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Société

Téléréalité: recyclez-moi ces bimbos !

Des personnes volontaires et sélectionnées sont mises en situation, filmées et leurs images sont montées et diffusées en épisodes : depuis Loft Story en 2001, le succès de la téléréalité n’a cessé de croitre, tellement que l’on a compté en 2015 pas moins de 36 émissions de téléréalité en France. Ce format télévisé repose en partie sur le choix des candidats, à celui qui permettra le plus d’audience et de buzz, à l’image du célèbre « Non mais allô quoi ! » de Nabilla Benattia. Comment choisir ces candidats pour un succès maximal ? Il semblerait que le recyclage des bons candidats soit la solution.
Cibler « le plus bête des français »
La téléréalité est souvent dévalorisée, rejetée dans les dires comme relevant d’un sens moral dévalorisant. C’est que son succès s’explique par un public varié, entre identification aux personnages ou, à l’inverse, contre-identification à ceux-ci. Qu’elle plaise ou non, la téléréalité est regardée. En effet elle doit être vue pour pouvoir en parler le lendemain ou la critiquer. C’est ce qu’explique Nathalie Nadaud Albertini, sociologue des médias interrogée par Le Monde : « De la même façon que l’on a expliqué le succès d'”Hélène et les garçons” en son temps. On regarde soit au second degré, soit parce que l’on est attaché à tel personnage parce qu’on y retrouve un peu de soi, soit pour pouvoir en parler avec les autres. ». Pour regarder la téléréalité, pas besoin d’aimer, en somme.

Ainsi, c’est un public varié qui vient augmenter l’audience des émissions. Et la cible est par ailleurs très large, puisque, comme le souligne une monteuse de téléréalité, l’émission doit être comprise par « le plus bête des français ». De cette manière on assiste à des épisodes très peu denses en contenu, avec des répétitions, commentaires et retours en arrières incessants. Dans le cas de l’émission de W9 Les Princes de l’amour, pour un épisode d’environ trente minutes, quatre minutes forment le générique de début, s’en suivent deux minutes de rappel des épisodes précédents puis l’épisode est ponctué de multiples flashbacks pour rappeler les évènements précédents. Il est donc possible de comprendre l’épisode sans avoir vu les autres, peu importe notre situation sur l’échelle de la bêtise humaine apparemment.
Quel cocktail idéal ?
L’avantage de la téléréalité sur les séries télévisées, c’est la gratuité du participant, qui veut « avoir le droit » de bénéficier de cette expérience. Seulement tout le monde ne peut pas être candidat. Il faut répondre à certaines caractéristiques pour constituer un groupe idéal, avec différentes personnalités qui vont attirer l’oeil du téléspectateur, et pour cela, rien de mieux que la bimbo.

Dans une interview des casteurs de téléréalité, sobrement intitulés à l’occasion « casteurs de cons », l’un deux explique : « La vérité, c’est que les chaînes veulent toujours la même chose : des gens trash et caricaturaux, des histoires d’amour, des plans culs et des prises de tête entre candidats. Le cocktail idéal, c’est bimbo, rigolo, beau gosse, médiateur et petit coq. ». Et ce n’est pas un cas à part, puisque une monteuse témoigne également « Il y a toujours la bimbo, le Belge et le jet-setter. ». Un schéma type du groupe des candidats qui permet d’exhiber des profils exacerbés, et qui, entre eux, vont créer des liens d’amitié, d’amour mais surtout du clash, des disputes qui vont permettre un maximum de commentaires sur l’émission.
Un autre casteur décrit à son tour le candidat idéal, dans le rôle de la bimbo : « Un bon candidat, c’est d’abord quelqu’un d’extrêmement caricatural. Si je vois une cagole, les sourcils épilés, le décolleté affriolant et qui mâche très fort son chewing-gum, je sais que c’est bon. Si, en plus, elle a un accent à couper au couteau et qu’elle massacre le français, c’est que du bonus ! ». Pour dénicher ces candidats caricaturaux, les casteurs épient les lieux qu’ils fréquentent le plus : réseaux sociaux, boites de nuits et salles de sport. Seulement, lorsque l’on trouve la perle rare, la bimbo parfaite, pourquoi s’en séparer ?
Tous les mêmes
La principale difficulté de la téléréalité est de faire durer sur des promesses qui ne peuvent être toutes tenues, comme la nouveauté des candidats, qui tendent à ressembler aux précédents. Si les premiers filmés escomptaient de la starification sans en être assurés, étant réellement spontanés, les candidats suivants ont surjoué leurs personnages pour s’assurer de devenir des stars. Pour contourner cet écueil, les téléréalités ont trouvé une astuce imparable : recycler les candidats. En effet, voir évoluer un candidat que l’on connait déjà, qui correspond au candidat type, dans différentes émissions, renouvelle les programmes et assure une audience, puisque le public suit ses nouveaux idoles. Depuis 2011, les émissions qui réutilisent des anciens candidats fusent, à commencer par l’émission phare du recyclage : Les Anges de la télé-réalité, diffusée sur NRJ12. Le concept est simple : reprendre des candidats d’autres émissions, au delà de la frontière des différentes chaînes, pour créer un nouveau groupe. Un ou deux candidats sont cependant des nouveaux, qualifiés d’ « anges anonymes », permettant un léger renouveau.
Les candidats qui enchainent les téléréalités deviennent de véritables professionnels de ces émissions, à l’image d’Amélie Nethen qui a participé à 11 émissions de téléréalité – dont 6 saisons des Anges et 3 de Secret Story – de 2010 à 2016. Seulement il semblerait plus intéressant de recycler les candidats sur des émissions différentes, plutôt que sur plusieurs saisons d’une même émission. En effet la saison 8 des Anges de la téléréalité annonce dans son teaser « de nouveaux candidats, encore jamais vus dans les Anges ».
https://youtu.be/Qn7A4o-I6Bo
Ces candidats ne sont pas pour autant novices de la téléréalité, puisque, pour la majorité, ils sont issus d’autres émissions telles que Secret Story, Qui veut épouser mon fils ?, The Voice et Koh-Lanta sur TF1, Les Princes de l’amour et Les Marseillais sur W9 et Friends Trip sur NRJ12 : un échange entre des chaînes et des formats différents de téléréalité, pour se renouveler tout en recyclant. C’est pour l’instant pari réussi puisque le lancement des Anges a battu des records avec 5,0% de part d’audience, le plaçant leader TNT. On n’a donc pas fini de voir des bimbos mâcher très fort leur chewing-gum nous annonçant : « ben moi je vais vous prouver qu’on n’a pas qu’une lune parce que c’est statistiquement impossible ».
BONUS :
https://www.youtube.com/watch?v=bA8cMwyaLUc
Adélie Touleron
Twitter
Sources :
Grazia, Profession: casteurs de cons pour émissions de téléréalité, Patrick Thévenin, Fév. 2013 
Rue 89, Téléréalité: si les images se répètent, c’est que vous êtes trop bêtes, Barbara Krief, 14/02/2014
Le Monde, La téléréalité en questions, Joël Morio, 12/04/2013

Société

Télé-crochets : en voie d’essoufflement ?

Né dans les années 50 avec l’Eurovision en 1956, le télé-crochet est la version télévisée du radio-crochet qui lui existe depuis les années 30. Depuis, de nombreuses émissions se sont succédées face au succès de la première en France, Le petit conservatoire de la chanson, diffusé dès 1960. On a vu émerger et se révéler des noms comme Françoise Hardy, Mireille Mathieu, Guy Lux ou encore Jacques Martin et son adorable Ecole des Fans où Vanessa Paradis a fait ses débuts.
Puis, plus aucun télé-crochet ne voit le jour jusque dans les années 90/2000 où l’on voit arriver en masse de nouveaux formats, sur le modèle télé-réalité avec des candidats récurrents. Depuis, il ne se passe plus un vendredi ou samedi soir sans croiser un de ces formats sur les chaînes françaises.
Trop, c’est trop
Star Academy, Pop Star, X factor, Incroyable Talent, The Voice, The Voice Kids, Rising Star, The Cover, Prodiges… la liste est longue des shows vocaux, revenus en force à partir du début des années 2000 avec la Star Academy. Lancée en 2001, l’émission annonçait une longue période de chant suite à de très bonnes audiences (11 872 000 téléspectateurs pour le soir de la finale de la première saison, soit 51,4% de part de marché).
Arrêtée en 2008 sur TF1, tout comme la Nouvelle Star sur M6 en 2010, on a cependant vu revenir ces deux derniers sur des chaines de la TNT (NRJ12 et D8, respectivement) en 2012, face au franc succès de The Voice qui lança cette année-là sa première saison et qui a redéfini les codes du concours de chant télévisé. Cette dernière a également réalisé le meilleur démarrage d’un télé-crochet en France avec une moyenne de 9 124 000 téléspectateurs (soit 37,9% de part de marché) entre 20h50 et 22h55.
Depuis, de nombreuses chaînes essayent d’en tirer leur épingle du jeu et ont sans doute cru à un nouvel attrait du public pour les télé-crochets, mais le moins que l’on puisse dire c’est qu’elles feraient parfois mieux de s’en abstenir… La Star Academy n’a fait qu’une seule saison sur NRJ12, The Cover lancée sur D8 en octobre 2014 a été arrêtée en cours de diffusion face à son échec, tout comme Rising Star qui avait débutée sur M6 en septembre 2014 pour être arrêtée deux mois plus tard.

Un concept fédérateur et transgénérationnel
Mais alors pourquoi ce concept est-il tant réutilisé depuis plus d’un demi siècle ?
Pour Thierry Lachkar, patron de la société de production Shine France, « les concours de talent font partie des genres appréciés par le public » car ils sont « fédérateurs » et « transgénérationnels ». « Le concours de chant a quelque chose d’unique, il est compréhensible par tous et traverse les décennies ».
En effet, le télé-crochet n’exclue aucun téléspectateur et possède cet atout d’identification pour le public : les candidats sont dans la majorité des cas des inconnus avides de reconnaissance. Le candidat de télé-crochet vient de partout, n’a pas d’âge particulier et provient aussi bien de sa chambre, d’une comédie musicale à succès que des couloirs du métro.
Enfin, selon Alexandra Crucq, directrice du développement chez le producteur indépendant Newen (Plus belle la vie par exemple), c’est « un produit qui rassemble les familles et ne fait pas fuir la publicité. Ce genre bénéficie d’une mécanique éprouvée qui rassure les téléspectateurs et les diffuseurs ». Bénéfique pour tout le monde donc.
Mais il faut aussi, trouver le bon programme, à l’heure où beaucoup de formats sont des créations étrangères. Ainsi, quand TF1 a acquis The Voice il n’était diffusé qu’aux Pays-Bas et en France peu de professionnels y croyaient, alors que les producteurs se disputaient Rising Star qui était un énorme succès en Israël…
Le secret réside dans l’adaptation du format : « Nous vivons dans une période où des créations télévisuelles arrivent tous les jours. Cela implique de mettre à jour nos programmes, de les rafraîchir en nous appuyant sur les expériences des années précédentes, souligne Monica Galer, présidente de FremantleMedia France qui produit la « Nouvelle star ». Il faut prendre en compte les spécificités culturelles de chaque pays. Par exemple, un prime time en Angleterre dure une heure une heure trente, en France, deux heures trente. Nous devons faire preuve de créativité pour étirer un format d’un pays à l’autre. » Et selon Thierry Lachkar, « Il faut réfléchir par rapport à un format et non à un genre, chercher des améliorations pour surprendre le public, trouver de nouvelles épreuves, des procédés qui ne sont pas des gadgets. »

Où en est-on aujourd’hui ?
The Voice a repris fin janvier sur TF1 pour une cinquième saison et le succès est toujours au rendez-vous : 7,25 millions de téléspectateurs (soit 36,5% de part d’audience, meilleure audience de la soirée) ont suivi les premières auditions à l’aveugle le 30 janvier dernier. Même si l’émission est leader le samedi soir, ce chiffre est cependant en baisse par rapport aux autres saisons qui enregistraient une moyenne de 9 millions de téléspectateurs.
Est-ce révélateur d’une nouvelle lassitude du public quant au concept ?
En tout cas pour Nouvelle Star, qui a repris le 16 février dernier, les audiences ne sont pas celles attendues (937 000 téléspectateurs soit 4,2% de part d’audience) avec un nouveau juré qui était pourtant prometteur : JoeyStarr. L’émission ne bénéficie plus non plus d’un animateur phare puisque c’est Laurie Cholewa qui prend le relai de Benjamin Castaldi. Pour les castings la production ne s’est déplacée que dans 4 villes de France, contre 7 entre 2008 et 2010 (meilleures années du programme).
Et cette tendance ne s’arrête pas là : W9 lance à partir du 22 février une émission quotidienne diffusée à 12h40 et qui portera le nom de : « Mon voisin est un chanteur ». Vous l’aurez deviné, des voisins se reçoivent chacun à leur tour chez eux pour se dévoiler leurs talents vocaux. Pour changer, les candidats vont se noter les uns les autres (sur les critères du charisme, de la mise en scène et de la voix) pour tenter de remporter le « micro d’or » et la somme de 1 000 euros. Un format repris et surtout usé.
Déjà diffusé entre le 27 octobre et le 10 novembre 2015 à 3h50 du matin, ce programme avait fait moins de 20 000 téléspectateurs, soit 2,1% de part de marché sur ce temps d’antenne.
Sur une case horaire pareille, on ne donnait pas beaucoup d’ambition à l’émission, pourtant la chaîne semble décidée à adopter une nouvelle stratégie en voulant concurrencer les jeux télévisés du midi. Néanmoins, on peut aussi la croire piégée face aux éternels JT  précédés de jeux déjà bien installés sur les chaînes concurrentes.

Sans surprises, l’échec est considérable : seulement 0,4% de part d’audience (53 000 téléspectateurs en moyenne) entre 12h36 et 13h23 sur les 4 ans et plus.
La question demeure : télé-crochets… à quand la fin ?
Capucine Olinger
LinkedIn 
Sources :
toutelatele.com
http://master-crdm.u-paris10.fr/evolution-des-tele-crochets/
nouveautes-tele.com
http://www.lemonde.fr/televisions-radio/article/2015/02/21/le-tele-crochet-un-produit-renouvelable_4581003_1655027.html
Wikipédia
Crédits images :
infos.fr
wikipédia
telestar
huffingtonpost.fr

notification facebook nombre
Société

Sur le net, le nombre est d'or #Fibonacci

Elles sont décidément partout. Mine de rien, elles envahissent notre quotidien. Elles sont là, sous nos yeux. Elles cherchent à attirer notre regard, captent notre attention, nous promettent l’inconnu, et disparaissent dès qu’on frôle du doigt notre écran. Elles se font parfois désirer, parfois ignorer. Les réseaux sociaux leurs font la part belle. J’ai nommé : les notifications.
Un événement près de chez vous ? Un nouveau message ? Un anniversaire à souhaiter ? Toutes les occasions sont bonnes pour chercher à influencer notre regard et notre conduite sur les écrans. Les notifications illustrent à merveille l’invasion des chiffres sur le Web. On peut difficilement balader son regard sur un écran sans qu’un nombre se glisse sous nos yeux. Tout pour nous « notifier » que la navigation n’est pas si libre qu’elle n’y paraît. Retour sur une omniprésence oppressante, ignorée ou inconsciente pour certains. 
Des chiffres en surnombre
Que ce soit sur les réseaux sociaux, sur votre Smartphone ou sur votre ordinateur, les notifications se manifestent inopinément sur tous types de support. De la nouvelle publication aux emails en passant par les Snap de vos amis, elles jaillissent de nulle part, sans prévenir. Prévenir, c’est pourtant leur principale fonction. Les notifications sont une figure d’appel ou de rappel qui nous avertissent d’une nouveauté sélectionnée, qui nous est personnellement destinée.
Parallèlement, elles sont une figure de renvoi, elles ne sont que passage. Bien au chaud, protégées dans leur bulle, elles glorifient la nouveauté et se laissent porter par l’actualité en lui laissant leur place. Mais si les notifications s’inclinent face à la puissance de l’incommensurable temps, d’autres chiffres leur enclenchent le pas. Vincent Glad, journaliste du blog hébergé par Libération « l’An 2000, Chroniques numériques », dénonce « la tyrannie des chiffres sur Internet ». L’espace est saturé de chiffres, qui sont le moteur de « l’Internet social ».

Vous avez (3) trains de retard sur votre vie
Ces (1) ou ces (4) nous donnent l’impression que quelque chose est en attente, que l’on rate des informations majeures. De là naît un trouble psychique contemporain : « la phobie des non-lus ». L’habitude face aux notifications est si ancrée que certains en deviennent obsédé, comme si chacun de ces chiffres symbolisait un retard sur notre vie en somme. Vincent Glad évoque ainsi cette obsession du zéro, de l’absence, là où le modèle de la société numérique repose sur ces chiffres annonciateurs. Si l’informatique, les réseaux sociaux et les nouveaux modèles médiatiques ont bien participé d’une certaine accélération et d’une densification de l’actualité, ils ont par la même changé notre rapport quotidien au temps et à l’activité, introduisant de nouvelles exigences de présence numérique et de réactivité à l’événement, désormais marqué par un nombre. Cette pression de l’actualité, présent dans les médias traditionnels (chaînes télévisées d’informations en continu, live tweet etc.) aussi bien que dans sur les nouveaux supports numériques, se manifeste par une nécessitée accrue de chiffrer les choses, de réaliser des infographies, de collecter des data, de présenter le « chiffre du jour » etc. tant le chiffre est devenu un marqueur de la valeur d’une information.
L’actualité en temps réel : un oxymore chiffré
Sur Internet, les chiffres sont le témoin, simple et rationnel d’une existence, d’une actualité intéressante. Les nombres nous permettent de poser un regard apaisé sur la vie et ce flux permanent et insaisissable qu’est le temps. La folie des Big Data se comprend dans cette dynamique de stabilité sur une actualité qui s’accélère. Twitter est la parfaite incarnation du lien entre l’information en continu et l’abondance de chiffres : chaque nouveau tweet est indiqué qui là ne sont plus fixes, mais qui se succèdent presque chaque seconde. La fièvre des nouveaux tweets nous gagne rapidement.

Click the animation to open the full version (via penny stocks).
Selon le site planetoscope, véritable incarnation de l’obsession pour le temps réel, née de l’interconnexion croissante des personnes, de l’intensification des réseaux et de la densification des échanges, 5900 tweets sont expédiés chaque seconde sur Twitter, soit 184 milliards de tweets par an. Une masse d’information qui vient « alimenter le flot d’informations (“big data”) publiée par l’humanité chaque jour sur internet » et faire des nombres une structure du Net.

Internet : une liberté structurée
L’exemple extrême de la phobie du non-lu explicite l’aliénation des utilisateurs envers l’Internet social. La prédominance des chiffres sur Internet est l’occasion de repenser la liberté sur cet espace. En effet, la course à l’épuisement de l’actualité est intimement liée à la question de la nouveauté, qui n’est remarquable qu’« en rapport avec ce qui est établi, institutionnalisé, ou reçu à un moment donné, l’époque est donc en jeu. » selon Philippe Mengue, philosophe et auteur de Deleuze et l’histoire de la démocratie. Les notifications et tous les chiffres présents sur le Web font partie intégrante du concept même des réseaux sociaux et de toute application qui vise l’échange et l’interaction. De nos jours, ils rythment notre quotidien et jugent, sélectionnent d’un contenu en fonction de notre profil.
Il s’agit donc de défaire le mythe de la liberté sur Internet, au regard de la force des nombres et notamment des notifications. Mais Internet pourrait devenir encore plus inégalitaire avec un Internet à péage, qui pourrait établir un Internet à deux vitesses (two-tier society).
Deux rythmes, il y en existe déjà. Team (1) ou team (2479), choisis ton camp camarade.
Fiona Todeschini
@FionaTodeschini
Sources :
L’an 2000, Libération : http://an-2000.blogs.liberation.fr/2015/12/02/la-phobie-des-non-lus/
Planetoscope.com : – http://www.planetoscope.com/Internet-/1547-nombre-de-tweets-expedies-sur-twitter.html
Crédits images :
Planetoscope
L’an 2000
Pennystocks
 

Société

#Hashtag My Ass

Depuis la mise en application de la réforme orthographique annoncée par le gouvernement, des voix s’élèvent pour défendre l’accent circonflexe. Le succès du hashtag “#JeSuisCirconflexe” révèle la polémique que suscite cette réforme. Mais pourquoi utiliser un hashtag pour réagir ou se battre ? Sait-on exactement ce que cela engage ? En réalité,  beaucoup de personnes utilisent le hashtag sans le comprendre. Alors #utile ou #insupportable ?
#Késako
Le hashtag est composé d’un signe typographique, le croisillon, accompagné d’un ou plusieurs mots-clés. Appelé mot-dièse ou mot-clic au Québec, il est un marqueur de métadonnées. Autrement dit, c’est une donnée qui permet d’en organiser une autre.  En effet, cet outil a un rôle centralisateur sur les réseaux sociaux : il trie les publications en fonction de leur thème.
Dans le cas du #JeSuisCirconflexe, si un utilisateur le place dans un tweet, ce dernier sera reconnu comme faisant réaction à la nouvelle réforme. De cette manière, le hashtag permet de relier entre eux des tweets relatifs à un sujet donné pour former l’équivalent d’une conversation. Cela permet de transformer des évènements disparates en résumé des réactions. Il y a dans cet outil une volonté d’unification et de rassemblement. Grâce à son affiliation, ce tweet sera ensuite susceptible d’atteindre un public virtuellement infini.

A l’origine, le croisillon sert à référencer des conversations sur IRC (protocole de communication textuelle sur internet) qui sont de cette manière retrouvables. Suite à la suggestion de l’un de ses utilisateurs qui voulait améliorer le filtrage de contenu, twitter a intégré cette fonction en 2007.

Il aura fallu attendre 2009 pour que Twitter commence à renvoyer le croisillon en liens hypertextes qui mène à une liste exhaustive des messages contenant le même hashtag. Facebook a suivi en 2013 et a été ensuite rejoint par Google+ ou encore Instagram.
Dans sa documentation,  Facebook donne la définition suivante : « Les hashtags permettent de transformer des sujets de discussion et des locutions en liens « cliquables » dans des publications sur votre journal personnel ou votre page. Ils permettent de trouver plus facilement des publications sur des sujets précis. ».
Le choix du symbole est intéressant parce qu’il fallait en trouver un qui puisse être produit par n’importe quel appareil : il ne restait plus qu’à choisir entre l’astérisque et le croisillon. L’usage s’étant rapidement répandu sur Twitter, un autre utilisateur propose de nommer ce signe hashtag ( que l’on pourrait traduire par “étiquette marquée par le signe dièse”).
 #Pourquoi ?
Aujourd’hui, le hashtag est devenu banal mais il ne faut pas oublier que ce n’est pas un simple élément de décoration. La définition du Journal Officiel de la République Française insiste sur les fonctions de ce hashtag : “suite signifiante de caractères sans espace commençant par le signe #, qui signale un sujet d’intérêt et est insérée dans un message par son rédacteur afin d’en faciliter le repérage”.
C’est la fonction essentielle du hashtag. Suivant cette définition, il devient évident que ce hashtag est intéressant dès que l’on souhaite faire de la veille sur internet ou dialoguer autour d’un sujet important. Mais ce n’est pas son unique fonction. Chirpify en a par exemple fait un système d’achat : en récupérant les informations sur ses utilisateurs, la plateforme disposait d’une base de données pour envoyer des échantillons aux intéressés. Le hashtag peut donc s’avérer très utile mais un néophyte aura de grandes difficultés à le comprendre et à rentrer dans cette communauté d’intérêt.
De surcroît, il ne faut pas confondre le hashtag avec les détournements ironiques auxquels il est sujet. Un hashtag repose avant tout sur sa capacité d’indexation. Quand une personne utilise le croisillon pour désigner une humeur, une situation ou un contexte, on ne peut plus parler de hashtag : le symbole est utilisé de manière humoristique ou informative mais ne peut plus être désigné comme un hashtag car il perd sa fonction première. Autrement dit, on utilise le mot hashtag à n’importe quelle sauce comme l’illustre parfaitement cette vidéo de Jimmy Fallon & Justin Timberlake.

Toutefois, cela n’empêche pas de manier le hashtag suivant différents desseins. L’expression “hashtag activism”, d’abord utilisée par The Guardian, désigne de façon péjorative l’utilisation militante de cet outil. Cette expression est née du décalage qui existe entre les réalités pour lesquelles se battent certains militants et l’a priori futilité de leurs actions virtuelles, ou plutôt, de leur utilisation prétendument utile du hashtag.
La manifestation n’est pas importante en soi, ce sont les rencontres humaines et réelles qu’elles provoquent qui le sont. Or, avec le « hashtag activism », il ne reste généralement que la manifestation. Dans d’autres cas, il n’est pas impossible que ce genre d’action mène à une médiation numérique. Il est trop facile d’accepter le raccourci habituel qui oppose « internet »/ « réalité » et « concret »/« virtuel ».

Pour ne citer que lui, le #BringBackOurGirls faisait écho à l’enlèvement de 200 écolières de Chibok au Nigeria par le mouvement insurrectionnel et terroriste d’idéologie salafiste djihadiste, Boko Haram. Utilisé par 2 millions de twittos dont Michelle Obama, ce hashtag avait pour but d’attirer l’attention internationale et d’empêcher cette histoire de subir l’amnésie médiatique.
Mais une question subsiste. Est-ce le signifiant ou le signifié qui reste dans les mémoires ? Est-ce le #JeSuisCharlie qui reste dans les mémoires en tant qu’objet ou bien les idéaux qu’il est censé porter ?  
 #Métamorphoses
Auparavant, le croisillon était immédiatement associé au dièse en musique ou à d’autres utilisations comme aux échecs. Mais le hashtag a vite pris le pas sur les usages antérieurs du croisillon en se démocratisant sur internet. Par le passé, le symbole est donc passé du hors-ligne à l’online.

Aujourd’hui, force est de constater que le symbole rebrousse chemin. Avec sa nouvelle e-réputation, il revient sous une nouvelle forme dans le réel. Ainsi, le croisillon est souvent utilisé hors-ligne pour faire référence au symbole numérique même s’il perd sa fonction d’indexation. Il devient ainsi un symbole qui renvoie au monde d’internet et des réseaux sociaux. Il revient vers le réel avec une nouvelle forme : on le retrouve sur le packaging de certains produits et même sur la devanture de magasins.

Le hashtag n’est pas un seulement un mot-clé, il est aussi le nouveau symbole de la culture Internet remplaçant le arobase et montrant par là même la prépondérance des réseaux sociaux. Au demeurant, l’American Dialect Society (société étudiant la langue anglaise) a fait du mot “hashtag” le mot de l’année 2012.
Il est devenu un outil de langage propre à une culture sociale et médiatique. Par ailleurs certains hashtags, tout comme les expressions de la langue, ne sont pas éphémères. Par exemple, le #FAIL est utilisé pour indiquer une erreur tandis que le #NSFW indique que le message contient des liens inappropriés aux mineurs. Grâce à ce symbole, on peut aussi identifier des Trending Topics récurrents avec le #TT.
Mais le hashtag a aussi pris d’autres formes puisqu’il est passé d’internet à la télévision. Les émissions utilisent le hashtag pour permettre aux téléspectateurs d’entrer en interactivité avec leur programme et d’interagir entre eux. “Réagissez sur Twitter” est aujourd’hui un leitmotiv pour rappeler la dimension participative de la télévision. Le hashtag s’organise ici en objet médiatique. Il est une nouvelle fois privé de sa fonction première : le couple hashtag-hyperlien n’existe plus. La télévision utilise le même symbole  pour renvoyer à un imaginaire participatif sur les réseaux sociaux.
De cette manière, la télévision crée un lien avec les smartphones, les tablettes et les ordinateurs. Cette stratégie cross-média permet d’attirer le téléspectateur-internaute : une part non négligeable de téléspectateurs regarde la télévision en restant connectée à internet. Cette stratégie permet donc d’inclure cette  part dans le processus télévisuel.
Le téléspectateur peut donner son avis et même parfois participer directement à l’émission. En effet, cet outil permet de répertorier facilement les participations et les contributions des téléspectateurs qui deviennent de cette manière acteurs de ce qu’ils voient. Le téléspectateur vote mais peut aussi proposer des changements dans son émission favorite.
Il y a un autre intérêt au hashtag. Le spectateur internaute promeut de manière indirecte le programme en live sur les réseaux sociaux. De cette manière, les émissions trouvent une publicité gratuite sur internet et augmentent leur exposition. Dans son émission quotidienne, Cyril Hanouna promet aux spectateurs de gagner des cadeaux en s’inscrivant à des tirages au sort via un hashtag. Ainsi, les spectateurs ont l’impression de toucher de près l’émission puisqu’ils doivent twitter pour participer, c’est-à-dire réaliser un acte effectivement. Avec leur post, ils peuvent également amener de nouveaux spectateurs en live.
Finalement, le hashtag nous montre comment un objet peut prendre différentes formes, fonctions et détournements tout comme les parties de la langue. Pendant combien de temps coulera t-il des jours heureux sur nos réseaux sociaux ? Telle est la question.
Bouzid Ameziane
Linkedin 
Sources :
« Savez-vous parler le hashtag ? Les 20 hashtags à connaître sur Twitter », Giiks, Franck Lassagne, 7 mai 2014 
” Hashtag et militantisme, entre existence en ligne et hors-ligne “, (Dis)cursives [Carnet de recherche], Anne Charlotte Husson,22/06/2015, consulté le 10/02/2016
 #JeSuisCirconflexe, le hashtag qui agite la toile”, GQ, Chloé Fournier, Pop Culture / Actu Culture, 04/02/2016
” Le hashtag, un outil au service des stratégies social média”, CultureCrossmedia, Kevin
” Intégrer le hashtag dans campagne de communication”, Comingmag.Ch, Renee Bani, 18/11/2014
” Comment le hashtag est devenu le symbole d’Internet”, Le Figaro, Florian Reynaud, 04/08/2014
Crédits images :
– Twitter
– Westernjournalismcom.c.presscdn.com
– Nutribe
– Zakokor / Getty Images/iStockphoto

Société

Génération WTF

« Et moi, et moi, et moi » chantait mélancoliquement Jacques Dutronc en 1966. Qui aurait su que cet appel lancinant de l’ego trouverait un écho bien plus tard fin 2014, dans le monde surprenant d’Internet. « Me ! Me ! Me ! », court-métrage d’animation japonais issu de la série Nihon Animator Mihonichi n’a pourtant que le titre en rapport avec la chanson de Dutronc. La vidéo a ému les internautes du monde dès 2015, par son mélange d’ecchi (voire hentai), cet érotisme propre aux mangas, d’ultra-violence et de gore, ainsi que ses références claires au monde de l’animation. Les débats ont fait rage pour savoir quel était le sens caché de cette vidéo énigmatique, dont les spectateurs pressentent bien qu’elle signifie quelque chose. « Me ! Me ! Me » n’est en réalité qu’un exemple.

L’omniprésence du WTF
En réalité le What the Fuck est un élément bien implanté dans la pop culture, issu de l’usage immodéré de ce sigle par les nouvelles générations. Utilisé sans cesse, il est en passe de devenir une expression consacrée sur toutes les plateformes populaires. Internet est devenu pour de nombreux internautes un jeu de piste où il s’agit de retrouver la vidéo, le site, bref ce qui étonnera le plus ses connaissances. Et ce jeu n’a pas de limites, des snuff movies qui montre des scènes de violence réelle aux performances artistiques les plus étranges, nombreux sont ceux qui font leurs délices des pratiques les plus étranges. LE WTF est même le fond de commerce de nombreuses personnalités sur Internet. En France, c’est la marque de fabrique des chaînes d’Antoine Daniel (What the cut) et de Mathieu Sommet (SLG) pour ne citer que les plus célèbres parmi eux. Leur audience trouve un plaisir effréné et communicatif à contempler les extravagances d’un enfant qui s’amuse à embrasser tous les enfants à sa portée en les mettant sur ses genoux ou la propagande délirante des témoins de Jéhovah.


Les vidéos permettent alors à tous d’avoir accès à des phénomènes marginaux considérés comme étranges, comme la découverte des « looners », ces personnes sexuellement attirées par les ballons ; commence alors une course effrénée pour avoir accès à la vidéo la plus étrange ou au phénomène le plus méconnu. Cette curiosité insatiable permet à des sites comme Spion.com d’exister, gigantesque vidéothèque des phénomènes les plus étranges.
Le WTF est même en passe de devenir une certaine institution culturelle dans certains pays, et bien entendu en affirmant cela, on ne peut penser qu’au Japon. Loin des thèses culturalistes et historiques hasardeuses, la prépondérance des éléments dits étranges dans la culture nippone reste mystérieux. Toutefois, on peut simplement l’expliquer en affirmant que les Japonais ont un rapport bien plus décomplexé avec le surnaturel et l’étrange que les autres pays occidentaux, et que ce goût particulier s’est de plus en plus affirmé jusqu’à devenir le marqueur le plus important de leur pop culture. De la musique à la publicité en passant par les mangas, le WTF se décline sous tous les modes et sa particularité, ce qui choque généralement les étrangers, c’est que cette weirdness est tout public. C’est en réalité loin d’être le cas hors du Japon, où le bizarre est réservé à quelques happy few.

Cette publicité s’est répandue dans le monde entier ; ce qui marque l’internaute c’est qu’une publicité de ce genre soit réservée à un public enfantin (les chocoballs sont des friandises) et ait été diffusée à une heure de grande écoute, tout comme la pub Dole pour les bananes.
La musique n’est pas en reste : certains artistes comme Kyary Pamyu Pamyu ou Wang Rong Rollin ont d’ailleurs acquis une renommée internationale grâce aux partages de leurs clips étranges sur Internet.


Mode ou phénomène culturel ?
Ce phénomène WTF et toutes ses déclinaisons : « what did I just see ? », « I’m on that part of YouTube again… » ne semblent être qu’un phénomène de passage. Pourtant, ils sont des marqueurs de toute une génération d’internautes qui a grandi avec Internet et qui s’est formée avec. Les réseaux sociaux et les sites de partage (comme Reddit, 4Chan, 9gag) ou par extension les plateformes médias telles que YouTube qui laissent s’exprimer les internautes ont vu peu à peu triompher le sarcasme. Le cynisme est devenu un marqueur générationel en soi : on le voit à travers les figures d’Hitler et de Kim Jong-Un, reprises et parodiées à l’infini, les commentaires politiquement incorrects (« that post gave me cancer ») qu’on a tous croisés, l’usage des memes et des gifs pour tourner en ridicule ce que l’on a coutume d’appeler en France les « bien-pensants ». Finalement, cette acrimonie quasi sanctifiée aboutit à ce constat sans appel : « The Internet broke me ».
Ce constat en réalité résume deux courants qui constituent l’utilisation contemporaine populaire du média Internet. D’un côté, la conviction d’avoir tout vu sur Internet, même les choses les plus glauques – qui très généralement, sont en rapport avec la sexualité. Se crée alors le fantasme d’une sorte d’innocence perdue à cause d’Internet et d’avoir créé des utilisateurs irrémédiablement pervers (bien que ceux-ci en tirent la plupart du temps un sentiment de fierté.
 

Le constat que le WTF a émergé récemment dans certaines cultures est particulièrement frappant dans le cas de certains pays comme les Etats-Unis. Peu importe le nombre d’heures passées sur Google ou Youtube à chercher désespérément des weird ads par exemple, aucun résultat probant ne pourra être trouvé. Cette culture de l’étrange et du bizarre n’affectait pas du tout l’Amérique pre-Internet, et cela est visible notamment dans les publicités pour les années 80, où tout semble être au premier degré : les publicités reprennent alors des éléments populaires comme des chanteurs ou des séries connues en y instillant une image idéale donnant l’impression que la publicité se déroule dans une perfect America.

Les publicités les plus anciennes sont par contre très souvent évoquées sur Internet pour leur racisme et leur sexisme qui paraît aujourd’hui inenvisageable. C’est une nouvelle forme de WTF, dans le sens où cela ne correspond politiquement correct qui est alors recherché.

La différence entre les générations pre et post WTF est d’ailleurs le fonds de commerce de la chaîne youtube Fine Brothers Entertainment ou l’on voit des individus d’une catégorie d’âge définie visionner les plus grands (et les plus bizarres) succès sur Youtube. La chaîne aux 13 millions abonnés a un succès qui ne se dément pas depuis des années, au point que les deux créateurs de la chaîne ont voulu agrandir leur chaîne en demandant aux internautes de leur envoyer leurs propres vidéos de réactions. Cette idée a été énormément critiquée, au point de faire un gigantesque bad buzz momentané à la chaîne, puisque les deux créateurs ont été accusés de vouloir s’emparer d’un concept. C’est dire à quel point le WTF et tout ce qui y touche est aujourd’hui perçu comme un élément essentiel de la culture Internet.

C’est le cas édifiant de Carlos Boyero, critique cinéma d’ El Pais (l’équivalent espagnol du Figaro) auquel ses collègues font regarder des vidéos d’ElRubius, gamer survolté qui ne s’interdit rien devant la caméra. Alors que le jeune homme est une véritable célébrité en Espagne, ses vidéos rassemblant autant de spectateurs que le plus grand succès au cinéma de l’année 2015 (Ocho apellidos vascos, une sorte de Bienvenue chez les Ch’tis espagnol), Boyero avoue n’y rien comprendre. Il s’avoue même choqué, et trouve tragique et incompréhensible que toute une génération puisse trouver drôle ce genre de gesticulations. Le critique se désespère alors que les amateurs du genre s’agacent de voir quelqu’un aussi peu réceptif à une nouvelle forme de divertissement et faire preuve d’une ignorance profonde à ce niveau. Les commentaires sur YouTube s’en prennent d’abord généralisations de Boyero, rappelant qu’il s’agit d’un type bien particulier d’humour auxquelles toutes les productions des Youtubeurs ne se rattachent pas, loin s’en faut.

« (…) Il ne faut pas oublier que ces vidéos sont destinées à un public très jeune et non pas à des adolescents ou à des adultes »
D’autres s’irritent de l’incompréhension totale du critique face à des œuvres nées grâce à Internet et qui restent imperméables à l’éclatement des schémas médiatiques traditionnels.

« Demander à un critique de cinéma son opinion sur les Youtubers revient à interroger un jardinier sur son opinion sur la théorie quantique de la gravité. Bienvenue sur YouTube, un nouveau monde audiovisuel de divertissement totalement différent du cinéma et de la télévision, et qui accueille des milliers de personnes par jour ! »
Boyero est en tous cas symptomatique de cette différence profonde qui existe entre les familiers des réseaux sociaux et ceux qui ont grandi dans un monde où ils n’existaient pas. Pour le vérifier, mettez vos parents devant l’épisode spécial Japon d’Antoine Daniel et guettez leur réaction horrifiée. Avec un peu de chance, ils vous jetteront des regards consternés à chaque fois que vous rirez devant la vidéo, s’interrogeant sur la santé mentale de leur progéniture.
Myriam Mariotte
Sources :
http://verne.elpais.com/verne/2015/02/17/articulo/1424187974_312017.html?id_externo_rsoc=FB_CM
 http://www.1001web.fr/youtube-polemique-autour-du-copyright-react-des-fine-bros-134547.html
 

LETTRE OUVERTE ZUCKERBERG
Société

Lettre ou (ne) pas lettre : quand la lettre ouverte s'affirme

La lettre ouverte de Zola au président Félix Faure : « J’accuse ! » publiée le 13 janvier 1898, est un texte qui marque un tournant dans l’histoire de la lettre ouverte, car il démontre sa puissance en tant qu’outil communicationnel et argumentatif. C’est aussi grâce à cette lettre ouverte, que l’on peut repérer le premier paradoxe qui la compose.
Certes, cette lettre ouverte est une défense héroïque des principes démocratiques, prônés par Zola. Pourtant, ses motivations ne sont pas purement désintéressées. En effet, même si Zola est à cette période au sommet de sa carrière littéraire, il n’est pas pour autant reconnu par les « siens » du monde des lettres, comme le montrent ses nombreuses tentatives, qui se sont toutes soldées par des échecs, d’intégrer l’Académie Française. De même, ses « amis » politiques ne le prennent pas au sérieux, et lui reprochent de ternir la réalité sociale. A cet égard, la lettre ouverte de Zola est symbolique d’un concept paradoxal. Au-delà d’un coup de gueule politique, cette lettre virtuose traduit une volonté de faire ses preuves et de s’établir en tant qu’intellectuel reconnu.
Par conséquent, la lettre ouverte n’est pas qu’une revendication désintéressée, publiée dans l’intérêt du bien commun. Elle fait preuve d’une motivation plus égoïste, et d’une ribambelle de subterfuges lui permettant de se placer aujourd’hui comme un outil communicationnel efficace, qui a plus d’un tour dans sa manche.
La lettre ouverte, un oxymore
La lettre ouverte est un outil de communication bien plus subtil qu’il n’en a l’air. La première ruse, c’est la double dimension qu’elle recouvre. En effet, tout le paradoxe tient au fait qu’elle s’adresse à une personne en particulier, mais est ouverte à un lectorat bien plus immense. La correspondance dans son sens le plus commun est du domaine privé. Lorsque l’on écrit une lettre à son amant, celle-ci n’est pas normalement destinée à être publiée dans les médias. C’est intime. La lettre ouverte, c’est tout le contraire. Elle défie les règles traditionnelles de la correspondance, et à plusieurs niveaux.
L’élargissement des destinataires peut aussi appeler à une diversion. Prenons l’exemple de la lettre ouverte de Mark Zuckerberg et sa femme à sa fille. Le destinataire premier se veut être le nouveau-né, qui, soit-dit en passant, ne sait pas lire. Il est on ne peut plus clair, par le contenu de la lettre, que cette prise à parti n’est qu’une diversion pour annoncer une nouvelle qui n’a pas grand chose à voir avec une naissance ou l’amour paternel. La lettre ouverte est ici choisie dans le but de faire l’annonce d’une donation de l’auteur à sa propre fondation. Il dévoile donc un manifeste pour sa fondation.

 
Et puis … :

 
Tout l’intérêt de la lettre ouverte est dans sa double dimension communicationnelle : un destinataire premier, et un public secondaire.
La forme : l’ingrédient fondamental dans la recette de l’argumentation
La question qui se pose également, c’est pourquoi choisir la forme de la lettre ouverte pour s’exprimer, au lieu d’un article traditionnel mettant en exergue une opinion. Michel Leiris, dans la préface de L’âge de l’homme parle de la nécessité d’une : « forme qui soit fascinante pour autrui ». Au-delà du fond, cette forme est primordiale dans l’efficacité de l’argumentation. La lettre ouverte bénéficie de cette fascination du lecteur. Elle a plus d’impact dans l’imaginaire du public, et est bien plus attirante car elle promet un discours engagé, et parfois même dramatique. Cela fait partie de son contrat de lecture : elle soulève régulièrement une polémique, un point sensible, et s’inscrit donc dans la dimension du spectacle.

 
Cette lettre ouverte publiée dans Libération par Marwan Muhammad, ancien porte-parole du Collectif Contre l’Islamophobie en France, à l’attention du Premier ministre Manuel Valls, illustre parfaitement cette promesse de divertissement. Ponctuée d’un ton polémique et satirique dès la première phrase : « C’est difficile, pour un Premier ministre, de ne jamais décevoir. Et pourtant, un jour après l’autre, vous réussissez cette prouesse », Marwan Muhammad s’empare de la forme de la lettre ouverte pour faire pression sur le Premier Ministre.
Le but de l’auteur, c’est de convaincre ou de persuader. Dans les deux cas, la lettre ouverte doit faire appel à des procédés stylistiques méticuleusement choisis, afin de faire adhérer le destinataire premier mais aussi les lecteurs, aux positions de l’auteur. Sa double dimension communicationnelle est donc une forme habile, car elle permet une prise à témoin, ce qui engendre une pression sur le destinataire premier. Elle est à elle seule un exercice stylistique qui suscite différents enjeux.
Cette valeur littéraire de la lettre ouverte rejoint le premier point de l’article. Combinée à la promesse de polémique, et à la puissance rhétorique d’une lettre ouverte, cette dernière peut être aussi analysée en tant qu’apologie de l’auteur, par l’auteur lui-même. Il met en avant ses propres talents d’écriture et sa puissance à convaincre les foules. Toutefois, cet intérêt égoïste ne doit pas se faire ressentir à la lecture, d’où l’importance de la forme en tant que style, qui permet de voiler les différentes motivations de l’auteur.
Malheureusement, si une lettre ouverte n’est pas efficace, et ne convainc pas son lectorat, les retombées se font fortement sentir et la critique est directement adressée à l’auteur. Si l’on en revient à la lettre ouverte de Mark Zuckerberg, la stratégie de diversion n’a pas terriblement marché. Que ce soit sur Twitter ou dans les médias d’informations, l’auteur de la lettre a été moqué et critiqué. Les lecteurs ont eu l’impression de se faire berner. A force de vouloir se mettre en avant trop explicitement dans sa lettre, se positionnant comme le sauveur du monde, Mark Zuckerberg a transgressé certains codes de la lettre ouverte qui veulent que les intérêts égoïstes de l’auteur soient plus subtilement déguisés.

Les médias et la lettre ouverte : une belle histoire d’amour, en général
A cet égard, le rôle des médias est primordial dans le processus d’argumentation d’une lettre ouverte. Il n’y a pas de lettre ouverte sans publication médiatique. De plus, relevant de la dimension spectaculaire, c’est un outil de communication intéressant pour eux, car il associe information et fascination. Du côté de l’auteur, il lui est nécessaire de viser des médias de masse, afin d’accroître au maximum sa visibilité, et que sa lettre ouverte atteigne son destinataire premier. En effet, beaucoup de lettres ouvertes sont écrites et publiées chaque jour, sans avoir pourtant un réel impact car écrites par des « anonymes », des personnes inconnues du grand public. Paradoxalement, ce sont des lettres régulièrement adressées à des figures connues, politiques ou non, d’où l’importance d’accroître sa notoriété et par extension, l’écho de la lettre ouverte.

@GuillaumeGrlt témoigne par ce tweet du déséquilibre de la lettre ouverte, qui parfois, n’atteint pas le destinataire escompté, faute d’une couverture médiatique suffisante. Les réseaux sociaux sont l’une des causes mais également l’une des solutions à leur défi. Ils permettent à la fois l’accès à une petite notoriété – par exemple grâce au nombre de retweets ou de partages – qui augmentera la visibilité de la lettre, mais ils sont à la fois un mal. En effet, c’est à cause de cette densité d’informations permise par les réseaux sociaux que la lettre ouverte de @GuillaumeGrlt va peut-être se noyer.
La lettre ouverte : un outil de communication asymétrique
On pourrait comparer l’échange qu’implique la lettre ouverte à la métaphore du catch de Roland Barthes dans les Mythologies : « Sur le Ring et au fond même de leur ignominie volontaire, les catcheurs (…) sont pour quelques instants, la clef qui ouvre la Nature, le geste pur qui sépare le Bien du Mal, dévoile la figure d’une justice enfin intelligible ». De la même manière, les auteurs, durant le temps de la lecture, sont érigés en justiciers, défendant une cause qui leur est signifiante. C’est également un échange qui, s’il répond au code de la lettre ouverte, appartient au domaine du spectacle, comme le catch. Les auteurs seraient donc des catcheurs, qui paradoxalement n’affronteraient pas leur destinataire premier, mais un autre catcheur du public secondaire.
Effectivement, une lettre ouverte n’appelle pratiquement jamais à une réponse du destinataire premier par une autre lettre ouverte. Il peut y avoir un acte de riposte ou d’acceptation de la part du destinataire premier, mais il ne se retranscrira que très rarement par une autre lettre ouverte. Pourtant, si on prend la métaphore du catch, c’est qu’il y a une réponse, une correspondance de lettres ouvertes. La subtilité s’observe dans le glissement du destinataire secondaire qui devient émetteur. Prenons l’exemple de Bruno Lemaire et Germinal Peiro. Bruno Lemaire a écrit une lettre ouverte à l’attention du Président de la République (destinataire premier). En retour, il reçoit une réponse par lettre ouverte de Germinal Peiro (destinataire secondaire).

 
Premier coup de poing :

 
Deuxième coup de poing :

 
La correspondance de lettres ouvertes se manifeste dans un échange asymétrique de l’information mais aussi des émetteurs qui se battent à chaque fois contre des adversaires différents.
Il y a donc une double-asymétrie :

asymétrie de la réponse : forme de la lettre ouverte qui appelle une réponse d’une autre forme par le destinataire premier (actes, discours télévisé, promesse électorale…)
asymétrie des adversaires : un échange de lettres ouvertes est possible, sans qu’il y ait une correspondance entre destinataire premier et deuxième émetteur.

Clémence Midière
@Clemmidw
Sources :
Facebook « a letter to our daughter »
Courrier International : « Humour. Et si la fille de Mark Zuckerberg répondait à la lettre de son père? » -http://www.courrierinternational.com/dessin/humour-et-si-la-fille-de-mark-zuckerberg-repondait-la-lettre-de-son-pere
Libération : « Monsieur le Premier Ministre, vous incarnez la République du mépris » article de Marwan Muhammad – http://www.liberation.fr/debats/2016/01/25/monsieur-le-premier-ministre-vous-incarnez-la-republique-du-mepris_1428858
Twitter : Tweet de @GuillaumeGrlt
Brunolemaire.fr : « L’agriculture se meurt » : ma lettre à F. Hollande co-signée par 106 parlementaires » – https://www.brunolemaire.fr/actualites/577-l-agriculture-se-meurt.html
Parti-socialiste.fr : « Lettre ouverte de Germinal Peiro : réponse à la lettre ouverte de Bruno Lemaire » – http://archives.parti-socialiste.fr/articles/lettre-ouverte-de-germinal-peiro-reponse-la-lettre-ouverte-de-bruno-le-maire
Crédits images :
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Courrier International
Libération
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Brunolemaire.fr
parti-socialiste.fr

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Société

Des paroles et des pactes

L’interdépendance entre langage et société relève aujourd’hui de l’évidence tant les liens entre ces deux notions paraissent intrinsèques. Néanmoins, on assiste à un vrai regain d’intérêt pour la parole sur le long terme, la parole qui s’étale et qui prend le temps de prendre le temps. À contre courant du mouvement actuel qui tend à l’hyper-rapidité et à la consommation à vitesse grand V de contenu, la société renoue avec le langage et devient à nouveau éprise de ses (beaux) parleurs.
Questions pour mon champion
Comme chaque année, le journal La Croix vient de publier son baromètre annuel visant à étudier la relation entre Français et médias. Le résultat est sans appel : le désamour est bien réel et le panel médiatique subit un véritable discrédit par la population. Une nécessité de renouvellement s’impose et par conséquent de nouveaux formats apparaissent. Ces derniers tendent à remettre au goût du jour cette importance de la parole, et la pertinence du discours. Effectivement ce processus n’est qu’un retour à la pratique originelle de l’interview à la télévision mais dans une époque marquée par l’instantanéité des messages, pourquoi s’entêter à vouloir permettre la pérennité de tel ou tel discours ?
Ces formats déclenchent l’adhésion puisqu’il nous font la promesse d’une expérience nouvelle face aux médias. Poussez la porte de n’importe quelle boîte de production et vous verrez que la notion de “promesse” est quasiment obsessionnelle : proposer un concept au public c’est promettre une forme de contenu particulière qui correspond ou qui va créer une attente chez le spectateur.
Ce nouveau type d’émission recoupe un large panel de programmes : de la baignoire de Jeremstar, au café avec Michel Denisot en passant par le canapé de Mouloud Achour, il y a une véritable plongée dans l’intimité de la personne interviewée ;  c’est la promesse. Le succès de ces émissions réside en une équation très simple : voir sans être voyeur ; vous êtes intégrés dans la confession sans ressentir de gêne puisque le programme vous y autorise implicitement. De surcroît, la parole est au centre de ces programmes, décor minimaliste, mise en scène simpliste, tout est fait pour que le langage devienne l’épicentre de l’émission à tel point que l’on se permet le format long : 37 minutes de discussion entre Omar Sy et Mouloud Achour, 42 minutes entre Christiane Taubira et Michel Denisot. Cela en dit long sur la mutation actuelle et sur la tribune accordée à ces influenceurs contemporains : (presque) sans filtres on laisse libre court à la parole sans couper court à la pensée.

Regarder par le trou de la serrure
En prenant de la hauteur de vue sur nos écrans, des hypothèses peuvent expliquer le succès de ce retour au “free speech”. Il semble pertinent de parler de panoptique inversé ; concept inventé par Bentham afin de décrire la structure architecturale d’un pénitencier qui permet au gardien – situé au centre – de surveiller sans être vu, de tout entendre sans rien faire (cf schéma ci-dessous). Ce concept est si subtilement pensé qu’il engendre la création d’un sentiment de surveillance encore plus fort que la surveillance elle-même. Dans Surveiller et punir, Michel Foucault ré-actualise cette théorie et l’étend à des champs autrement plus vastes en parlant notamment de captation de l’intime. Le parallèle peut alors être fait entre la télévision et ses programmes de TV-réalité dans lesquels le gardien est symbolisé par la caméra ; l’oeil panoptique peut alors être associé aux médias en général, qui nous observent, nous surveillent, nous captent.

Dans ces nouveaux formats qui visent à libérer la parole, le téléspectateur devient à son tour le gardien. Tout est surveillé, certainement analysé, commenté et c’est cette complicité avec la caméra qui permet le succès de tels programmes. Emmanuelle de Champs, maître de conférence à Paris VIII affirme alors que : “Le panoptique, c’est avant tout le regard, un dispositif qui permet de « tout voir », mais c’est aussi l’écoute : pour Bentham, il faudrait également s’assurer que le gardien puisse « tout entendre », tout écouter, sans être lui-même entendu”. Le téléspectateur peut tout voir, en toute tranquillité et jouit à son tour de ce sentiment de surveillance qu’il ressent traditionnellement à son détriment comme le confirme un peu plus le baromètre de La Croix évoqué ci-dessus. Le temps d’une émission, les bras croisés, on décortique la parole d’un personnage bien souvent présenté les bras ballants, dans son plus simple appareil : la vérité.
L’impact d’un pacte
La confession impose l’instauration d’un pacte qui fait écho à la promesse dont nous parlions plus tôt dans cet article. À l’image des récits autobiographiques la notion de vérité semble être le moteur de ce type de programmes, il y a donc nécessité de certifier l’authenticité de la parole prononcée. Rousseau lui-même dans ses Confessions prononçait ceci : “Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme, ce sera moi”, à l’heure où les hommes politiques sont pointés du doigt pour leur manque de transparence, intervenir dans ce genre d’émissions comme l’ont fait Manuel Valls ou encore Christiane Taubira, apparaît comme une occasion de paraître dénué de filtres. Toute la subtilité des programmes TV apparaît clairement au travers de cette mécanique : ce pacte, dont ni vous ni la TV ne parle, n’est pas formel ni officiel, et pourtant vous signez et vous l’acceptez au moment où vous regardez le programme : captation de votre intime.

Le succès de ces longs formats réside donc dans la création d’un pacte avec le spectateur. On se prend à adhérer à ces dévoilements psychologiques même si certaines séquences comme celle de Jean-François Copé sur le divan de “Marco” au bord des larmes frôlent le risible. Quoiqu’il en soit la parole reprend sa place dans le débat public et fort de son succès, ce nouveau type de format tend à se généraliser. Cela peut être considéré comme une façon intéressante de rebattre les cartes du jeu médiatique : certes ces interview peuvent être taxées d’opération communication mais elles ont le mérite de procurer le sentiment d’accessibilité à des personnages médiatiques justement caractérisées d’inaccessibles. Il est vrai que les présentateurs prennent parfois des allures de psychologues médiatiques mais en ces temps où la parole peine à être crédible, qui n’a pas besoin d’une bonne thérapie ? 
Jordan Moilim
Sources: 
TNS-Sofres/ La Croix; Baromètre 2016 de confiance des français dans les médias, 02/02/2016 
Michel Foucault, Surveiller et punir, 1975
Jean-Jacques Rousseau, Confessions, 1782
Crédits images: 
CLIQUE TV
Canal + 
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Société

Communiquer la peste (et les épidémies en général)

Pour nombre d’entre nous, le concept d’épidémie est associé au souvenir du cours d’histoire médiévale suivi au collège, et en particulier à celui de la peste. Souvent fascinés par la peste noire, rares sont les élèves qui n’ont pas eu l’occasion de voir au moins une reproduction des dessins scientifiques de l’époque, détaillant les symptômes physiques des malades (en particulier les bubons !) et mettant en scène des médecins de peste aux terrifiants masques d’oiseaux. Entre 1347 et 1352, la peste noire a tué entre 30 et 50 % de la population européenne, faisant environ vingt-cinq millions de victimes. Si le souvenir de cette épidémie en particulier est aussi vif dans l’inconscient collectif plus de sept-cent ans après, c’est d’une part parce qu’elle a été particulièrement dévastatrice, mais aussi parce qu’elle est la première épidémie de l’histoire à avoir fait l’objet d’une description documentaire par les chroniqueurs contemporains et non plus seulement scientifiques.

Inévitables et imprévisibles, la plupart du temps traversées d’incertitude, de confusion et d’urgence, les périodes d’épidémies sont synonyme d’angoisse. La communication, notamment médiatique, est un enjeu crucial dans la gestion de ces crises. C’est particulièrement évident quand celle-ci échoue, en étant trop peu alarmiste par exemple, et retardant alors les contrôles sanitaires. Ce type d’erreurs dégradent fortement la confiance des populations envers les institutions de santé publique responsables, et génèrent des tensions sociales aux conséquences économiques et politiques désastreuses. Jean-Baptiste Fressoz fait un comparatif historique stimulant entre l’échec de la campagne de vaccination contre le virus H1N1 (la fameuse « grippe aviaire ») en 2009 et l’inoculation de la variole au XVIIIe siècle, en s’intéressant à la gestion des individus par l’idée de « risque ». Au-delà de la question de la gestion des corps, on peut se demander, en gardant à l’esprit l’échec fracassant de la communication sur la grippe aviaire, génératrice à la fois d’un climat d’angoisse et d’une vaccination marginale, les conséquences qu’aurait eues une mutation du virus H1N1 en un virus porteur de symptômes aussi graves que ceux de la variole…

Pendant des siècles, les stratégies de communication adoptées par les autorités publiques dans la gestion des épidémies de maladies infectieuses ont été fortement basées sur le déni et les grandes déclarations sensément rassurantes, suivies plus tard par des mesures de restriction s’imposant aux individus (quarantaine, isolation, hospitalisation obligatoire) et des sanctions sévères pour les personnes récalcitrantes. On observe depuis la Révolution Industrielle des efforts davantage concentrés autour de l’éducation et les messages prescriptifs. Néanmoins, force est de constater que c’est souvent dans l’extrême inverse que versent aujourd’hui nos sociétés contemporaines.
« Tout éclatement de pandémie ou flambée de maladie de grande ampleur devient rapidement un sujet brûlant d’actualité : la recherche se lance à folle allure, les résultats sont incertains, le traitement regorge parfois de détails saisissants, des mesures sont prises pour limiter la propagation. Une actualité débordante, venant trouver un terrain fertile, bien sûr, grâce à une dose de peur. » affirment Fang Xuanchang, Jia Hepeng et Katherine Nightingale sur SciDev.net. C’est dans les premières phases d’une épidémie que de nombreuses opportunités de « buzz » s’offrent aux journalistes. Avec des possibilités démultipliées d’interview de chercheurs et de médecins, et plus généralement la prédisposition des rédacteurs en chefs à publier des articles scientifiques en potentiel liens avec la nouvelle maladie, l’épidémie prend des proportions énormes dans le traitement de l’actualité sur une période donnée.
Il s’agit donc de trouver le juste équilibre entre une information efficace de la population relativement aux risques de la maladie en cours d’évolution, et le maintien d’un calme relatif. Dans un rapport de Médecins Sans Frontières sur une année de lutte contre Ebola, « peur » et « panique » sont les mots qui reviennent le plus fréquemment. « L’insistance des messages de prévention sur la gravité de la maladie a amené la population à penser que puisque celle-ci est toujours mortelle, il est inutile d’amener les malades aux centres de soins. Ceci, quand elle ne croyait pas, en plus, que les centres de soin accéléraient le décès » décrit Bernard Seytre dans une réflexion sur la stratégie de communication dans la gestion d’Ebola.

Mais malgré leur caractère globalement assez néfaste, il semblerait que la demande d’articles sensationnalistes soit bien réelle. Quelques heures à peine après le lancement d’alerte sur la propagation du virus Zika, le nombre de papiers sur la question était déjà vertigineux. « Zika : le monde en alerte face à cette épidémie mortelle » titre Le Figaro du 6 février 2016. Difficile de ne pas céder à l’inquiétude, ou au moins à curiosité face à un titre pareil. Alors on clique, on achète le magazine, et l’objectif est atteint. La question d’un traitement journalistique responsable des épidémies se pose alors légitimement. Expliquer les fondamentaux de la maladie, poser clairement l’état des connaissances scientifiques sur celle-ci, et d’emblée chercher à donner une certaine pertinence locale à une actualité internationale pour limiter les risques de diffusion peuvent constituer de premiers éléments de réponse.
Mariem Diané
Sources:
Sante-Afrique.fr
Scidev.net, comment communiquer sur une épidémie ou une pandémie,
Wikipédia, Peste noire
La vie des idées, Le risque et la multitude, Jean-Baptiste Fressoz, 16 mars 2010
Images:
Atlantico
AP Photo/Kyodo News
Democracy in Guina – Over Blog

NOTATION ETOILES
Société

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Noter… Pratique qui se développe d’abord en entreprise où les salariés sont gouvernés par des objectifs, puis évalués. Ce qui était limité à l’entreprise s’est ensuite insinué dans la société civile. Les gens se sont appropriés ce moyen de donner son avis, et avec eux est née une société de notation. Le numérique a permis de servir l’ambition du consumérisme, fournir une évaluation indépendante des biens et des services proposés.
Agréablement surpris **** / Sympathique *** / Peut mieux faire **
Une émission, un hôpital, un restaurant, un pays, un appartement, un film, un livre, un conducteur, un musée, un professeur, un élève et même une route. Aujourd’hui, tout le monde a des notes. Ces notes sont en général distribuées sous formes d’étoiles et se déclinent de plusieurs façons : avis, commentaires qui eux-mêmes sont jugés utiles ou non. Et oui, les notes des notes existent. Et nous notons également ceux qui notent. Omniprésentes sur le web, mais aussi dans les magazines, les émissions, ces notes ont un pouvoir énorme. Mais pour quelle légitimité ? Être noté par quelqu’un qui ne nous a pas compris, qui n’a pas les mêmes goûts que nous, ou qui simplement, s’était levé du pied gauche ce matin-là, est une grande source de frustration. Mais c’est la règle : tout le monde peut noter et se faire noter à son tour. Ainsi, cette société de notation diffuse, et c’est là sa légitimité, une logique méritocratique et démocratique. Si je m’estime satisfait, je donne une bonne note. Je suis personne, je suis tout le monde, j’ai le droit de donner mon avis. Hormis quelques exceptions, ces notes sont d’une apparente objectivité. Très appréciées des internautes, elles représentent un idéal de vérité, une expérience de consommation, un petit oasis de justice dans ce monde avide de profit … Ces formes d’évaluations donnent lieu à l’amélioration de produits, les producteurs prenant au sérieux ces évaluations et essayant de satisfaire leur consommateur. Ainsi, les notes peuvent être le reflet d’une démocratie et d’une méritocratie poussée à l’extrême. Mais à chaque extrême sa dérive.
La guerre des étoiles
Certains milieux sont soumis à une grande pression et notamment l’hôtellerie et la restauration, dont les notes et les avis agissent directement sur leur bon fonctionnement (le célèbre guide Michelin a dévoilé il y a quelques jours ses nouvelles critiques et étoiles, qui feront la gloire ou non de quelques centaines d’hôtels et de restaurants). Dans tous les milieux, les notes ont des effets sur les ventes. Les systèmes de notations sont présents dans la majorité des sites de e-commerce et bouleversent certains secteurs comme le tourisme, obligé à présent de compter avec la prise de parole des consommateurs. TripAdvisor, par exemple, collecte et publie les avis et conseils de touristes et connaît un succès énorme.

Les notes sur internet deviennent le nerf de la guerre. Elles apportent à l’entreprise une publicité gratuite, lue et jugée véritable. Les meilleurs commentateurs, ces poules aux œufs d’or … Ce sont ces internautes qui laissent beaucoup d’avis et de notes positives. Les entreprises, présentes sur des sites comme Amazon (dix avis postés chaque minute dans le monde), ne les paient pas (ah l’éthique…) mais les couvrent de cadeaux. Elles s’offrent ainsi l’assurance d’une bonne publicité, pérenne, efficace et gratuite. Les notes apportent la gloire, la reconnaissance et le travail.
Ce pouvoir notable entraîne bien d’autres névroses. Les entreprises suppriment les mauvaises notes, en laissent des bonnes, engagent des cabinets d’e-réputation pour veiller à être toujours bien notée. Derrière la notation se cache un autre enjeu : la visibilité sur le web. Une bonne évaluation entraîne automatiquement une meilleure visibilité, synonyme de profit pour l’entreprise. Névrose contemporaine du rendre visible, logique perverse qui fait que nous recherchons la certification de la qualité plus que la qualité elle-même. Petit outil surprenant que les notes.

Surveiller, punir, noter …
La logique de l’évaluation va au-delà des sites marchands. Le fait de rendre visible des gestes, des actes ou des expériences par des notes entraîne tout à chacun dans une logique compétitive. Se sachant possiblement en danger, possiblement noté, et possiblement jugé, et sachant que cela peut être rendu visible, les entreprises repoussent leurs limites et s’engagent dans une course effrénée à la bonne note. Dans l’entreprise, les sanctions sont réelles et perceptibles : perte d’un travail, perte de confiance, redoublement à l’école. Sur la toile, et pour les autres entreprises, la sanction est plus insidieuse. Un hôtel ou un restaurant qui perd une étoile sur TripAdvisor sera moins bien répertorié et verra son chiffre d’affaire chuter, punis par les notes qui se révèlent être un instrument de tri, de hiérarchisation et de contrôle. Par exemple, sur l’application Uber, il est possible de noter les conducteurs et les clients en attribuant de une à cinq étoiles. Uber explique ce système par le fait que la notation permet de s’assurer que passagers et chauffeurs sont respectueux les uns des autres. Tout comme le conducteur peut subir des sanctions si ses avis sont négatifs, il peut également refuser la course d’un client ayant une mauvaise réputation … Surveillés et punis!
 

Notes : enfants d’une société malade ?
Ebay est le premier à reprendre ce système de notation pour l’appliquer à son site de vente en ligne, pour évaluer les vendeurs et avoir confiance dans l’achat. Le début de cette épidémie notoire est donc lié à la confiance, ou plutôt la méfiance. Globalisation, interconnexion, externalisation, délocalisation : des mots qui font toujours peur et qui font le nid du scepticisme. Si les notes connaissent un tel succès aujourd’hui, c’est parce qu’elles permettent a priori de s’assurer que la personne avec qui on est en contact – pour vendre, acheter, échanger – est fiable, bien notée. Et puisqu’on aime pouvoir se rassurer en choisissant un covoitureur cinq étoiles, on fait de même et on note. Certains moyens de notation restent secrets et parfois douteux, comme l’algorithme de Tripadvisor. Mais tout va bien, car tout le monde a en moyenne quatre étoiles sur cinq.
 

Victoire Coquet
Sources :
France Inter
Liberation
Crédits images : 
Astronoo.com
Capture d’écran
Ladepeche.fr

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SPORT
Société

Bienvenue en Corée du Sport

Quelque soit la période de l’année, tout le monde a la même résolution : faire du sport, perdre deux kilos, manger mieux etc. Le dictat du corps parfait est intact. Dans toutes les grandes villes de France fleurissent les offres à moindre coût pour aller bouger son c…
Le sport pas sport

Suite à la rencontre des prints Neoness, réseau de salles de sport low cost, la question suivante s’est posée : comment une salle de sport peut-elle présenter des « égéries » aussi peu attirantes ? Outre la volonté de jouer sur le « bad buzz »  les campagnes des centres de fitness des grandes métropoles se veulent drôles, percutantes voire cyniques dans le but marquer les esprits. Néanmoins, elles sont révélatrices d’une névrose de notre époque, qu’il n’est pas de bon ton de trop questionner.
Sport pour tous
Cette pub fait échos à celles de McDonald’s. L’idée : pas de chichis chez nous, « venez comme vous êtes ». Au contraire des boites de nuits, chez Neoness, dans tous les cas « tu rentres ». Pourtant, qui veut se reconnaître en cet homme en surpoids, portant un tutu et une baguette magique ? Qui sentira son estime regonflée par la possibilité d’intégrer sans encombre dans un club de fitness, à défaut d’être admis dans un night club… ? Etrange stratégie de la part de ces centres de fitness que de ne pas essayer de séduire et mettre en valeur son potentiel client, qui pourrait aller jogger gratuitement dans un parc. A croire que tout est permis, tant nos concitoyens ont l’obligation d’être beaux, fermes et sveltes.
Mais est-ce bien normal de se laisser parler ainsi ? Au programme : de l’impératif, du tutoiement, des slogans provocateurs. Autant de formules que d’incitations à suivre ce dictat du corps parfait.
Une mythologie contemporaine
Cependant derrière son second degré, la campagne tombe dans un écueil bien commun de notre époque, celui de marginaliser et stéréotyper un type d’individus. Ici, ce sont ceux partageant la caractéristique physique du surpoids qui sont montrés, voire moqués sournoisement. Et ce genre de publicités ne choque pas vraiment le citoyen lambda, tant le standard de beauté est devenu mythique, au sens barthésien. La tactique de Neoness n’est pas un flop, au contraire. (screen shot de twitter #neoness) En exposant en filigrane que le sport n’est pas toujours glamour, et qu’il n’y a pas que des jeunes filles mannequinesques dans les salles, il marquent un point. Ils ont pris le parti de ne mettre aucun miroir, de quoi attirer les moins à l’aise avec leurs reflets. Les corps imparfaits sont donc dissimulés, comme un tabou … Le mythe du corps parfait et par capillarité de l’exercice physique obligatoire n’est plus jamais remis en question, ce qui permet aux publicitaires une liberté presque absolue. Ce genre de campagne aurait-elle pu avoir lieu il y a cinquante ans, ou en zone rurale ? Pas sûr.

Pas d’excuse…?
Dans la campagne Club Med Gym, le hashtag « #pasdexcuse » en dit long. Comme s’il était inconcevable et inexcusable de ne pas faire de sport. Mais au fond qui nous adresse cette apostrophe comme un rappel à l’ordre ? En dehors du fait que la science a prouvé que l’activité physique était bénéfique pour la santé, quelle instance a le pouvoir de classification, de définition et de jugement ?
De plus, ces petits génies du marketing ont complètement ignoré les individus qui ne correspondaient pas à leur clients cibles. Ceux qui ne peuvent pas faire de sport, pour des raisons de santé par exemple. Ou tout simplement ceux qui n’ont pas les capacités ou le courage de courir un marathon ! Peuvent-ils être excusés ?
 

« Femme, femme, être une femme »
Une énième fois dans l’histoire de l’analyse de l’actualité communicationnelle, nous allons souligner ô combien les femmes sont présentées comme des coquilles vides, et ô combien elles sont souvent les premières à pâtir des travers de la société.

Le comble de la vanne est atteint dans la communication des centres de remise en forme X-Fit , où l’on peut voir des images de ventres poilus d’hommes « enceints ». Evidemment, rien de méchant au premier abord, car le slogan « arrêtez de vous mentir » est assez drôle… Mais le parallèle avec la maternité reste douteux, dans la mesure où ces ventres gonflés d’une mauvaise hygiène de vie et de longs mois de paresse néfaste sont présentés comme quelque chose d’éminemment disgracieux à éliminer.

Cette affiche très esthétisée présente une jeune femme souriante et sûre d’elle, qui nous regarde dans les yeux, et affirme « J’ai les yeux de ma mère. Pour le reste c’est Club Med Gym ». Ce message sous entend que la confiance en soi si visible chez cette femme découle de la satisfaction de son corps. La beauté ne serait qu’affaire d’entretien physique ? La formule « tout le reste » ne renvoyant qu’à son corps, la femme se voit (à nouveau) réduite à son enveloppe, à sa soumission au culte du corps, puisqu’elle n’est de toute façon rien d’autre qu’un objet de désir…
Bis repetitas
Ce qui est bizarre en écrivant ces lignes, c’est d’envisager que ces phrases ne résonnent plus. Que certains se disent « encore un truc féministe, on sait, c’est pas cool pour les filles ». Difficile de comprendre ce qui s’est passé pour que l’on se détourne de ces questions, alors que nous avons les clefs de lecture et les outils pour changer la donne. En plus du sexisme inhérent, ces publicités laissent penser que nous tendions vers une société uniformisée, où l’originalité elle-même s’est standardisée. La différence, soit-elle visible ou privée, est toujours plus violemment rejetée. Comme les salles de sport américaines Equinox l’affichent « My body, my biography » : il est donc recommandé d’être « normal » à l’intérieur et à l’extérieur pour vivre en paix. Ce qu’on peut se demander à la vue de toutes ces publicités, n’est pas simplement « est-ce normal de ne plus contester la marginalisation d’un type social (des « gros » des « moches », etc.) ? », car la réponse est évidente, mais bien « est-ce normal de ne plus contester l’uniformisation ? »
Julia Lasry
Sources :
Alix Leridon. “Bad Buzz bad buz whatcha gonna do?” in FASTNCURIOUS.
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