui se démarque aux côtés de Jean-Luc Mélenchon à ce sujet est, étonnamment (ou pas) Marine le Pen. Même si le FN marche sur des oeufs puisque le parti veut à tout prix éviter de heurter son électorat chasseur et de mouvance traditionaliste, la candidate a tout de même flairé l’enjeu de communication autour de la question de la souffrance animale et condamne en vrac les fermes à fourrure, les expériences sur les animaux, les combats de coq, l’élevage en cage… Le tout minutieusement relayé par les équipes de communication du parti, comme pour ces photos presque attendrissantes postées sur les comptes Twitter de Marine et Jean-Marie Le Pen le jour de la journée du chat.

 

Le constat est donc assez amer quand on s’y penche. Les propositions réelles sont rares, en revanche les prises de position bruyantes un peu moins… Globalement, le tout demeure assez flou et peu concluant. Les politiques ne semblent pas avoir pris conscience de l’urgence pourtant indéniable de notre situation contemporaine et de notre façon de consommer les animaux.
S’il s’agit d’un sujet dans l’air du temps, et qui peut s’avérer porteur pour le capital sympathie des candidats, la cause animale est irréductible à cela. Elle porte une part émotionnelle, certes, mais n’en est pas moins une problématique indispensable voire vitale pour l’avenir. “Cette préoccupation n’est pas superficielle ; c’est un mouvement de fond”, estime Corine Pelluchon, professeure en politique et éthique de l’animalité à l’Université de Marne-La-Vallée. Le sujet n’est donc pas près de disparaître de la scène politique.
Violaine Ladhuie
Sources :
* Sondage IFOP, LA SENSIBILITÉ DES FRANÇAIS À LA CAUSE ANIMALE À L’APPROCHE DE L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE DE 2017, 16/03/2017, consulté le 07/04/2017 http://www.ifop.com/?option=com_publication&type=poll&id=3690

Delmas « Les animaux dans la campagne politique, tous au poil », Libération 03/04/17, consulté le 07/04/17, http://www.liberation.fr/elections-presidentielle-legislatives-2017/2017/04/03/les-animaux-dans-la-campagne-politique-tous-aux-poils_1560301
Annabel Benhaiem « La cause animale arrivera-t-elle à s’imposer dans les thèmes de campagne de la présidentielle 2017 ? », Le Huffington Post, 27/12/17, consulté le 07/04/17, http://www.huffingtonpost.fr/2016/12/27/la-cause-animale-arrivera-t-elle-a-simposer-dans-les-themes-de/
Jean-Luc Mélenchon « Encore un peu de quinoa ? », L’ère du peuple, 06/09/17, consulté le 07/04/17, http://melenchon.fr/2016/09/06/encore-un-peu-de-quinoa/
Charlotte Cielzinski « Défendre la cause animale, un passage obligé dans la course à l’Elysée ? », L’Obs, 22/11/17, consulté le 07/04/17, http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20161121.OBS1510/defendre-la-cause-animale-un-passage-oblige-dans-la-course-a-l-elysee.html
Politique et animaux, consulté le 07/04/17 https://www.politique-animaux.fr/marine-le-pen

Crédit photo/vidéo :

Ouest France, 17/01/17 http://www.ouest-france.fr/bretagne/morbihan/emmanuel-macron-moustoir-remungol-dans-un-elevage-porcin-4740312
Gala, 02/09/16 http://www.gala.fr/l_actu/news_de_stars/video_jean-luc_melenchon_les_secrets_de_son_regime_372576
Marianne, 08/08/16 https://www.marianne.net/politique/dialogue-de-chats-dans-la-famille-le-pen

 

Politique

Fascisme, propagande et communication – The Man in the High Castle

Pour faire réagir et créer un engagement, la communication use parfois de la provocation. En témoigne le marketing autour de la série The Man in the High Castle. La campagne d’affichage dans le métro new-yorkais ou encore le lancement de la webradio ResistanceRadio, ont créé la polémique. Une réelle mise en lumière pour la série diffusée par la plateforme vidéo Amazon qui nous invite à questionner notre rapport à la communication.
The Man in the High Castle, de quoi ça parle ?
Tirée du livre éponyme de Philip K. Dick, sorti en 1962, la série est produite par Ridley Scott et Frank Spotnitz (X-Files). Excusez du peu ! Le maître du haut château (en VF) est une série uchronique qui se demande à quoi ressemblerait la vie des Américains en 1962 si les Alliés avaient perdu la Seconde Guerre mondiale. Les États-Unis sont ainsi partagés entre les États Pacifiques Japonais, le Grand Reich Nazi et la zone neutre entre les deux.

On découvre ainsi La Statue de la Liberté faisant un salut nazi, Times Square au couleur du Reich et des svastikas sur la bannière étoilée. La série s’articule autour des conflits entre la Résistance, les Nazis et les Nippons pour récupérer une série de films (dans le roman, ce sont des livres, ils ont pensé à tout pour l’adaptation) montrant un autre passé – celui que l’on connaît – où ce sont les Alliés qui ont remporté la guerre.
Esthétique fasciste et communication.

Pour le lancement de la première saison, et en accord avec la Metropolitan Transportation Authority (MTA, l’équivalent de notre RATP), une rame fut repeinte pour reprendre l’esthétique fasciste et retranscrire dans le métro l’univers totalitaire de la série. La démarche montre l’énorme importance de la propagande dans l’espace public afin d’imposer la validité des théories de ceux qui dominent désormais.
Un choc pour certains usagers. Ces affiches étaient « irresponsables et offensantes envers les survivants de la Seconde Guerre mondiale et de l’Holocauste, leurs familles, ainsi qu’un nombre incalculable de New-Yorkais » pour Bill de Blasio, l’actuel maire de New-York. Et Adam Lisberg, porte parole de la MTA a déclaré : « À moins que vous pensiez qu’Amazon prône une invasion des États-Unis par les nazis, nos critères (d’affichage qui interdisent les affiches politiques dans les transports, ndr) sont remplis ».
Reste que la série réussit à faire parler d’elle avec ces affichages disruptifs qui manquent sans doute de contextualisation mais qui interrogent l’infraordinarité de ce qui tapisse nos transports en commun.
ResistanceRadio vs. le gouvernement Trump.

Après la deuxième saison, Amazon a lancé une webradio fictive afin de développer l’univers de la série via ce dispositif trans-media. Une référence au rôle important que joua la radio dans la Résistance avec, entre autre le célèbre « appel du 18 juin » du Général De Gaulle diffusé par la BBC. De plus, tout comme les livres du Maître du haut château du roman d’origine deviennent des films dans la série, la webradio témoigne de la remédiation et de l’intermédialité dans le travail d’adaptation. Marshall McLuhan aurait été ravi. Cependant, et tout comme pour Orson Wells et sa Guerre des Mondes, la réception donne lieu à des réactions inattendues.

 

En effet, les pro-Trump ont critiqué la webradio car elle attaquait selon eux l’actuel président. On notera ici l’ironie de l’amalgame que font ces propres soutiens entre Trump et les régimes fascistes de la série. Cette dernière se retrouve malgré elle dans la guerre contre les médias aux États-Unis.

Les opposants de Trump se tournent également vers la webradio et son appel à la résistance. Le traitement de la série et de sa communication change donc avec l’actualité géopolitique. Pourtant, comme nous le rappelle Brendan Brown, qui interprète un antiquaire, The Man in the High Castle cherche à imaginer une autre histoire et ne parle donc pas de l’usurpation des valeurs américaines. Si parallèle il peut y avoir donc, c’est avec n’importe quelle société où se joue un rapport de domination.
Une communication qui fait réfléchir !
Ce rapport de domination, justement, se retrouve dans la communication en deux temps autour la série. Si le marketing de la première saison se place du côté des dominants, la webradio est du côté des dominés. Il témoigne ainsi du rapport omniprésent dans la série entre les antagonistes et nous invite à questionner le lien entre média, espace public et espace privé. De plus, et si l’on se place dans une perspective anti-publicitaire, la communication de The Man in the High Castle dénonce un certain fascisme de la pub en démontrant le processus de normalisation. Oui, on aime les parallèles !

Mais plus sérieusement, la campagne nous rappelle également la naissance de la discipline des Sciences de l’Information et de la Communication et le traumatisme lié à la propagande. En témoignent les affiches de la campagne affublées de cette phrase : « Freedom is under control ». Un slogan aux accents orwelliens. On pourra ainsi faire un parallèle entre la série et 1984 (paru en 1949) où George Orwell montre le rôle de la propagande et de la novlangue pour assurer la soumission. À l’heure où les ventes du livre d’Orwell ont littéralement explosé, la série et sa campagne font sens aujourd’hui avec le phénomène de fake news. Bref, on a hâte de voir la promotion de la saison 3 !
Charles Fery
 
Crédits photos :
• Affiche The Man in the High Castle, Amazon.
• Carte de la répartition entre des Etats-Unis entre le Grand Reich Nazi, les Etats Japonais du Pacifique et la zone neutre, Wikipédia, The Man in the High Castle.
• Des svastikas sur Time Square, Euronews.
• Une rame du métro de New York le 24 novembre 2015 décorée des symboles de l’Allemagne nazie et de l’Empire du Japon pour la promotion de la série – TIMOTHY A. CLARY, AFP
• Capture d’écran https://resistanceradio.com/
• Capture d’écran du tweet de @ArriveBig
• Photo de l’affiche anti-trump avec l’esthétique nazie par Karen Fiorito, proudtobeademocrat.com
• Affiche de la série The Man in the High Castle, Amazon.
 
Sources :
• Delphine Rivet, La promo de The Man in the High Castle passe mal. Kombini.com. Consulté le 28/03/2017.
• Kyra, Le contexte de The Man in the High Castle. Kissmygeek.com. Publié le 25/11/2015. Consulté le 28/03/2017.
• Aochoa, Une promo étrange pour la série d’Amazon: The Man in the High Castle. Lesdessousdu7emeart.wordpress.com. Publié le 13/12/2015. Consulté le 28/03/2017.
• resistanceradio.com
• John McCarty, Amazon’s Resistance Radio The Man In The High Castle triggers Trump supporters. Thedrum.com. Publié le 13/03/2017. Consulté le 28/03/2017.
• Margaux Dussert, Amazon fâche les pro-Trump. Ladn.eu. Publié le 17/03/2017. Consulté le 28/03/2017.
• Michael Nordine, « The Man in the High Castle »: Fight the Nazis (And Piss Off Trump Supporters) by Listening to « Resistance Radio ». Indiewire.com. Publié le 12/03/2017. Consulté le 28/03/2017.
• Liz Shannon Miller, « The Man in the High Castle »: What It’s Like to Make A Show About Fascism in The Age Of Trump. Indiewire.com. Publié le 14/12/2016. Consulté le 28/03/2017
• Heather Dockray, Confused Americans thought Amazon’s fake radio station was real and starting fighting on Twitter. Mashable.com. Publié le 13/03/2017. Consulté le 28/03/2017.

Politique

La photographie politique : une communication par l'art qui nuit aux politiques ?

La photographie politique se situe au croisement de l’art et de la communication, et cette hybridité en fait un subtil vecteur de significations fortes. L’œil du photographe fait jaillir une beauté de l’image qui n’est pas innocente, tout en restant sujette à l’interprétation. Ce pouvoir de l’image ne vient-­il pas déranger et contrarier l’ethos des hommes politiques ?
Loin des clichés, une ouverture du sens par l’image-message
Habitué de certains politiques, le photojournaliste connaît leur gestuelle et attend de figer dans l’objectif la plus emblématique et la plus signifiante. Jeux d’ombres et de regards, mais aussi de positions, la photo peuvent matérialiser des tensions ou bien se faire métaphore prophétique. L’image permet de signifier, plus directement et plus fortement. Sa qualité doit permettre une réception plus favorable des citoyens et étrangers. « J’ai souvent remarqué que, sans doute livré à sa fougue, ce premier ministre [Manuel Valls] respecte rarement le protocole en laissant le président marcher devant lui. Je considère ce «coude-­à-­coude » comme une photographie prémonitoire, depuis l’instant où je l’ai faite », déclare Jean-­Claude Coutausse, photojournaliste pour Le Monde. La beauté de la photographie peut se montrer cruelle quand elle vient dénoncer un comportement ou une attitude… A chaque fois elle vient en effet traduire une opinion: la parole muette du photographe.
Parce qu’elle est image, qu’elle donne à voir de manière uniforme, totale et directe, la photographie politique est une communication subtile et subite. C’est en cela qu’elle est indicielle, et participe de cette « couche primaire » de la communication qu’évoque Daniel Bougnoux. Mais son message ne se lie pas uniquement, il est aussi à déchiffrer.

Les portraits d’Obama mis en regard sont saisissants et contribuent à la nostalgie ressentie suite à son départ. Après huit ans de présidence, ce diptyque frappe par l’évolution qu’il signifie. De face, l’ancien président semble s’adresser directement aux citoyens, ses traits durcis et ses cheveux blanchis matérialisant le travail effectué. Le président neuf, empli d’idéaux et d’espérance qu’il semble incarner dans le premier portrait, n’existe qu’au regard du second où les traces de fatigue, d’usure, mais également de maturité sont perceptibles. Tout le sens de cette photographie ressort de l’association de ces deux portraits en miroir, symboliquement fort, marquant le début et la fin d’une ère. Elle permet également de souligner le parti pris du photographe politique, visiblement attaché à sa muse, qu’il voit s’éloigner avec nostalgie.
C’est en tout cas l’une des interprétations que l’on peut faire de ce diptyque, puisque les stratégies de communication reposant sur les œuvres d’art jouent de cette polysémie. La photographie politique cherche donc à servir certains intérêts, mais n’ancre pas totalement un sujet dans une réalité précise.
Du subjectif à l’objectif : la destruction d’un ethos ?
Mais la photographie politique pose la question de l’ethos de l’homme politique. Elle peut remettre en question l’ethos officiel qu’il s’est construit et que lui construisent conseillers et communicants. C’est en cela qu’elle est crainte, et que chaque homme politique cherche à la maîtriser, pour maîtriser à travers elle leur image. A propos d’un cliché qu’il a fait de François Hollande, Jean-­Paul Coutausse dira que « L’autofocus de [sa] caméra se bloque sur l’encadrement de la portière de la voiture officielle. L’image qui est ainsi suggérée correspond mieux au personnage qu’[il] connaît. Le physique de cet homme ne raconte pas bien sa complexité ». Le photojournaliste d’intérêt est en effet celui qui dévoile un pan de réalité oblique, qui s’intéresse à l’homme. A l’homme tel qu’il est, et donc sous un angle peu habituel. Ainsi, « pas question de [se] placer sur l’axe officiel de prise de vue, trop bien préparé par la communication» pendant le meeting que Nicolas Sarkozy fera au Trocadéro en mai 2012.
Depuis « l’hyperprésidence » de ce dernier, le contrôle des images présidentielles en France s’est trouvé renforcé. Ce contrôle se traduit d’abord par un protocole, qui cantonne les journalistes à un seul angle de vue autorisé uniformisant les photos de chacun ; par l’AFP ensuite qui sélectionne les clichés diffusés selon leur pertinence à l’égard de l’actualité.
Alors le photojournaliste se faufile, déjoue parfois les attendus pour obtenir des images défendues. Discret, il parvient à s’immiscer dans le quotidien de la vie professionnelle des politiques, et parce que « la présence du photographe est admise, assumée, oubliée », il saisit non plus des personnages qui se mettent en scène mais des images subtiles et porteuses de sens.

Cette phrase de Raymond Depardon prend ici tout son sens: « La photo est essentielle dans l’image des hommes politiques. Devant une photo, les gens peuvent mieux ressentir leur vérité ». C’est pourquoi l’auteur de la photo officielle de F. Hollande a voulu le montrer comme mal à l’aise dans son corps, voire timide, les bras ballants, afin de donner plus de naturel et de transparence à la pose.
Toutefois, le photographe demeure un intermédiaire : ses choix sont ceux d’une mise en scène de la situation et de la réalité. Sa subjectivité artistique, son but et ses intérêts rentrent en compte dans son travail et dans la photo qu’il soumet à notre regard. De même que le politique peut influer sur les choix scénographiques des portraits réalisés, à l’image de ces clichés de Donald Trump (pas encore Président des Etats-­Unis), homme d’affaire et homme politique qui a une main mise sur sa communication. Que l’on soit raillé ou bien couvert d’éloges suite à un cliché, la puissance de l’image est telle que les enjeux autour du photojournalisme sont grandissants, et que ses libertés parfois remises en question.

Ici, nous voyons clairement que D. Trump n’est pas le même homme.
Rappelons enfin que l’objectif premier du photojournaliste n’est pas tant de nuire ou soutenir, mais de porter un regard singulier sur l’actualité et de partager sa vision du monde politique. Ses clichés font part d’une réflexion sur la vie politique, ils attirent notre attention et la retiennent en saisissant l’imperceptible. Par son regard décalé, le photojournaliste fait émerger une nouvelle compréhension de l’actualité et de ses enjeux.
Lucie Couturier
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Sources :
­‐ « Jean-­Claude Coutausse, douze années de photographie politique au Monde », Le Monde, juin 2016.
‐ « La photographie, entre art et politique », Paul Grunelius, Profondeur de champs, janvier 2014.
­‐ Emission « Com en politique » (LCP), via CSA, « L’image présidentielle dans les médias ».
Crédits :
‐ Le Times
‐ L’Internaute
‐ Le Monde

Politique

État et EDF : la schizophrénie de la transition énergétique

En vue de l’échéance électorale, les médias et les candidats à l’élection présidentielle se sont emparés de grands thèmes de débat. Parmi ceux-ci, l’environnement et surtout la question du nucléaire sont aujourd’hui centraux. Le quinquennat Hollande avait pour mesure phare d’entamer sérieusement la transition énergétique vers le renouvelable. Il s’agissait d’une part de réduire la production d’électricité via le nucléaire en France, en passant de 75% à 50%, et d’autre part d’augmenter le pourcentage d’énergies renouvelables jusqu’à 32% (contre 14% actuellement). De quoi commencer à rattraper partiellement le retard de la France dans ce domaine par rapport à ses voisins européens.
La double implantation du lobby nucléaire
Dans le cadre de la loi de transition énergétique, on se souvient que l’un des engagements premiers de François Hollande était de fermer les deux réacteurs de Fessenheim, plus vieille centrale du pays. Aujourd’hui, elle est toujours en activité. La principale raison de cet échec provient, comme souvent, des pressions exercées par les grands groupes du secteur énergétique. Dans le domaine, Areva et EDF remportent la palme.
EDF, entreprise publique (c’est-à-dire dont le capital est détenu à 80% par l’Etat), étend sa présence à de multiples niveaux : depuis les think-tanks sur l’énergie jusqu’aux  sièges du Parlement, en passant par les syndicats (dans lesquels les employés d’EDF sont sur-représentés). Corinne Lepage, ancienne ministre de l’environnement (1995–1997), affirmait pour cette raison: « le lobby, c’est l’Etat lui-même ». La pression en faveur du nucléaire est double puisque ses défenseurs diffusent leurs idées tant dans les institutions étatiques que dans les agences spécialisées comme l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie (ADEM) ou l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN).
Le lien qui unit EDF et l’Etat est porteur d’une contradiction qui rend la politique énergétique schizophrène. Il permet au lobby du nucléaire de se fondre dans les hautes sphères de l’Etat pour influencer le débat depuis la racine. A noter que le rapporteur de la loi énergétique, François Brotte, aussi dépositaire de l’amendement en faveur du chauffage électrique, est nommé en 2015 Président du directoire de RTE, la filiale électrique d’EDF. Le principal communiquant d’une loi en faveur de l’écologie se retrouve ainsi en position d’infiltré au sein de l’Etat pour le compte d’EDF. Autre exemple de l’ambiguïté de statut dont profite l’entreprise: les représentants de l’Etat n’ont pas été en mesure de voter lors du conseil d’administration d’EDF sur la fermeture des réacteurs de Fessenheim, pour éviter tout conflit d’intérêt. Yves Marignac, consultant sur les questions énergétiques, déplore la création d’une « espèce de monstre hybride, à la fois entreprise nationale et firme privée ». EDF joue sur deux tableaux incompatibles: le premier censé être au service de l’intérêt général quand le second favorise le profit avant tout.
La filière nucléaire comme fleuron de l’industrie française
La France fait partie des champions mondiaux dans le domaine du nucléaire. Le poids économique de ce dernier est très important. En 2011, lors du dramatique accident de Fukushima, le Japon est un partenaire clef de l’industrie nucléaire française. Il représente 7% de l’activité d’Areva, leader mondial du secteur. Au lendemain de la catastrophe, l’empereur du pays annonce la nécessité imminente de sortir du nucléaire. Dans les jours qui suivent, Nicolas Sarkozy, alors Président de la République, fait le déplacement au pays du Soleil Levant et affirme : « Le problème est un problème de norme de sûreté plus que de choix de l’énergie nucléaire, pour laquelle il n’y a pas d’alternative à l’heure actuelle ». Aujourd’hui le Japon a laissé en suspens l’idée de sortir du nucléaire. Libre à chacun de tirer les conclusions de cet épisode…
L’argument de l’incertitude sociale et économique
Pour défendre sa culture du nucléaire, « l’Etat-EDF » s’appuie sur les grandes incertitudes sociales, notamment celles qui touchent à l’emploi. Dans le cadre de sa communication pro-nucléaire, l’entreprise fait valoir que tous les postes nécessaires au fonctionnement d’une centrale nucléaire ne pourront être reclassés ou transférés en cas de fermeture de celle-ci. EDF fait consciemment planer la peur du chômage au-dessus des travailleurs concernés, une stratégie qui s’avère payante comme l’a montré le tollé provoqué par l’annonce de la fermeture anticipée de la centrale alsacienne Fessenheim en 2014, et l’hostilité que ce projet avait généré parmi les salariés.
Parallèlement, EDF souligne le coût exorbitant de la fermeture d’une centrale (plusieurs milliards). Pourtant, il a été prouvé qu’entretenir une centrale au-delà de sa durée de vie initiale (passée récemment de 40 à 60 ans) coûte plus cher à terme, que de cesser l’activité et d’investir dans des énergies propres. Jean-Bernard Lévy, PDG d’EDF, a réaffirmé l’année dernière que l’entreprise ne comptait pas fermer davantage que les deux réacteurs de Fessenheim. Ce sont les piliers mêmes de la loi énergétique qui sont remis en cause par cette annonce. Anne Bringault, chargée du dossier « transition énergétique » pour plusieurs ONG, assure qu’il s’agit pour EDF d’une « grave erreur stratégique ». Une demande qui stagne associée à une surcapacité de production entraîne une diminution du coût de l’électricité et donc, des bénéfices d’EDF. Le maintien du parc nucléaire est non seulement dangereux d’un point de vue écologique, mais n’autorise pas non plus de vision économiquement viable.
Une première étape pourrait pourtant consister à former progressivement les salariés aux métiers des énergies renouvelables afin de développer un nouveau système économique et social dans le secteur de l’énergie.
Le greenwashing épinglé
Pour mieux dissimuler son puissant lobbying, EDF tente de se construire une image écologiquement responsable. Néanmoins, la stratégie ne prend pas toujours auprès des publics. Au printemps dernier, l’accident de Tchernobyl célébrait tristement son 30ème anniversaire. Voici la campagne promotionnelle d’EDF pour l’occasion :

La cascade, en forme de tour de refroidissement, accompagnée du jeu de mots mal venu « L’électricité bas carbone, c’est central » a attiré les foudres du Réseau Sortir du Nucléaire et de France Nature Environnement. Le Jury de Déontologie Publicitaire (JDP) avait alors été saisi. Il a sanctionné une communication mensongère qui laisse suggérer que l’énergie nucléaire est écologique. Le greenwashing semble être une spécialité du géant qui affirme générer une production électrique française à 98% sans CO2, prenant le soin de n’avancer aucune preuve et alors même que selon un rapport de l’Observatoire des Multinationales, EDF se positionne 19e dans le classement des plus gros pollueurs mondiaux. Il en va de même pour Engie qui se plaît à mettre en avant pléthore de panneaux solaires et d’éoliennes dans ses campagnes publicitaires quand les énergies renouvelables ne représentent que 4% de son mix énergétique.

Malgré une bonne volonté qui a pu exister, les engagements écologiques prônés par le gouvernement Hollande auront été une vitrine plus qu’une réalité. L’alternance probable qui approche risque fort de remettre en cause les faibles avancées opérées. Si cela se confirme, l’action obstructionniste du lobby nucléaire aura finalement payé.
Déborah MALKA
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Crédits photos
Couverture: http://www.artistespourlapaix.org/
Campagne promotionnelle d’EDF
Campagne promotionnelle d’ENGIE
Sources:
DEDIEU Franck & MATHIEU Béatrice, « Les lobbies qui tiennent la France », L’Express, mis en ligne le 25/04/2012, consulté le 24/03/2017. http://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/les-lobbies-qui-tiennent-la-france_1409758.html
JANICHE Mathieu, « Greenwashing en cascade pour EDF », Influencia.net, mis en ligne le 15/06/2016, consulté le 24/03/3017. http://www.influencia.net/fr/actualites/in,conversation,greenwashing-cascade-pour-edf,6438.html
LAURENT Samuel, « Le lobby nucléaire existe à gauche comme à droite », Le Monde, mis en ligne le 17/03/2011, consulté le 24/03/2017. http://www.lemonde.fr/politique/article/2011/03/15/le-lobby-nucleaire-existe-a-gauche-comme-a-droite_1493284_823448.html
LUCET Elise, « Climat : le grand bluff des multinationales », Cash Investigation, diffusé le 25/05/2016, consulté le 21/03/2017. http://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-2/cash-investigation/cash-investigation-du-mardi-24-mai-2016_1454987.html
PETITJEAN Olivier, « Comment le lobby nucléaire entrave toute transition énergétique », Socialisme Libertaire, mis en ligne le 28/01/2017, consulté le 24/03/2017. http://www.socialisme-libertaire.fr/2017/01/comment-le-lobby-nucleaire-entrave-toute-transition-energetique.html
SCHAUB Coralie, « Le PDG d’EDF flingue la loi de transition énergétique », Libération, mis en ligne le 16/02/2016, consulté le 24/03/2017. http://www.liberation.fr/futurs/2016/02/16/le-pdg-d-edf-flingue-la-loi-de-transition-energetique_1433805
YONNEL, « EDF épinglé par le JDP : un signe fort », Le Blog de la Communication Responsable, publié le 19/10/ 2015, consulté le 24/03/2017. http://www.communicationresponsable.fr/edf-epingle-par-le-jdp-un-signe-fort/

Politique

Marine Le Pen veut remplacer la Marseillaise par une chanson de JUL

Oups, pardon, on m’informe dans l’oreillette que cette information est erronée. Mais l’internaute qui se contenterait de lire le titre de cet article ne le saura jamais. Il pourrait donc décider d’en parler à son entourage lors d’une pause café et diffuser ce qui s’appelle UNE RUMEUR.
Quel est donc ce mal sociétal qui semble toucher particulièrement la sphère politique à l’approche des élections présidentielles ? Quel chemin tortueux empruntent les ragots pour se diffuser dans la société ? Comment savoir si une rumeur est fondée et comment réagissent les principaux intéressés à ce type d’agression ? Faisons l’effort de faire ce que ceux qui perpétuent les rumeurs ne font pas : remontons à la source.
Trois p’tit chats, chapeaux de paille, paillasson, somnambule … Bulletin de vote ?
Avez-vous déjà joué au « jeu du téléphone » ? Vous choisissez une phrase que vous confiez à votre voisin, qui la répète à son voisin, qui fait de même, jusqu’à ce que la phrase vous revienne, généralement complètement transformée. Et pourtant, chaque participant fait de son mieux pour retransmettre l’information dans son intégralité. De même, la rumeur se répand et se transforme sans que l’origine de la déformation soit volontairement malveillante. Une rumeur est donc par essence en constante mutation car chaque personne qui la relaie y apporte sa propre modification. « La rumeur provient à son début de médias non officiels : elle circule par les réseaux d’affinités personnelles et de proximité. » explique Jean-Noël Kapferer. L’auteur de Rumeurs, le plus vieux média du monde souligne également la verticalité de la diffusion des ragots dans le débat politique. « Les rumeurs et potins politiques nous arrivent par ceux qui s’intéressent plus que nous à la vie de la cité, aux affaires municipales. » Les rumeurs sur des personnages politiques viendraient donc des proches de la victime ? Enquête.
Les candidats à la présidentielle en ligne de mire
Les primaires de droite comme de gauche l’ont déjà montré, l’approche d’élection entraine irrémédiablement l’éclosion de rumeurs sur les candidats. Accusé de compromission avec une frange extrême de l’islamisme, Alain Juppé a fait les frais d’une campagne de diffamation orchestrée par l’extrême droite en novembre dernier. Surnommé « Ali Juppé » sur Twitter, l’ancien candidat a vu son avance dans les sondages s’effondrer pendant les élections des primaires de droite. Cette rumeur absurde prend néanmoins sa source quelque part. Le maire de Bordeaux a annoncé en 2008 être en discussion avec la communauté musulmane pour trouver un terrain d’entente sur un projet de centre culturel lancé en 2000. Il n’en fallait pas plus pour enflammer la « fachosphère ». La formule semble efficace puisque le phénomène se reproduit avec François Fillon quelques mois plus tard. Surnommé « Farid Fillon », le candidat de la droite est dans la ligne de mire des militants d’extrême droite pour avoir inauguré en 2010, une mosquée à Argenteuil.

Photomontage représentant François Fillon coiffé d’un turban.

De droite comme de gauche, les candidats ne sont pas épargnés. Les rumeurs attaquent leur religion, leur patrimoine, leur sexualité, déforment leurs propos… Mais le plus inquiétant est qu’elles soient relayées suffisamment pour faire parler d’elles.
Attention : risque d’intoxication informationnelle
Il est vrai qu’il est parfois difficile de faire la part des choses entre l’information et l’intox. Lorsque Le Canard enchainé publie ses premières révélations sur le PenelopeGate, les autres médias n’ayant pas accès à leurs sources, ont relayé l’information en la qualifiant de « rumeur ». Pourtant après quelques semaines d’interrogations, les emplois fictifs de la femme du candidat font l’objets d’une enquête du Parquet National Financier. Internet et les réseaux sociaux rendent paradoxalement plus difficile le démêlage du vrai et du faux. La véracité d’une information dépendant surtout de sa source, Internet donne, en théorie, un accès plus rapide à l’origine de l’information. Mais dans la pratique, peu de personnes cherchent à vérifier l’identité de l’auteur, l’origine des chiffres, d’un article ou d’une image. Et certains journalistes ne se donnent même plus cette peine ! Le 14 février dernier, le journal algérien El Hayat relayait l’information selon laquelle Marine Le Pen voudrait construire un mur entre la France et l’Algérie et que cette dernière devrait le financer. Malheureusement pour eux, leur source était le Gorafi…

Entre lanceurs d’alerte et fausses rumeurs, les personnalités visées ont recours à différents discours pour rétablir la vérité.
« Mais puisque je vous dis que vous avez tort ! »
“Si dans les dîners en ville, si dans les boucles de mails, on vous dit que j’ai une double vie avec Mathieu Gallet ou qui que ce soit d’autre, c’est mon hologramme qui soudain m’a échappé, mais ça ne peut pas être moi !” Emmanuel Macron à propos de son homosexualité présumée le 7 février 2017 à Bobino.
Humour, silence, réponse rationnelle ou énervement, à chaque homme politique sa manière de réagir aux rumeurs qui lui collent aux basques. Mais en coulisse, il semble surtout que ce genre de propos calomnieux fasse des ravages. En effet, impossible de contrôler la diffusion de la rumeur. Celle-ci se propage d’autant plus rapidement que les algorithmes des réseaux sociaux nous proposent les sujets qui nous intéressent à partir de mots clés. Internet permet également la diffusion de fausses preuves qui alimentent la rumeur, comme la fausse carte d’identité de Najat Vallaud-Belkacem la présentant comme s’appelant Claudine Dupont. « Et plus la rumeur a une forte réalité sociale, plus elle est difficile à 5 réfuter, plus elle marche, et moins son auteur risque d’être épinglé » explique Laurent Gaildraud, auteur d’Orchestrer la rumeur.

Petit clin d’œil d’Emmanuel Macron

Il n’y a rien de plus difficile que de lutter contre la croyance par la preuve rationnelle. Il persistera toujours dans le cerveau de votre interlocuteur le doute. Voilà, le mal est fait, le poids de la foule qui a répandu la rumeur pèse beaucoup plus que la voix la plus sage, puisqu’elle est seule. Que penser alors de personnalités politiques comme Donald Trump qui diffusent de fausses allégations, comme le fait que la Suède ait subi un attentat le 19 février dernier … ? Ou en 7 accusant l’ancien président Barack Obama d’avoir mis la Trump Tower sur écoute.8 Sommes-nous en train d’entrer dans une époque où la politique n’aurait plus rien à voir avec les faits ? Ce phénomène de « post-truth politics », pour reprendre les mots du chercheur Jayson Harsin, fait la part belle aux rumeurs. A chacun donc, lorsque l’envie lui prend de diffuser un potin croustillant, de faire un effort pour vérifier ses sources !
Alice Jeanpierre
Sources :
Jean-Noël Kapferer, Rumeurs, Le plus vieux média du monde. Points, 2009.
Libération, Laure Equy et Dominique Albertini, 22 novembre 2016, http://www.liberation.fr/france/2016/11/22/qui-veut-la-peau-d-alijuppe_1530262
Le Monde, un blog de la rédaction, Big Brother, 15 février 2017 http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2017/02/15/le-bon-vieux-canular-a-lere-des-fake-news-un-journal-algerien-reprend-le-gorafi_5079958_4832693.html
L’internaute, La rédaction, 9 février 2017 http://www.linternaute.com/actualite/politique/1343638-emmanuel-macron-sondouble-homosexuel-le-lobby-gay-autopsie-d-une-rumeur/
Le Figaro, Roland Gauron, 8 septembre 2014 http://www.lefigaro.fr/politique/2014/09/08/01002-20140908ARTFIG00288-les-sixingredients-d-une-rumeur-en-politique.php
Laurent Gaildraud, Orchestrer la rumeur, Eyrolles, mars 2012
Le Monde.fr avec AFP et Reuters, 4 mars 2017 http://www.lemonde.fr/donald-trump/article/2017/03/04/donald-trump-accusebarack-obama-de-l-avoir-mis-sur-ecoute_5089358_4853715.html
Le Monde, Anne-Françoise Hivert, 21 février 2017 http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/02/20/stupefaction-en-suede-apresl-attentat-fictif-suggere-par-donald-trump_5082216_3214.html
Crédits photo :
Le Point, Saïd Mahrane, 3 janvier 2017 http://md1.libe.com/photo/976624-farid-fillon.jpg?modified_at=1482254010&width=750
Compte Twitter de Rahim Bellem, capture d’écran. https://twitter.com/rahim_bellem/status/831508747289784320
Radio VL – Portrait d’Emmanuel Macron
Novopress.Info – Portrait de Marine Le Pen
Lavisqteam – JUL extrait de son nouveau clip

Politique

Asselineau : Le conférencier connecté

Difficile de développer une communication politique lorsqu’on a peu la parole dans les médias. Et pourtant, vous avez sûrement déjà croisées les affiches d’un candidat alors qu’on l’y entendait encore peu : François Asselineau.
Comment être audible par le plus grand nombre lorsqu’on est « petit » ? Les canaux grands publics étant fermés, il vous reste le développement sur des réseaux propres : par emailing, ou via un service de vidéo à la demande comme Youtube… La chose n’est pas nouvelle, les extrêmes, par exemple, se sont toujours servis d’Internet pour contourner le problème de l’inaccessibilité des médias traditionnels.
Mais il faut l’avouer, rarement communauté d’un « petit » candidat n’y aura été si vigoureuse que celle du fondateur de l’Union Populaire Républicaine (UPR). Avec plus de 33.000 abonnés sur Youtube, la chaîne de l’UPR est la deuxième chaîne politique Française, derrière celle de Jean-Luc Mélenchon. C’est la pierre de touche de la communication du parti. Un succès qui peut même s’observer dans les tendances relevées par Google. En étudiant celles-ci, on réalise le rôle clé de la chaîne Youtube dans la popularité du candidat François Asselineau. En effet, les recherches sur une plate-forme de vidéos sont réalisées par un public informé, susceptible de s’abonner et d’échanger avec une communauté sur le long terme, quand la recherche sur Google est bien d’avantage liée à l’actualité, à la conjoncture. Posséder sa propre chaîne Youtube a permis à François Asselineau de se créer une véritable communauté de viewers, transformés pour la plupart en sympathisants.

L’intérêt pour les vidéos Asselineau est resté en moyenne plus fort que l’intérêt conjoncturel révélé par les recherches Google

Youtubeur, mais pas trop
Nous parlions, dans un précédent article , de la chaîne de Jean-Luc-Mélenchon. François Asselineau est un autre exemple de réussite politique sur Youtube, mais dans un registre différent. Car alors qu’on pouvait repérer chez Jean-Luc Mélenchon une réelle appropriation du média, François Asselineau et la chaine de l’UPR ont pris une certaine liberté avec les codes de ce dernier. Si quelques-uns sont respectés, les vidéos étant par exemple toutes vignettées, d’autres, et c’est remarquable pour un parti qui s’est essentiellement développé en ligne, sont mis à bas. C’est notamment le cas de la longueur des vidéos. Un détail important à relever, car il éclaire sur le format, la manière qu’à le Youtubeur de s’adresser à ses viewers. En faisant le compte des contenus originaux mais en ligne par l’UPR depuis un mois (hors passages médiatiques et reprises de ces derniers, donc), on relève une durée moyenne de 70 minutes par vidéo sur la chaine Youtube de l’UPR, avec un format phare, « Asselineau analyse l’info » d’une durée moyenne de 40 minutes.
Par comparaison, les durées moyennes chez Jean-Luc Mélenchon sur la même période sont de 43 minutes, et pour son format phare, une vingtaine de minutes. Florian Philippot, qui, lui, semble miser sur le respect total des codes du média, fournit des vidéos d’une moyenne de 11 minutes. Quant aux durées des vidéos uploadées par les Youtubeurs, elles dépassent rarement les 20 minutes. Chez Asselineau, le discours n’est pas coupé, « punchy », ou entrecoupé de passages musicaux. Dans l’émission « Asselineau analyse l’info », le décor est celui d’un journal TV. Présentateur, Asselineau termine son intervention par un rituel « vive la république, et vive la France ». Son style est grave, professoral. A contrario, certains formats comme « Quel est le programme ? » proposent en quelques minutes, un point du programme du candidat à grand renforts d’icônes, d’infographies et dénotent d’une vraie maîtrise de l’outil Youtube. Pourtant, ce ne sont pas ces formats qui ont le plus de succès. Ces formats les plus populaires ? Des conférences, d’une ou plusieurs heures, dignes d’un universitaire. La plus vue : une conférence donnée en 2012 : « Qu’avait donc découvert F. Mitterrand après 14 années passées à l’Elysée ? » qui vise à éclairer l’ingérence des Etats-unis sur toute l’époque moderne.


A partir d’éléments historique, Asselineau déplore une « stratégie de domination Américaine »

Pousser à « l’analyse »
Au-delà du message véhiculé, ces vidéos prises en tant qu’objet fonctionnent comme autant de preuves du bien-fondé des discours du candidat. En associant son image, son identité numérique à des conférences de plusieurs heures, il se pose plus en analyste qu’en professionnel de la politique, et qu’importe si seulement une infime partie de la population accomplit la tâche (herculéenne) de regarder ses conférences en entier. Elles sont disponibles et les regarder devient un préalable à toute critique. Cette stratégie se poursuit lors de ses interventions dans les médias – dans lesquels il est désormais invité. Asselineau s’est déplacé lors de ses premières interventions dans un « grand » média avec un dossier, interpellant journalistes et spectateurs sur les contenus des documents officiels. Une manière, encore une fois, de montrer que son discours est fondé sur un matériel concret, tangible, qu’il s’agisse d’histoire ou de ressources documentaires.


François Asselineau : « Moi, je voudrais que l’on parle du rapport des grandes orientations de politique économique de l’U.E »

A l’heure de la tendance politique que certains commentateurs appellent la post-vérité, le discours construit d’Asselineau se veut, lui, ancré dans des « analyses ». C’est le terme récurrent utilisé par le candidat pour donner une identité à sa campagne, à l’instar du « projet » dans la stratégie d’Emmanuel Macron. D’ailleurs ce terme d’analyse se retrouve en très bonne place dans l’architecture du site internet UPR.fr. C’est le troisième lien cliquable après les informations générales, et les vidéos. Des analyses qui renvoient aussi vers Youtube ou les conférences d’Asselineau sont disponibles.
Et pour ceux qui le suivent, on constate à la clef une forme réelle d’adhésion. Une adhésion active qui explique que l’UPR soit le quatrième parti politique Français en terme d’adhérents , derrière le PS, LR et FN mais devant le Modem, Europe Ecologie-Les verts ou encore Le Front de Gauche. Et on peut trouver sur Youtube des vidéos, expliquant comment les analyses ont convaincues, ou, à défaut, ont intéressées.

https://youtu.be/enRG5vWvxaA?t=3m8s
Vidéo de la Youtubeuse Meitopi : « Si tu m’avais dit avant que je regarde les quarante heures de vidéos de l’UPR que je prendrais cette carte [d’adhérent] … je t’aurai franchement ri au nez »

« Voyez par vous-mêmes, faites l’effort de comprendre ce qui se passe réellement » semble nous dire la campagne d’Asselineau. Un conseil salutaire pour aller au-delà des rhétoriques partisanes. Mais c’est aussi l’argument éculé des complotistes, un mal dont on l’accuse allègrement. Pour le « candidat du Frexit », le challenge va être désormais de s’adresser au plus grand nombre en très peu de temps. Si sa stratégie professorale a réussi à créer autour de lui une base solide de militants, il lui va falloir convaincre des indécis qui ne sont pas nécessairement prêts à participer à ses colloques présidentiels.
Gaël Flaugère
Sources:
Upr.fr
Youtube : Chaine de l’UPR, Chaine de Meitopi
France Info, Yann Thomson François Asselineau vu à travers sa chaîne YouTube, 12 Mars 2017, http://www.francetvinfo.fr/elections/presidentielle/video-presidentiellefrancois-asselineau-vu-a-travers-sa-chaine-youtube_2090537.html

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Politique

La Trudeau Mania, ou comment devenir l’homme politique le plus populaire et sexy en 3 minutes

Ce qui nous plait chez nos politiciens c’est qu’ils soient distants, qu’ils apparaissent comme inaccessibles, qu’ils vivent comme des pachas sans connaître le prix d’une chocolatine. FAUX, comme dirait Norman. Aujourd’hui, ce qui plait aux électeurs ce sont des hommes politiques accessibles. Des hommes politiques comme nous, qui nous ressemblent.
Les ingrédients
Alors comment ressembler aux électeurs ? Il suffit d’analyser la stratégie de Justin Trudeau. Considéré comme la personnalité de l’année 2015, Trudeau a lancé une vague de Trudeau mania au Canada et dans le monde.
Trudeau c’est l’humaniste. C’est la politique « optimiste ». Trudeau c’est le cœur sur la main, illustré par les 25 000 Syriens qui ont pu trouver refuge au Canada. Trudeau c’est l’arrêt des frappes aériennes en Syrie et en Irak dans le but de protéger les civils. Trudeau c’est un féministe moderne. C’est soutenir les communautés LGBT. C’est légaliser le cannabis. Mais Trudeau c’est aussi un boxeur, un sportif, un ancien étudiant à la fois de littérature et de sciences de l’ingénieur, un ancien professeur. Trudeau c’est un ancien citoyen, c’est nous. Il incarne l’égalité de genre, de religion, d’orientation sexuelle, l’engagement et la jeunesse. Trudeau a été élu l’homme politique le plus sexy de l’année 2015. En somme, c’est une douce bouffée d’air frais dans une démocratie beaucoup trop verticale qui s’essouffle.
Son principal outil de communication : sa sincérité. Souvent critiqué pour sa candeur, c’est pourtant elle qui l’a porté au poste de Premier Ministre du Canada. Trudeau incarne une gentillesse pure et simple. Pas d’esclandre — sa communication est claire et honnête ; un tweet illustré par une photo, effet escompté garanti.

Un nouveau postulat démocratique ?
La société actuelle est lasse des mensonges et de la malhonnêteté des politiciens. Les électeurs ne croient plus à leurs discours. Ils sont fatigués de ces dirigeants qui semblent nés dans la politique et dont la seule ambition est l’accès au pouvoir. Un seul mot ressort : déception. Les hommes politiques n’inspirent plus. Les campagnes électorales ressemblent davantage à une cour de récréation de maternelle plutôt qu’à une véritable campagne.
Cette mise en spectacle infernale et ces règlements de compte font que les électeurs sont déçus et ne croient plus aux discours politiques ; pour 71% des 18-25 ans, la cause principale d’abstention est le mensonge des politiques, 45% ne votent pas car ils considèrent que les politiciens ignorent les préoccupations réelles des campagnes électorales, et la troisième cause d’abstention est due à la malhonnêteté des hommes politiques.
L’art de la maîtrise des réseaux sociaux
La tendance aujourd’hui, c’est la démocratie horizontale dont l’ingrédient crucial est la maîtrise des réseaux sociaux et des codes 2.0.
Pour être compris et ce n’est pas nouveau, il faut savoir communiquer et donc parler la langue de l’autre comme dit Bourdieu dans Ce que parler veut dire. Aujourd’hui, il faut parler la langue des internautes, et c’est là, tout l’art de Trudeau. Il maîtrise à la perfection la langue d’Instagram comme lorsqu’il met en scène sa famille ou quand il pose avec des pandas qui ont fait craquer plus d’une de ses fans. Celle de Twitter également, où il plaisante avec la Reine d’Angleterre ou participe à l’Invictus Games (tournoi organisé pour les soldats blessés), ou encore Youtube, où il présente sa politique.
Subtile et malin, il se sert également des réseaux sociaux pour maintenir ses relations internationales ou pour atteindre un nouveau public. Il a même un compte sur les deux médias sociaux les plus répandus en Chine : WeChat et Weibo (le Messenger et le Twitter chinois).
Ce premier ministre canadien a aussi été très habile quant à sa stratégie face à Trump; après l’attentat de la mosquée à Québec, il avait répondu indirectement au protectionnisme trumpiste vis-à-vis de l’immigration et du multiculturalisme par un tweet tout simple : [Le Canada accueillera] « les réfugiés indépendamment de leur foi, au lendemain de la décision de la Maison Blanche d’interdire l’entrée des USA aux ressortissants de sept pays musulmans ». Trudeau doit gérer ses relations avec les États-Unis afin d’éviter tout conflit dans les accords commerciaux, comme par exemple Aléna.

Une stratégie 2.0 égale pour tous ?
La maitrise des réseaux sociaux : l’unique ingrédient pour être aimé ? Il semblerait que non ou alors pas autant comparé à Obama et Trudeau. On ne peut pas reprocher à nos politiciens d’avoir essayé, à l’instar de Mélenchon et sa page Youtube ou plus récemment son meeting holographique. Mais notre jeune pimpant Macron ? Marchera, marchera pas ? Il semblerait qu’il ne tienne pas ses promesses avant même que la campagne présidentielle ne commence.
Alors, à quand un Obama/Trudeau à la française ?
Maëlys Le Vaguerèse
@lvgmaelys
Sources :
• « Pourquoi tout le monde aime Justin Trudeau », 7sur7 publié 10/03/2016 et consulté le 14/03/2017.
• « Démocratie verticale ou démocratie horizontale, que voulons-nous ? », Alternatives Pyrénées, publié le 20/02/2015, consulté le 14/03/2017
• « L’utilisation des réseaux sociaux en politique », Ambasdr, publié le 21/04/2015, consulté le 14/03/2017
Crédits :
• @JustinTrudeau
• « Chevelure soyeuse, sourire ravageur, look de bad boy… Les internautes ont le cœur qui fait boom », @RachelLeishman

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Politique

Médias et Maison Blanche : fin d’un paradigme ou fin de la liberté de la presse ?

Voilà près d’un mois et demi que Donald Trump a accédé au poste de président du monde libre. Cependant, cette appellation, « monde libre », née durant la Seconde Guerre mondiale et popularisée pendant la Guerre Froide, apparaît aujourd’hui plus désuète que jamais. L’admiration que porte le nouveau président américain pour Vladimir Poutine rend obsolète l’opposition entre monde libre, mené par les États-Unis, et le bloc soviétique. De plus, la liberté que les États-Unis ont toujours prônée et voulu exporter dans un souci d’universalisme, ne semble plus vraiment d’actualité.
Contre-vérités et fake news, mots clés de la vie politique américaine
Tout a commencé le samedi 21 janvier, lors de la première conférence de presse du nouveau porte-parole de la Maison Blanche, Sean Spicer. Les médias sont qualifiés par le hautfonctionnaire de « malhonnêtes ». Il les accuse d’avoir relayé des informations fausses à propos du nombre de personnes qui étaient présentes à la cérémonie d’inauguration du président Trump la veille, et décide de ne répondre à aucune question des journalistes. Le 11 janvier, le président-élu avait déjà refusé de prendre une question du journaliste de CNN Jim Acosta, en affirmant qu’il relayait des « fake news », c’est-à-dire des informations fallacieuses.

Ces premières conférences de presse ont scellé la relation déjà complexe entre Donald Trump et les médias américains. En effet, durant sa campagne, celui qui était alors candidat à la présidence entretenait un rapport particulier avec les médias. Il n’a cessé d’affirmer des contre-vérités, dédaignant ainsi les nombreuses tentatives de correction des médias, et dénigrant par là même, leur mission démocratique traditionnelle. En retour, les médias, et notamment la télévision, ont été son meilleur allié, puisqu’à force de couvrir les multiples dérapages de Trump, ils lui ont offert des centaines d’heures de diffusion gratuites.
Un climat de plus en plus tendu entre Trump et les journalistes
Désormais chef de l’exécutif, Trump n’a pas lésiné sur les critiques envers les médias, et se permet d’aller encore plus loin. En effet, ce début de mandat a été secoué par plusieurs scandales déjà, plus ou moins fondés. À chaque fois qu’une affaire sortait dans la presse, Trump s’empressait de la qualifier de « fake news » — comme il l’avait notamment fait pour l’affaire de collaboration et de chantage entre la Russie et l’équipe Trump pendant la campagne.
Plus extrême encore, pour parler des grands médias, la chaîne historique d’informations en continu CNN, le journal New York Times ou encore la chaîne NBC News, le président américain utilise désormais l’expression « failing », soit en déclin, en échec, et les qualifie systématiquement de « fake news media ». Il s’exprime principalement à travers ses tweets, contournant ainsi les canaux traditionnels.

C’est bien là que la présidence de Trump devient dangereuse, et constitue une menace pour la liberté de la presse, et la liberté d’expression en général. En faisant des médias le monstre duquel il faut se détourner, Donald Trump peut obtenir le monopole de la vérité. Il fait de sa parole, la parole d’Evangile. Traditionnellement, dans une démocratie, les médias jouent un rôle de gendarme, ils existent pour rendre public. Kant définit même la démocratie par le principe de « Öffentlichkeit », soit publicité. Ils contrôlent les informations émises par le pouvoir, ou fournissent au public les informations qui pourraient être cachées par le pouvoir. Ils sont les garants de la vérité vérifiée et surtout des libertés d’opinion et d’expression. Dans l’Amérique de Trump, le rôle des médias est nié et même méprisé, dégradé.
Il y a quelques semaines à peine, à l’occasion d’une conférence de presse hebdomadaire à la Maison Blanche, l’administration Trump a interdit l’accès à la salle de presse à certains journalistes, notamment ceux du New York Times, de CNN et du Huffington Post, qui tous ont tendance à vivement critiquer le président américain. La voix qui porte l’opposition a donc été étouffée par le pouvoir exécutif.
La fin d’une époque ?
Le philosophe Achille Mbembe théorise notre temps en affirmant que l’âge de l’humanisme touche à sa fin, pour laisser place au nihilisme, et à l’autoritarisme populiste. Sa vision consiste donc à considérer que l’histoire socio-politique de l’humanité peut être envisagée comme un enchaînement de différents paradigmes. Seulement, cette analyse est-elle satisfaisante ? Peut-on simplement voir les choses en termes de grandes aires, et grandes ères ? Peut-on analyser l’histoire comme un mouvement inexorable qui balance l’humanité entre des époques plus ou moins libertaires ? La fin du paradigme humaniste est-elle une fatalité ?
L’affaiblissement du pouvoir médiatique causé par Trump est une tragédie moderne, mais on ne doit ni ne peut se résigner. Le New York Times a diffusé pour la première fois, durant la pause publicitaire de la cérémonie des Oscars du 26 février 2017, une réclame promouvant le travail journalistique et le fact-checking, qui consiste à s’assurer de la véracité des faits et des informations. De la même manière, le Washington Post prouve sa résistance et sa résilience en adoptant le sous-titre « Democracy Dies in Darkness », soit la démocratie meurt dans l’ombre. Le journal fait ainsi référence à la nécessité du journalisme en tant que garant d’une certaine transparence du pouvoir. Encore plus encourageant, de nombreuses associations de soutien au journalisme se développent, comme le Committee to Protect Journalists qui, après avoir été citée par Meryl Streep lors de son fameux discours des Golden Globes, a connu une forte augmentation de dons.
L’argument de la sortie d’un paradigme peut être destructeur, car il confère une dimension fataliste aux changements que nous sommes en train de vivre. Pourtant, la presse a survécu à bien d’autres crises démocratiques au cours de son histoire. Faible corps médiatique correspond nécessairement à une démocratie faible. C’est à nous de prendre les bonnes mesures et d’adopter les bons réflexes.
Mina Ramos
Sources :
– CILIZZA Chris, Sean Spicer held a press conference. He didn’t take questions. Or tell the whole truth, The Washington Post, publié le 21 janvier 2017, consulté le 1er mars 2017. https://www.washingtonpost.com/news/the-fix/wp/2017/01/21/sean-spicer-held-a-pressconference-he-didnt-take-questions-or-tell-the-wholetruth/?utm_term=.5aea6a1a7ca5
– SILLITO David, How the media created the president, BBC.com, publié le 14 novembre 2016, consulté le 1er mars 2017. http://www.bbc.com/news/entertainment-arts-37952249
– LAVENDER Paige, Donald Trump Refuses to Take A Question From CNN Reporter, Calls Network ‘Fake News’, The Huffington Post, publié le 11 janvier 2017, consulté le 1er mars 2017. http://www.huffingtonpost.com/entry/donald-trump-cnn_us_58765783e4b05b7a465ccc0b
– CALDERONE Michael, Trump White House Bars News Organizations From Press Briefing , The Huffington Post, publié le 24 février 2017, consulté le 1er mars 2017. http://www.huffingtonpost.com/entry/white-house-bars-newsorganizations_us_58b08a76e4b0a8a9b78213ae
– La Documentation française, « Médias et démocratie, La fonction des médias dans la démocratie », http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/libris/3303330403389/3303330403389_EX.pdf
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