[rev_slider alias=”clean-news-post-based1″][/rev_slider]

Société

Sensibiliser les Américains au gaspillage ? Un défi pour « monsieur poubelle ! »

Vous êtes-vous déjà demandés combien pèseraient vos déchets ménagers mis bout à bout ? Eh bien Rob Greenfield, un militant écologiste en a fait l’expérience pour vous ! Pour sensibiliser les Américains au problème du gaspillage alimentaire aux États-Unis, cet environnementaliste décide de porter sur lui les ordures mensuelles d’un Américain moyen.
Son expérience étonnante s’ancre dans un contexte de prévention internationale, car le 16 octobre dernier avait lieu la Journée mondiale de l’alimentation : un timing parfait pour montrer à tous que le gaspillage est un problème majeur dans la société.
« Trash me » ou comment lutter contre le problème de surconsommation américain
En effet, la quantité d’ordures jetées aux États-Unis est incroyable : deux kilos par jour et par personne en moyenne, c’est-à-dire deux fois plus que les Français. Le calcul est vite fait : ce n’est pas moins de soixante kilos de détritus produits en un mois pour une seule personne ! Ce constat affolant ne semble pourtant pas être au centre des préoccupations des Américains, peut-être davantage obnubilés par la course à la présidentielle 2016. Aujourd’hui, les États-Unis sont « le premier producteur mondial de déchets, que ce soit les déchets ménagers, industriels ou toxiques » explique Dominique Lorrain, Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), dans son livre Le Secteur des déchets aux États-Unis, I.
C’est pour cette raison que l’écologiste engagé a lancé son projet « Trash me ». Son objectif est clair : déclencher une prise de conscience. Affublé d’un costume contenant chacun de ses déchets, Rob Greenfield se promène dans les rues de New-York et joue sur une communication visuelle et insolite. Il remplit sa tenue d’emballages divers et variés (excepté les déchets organiques, on vous laisse deviner pourquoi), ce qui le fait gonfler de semaine en semaine altérant ainsi sa capacité à se déplacer. Au terme de son expérience, il aura tout de même accumulé environ quarante-cinq kilos de détritus
Pour Rob Greenfield, la meilleure façon de comprendre le mode de vie d’une majorité, c’est de l’adopter et d’en exposer les conséquences néfastes au grand jour.
Une action originale et décalée
Rob Greenfield utilise les lieux publics pour une visibilité optimale et cherche à renvoyer une image d’un Américain « comme les autres ». Pour cela, son opération s’appuie sur les réseaux sociaux et fait appel à une logique d’identification : il est le miroir qui reflète le fléau de la société moderne, à savoir la surconsommation.
Et si le décalé pouvait être recalé ?
Exhiber ce qu’on refuse de voir c’est aussi prendre le risque d’être perçu comme marginal et incompris par la société dans laquelle l’incitation à la consommation est omniprésente. En vérité, nous n’avons que très peu conscience de l’impact qu’ont tous les emballages accumulés au quotidien, sur notre environnement. C’est donc à la fois une cause difficile à défendre, ainsi qu’une réalité difficile à assumer.
Cependant, Rob Greenfield n’est pas le seul à tenter d’alerter l’opinion publique en jouant sur un visuel percutant. Le « Pétrole Mob » de Greenpeace où les militants français s’engluaient de pétrole pour dénoncer le phénomène de marée noire peu de temps après celle du golfe du Mexique en 2010, avait lui aussi marqué les esprits.

L’homme aux six millions de vues
A trente ans seulement, le défenseur de la planète convainc et suscite l’engouement des médias à chaque opération décalée. En 2015, on l’appelle le « Forest Gump de l’écologie » pour avoir parcouru des centaines de kilomètres à vélo le long de la côte californienne dans le but de prendre soin des paysages locaux ; et l’année suivante, il anime TEDxTeen intitulé « How to end the food waste fiasco. ». Toutes ses expériences et ses astuces pour tendre vers une consommation meilleure sont sur son blog : robgreenfield.tv.
A quelques jours de la Semaine Européenne de la Réduction des Déchets (SERD) qui aura lieu du 19 au 27 novembre 2016, l’expérience de Rob Greenfield s’est achevée à point nommé et soulève la question de l’accumulation des déchets ménagers dans le monde entier.
Vous l’aurez compris, Rob Greenfield ne passe pas inaperçu dans toutes ses entreprises plus folles les unes que les autres : à la fois proche de son public-cible mais aussi présent dans les médias, il semble se placer comme le défenseur moderne et avant-gardiste de la cause environnementale.
 
Steffi Noël
@Steffi Noël sur Twitter
 
Sources :
LORRAIN Dominique, « Le secteur des déchets aux Etats-Unis (1) », Flux, 43, (Rubrique « Entreprises de Réseaux »), janvier-mars 2001, p. 73-84.
« Rob Greenfield, l’homme-ordures de New York », Paris Match. Publié le 05/10/2016. Consulté le 15/10/2016.
“Rob Greenfield, le « forest gump » de l’écologie”, Monsieur Mondialisation. Publié le 27 octobre 2015. Consulté le 14/10/2016.
– GENTILLE Denis « Trash me : la folle idée de Rob Greenfield pour lutter contre le gaspillage », Positivr.fr. Publié le 12 septembre 2016. Consulté le 14/10/2016.
RUIZ-GROSSMAN Sarah « This Guy Is Wearing Every Piece Of Garbage He Generates For A Month », The Huffington Post. Publié le 26/09/2016. Consulté le 16/10/2016.
Le site de Rob Greenfield
 
Crédits photos :
Bryan R. Smith, photographe pour ParisMatch

Société

Raptor Dissident VS Marion Seclin, violence rétrograde contre féminisme 2.0

De YouTube au petit écran, Marion Seclin s’est imposée comme porte-parole d’une jeunesse féministe, drôle et brillante. Sa présence sur France 2 dans l’émission AcTualiTy, programme abordant une « autre actualité » est un fait marquant de la rentrée télévisuelle de 2016, montrant l’impact qu’elle peut avoir sur les jeunes (et les moins jeunes espérons-le). Cependant, comme tout combat, elle est confrontée à un gros vilain monstre prêt à tout pour décrédibiliser son message…
D’abord présente sur YouTube et sur le webzine Madmoizelle, Marion Seclin s’est fait remarquer pour sa prise de position franche en faveur du féminisme : dans une de ses vidéos, elle explique qu’elle ne se considère elle-même comme féministe que depuis peu de temps, bien qu’elle fût déjà sensible à bien des idées apparentées à ce mouvement. Si le cœur de ses vidéos est désormais globalement le féminisme, cela ne l’empêche pas de traiter de sujets variés, allant du Mondial du tatouage aux concours de roller derby. On ne peut que constater qu’elle le fait avec un certain brio, associant humour et très souvent une profonde implication dans la lutte vers l’égalité. Certains passages de ses vidéos sont assez savoureux, notamment quand elle lit les tweets qu’elle reçoit via le hashtag #tesfeministemais et souligne la non pertinence de la grande majorité de ces « perles », pour la citer : oui les féministes peuvent être épilées ET engagées et, non, être féministe n’implique pas un rejet de la sexualité ou des relations avec les hommes, bien au contraire. Sa stratégie est clairement d’utiliser l’humour comme arme contre le sexisme : cette déconstruction en règle des grands clichés sur les féministes est un vent d’air frais qui vient dépoussiérer un combat de plus en plus mené par des jeunes gens aussi dynamiques et engagés qu’elle.
Le dinosaure de la haine

Le féminisme étant toujours aujourd’hui un sujet très sensible, nous découvrons sous ses vidéos des micros débats dans les commentaires, parfois assez violents. Cependant, la vidéo qui a le plus fait réagir et ce, non plus uniquement son public, mais aussi les autres YouTubeurs, a été celle sur le harcèlement de rue. Sujet brûlant s’il en est, échauffant aussi bien les sphères politiques que le grand public. Il n’est alors pas étonnant que quand elle se risque à aborder cette thématique, les réactions ne soient pas que positives. Et c’est ici qu’un dinosaure surgit, assoiffé du sang impie de féministes : le terrible et impitoyable Raptor Dissident. Si ce nom ne vous parle pas, ne vous inquiétez pas ; vous n’avez juste pas suffisamment fréquenté le forum on ne peut plus enrichissant du site jeuxvideo.com dont il était un membre actif. Sur la description de son compte YouTube, il se présente lui-même comme étant « tellement haut dans l’échelle de la haine que même en mettant des patates à des orphelins et en balayant des handicapés tu pourras à peine me rejoindre sur le podium des plus gros fils de pute que cette terre ait portée ». Bon. Il a le mérite d’être clair. Il s’attaque globalement à tout le monde, usant à outrance d’un vocabulaire que nous qualifierons de fleuri.
Chacune de ses vidéos génère des commentaires qui ont tendance à faire perdre foi en l’humanité : avalanche d’insultes, de réflexions homophobes, sexistes, racistes et même parfois tout cela à la fois (combo !). Comme on pouvait s’y attendre, il a donc répondu à la vidéo de Marion Seclin et ce d’une manière peu fine, dirons-nous. Il nous ressort tous les vieux clichés qui sentent bon le moisi : les féministes sont des hystériques, moches évidemment, qui sont narcissiques et ne réalisent pas que les hommes aussi ont des soucis. Comment alors lui expliquer gentiment qu’ici nous parlons de harcèlement de rue qui touche en immense majorité les femmes, jolies ou pas jolies, minijupe ou pas. Mais rappelons la définition de harcèlement de rue : « Le harcèlement de rue, ce sont les comportements adressés aux personnes dans les espaces publics et semi-publics, visant à les interpeler verbalement ou non, leur envoyant des messages intimidants, insistants, irrespectueux, humiliants, menaçants, insultants en raison de leur sexe, de leur genre ou de leur orientation sexuelle ». Tout est dit. Pourtant, selon lui, les hommes sont également victimes de harcèlement de rue puisqu’on leur vole leur téléphone ou qu’on les agresse. Nous avons donc ici affaire à une grosse confusion : il parle d’agression et non de harcèlement, et puis il semblerait aussi que les femmes sont également victimes de ce genre de crimes. Mais pour lui « se faire mater et violer » c’est la même chose que de « se faire casser la gueule et voler ». Sans commentaire. Et bien entendu il utilise l’argument selon lequel elle confondrait drague de rue et harcèlement. Mais le but ici n’est pas d’analyser point par point les manques de son « raisonnement ». En effet, ce qui est frappant, c’est de voir à quel point la haine qu’il génère est dangereuse pour son public majoritairement jeune. Il n’est alors pas surprenant que la vidéo ait été supprimée par YouTube, compte tenu du nombre de fois où elle a été signalée comme offensante : ce n’est d’ailleurs pas la seule vidéo du Raptor Dissident à avoir été supprimée… Suite à cela, il publie une vidéo où il dénonce un complot contre lui de la part d‘autres YouTubeurs comme Mathieu Sommet (Salut Les Geeks) ou encore Masculin Singulier. Mais ce qu’il oublie de dire c’est qu’on a le droit d’être énervé, le droit de dénoncer de façon parfois virulente mais que la haine n’est pas constructive ; la preuve, Bonjour Tristesse, chaîne où un autre Matthieu frappe avec force sur les politiques et leurs incohérences, est un succès et ses vidéos ne sont pas supprimées…
Faites l’humour pas la haine
La critique en soi n’est pas une mauvaise chose, elle peut être constructive ; la vidéo de Marion Seclin n’est effectivement pas parfaite et c’est d’ailleurs pour cela qu’elle a ensuite publié une autre vidéo où elle répondait aux critiques. Cependant ici il est difficile de prendre au sérieux un discours où le mot « connasse » apparait toute les 30 secondes et où les souffrances morales des femmes sont amoindries. Contrairement à ce qu’affirme notre cher Raptor, le féminisme actuel lutte pour des causes qui sont loin d’être futiles : c’est tout un imaginaire et un inconscient sociétal qu’il faut déconstruire et l’humour est un moyen intelligent de le faire, bien plus puissant que la haine.
 
Laura Laarman
 
Sources :
Stopharcelementderue
YouTube Supprime Mes Vidéos – Raptor Vs Wild
Marion Seclin, Féminisme en declin – EMCM #7 – Raptor Dissident (Reupload)
Bonjour Tristesse
 
Crédits photos:
Thumbnails des vidéos de Marion Seclin et du Raptor Dissident.

8
Société

L'intime au service des ambitions

Dimanche 9 octobre, coup d’envoi de la nouvelle émission de M6 à l’orée d’une course à la présidentielle déjà bien engagée. Karine Le Marchand à sa tête, nous voilà plongés dans l’intimité des politiques ou du moins dans ce qui leur plait de nous narrer pour attendrir et susciter l’empathie auprès du téléspectateur. Il n’est plus question de clivage gauche/droite, mais seulement d’hommes et femmes politiques avec des blessures et des fêlures: en somme une histoire de vie ! Une histoire de vie, ou un format médiatique spécialement affrété pour servir le story-telling de ces hommes et femmes politiques?
 

“Bienvenue presque chez vous”
Les canapés changent à chaque homme politique, tout comme le décor de l’appartement immédiatement introduit en début de séquence par l’animatrice à l’aide d’un “bienvenue presque chez vous”. Aussi toute l’ambiguïté de l’émission repose sur ce paradoxe: on feint la proximité et on invite le politique à se sentir comme à la maison, mais le discours est rôdé, l’intimité factice et la gêne certaine pour le téléspectateur pris dans le carcan du voyeurisme.
Et pour cause, il s’agit ici de narrer un parcours de vie en commençant bien sûr par l’enfance et la famille, deux thématiques efficaces lorsqu’il s’agit de mobiliser les leviers de l’émotion en feignant la confidence. Les différentes anecdotes, les témoignages de l’entourage et la projection de photos de famille, participent de la réussite émotionnelle du format qui invite à la projection et à l’identification du téléspectateur pour ces hommes et ces femmes aux parcours parfois compliqués, mais toujours attendrissants.
Pas de doute possible donc, nous sommes bien sur M6, l’émission du coaching psychanalysant : « Belle toute nue » vous apprend à aimer votre corps, « Déco » vous apprend à aimer votre intérieur, « Nouveau look pour une nouvelle vie » vous apprend à aimer votre image, et « Ambition intime » vous apprend à aimer les politiques. Karine Le Marchand apparaît ici comme la coach de l’amour: si les agriculteurs cherchent l’amour d’un ou d’une conjointe, les politiques recherchent celui de leurs électeurs. L’exercice de séduction ne se cache plus et tous les ressorts narratifs de l’émotion sont ainsi mobilisés pour remplir le contrat.
Aussi, l’opération séduction est double: les politiques en usent pour faire face à la défiance croissante des français ; tandis que l’animatrice qui est “nulle en politique, [ne sachant] même pas qui est Jaurès” (dépêche AFP), minaude devant ces hommes et femmes à coup de sourire mielleux et de rires retentissants. Corps et sourires trahissant le flirt mis en place dans la relation qu’elle instaure. Une attitude désolante où la femme semble réduite à sa condition d’objet de désir pour tenter de créer une intimité aléatoire avec son interlocuteur.
 
Ambitions intimes, la nouvelle télé-réalité politique ?
La question mérite d’être posée puisque le format est calqué sur l’émission phare de la chaîne, L’amour est dans le pré: on y retrouve la même voix off de la présentatrice pour chapitrer le portrait ou la playlist romantique et larmoyante comme pour dicter l’émotion au téléspectateur. Mais la chaîne pousse encore plus loin la ressemblance en faisant intervenir un ancien candidat agriculteur, Thierry, pour interpeller directement Bruno Le Maire: la séquence sert alors doublement l’homme politique, qui donne la parole à un agriculteur – profil majeur de son électorat – tout en le poussant à parler de son intimité avec sa femme, au sens le plus singulier du terme.
On parle donc de vie, de mort, de sexe dans cette émission, soit des aspects bien éloignés d’un programme politique mais qui rassemblent et cristallisent l’intérêt du téléspectateur pour une émission, somme toute, parfaitement produite.
 
Une production rythmée et une émission parfaitement marketée
On peut être agacé par l’exercice de mise en scène de nos politiques, mais on est tenu par une production et un montage rythmés qui donnent envie de voir la suite ; on est gêné par un trop plein d’émotions suggérées mais on s’étonne de l’être passablement à notre tour. Bref on regarde l’émission en entier sans forcément oser le dire.
Le format ne fait pas dans la nuance mais crée l’ambiguïté car ce n’est ni une émission politique où l’on parle de l’intime, ni une émission intime où l’on parle de politique. Or, le programme s’inscrit explicitement dans le débat démocratique en vue des prochaines présidentielles, preuve en est la signature qui clôture l’émission “je rappelle que ceux qui ne voteront pas ne pourront pas râler pendant 5 ans. Ça serait dommage!”
En définitive, c’est un format nouveau, à cheval entre la télé-réalité et la confession marketée parfaitement produit à destination d’un public non intéressé par les émissions politiques par ailleurs. Aussi agaçant que prenant, l’émission est controversée mais réussit le pari de faire parler d’elle en convoquant une narration jusqu’alors inédite dans le domaine de la politique.
Charlotte Bavay
linkedin
@charlottebavay
Crédits photo :
Pierre Olivier / M6
 

Société

Les tabloïds 2.0

Procès de stars, histoires rocambolesques et rarement fondées, morts tragiques, éthique discutable
et discutée… Le dimanche 24 juillet, Arte diffusait un excellent documentaire sur « la splendeur et
la décadence » d’un genre médiatique qui à sa grande époque faisait la pluie et le beau temps dans
le star system : la presse à scandale, ou tabloïd. Cette presse connaît de nos jours un déclin aussi
irrémédiable que paradoxal : parce qu’aujourd’hui la culture tabloïd est devenue la norme
culturelle, on n’a plus besoin des tabloïds. Anonymes, stars, médias, politiques – personne n’est
épargné. Retour sur un phénomène de société devenu fait social.
 
1,6 milliards de paparazzi
 
Dans son épilogue, le documentaire s’interroge sur le déclin de la presse à scandale, dont les ventes
ne cessent de diminuer. Les tabloïds britanniques, maîtres du genre, enregistrent une diminution de
leurs ventes de 10% en moyenne entre les mois de juin 2014 et 2015, d’après Press Gazette. Des
affaires où le manque total d’éthique des tabloïds était pointé du doigt ont certainement contribué à
leur déclin. Pour exemple, les écoutes pirates du portable de Milly Dowler, jeune fille sauvagement
assassinée en 2002, par le journal News Of The World dans le but de la localiser. Le tabloïd a
publié son dernier numéro peu après le scandale ­ révélé dix ans après les faits ­ et ses dirigeants
sont passés au tribunal.
Mais ce qui a définitivement enterré les tabloïds marque en même temps leur consécration :
aujourd’hui, tout le monde est son propre tabloïd, comme l’explique le documentaire :
« Célèbre ou non, voyeur et exhibitionniste à la fois, chacun devient son propre tabloïd, se prend
soi­même en photo et diffuse directement ses faits et gestes sur Internet. Plus besoin de fouiner
pour faire des révélations, tout est déjà là. Les tabloïds agonisent, vive la culture tabloïd ».
Avec les réseaux sociaux, le culte de l’image et le narcissisme atteignent leur paroxysme.
Instagram, Snapchat, Facebook… L’image de l’utilisateur est au centre de leur succès. Facebook
compte 1,6 milliard de paparazzi, en quelque sorte. Chacun devient son propre média, révèle une
part de sa vie privée. Dans cette société, si le rôle des tabloïds est largement déprécié leurs
méthodes sont devenues la norme. En effet, le mécanisme sur lequel fonctionnent les tabloïds est le
même que celui de ces réseaux : le faux. On montre une réalité augmentée, embellie tant dans le
choix du moment exposé que dans les moyens mis à disposition pour farder une image, tels que le
filtre sur Instagram.
Ce culte du faux ne pose pas de problème tant qu’il ne fait pas de mal. Seul souci, on commence à
remarquer le contraire. Dans les domaines politiques et médiatiques, le faux prend des formes bien
plus pernicieuses : le mensonge et l’hypocrisie au service d’un objectif économique ou idéologique.
Fausses nouvelles, détournement des faits pour présenter une « réalité » qui fait élire ou qui fait
vendre – la culture tabloïd a gagné, pour notre plus grand mal.
 
Bienvenue dans l’ère de « la post­vérité »
 
Katharine Viner, rédactrice en chef du Guardian, décrit dans un long article une époque où en
politique, le faux compte davantage que le vrai, l’émotion plus que la démonstration. Elle voit ainsi
en l’issue du Brexit le « premier vote majeur dans l’ère de la politique post­vérité ». Dans ce
système, la vérité factuelle ne compte plus. Le monde est trop complexe, chacun a sa vérité
subjective, son idéologie. Le débat d’idées n’est plus au cœur de la politique. Il ne s’agit plus de
convaincre mais de persuader, et les médias ont un rôle dans ce bouleversement.
 
Le Brexit : un point de bascule
 
Dans le débat qui a fait rage entre avocats du « Leave » et défenseurs du « Remain », deux
stratégies se sont affrontées. Les pro­Remain exposaient des faits, une vérité factuelle sur les
conséquences d’une sortie de l’Union Européenne pour le Royaume­Uni. Les pro­Brexit se
moquaient de cette approche qu’ils qualifiaient de « Project Fear » et préféraient insister sur la
distance entre les technocrates européens et un Royaume­Uni des laissés pour compte, dont les
intérêts ne priment jamais dans les négociations à Bruxelles. Les 51,9% de voix en faveur du
« Leave » ont prouvé que l’émotion l’emportait sur la démonstration, et qu’en politique la vérité
n’avait plus grand intérêt. En effet, peu après le résultat, les principaux défenseurs du « Leave » ont
révélé que les promesses gages de leur victoire n’étaient que des mensonges. Ce qu’il s’est passé au
Royaume­Uni atteste d’une montée globale du populisme dans le monde occidental, dont Donald
Trump constitue l’incarnation. Dans ce processus, les politiques ne sont pas seuls à avoir un rôle.
 
Le rôle des réseaux sociaux
 
Comme l’explique Katharine Viner, le mensonge en politique est loin d’être nouveau. Certains y
verraient même un pléonasme. Ce qui change, c’est la vitesse et l’intensité de la propagation des
faux arguments. Alors que les réseaux sociaux sont le mode privilégié de 12% des internautes
(28% pour les 18­24 ans) pour accéder à l’information, les algorithmes des plus fameux d’entre eux
(comme Facebook) présentent aux utilisateurs presque uniquement des contenus qu’ils sont
susceptibles d’apprécier, contribuant ainsi à réduire leur appréhension des choses, les protégeant
des points de vue divergents. Indirectement, les réseaux sociaux confirment leurs croyances aux
utilisateurs en les confinant dans un monde qui leur ressemble. Comment alors défaire une
croyance avec des faits ? Le combat n’est pas égal.
 
Les médias responsables du règne de la “post­vérité” ?
 
Dans un système où prime l’engagement par l’émotion, les médias d’information ont pour la plupart
cédé à la méthode des tabloïds en axant leurs contenus sur le sensationnalisme pour générer du
clic. La partielle perte de rigueur de certains titres journalistiques est donc due pour Katharine
Viner au business model des médias sur le web : leurs ressources dépendent de la valeur de leurs
espaces publicitaires pour les annonceurs, définie par un seul critère – l’audience, qu’il faut attirer à
tout prix.En outre, si le rapport désormais horizontal qui s’est instauré entre les médias et leur
audience avec les réseaux sociaux est très appréciable, il a ses mauvais côtés. Katharine Viner
parle du phénomène de « cascade d’information » : même dans le cas d’une information fausse ou
incomplète, l’internaute partage le contenu, qui est ensuite partagé par d’autres utilisateurs et ainsi
de suite jusqu’à devenir viral.
Par conséquent, si l’audience définit les stratégies éditoriales, elle peut aussi donner un poids
conséquent à certains contenus par le simple biais du partage. Lorsque l’on sait que 59% des
contenus sur les réseaux sociaux ne sont pas lus avant d’être partagés, on peut sérieusement
envisager la diffusion ultra­rapide d’informations erronées biaisées par une idéologie ou un objectif
économique comme une réalité déterminante dans la propagation de certaines pensées.
Les médias sont aujourd’hui tributaires de leurs lecteurs, et cela est une bonne chose s’ils ne cèdent
pas à la culture tabloïd sensationnaliste de la « non vérité », qui veut avant tout mobiliser les
émotions et les croyances. Mais l’indépendance et la qualité de travail nécessitent des ressources.
C’est sur ce nouveau contrat de lecture que repose la relation entre les journalistes et leur audience,
qui en s’abonnant doit avoir la sensation de rejoindre une équipe, de soutenir un projet, une
communauté. C’est peut-­être en ce sens que la campagne d’abonnement du Guardian
s’articule autour du verbe to support. S’abonner revient à effectuer un geste citoyen, à s’engager. Si
les médias dénoncent le règne de l’émotion sur celui du fait, ils semblent utiliser les mêmes
ficelles.
 
Clément Mellouet

Société

Le datajournalisme va-t-il sauver les médias d'information ?

Perte d’audience, concurrence accrue, baisse de confiance… Les médias d’information payants sont aujourd’hui confrontés à une crise. Depuis quelques années émerge une pratique journalistique qui semblerait pouvoir leur redonner leur dimension d’antan : le datajournalisme.
Le “journalisme de données” est une technique qui consiste à analyser un vaste ensemble de données complexes (des data) pour en extraire des informations pertinentes et les rendre intelligibles au grand public. Les sources sont fiables, les informations à la fois attrayantes et intéressantes. L’intérêt du datajournalisme pour les médias d’information est d’autant plus visible lorsqu’il permet de faire des gros coups, qui boostent l’audience – les “Panama Papers” en sont un exemple criant. Mais lorsqu’il a prétention à devenir hégémonique, à être seul détenteur du Vrai, le datajournalisme dévoile ses failles. Nate Silver, star du datajournalisme aux Etats-Unis, en a récemment fait les frais en prédisant un score de 2% pour Donald Trump aux primaires républicaines.
La “crise” des médias d’information payants
Si l’on parle d’ordinaire de “crise” des médias d’information, c’est pour désigner la presse quotidienne française dont les ventes ne cessent de diminuer. Il faut pourtant nuancer cette affirmation, le déclin de 8,6% des ventes papier en 2015 étant assez bien compensé par les abonnements sur format digital, qui ramènent la baisse générale à 1,4%. Cependant plusieurs facteurs montrent que les médias d’information – pas uniquement la presse – connaissent actuellement des difficultés.
Un secteur très concurrentiel
Les quotidiens d’informations font face à la concurrence des médias gratuits. La plupart d’entre eux est aujourd’hui passée au bimédia, avec une version du journal disponible en ligne. Mais face au rythme auquel court l’information sur Internet, les quotidiens donnent accès à une grande partie de leurs contenus gratuitement en comptant sur les revenus publicitaires de leurs sites. C’était sans compter sur les “bloqueurs de pub” – AdBlock en tête – qui ont permis aux internautes de ne plus subir l’omniprésence d’annonces autour de leurs articles. Face à cela, plusieurs quotidiens ont mené une “opération contre les bloqueurs de publicité” en mars dernier.
A la télévision et à la radio, la concurrence est surtout à l’oeuvre entre les médias eux-mêmes. On comptera bientôt pas moins de quatre chaînes d’information sur la TNT : BFM TV, ITélé, LCI (arrivée le 5 avril), et la chaîne info du service public à partir de la rentrée prochaine. De même, la case la plus importante en radio est la matinale, dont la mission principale est d’informer.
Une perte de confiance
La confiance des Français dans les médias ne cesse de s’effriter. C’est du moins ce que dénote le “Baromètre 2016 de confiance des Français dans les médias” réalisé par TNS Sofres sur un échantillon de 1061 personnes. On y découvre que le degré de crédibilité des médias est en chute libre : sur Internet, il s’élève à 31% (huit de moins que l’année passée), 50% pour la télévision (-7%), 51% pour la presse (-7%) et 55% pour la radio (-8%). De même, 64% des interrogés considèrent que les journalistes ne sont pas indépendants du pouvoir politique, et 58% des pressions de l’argent.
Le constat est sans appel : les médias d’information pâtissent d’un déficit commercial et de confiance. C’est là que le datajournalisme entre en scène. Il va permettre à plusieurs médias d’informations de réaliser un coup d’ampleur mondiale, qui va alimenter leurs Unes pendant plusieurs jours.
Les “Panama Papers”, la plus belle réussite du datajournalisme
Leur nom est un symbole à lui tout seul. Les “Panama Papers”, en hommage aux “Pentagon Papers” du New York Times de 1971, sont une version 2.0 du journalisme d’investigation : un datajournalisme porté à une échelle mondiale. Ce sont en effet 370 journalistes issus de 109 médias internationaux qui ont épluché les quelques 11,5 millions de documents (2,6 téraoctets de données) de Mossack Fonseca, spécialiste de la création de sociétés écrans basé au Panama. Les rédactions, coordonnées par le Consortium International des Journalistes d’Investigation (ICIJ), ont démontré que les data alliées à un travail collaboratif permettent aux médias de faire des gros coups.
 

 
Les médias d’information participants ont redoré leur blason. Associées à la rigueur journalistique, les data ont une utilité citoyenne. Elles permettent de dévoiler les abus des puissants au monde entier. Avec les “Panama Papers”, les médias d’information sont du côté du peuple. Et ce dernier le leur rend bien. Pour preuve le bond des ventes papier du Monde, seul journal français ayant pris part à l’opération : +109% le premier jour de la publication des révélations, +56% le deuxième. Le trafic web n’était pas en reste, avec 6,4 millions de visites cette semaine-là dont un tiers sont passées par un contenu “Panama Papers”. L’émission Cash Investigation (sur France 2), affichait quant à elle 17,1% de part d’audience pour son numéro consacré au scandale. On pourrait croire que le datajournalisme est tellement efficace qu’il finira par tout remplacer.
Le cas Nate Silver, ou quand le datajournalisme se brûle les ailes
Nate Silver est une star du datajournalisme aux Etats-Unis. Il doit cette popularité à deux coups d’éclat. Son site spécialisé dans le journalisme de données, FiveThirtyEight, a prédit les résultats dans 49 des 50 Etats durant les élections présidentielles de 2008 et a réalisé un sans-faute en 2012. Auréolé de ces succès, le datajournaliste affirmait en juin 2015 que Donald Trump n’avait que 2% de chances de s’imposer aux primaires de son parti. Bien que sa méthode (basée sur l’analyse des sondages et de l’histoire du pays) semble sans failles, Nate Silver s’est vu contraint de réévaluer cette estimation à 13% en janvier 2016 et a été ensuite dépassé par les événements.
N’a-t-il pas droit à l’erreur ? C’est sans doute ce qu’il aurait pu plaider s’il n’avait pas tenu des propos visant à décrédibiliser le rôle des éditorialistes politiques. Quelle importance pourraient avoir leurs opinions, leurs ressentis face à l’exactitude mathématique du datajournalisme ? Aucune, si l’on en croit son article publié le 23 novembre 2015 sur FiveThirtyEight. Intitulé “Dear media, stop freaking out about Donal Trump’s polls”, il y réfute les critiques de ceux qui “couvrent la politique pour vivre”.
Depuis les abandons de Ted Cruz et John Kasich, les adversaires de Nate Silver ne cessent de faire remarquer ses erreurs d’estimation, souvent avec mauvaise foi. Ils mettent le doigt sur les erreurs, passant sous silence les nombreux succès. Le datajournaliste a par ailleurs reconnu avoir utilisé une méthode moins rigoureuse qu’à son habitude pour effectuer ses analyses dans le cas de Donald Trump et a révisé sa copie.
Que retenir de tout cela ? Le datajournalisme est une évolution profitable au secteur de l’information, en quête de renouvellement et de regain d’attrait. Mais lorsqu’il traite de politique, il a une limite. Certes il permet d’analyser la part sociologique de l’Homme : les statistiques illustrent ou dévoilent un fait social qui, en tant que norme, peut servir à prédire quelques comportements. Mais il ne peut percevoir le pouls d’une nation, son caractère ambivalent et imprévisible, aux traductions fortes (l’émotion collective, le débat…). Jusqu’à preuve du contraire, l’âme d’un peuple ne transparaît pas dans des données informatiques, ni dans les sondages.
Clément Mellouet 
Sources: 
La Dépêche, Presse: les quotidiens se battent pour compenser le déclin du papier, 03/02/2016
Le Figaro, Opération contre les bloqueurs de publicité, 21/03/2016
TNS Sofres, Baromètre 2016 de confiance des français dans les médias
NationalArchives.com, Pentagon Papers
Five Thirty Eight
Five Thirty Eight, Dear Media, Stop Freaking Out About Donal Trump Polls, 23/10/2015
Crédits photos: 
Observatoire du Web Journalisme
Youtube 
 

Société

Je suis un vrai, un dur, un tatoué

A l’occasion de la sortie de son livre « Why does Mommy have tattoos » en avril 2016, l’artiste Marilyn Rondón revient sur les motivations qui l’ont poussée à publier un ouvrage pour enfants destiné à briser les préjugés liés aux tatouages. L’occasion de se pencher sur une pratique ancestrale encore mal aimée par beaucoup.

Le tatouage, des préjugés qui lui collent à la peau
Si le tatouage est aujourd’hui particulièrement mis en lumière par les médias, il existe une diversité des savoir-faire et des perceptions qui est souvent occultée. En Polynésie Française comme dans les Îles Marquises – très belle exposition à ce sujet au musée du Quai Branly actuellement !-, le tatouage est un véritable rituel qui permet de distinguer les classes sociales et l’âge de chacun de ses membres : plus on est tatoué, plus on accède aux privilèges de la société et plus on est respecté. En ce sens, le tatouage est un acte sacré qui s’incarne dans des motifs comme le Tiki, le dieu créateur qui veille sur ses peuples.

Mais le tatouage prend une toute autre dimension dans certaines sociétés où il est synonyme de honte et de stigmatisation. Dans le Japon du VIème siècle, il servait à marquer les criminels qui conservaient la trace de leur forfait à vie, sans oublier l’Allemagne nazie, qui marquait les déportés d’un numéro indélébile qui les réduisait à un code, à un produit.
Laissez vos tatouages au vestiaire je vous prie
Cependant, depuis la fin du XXème et le début du XXIème siècle et devant l’afflux massif de personnes se faisant tatouer (une partie ou le corps entier), la question du tatouage s’est reposée différemment : permet-il d’appartenir à un groupe particulier ? Est-il seulement à visée esthétique de sorte que le tatoué le réalise tout d’abord pour soi et non pour l’opinion publique ? Si le tatouage, dépourvu de toute dimension sacrée comme nous l’avons énoncé plus haut, est pour beaucoup le moyen de conserver à vie un motif qui lui est cher, il reste toutefois assez mal vu dans le monde du travail et en particulier par les recruteurs qui l’associent à un « mauvais genre », qui renvoie une image de fantaisie et même de subversion qui n’a pas lieu d’être dans le milieu professionnel. Lors d’une interview pour Konbini, Marilyn Rondón raconte comment le fait d’être une femme tatouée influence l’opinion : une femme doit incarner la beauté, la finesse, là où le tatouage serait une vulgaire tache sur une pureté supposée. Elle revient sur l’esclandre provoquée par sa patronne le jour où elle se tatoua le visage alors qu’elle-même était tatouée. A ce titre, Grazia s’était amusé à publier une série de photographies retouchées par Cheyenne Randall reprenant des personnalités telles que Jackie et John Fitzgerald Kennedy ou encore Kate Middleton et le Prince William, en leur imaginant de nombreux tatouages : en touchant à de telles icônes, il s’agit de questionner nos a priori et nos convictions : Jackie aurait-elle été si respectée si elle avait été tatouée ?

L’art du tattoo
Mais si le monde du travail préfère laisser de côté la fantaisie, la publicité quant à elle la reprend à son compte : le tatouage n’est alors plus vu comme vulgaire ou sale mais comme un atout de charme et de séduction. Prenons l’exemple des parfumeurs : un homme tatoué incarne la force voire la domination, tandis qu’une femme tatouée se voudra sexy, mystérieuse, inaccessible et surtout inoubliable : le tatouage est un moyen d’ « encrer » sa différence, mais avec style.

Ces mises en scène des tatouages tentent elles aussi de surmonter les idées préconçues qui corsètent encore ces derniers dans une image de gribouillis qui ne ressemblera plus à rien des décennies plus tard. Elles ont aussi pour vocation de leur rendre leurs lettres de noblesse et de les montrer tels qu’ils sont : des œuvres d’art.
C’est d’ailleurs ce que les tatoueurs défendent ardemment à travers de nombreux salons et en opposition aux détracteurs, à l’image de l’émission « Tattoos fixers » diffusée sur Channel 4. Il s’agit de filmer des personnes regrettant leur tatouage ou s’étant fait tatouer à leur insu, et de le « rattraper » en tatouant un autre motif par-dessus. Les tatoueurs britanniques se sont insurgés car selon eux cela retire toute la dimension artistique du tatouage en le présentant comme un vulgaire collage, dénué d’inspiration et de création. Les tatoueurs de l’émission, également accusés de plagiat, bafouent l’éthique des tatoueurs et la marque de chacun. Le tatoueur Paul Taylor a alors lancé une pétition contre l’émission et qui fut massivement soutenue par les amoureux du tattoo.

Si le tatouage peine encore à se faire accepter comme art et surtout comme un choix individuel qui n’entache en rien ni la personnalité ni la profession des adeptes, le travail et la finesse d’un bon nombre d’artistes tatoueurs tend à redorer son blason. Et puis, Angélina Jolie reste la preuve vivante que l’on peut être belle, élégante, et tatouée.
Ludivine Xatart
Sources
-Konbini, « Pourquoi Maman a des tatouages ? », Olivia Cassano, Mai 2016
-Konbini, « Une émission de téléréalité agace l’industrie du tatouage britannique », Kate Lismore, Avril 2016
-Kustom Tattoo : L’histoire du tatouage
-Grazia, “Pourquoi maman a des tatouages?” : un livre à l’assaut des préjugés, Chloé Friedmann, 22 Avril 2016
-www.mondialdutatouage.com
Crédits photos
-Konbini, « Why does Mommy have tattoos ? »: © Marilyn Rondón
-Marie Claire, “Les plus beaux tatouages repérés sur Pinterest”: © Pinterest/DR
-corion.over-blog.com
-Grazia : photos tatouages numériques par Cheyenne Randall
-deleardebeauté.wordpress.com
-bloodisthenewblack.com
-vice.com

Société

Vos désirs sont des ordres

Google a annoncé pour la fin de l’année la sortie de Home, un nouvel «assistant personnel». Il s’agit d’une enceinte connectée multifonctions, similaire à Echo d’Amazon, trônant dans nos salons, et capable de diffuser de la musique, de répondre à des questions, d’agir sur la messagerie, le calendrier etc. On comprend un Siri plus finaud et plus efficace, à qui il faudra aussi parler à l’oral.

En attendant sa sortie, revenons sur ces conciergeries virtuelles qui cristallisent un phénomène porteur de valeurs symboliques et morales.
Petite sémiologie
Siri a été facile à adopter : deux syllabes en i, qui convoquent dans notre imaginaire un son inoffensif, facile de mémorisation, semblable à celui d’un doudou, ou d’un animal de compagnie. Siri. Avec un S comme Service, comme Super, comme Smart, comme Steve. L’analyse sémiologique commence dès l’instant où ce gadget porte un nom. Prénom qui rend humain cet outil inventé de toutes pièces par les génies d’Apple. Ces derniers ont conçu ce petit robot proactif, sur une idée de service rendu, à qui il faut « parler normalement ».

Dans sa stratégie marketing, Apple, qui vantait avec simplicité la volonté de « rendre les tâches du quotidien moins casse-pieds » pose Siri non pas comme un esclave à qui on parlerait frontalement, mais une auxiliaire, qui nous oriente vers ce que nous devons faire : « rappelle moi d’appeler mon patron » et qu’on remercierait presque. C’est là qu’apparaissent les imaginaires de services rendus, et que se dessine une relation sympathique avec son assistant à la voix mécanique mais aux tonalités énergiques, voire sympathiques.
Les Voix là
Ce qui apparaît comme marquant est l’archétype symbolique du robot, qui réside dans la voix, la clef de voute du phénomène. Pour chacun des assistants, elle est au cœur du dispositif. Dans Siri, elle est représentée dans le visuel de l’icône, par le micro qui lui est attribué. Dans Echo, c’est son nom. Enfin, pour Home, c’est l’absence d’autres moyens de communication qui mettent en avant l’omnipotence de la parole. Cette interaction par la voix avec une machine intelligente, toujours plus précise et affinée, participe à la recherche toujours plus poussée d’expériences utilisateurs perfectionnées, allant plus loin en matière d’innovation et de renouvellement sensoriel et émotionnel. Cette pratique s’ancre aussi dans l’optimisation de tout, très représentative de notre temps.
McLuhan aurait pu étudier ce phénomène et parler de remédiation, avec le retour à l’oralité, à l’ère des textos, et autres messengers que certains qualifient de « l’ère de l’inscription ». Il aurait pu aussi parler de Siri (par extension, de ces petits robots) comme le prolongement de notre système nerveux et de la modification de nos façons de vivre qui en découlent.
Prémices d’une génération Her
“Parler normalement à des boîtiers”, voilà de quoi flouer les frontières du normal. Comme le savent peut-être ceux qui vivent avec Siri dans leurs poches, cette conciergerie virtuelle semble parfois avoir une personnalité. Qui n’a pas essayé d’insulter Siri, « pour voir », dès l’acquisition de son nouveau jouet ? Ceux qui ne l’ont pas insulté ont tenté des répliques improbables telles que « Quel est le sens de la vie ? » ou « Veux-tu m’épouser ? »… et certaines réponses formulées semblent indiquer qu’il est doté d’un caractère. Evidemment, moins élaboré que Samantha dans Her de Spike Jonzes. Cet humanoïde est programmé pour répondre avec répartie et humour aux questions posés par l’utilisateur, et d’ailleurs, un grand nombre de ce genre d’échanges burlesques sont recensés sur des sites comme « Shitthatsirisays.tumblr.com ». Néanmoins, malgré cette “personnalité”, l’absence de morale de ces automates nous permettent de leur poser toutes sortes de questions, des plus drôles aux plus obscènes. Cathartique Siri ? Comme l’a montré l’expérience de Tay, nous pouvons envisager assez précisément, comme dans un mauvais film de science-fiction, les tournures inattendues que pourraient prendre ces assistants digitaux.

Le client est roi…
Ainsi, Siri pouvait apparaître comme l’acmé de la stratégie Apple, qui jusqu’à l’extrême, rend son consommateur unique et important: « vos désirs sont des ordres » annonçaient les publicités. En surenchérissant avec son nouvel assistant personnel, Google entre lui aussi dans la course marketing et digitale du consommateur élevé au rang de roi.
Ainsi, très proche, voilà le fantasme d’asservissement, de soumission, de tout pouvoir sur un tiers obéissant qui devient abordable. Car Siri n’est pas réservé à une élite bourgeoise, mais à quiconque peut s’offrir un iPhone 4S, produit relativement démocratisé aujourd’hui en Europe. Quant à Google, qui n’a pas encore annoncé le prix de sa pépite, il n’est pas trop risqué de parier qu’elle sera tôt ou tard à portée de main du plus grand nombre.
Qui sert qui ?
Prenant place au cœur de la maison, Home est une avancée de plus vers de nouvelles façons d’envisager le monde, et de nouveaux comportements sociaux, qui ne cesseront pas de se déployer dans ce sens. À l’instar d’un véritable assistant, ces technologies microscopiques nous offrent le sentiment d’être aidé, épaulé, secondé, à la seule condition d’une connexion internet… et d’une toujours plus grande utilisation de leurs autres outils et partenaires. Comme le spécifie le Huffington Post, le robot pourra « se connecter avec “la majorité” des objets connectés (…) de commander un taxi via quelques phrases, ou encore acheter des fleurs. Le moteur de recherche a déjà annoncé une vingtaine de partenariats, notamment avec Uber ou encore Spotify. »
Ainsi, entre gadget et véritable phénomène, il y a débat.
Siri, Echo ou Home peuvent être perçus comme des gadgets innovants et audacieux, certes, mais ils soulèvent très vite l’inquiétude légitime d’un monde gouverné par des « Passepartouts virtuels » qui nous affranchirait de ces fameux frottements qui répugnaient Phileas Fog et qui sont l’apanage de l’échange humain. Il s’agit pour résumer de deux fantasmes, qui se recoupent et se complètent : l’asservissement et l’obéissance, ainsi que du mythe imaginaire du robot, de l’automate. Ils peuvent être rapprochés dans l’outil que constituent ces assistants virtuels, ou l’accomplissement technologique de ces désirs inconscients.
Julia Lasry
@JuliaLasry
Sources :
Huffington Post, Google dévoile Home, un assistant personnel qui veut trôner dans votre salon, Grégory Rozières, 18/05/2016
Le Monde, Assistant personnel, domotique, messagerie… les principales annonces de Google I/O, 18/05/2015
Objetconnecté.net, Amazon Echo: tout savoir sur l’assistant vocal pour la maison
 
 

Société

La sentience animale: de la réification à l'anthropomorphisation

Le 28 janvier 2015 la proposition d’amendement initiée par l’association 30 millions d’amis et ses nombreux signataires a été validée, permettant ainsi aux animaux d’être reconnus par le code civil comme êtres sentients: ils ne sont désormais plus considérés comme des « biens meubles » mais comme des « êtres doués de sensibilité ». Mais y a-t-il anguille sous roche ? Le point un an après.
Changement juridique, changement de pratiques ?
Cette récente réforme prolonge d’autres initiatives timides et ponctuelles depuis 1950 dont par exemple le délit de cruauté sur l’animal domestique ou encore la loi Grammont (droit pénal) qui punit d’amende voire de prison ceux qui infligent de mauvais traitements aux animaux en public… Des réformes qu’à demi.
 
Cependant, malgré sa dimension symbolique essentielle, certains défenseurs des animaux blâment son inefficience pratique et la complexification théorique engendrée. D’un point de vue théorique, les animaux sauvages, d’élevage et de laboratoires sont en effet exclus de ce changement de statut puisque l’amendement s’applique uniquement aux animaux domestiques donc il y a démultiplication arbitraire des étiquettes désignant l’animal. En pratique, les animaux exclus ne peuvent espérer d’améliorations tangibles alors que c’est eux qui prioritairement ont besoin d’être reconsidérés. A l’instar de l’initiative ambitieuse d’une Déclaration des droits de l’animal à la Maison de l’UNESCO fin XXe dénuée de répercussions empiriques, le changement se cantonne dans la sphère philosophique.Si l’amendement semble aller de soi, cette exclusion interne discriminante et l’assimilation paradoxale aux êtres humains de certains est de la mauvaise foi puisqu’elle sert habilement les intérêts économiques tout en donnant un semblant de satisfaction aux défenseurs du droit des animaux.
Or, il est clair que si engager de véritables réformes est crucial, encore faudrait-il que cela n’aboutisse pas sur des réformes incohérentes et inapplicables. Pour cela, l’initiative française doit être tremplin de réflexion et d’action. La preuve en est l’écho récent sur la scène internationale que ce soit au Canada, en Nouvelle-Zélande ou encore au Luxembourg qui envisagent tous trois de repenser l’animal politiquement. Affaires à suivre.
Quand l’essayer c’est… l’acheter
On entend encore bien trop souvent « j’ai acheté un chien » au lieu de « j’ai adopté un chien »qui a été « soldé ». La monétisation de l’animal est sans aucun doute la cause principale de ce choix lexical puisqu’elle assimile l’animal à un objet: la distinction entre être et objet n’est pas encore intériorisée puisque subsiste ce statut ambigu qu’incarne l’animal.
De plus, le critère prioritaire lors de l’adoption est la race, ou du moins l’apparence, qui ne devrait être que secondaire par rapport à l’assurance de leur ascendance et de leur santé ce qui les réduit alors à un simple produit marketing. Les modifications génétiques du rat domestique est un exemple flagrant puisqu’elles réduisent leur capital santé au nom de la création de typologies originales.
Dans l’incapacité de comprendre leur langage et par méconnaissance de leur caractère, on se
raccroche au prix et à la race valorisée qui facilite les adoptions. Si l’Homme acquerrait la capacité à communiquer à propos avec les animaux, pourraient-il être encore monétisés ? Le jour où nous comprendrons les nuances de leur langage les poules auront des dents. D’ici là, pourra-t-on véritablement sensibiliser unanimement en continuant de faire la sourde oreille ?
Profession : chose animée
Un travail communicationnel qui prend différentes formes est déjà en partie efficient. L’évènement qu’incarne la Journée internationale internationale des animaux est une occasion privilégiée pour communiquer et sensibiliser quant aux droits des animaux. Déjà, le pouvoir des images est mis à contribution : la fermeture de l’abattoir d’Alès fin 2015 doit beaucoup à la sensibilisation visuelle et à la diffusion d’une pétition relayée via les réseaux.
L’enseignement est aussi devenu un média intéressant : le droit animal est enseigné en France pour la première fois en septembre 2015. En effet, le Centre européen d’enseignement et de recherche en éthique de Strasbourg propose un master « Ethique et sociétés » spécialisation « L’animal : science, droit et éthiques ». Peut –être que grâce à ce type de sensibilisation prendra-t-on conscience que la culture perd son âme dans l’irrespect des animaux comme le fait la Corrida, rituel culturel illégitime bien que légal.
 Enfin, en s’appuyant sur le levier affectif formidable qu’est le cinéma on peut faire émerger des nouvelles pratiques quasi immédiates grâce à une intériorisation en amont d’une vision renouvelée de l’animal. Le dessin animé Ratatouille au héros éponyme a permis, bien que fictif, d’ennoblir l’image du rat comme l’illustre la vente exponentiellede ce rongeur après son succès médiatique. Mais est-ce une véritable considération ou un simple effet mode ?
De la différenciation à l’assimilation
Reconnaître leur sentience estompe la distinction être humains/être animal tendant vers une assimilation aveugle avec l’Homme qui finalement, ne respecte ni ne considère l’animal dans sa spécificité d’être. Cette perversion est fondamentalement paradoxale : faut-il vraiment qu’ils soient assimilés aux humains pour être enfin respectés ? Le philosophe de l’utilitarisme Bentham avait déjà réagit: « La question n’est pas : peuvent-ils raisonner ? Ni : peuvent-ils parler ? Mais : peuvent-ils souffrir ? ». S’ils ne sont pas fondamentalement différents des Hommes, ils s’en distinguent, mais cette distinction, à défaut de renforcer la multiplicité et diversité des êtres, les a exclus et associés politiquement à des objets.
Cette double vision agonistique de l’animal est palpable à travers les sites de rencontre pour animaux, les dessins animés et publicités qui les humanisent: cet anthropomorphisme révèle à quel point la confusion est forte soulignant l’antonymie caricaturale entre ce qui est semblable à l’humain et ce qui lui est clairement différent. En effet, certains sites assimilent les animaux à de simples prétextes de séduction comme animoflirt.com. Il faudrait apprivoiser la spécificité du statut animal qui ne se situe pas, finalement, entre ce qui est humain et objet, mais est à considérer comme un être au monde à part entière. De la réification à l’anthropomorphisation, où se situe alors la juste nuance ?
Allison Leroux 
LinkedIn 
Sources :
Audrey Jougla, Profession : animal de laboratoire, 2013
Le Monde, Les animaux sont officiellement doués de sensibilité
Journée internationale pour le droit des animaux
L’université se penche sur le droit animal, Libération 
Site de rencontre pour animaux 
Les animaux deviennent des atouts pour séduire, 20 Minutes 
Panorama des lois, Site du Sénat
La sentience animale pdf
Luxembourg : nouveau projet de loi pour protéger les animaux, AuFeminin.com
Le parlement confirme que les animaux ne sont plus des meubles, Ouest-France 
Les animaux reconnus définitivement (rien n’est moins sûr) comme des êtres sensibles dans le code civil, 30 millions d’amis 
Les animaux ont enfin des droits, Le Quotidien 
Bien être animal : contexte juridique et sociétal 
Canada : animal de compagnie en garde partagée, La Presse
Nouvelle-Zélande : reconnaissance officielle de l’animal comme être sentient, VegActu.com 
Maltraitance animale, des sanctions plus fortes, Le Quotidien
Projet de loi : prison ferme pour la maltraitance animale
Crédits photos:
actuanimaux.com
lagazetteanimale
dippé
charb

Société

Périscope: la mort en direct

Mardi 10 mai, un fait divers fait la une de tous les journaux. Une jeune femme de 19 ans a diffusé en direct le film de son suicide via l’application Periscope. Choquant, ce phénomène en progression de diffusion d’actes extrêmes sur les réseaux sociaux interroge.
L’application Periscope disponible sur iPhone permet de mettre en ligne des vidéos en même temps qu’elles sont tournées. Elle permet également aux spectateurs de commenter et d’interagir en direct avec la personne qui filme. La vidéo ne reste ensuite en ligne que pendant 24h. A plusieurs reprises, cette application , ne possédant pas de système de filtrage, a été utilisée pour filmer des situations violentes. Le 23 avril par exemple, à Bordeaux, deux jeunes se filment en train de passer à tabac un passant, sortant de soirée. Le point commun entre ces deux faits divers : la mise en scène d’un acte d’une extrême violence.
 
 

 
Les nouvelles règles de sociabilité sur les réseaux sociaux : attirer l’attention
Plusieurs psychanalystes tentent de donner un sens à cet acte en invoquant le besoin d’impressionner, de marquer les esprits pour laisser une trace. Ce qui choque marque profondément et durablement ceux qui en sont témoins. Signaler sur les réseaux sociaux son suicide correspondrait ainsi à laisser un testament, une manière de perdurer dans la mémoire collective au-delà de la mort. Cette démarche permettrait d’échapper à l’anonymat, et de se démarquer enfin de la masse des internautes. Les réseaux sociaux offrent en effet cette capacité à pouvoir s’adresser à une communauté, plus vaste que l’entourage proche et par ce biais, d’échapper à l’indifférence.
Au-delà de cette analyse d’ordre psychologique, il convient d’observer que la pratique de la mise en ligne d’actes intimes est de plus en plus courante. Elle obéit à une injonction sociale à être présent sur les réseaux sociaux comme une forme naturelle de sociabilité, plus encore pour les générations Y et Z soit les moins de 18 ans et les 18-25 ans. Etre sur les réseaux sociaux fait partie intégrante de nos modes de sociabilité modernes. On observe à cet égard deux types de comportement : chez le public qui encourage ce genre de pratiques, un certain voyeurisme, et, chez celui qui publie, une forme d’exhibitionnisme. Ces deux comportements s’inscrivant dans la droite ligne de la télé-réalité, à savoir le fait de rendre publiques des scènes de la vie la plus quotidienne. A cela s’ajoute une attirance irrépressible pour le morbide, lorsqu’il s’agit de vidéos violentes.
L’extimité sur les réseaux sociaux
Mais le concept qui explique le mieux ce type de geste – de la mise en scène du suicide à la publication de photos intimes – est celui de l’extimité, développé par Serge Tisseron. Il correspond à la mise en scène de la vie privée dans la perspective d’être approuvé par les autres. C’est le fait d’exposer quelque chose pour savoir si cela a de la valeur. Cette valeur est exprimée par le nombre de partages, de commentaires, de likes sur un contenu publié. Cette mise en scène est à différencier de l’exhibitionnisme, considéré comme une pathologie, car elle est constitutive du développement de notre identité, d’une image positive de soi. Il est indissociable donc du concept d’intimité mais aussi d’estime de soi. L’extimité est une démarche de proposition, d’exposition de l’intimité à l’autre.
La vidéo du suicide de cette jeune femme a été précédée dans la journée par d’autres vidéos où elle est face caméra. Elle discute de sujets divers et variés en évoquant un événement choquant à venir. Elle va jusqu’à en expliquer la raison en invoquant des violences subies de la part de son ex petit ami. Cette exposition des motifs de passage à l’acte obéit ici au principe d’extimité : elle montre aux spectateurs ce qu’elle conservait jusque-là dans son intimité. Une fois mis en relation avec autrui, elle ne doit pas perdre la face face au spectateur, pour ne pas perdre son estime. Finalement comme l’analysent certains psychiatres, la publication de son passage à l’acte est une forme de mise en obligation d’agir, un moyen de ne plus pouvoir reculer.
Cette nouvelle forme de sociabilité, qui donne de plus en plus d’importance à l’extimité, n’est donc pas en soi un facteur d’encouragement à la violence. Les réseaux sociaux contribuent cependant à leur mise en scène et à la diffusion de tels actes, dans une démarche de quasi défit vis-à-vis de soi. Annoncer un geste, c’est avoir le devoir de l’acter, sous peine de perdre la face. Cette « face » est d’ailleurs de plus en plus exposée – et donc soumise à un jugement extérieur – grâce à l’essor des applications telles que Snapchat et Instagram. Ces applications connaissent un succès qui se confirme de plus en plus auprès des jeunes. Facilement accessibles et utilisables en toutes circonstances grâce aux smartphones, elles permettent de diffuser des photos du quotidien. Instagram est utilisé par de nombreuses personnalités de la télé réalité, comme Nabilla (2 millions d’abonnés) ou Kim Kardashian (48 millions d’abonnés). En effet, Instagram comme Snapchat apparaissent comme des nouveaux moyens de faire parler de soi, de se faire remarquer et de publier des informations avec une résonance démultipliée par la force des images. Il semblerait donc que l’extimité passe de plus en plus par l’image grâce – ou à cause – des opportunités d’expressions offertes par les nouveaux réseaux sociaux.
Julie Andreotti 
Sources: 
Libération, Océane, la mort en «live», Par Christophe Alix , Catherine Mallaval , Erwan Cario et Guillaume Gendron — 12 mai 2016
Sud Ouest, L’« extimité » de Serge Tisseron, Sabine Menet, 25/05/2012
technodiscours.hypotheses.org, [Dictionnaire] Extimité, Par Marie-Anne PAVEAU, Publié le 25/01/2015
Extimité – Wikipédia

Crédits photos: 
© Anthony Quintano – Flickr CC
Capture d’écran Periscope

Société

Roosh V: le coach en séduction "qui vous veut du bien"

Coqueluche du mouvement néomasculiniste (mouvement qui prône le retour à la domination masuline), Daryush Valizadeh (plus connu sous le pseudonyme de Roosh V) est un bloggeur et youtubeur américain de 36 ans, coach en séduction autoproclamé, ouvertement raciste et misogyne.
Doté d’une véritable communauté d’internautes, tous plus charmants les uns que les autres, constituée et fédérée autour de l’idéal du retour de la domination masculine ( très loin des préceptes de l’amour courtois), Roosh distille ses conseils en amour, sexualité et politique grâce à une stratégie de communication bien rodée. Livres, conférences, site internet, réseaux sociaux : retour sur le bloggeur le plus détesté des Etats Unis (voire du monde) ?
Roosh, le grand frère
Son site sobrement intitulé Le retour des rois ne laisse pas de place au doute. Roosh V et quelques « invités » publient des articles portant sur des sujets aussi variés que les phénomènes de société, la politique, la paternité et bien sûr la place de la femme (quasi inexistante). Les titres de ses articles sont courts, nets, précis, destinés à interpeller le lecteur et les internautes, à les faire réagir (Why Anglo-American Women Are Terrible Financial Investments – Pourquoi les femmes Anglo-Américaines constituent-elles un mauvais investissement financier ? ; Are There Legitimate Reasons To Be Fat?- Y a-t-il des excuses à l’obésité ?) en sont des exemples frappant.
Tous ces articles, florilèges de la théorie masculiniste, s’adressent aux hommes tout d’abord sur un ton didactique : Roosh part d’une question générale, d’un constat, d’exemples tirés de sa propre vie présentés comme des arguments d’autorité, pour les interroger et les étudier afin d’en tirer une vérité générale énoncée de façon virulente. Il se met dans la position de l’éclaireur, du prophète venu pour guider les hommes, et les rassurer sur leur situation en expliquant que le retour à la domination masculine est possible, mais que les hommes manquent juste de clés pour rétablir la situation.
Selon lui, les hommes blancs seraient les nouveaux souffre-douleurs de la société. Roosh n’hésite ainsi pas à critiquer les pouvoirs politiques, la société, ainsi que les médias dans une logique conspirationniste. On ne nous dit pas tout, et tout est fait pour écraser l’homme blanc.
Ce mentoring s’illustre d’abord dans la séduction et l’amour : il défend dans un de ses articles que « L’homme est le chef de la famille », et s’attèle, tout au long du texte, à déculpabiliser les hommes de leur volonté de retrouver une situation de leadership. Une idée qu’il explique dès le début en écrivant : « il faut rappeler que l’homme est naturellement le chef de la famille. Ce n’est pas un fait culturel ». Pour guider son apprenti, et en bon coach qui se respecte, Roosh tire ses idées de l’histoire, prouvant ainsi le bien fondé de ses propos (la Grèce Antique et l’Empire romain dans son texte).
Youtubeur, Roosh communique aussi avec des vidéos pédagogiques notamment en matière de femmes, la plupart sont courtes et sont l’occasion d’accompagner les spectateurs de la même façon que le ferait une youtubeuse beauté. Dans l’une d’elles, il explique ainsi que s’intéresser aux filles est une perte de temps : « When you overvalue a girl by thinking you need to spit your high-octane game, your brain concludes that it’s dealing with something ‘important.’ It will then increase your anxiety and fear about making a mistake…” (« Lorsque vous surestimez une fille en pensant que vous avez besoin de sortir le grand jeu, votre cerveau conclut qu’il a affaire à quelque chose d’ « important ». Il augmentera alors votre anxiété et la peur de faire une erreur … ») Or, c’est bien connu, à quoi bon s’embêter à séduire une fille ? Au fond elle n’a pas son mot à dire, elle n’existe que pour assouvir les désirs masculins.

Un poète maudit ?
Roosh V se considère pick-up artist. Il considère en effet que ses techniques pour “draguer” les filles peuvent être élevées au rang d’art, la drague est pour lui un jeu.
Ce mouvement né il y a une quarantaine d’années a fait parler de lui « grâce » à Julien Blanc. Dans une vidéo de 2014 il expliquait comment attraper des jeunes japonaises dans la rue en collant leur visage à son entrejambes pour mimer une fellation (le coach s’était vu interdire l’entrée dans plusieurs pays comme le Canada et le Brésil, et avait été expulsé d’Australie où il résidait à l’époque). Face au tollé, il s’était justifié en expliquant qu’il s’agissait uniquement d’une blague de mauvais goût.
Dernièrement, Roosh a été propulsé sur le devant de la scène via un de ses articles relayés sur son compte Twitter (très actif) et les réseaux sociaux. En 2014, il propose une idée quelque peu surprenante pour éradiquer le viol : “Si le viol devient légal, une fille n’entrera plus jamais dans une chambre avec un homme qu’elle ne connaît pas à moins d’être absolument sûre qu’elle est prête à coucher avec lui”
Après le tollé d’une telle déclaration, Roosh a bien essayé de se défendre prétendant que l’ironie était un de ses procédés favoris pour défendre ses idées, et qu’il ne fallait pas prendre cela au premier degré.
Il n’empêche, qu’est ce qui nous prouve qu’il ne pense pas ce qu’il dit ?
Après tout, son site défend l’idée d’une femme intéressante « uniquement pour sa beauté et sa fertilité », incapable de réfléchir. L’un de ses articles propose aux hommes des solutions pour littéralement « ramasser des jolies filles ». La femme n’est qu’un objet de d’ornement comme un autre.
De là à faire du viol un bienfait de société, il n’y a qu’un pas.
Ces coachs en séduction ne sont pas forcément influents (Roosh ne compte « que » 21 880 abonnés), mais ils restent dangereux : quoi de mieux que d’exploiter les peurs et les faiblesses de certains hommes pour donner de la force à ses idées ? Roosh s’adresse essentiellement à un public d’hommes blancs, qui se sentent comme dépossédés de leur virilité, craignant les femmes. Les commentaires que l’on peut lire à la suite de ses articles ne laissent pas de place au doute quant aux caractéristiques majeures des fans de Roosh. Sur l’article parlant des femmes américaines que nous avons évoqué plus haut, un certain Jason exprime son mépris total « I would, without a doubt, be more comfortable with having a 7 year old boy handle my money than I would 95%+ of adult women. They want money but they can’t handle it.” (“J’aurais, sans aucun doute, plus confiance à laisser un garçon de 7 ans gérer mon argent qu’à plus de 95% des femmes adultes. Elles veulent l’argent, mais ne savent pas le gérer »).Il parait si simple alors de faire des femmes des objets intrinsèquement inférieurs aux hommes et interchangeables, tantôt soumises au bon vouloir des hommes, tantôt sorcières villes et perverses transformant les garçons innocents en des fourbes séducteurs.
Face à cette peur du féminisme et de sa conception par beaucoup comme une théorie extrémiste qui vise à assoir une domination de la femme sur l’homme, il parait important de rappeler que le féminisme est « un mouvement militant pour l’amélioration et l’extension du rôle et des droits des femmes dans la société » (Larousse).
Face à ces mauvaises interprétations, plusieurs personnalités ont décidé de définir et de réhabiliter le féminisme par l’humour. On pense notamment à Orelsan et Gringe qui livrent leur propre version du féminisme dans la mini-série Bloqués.
Arianna Delehaye
Sources :
Terrafemina, Un “coach en séduction” raciste et misogyne incite à agresser sexuellement les femmes japonaises, Novembre 2014
Les inrocks, Roosh V, le “pick-up artist” qui voulait légaliser le viol, annule ses conférences, 05/02/2016
Et juste pour le plaisir :
Crédit photo : 
YOUTUBE/ROOSH V