Agora, Com & Société

Roosh V: le coach en séduction "qui vous veut du bien"

Coqueluche du mouvement néomasculiniste (mouvement qui prône le retour à la domination masuline), Daryush Valizadeh (plus connu sous le pseudonyme de Roosh V) est un bloggeur et youtubeur américain de 36 ans, coach en séduction autoproclamé, ouvertement raciste et misogyne.
Doté d’une véritable communauté d’internautes, tous plus charmants les uns que les autres, constituée et fédérée autour de l’idéal du retour de la domination masculine ( très loin des préceptes de l’amour courtois), Roosh distille ses conseils en amour, sexualité et politique grâce à une stratégie de communication bien rodée. Livres, conférences, site internet, réseaux sociaux : retour sur le bloggeur le plus détesté des Etats Unis (voire du monde) ?
Roosh, le grand frère
Son site sobrement intitulé Le retour des rois ne laisse pas de place au doute. Roosh V et quelques « invités » publient des articles portant sur des sujets aussi variés que les phénomènes de société, la politique, la paternité et bien sûr la place de la femme (quasi inexistante). Les titres de ses articles sont courts, nets, précis, destinés à interpeller le lecteur et les internautes, à les faire réagir (Why Anglo-American Women Are Terrible Financial Investments – Pourquoi les femmes Anglo-Américaines constituent-elles un mauvais investissement financier ? ; Are There Legitimate Reasons To Be Fat?- Y a-t-il des excuses à l’obésité ?) en sont des exemples frappant.
Tous ces articles, florilèges de la théorie masculiniste, s’adressent aux hommes tout d’abord sur un ton didactique : Roosh part d’une question générale, d’un constat, d’exemples tirés de sa propre vie présentés comme des arguments d’autorité, pour les interroger et les étudier afin d’en tirer une vérité générale énoncée de façon virulente. Il se met dans la position de l’éclaireur, du prophète venu pour guider les hommes, et les rassurer sur leur situation en expliquant que le retour à la domination masculine est possible, mais que les hommes manquent juste de clés pour rétablir la situation.
Selon lui, les hommes blancs seraient les nouveaux souffre-douleurs de la société. Roosh n’hésite ainsi pas à critiquer les pouvoirs politiques, la société, ainsi que les médias dans une logique conspirationniste. On ne nous dit pas tout, et tout est fait pour écraser l’homme blanc.
Ce mentoring s’illustre d’abord dans la séduction et l’amour : il défend dans un de ses articles que « L’homme est le chef de la famille », et s’attèle, tout au long du texte, à déculpabiliser les hommes de leur volonté de retrouver une situation de leadership. Une idée qu’il explique dès le début en écrivant : « il faut rappeler que l’homme est naturellement le chef de la famille. Ce n’est pas un fait culturel ». Pour guider son apprenti, et en bon coach qui se respecte, Roosh tire ses idées de l’histoire, prouvant ainsi le bien fondé de ses propos (la Grèce Antique et l’Empire romain dans son texte).
Youtubeur, Roosh communique aussi avec des vidéos pédagogiques notamment en matière de femmes, la plupart sont courtes et sont l’occasion d’accompagner les spectateurs de la même façon que le ferait une youtubeuse beauté. Dans l’une d’elles, il explique ainsi que s’intéresser aux filles est une perte de temps : « When you overvalue a girl by thinking you need to spit your high-octane game, your brain concludes that it’s dealing with something ‘important.’ It will then increase your anxiety and fear about making a mistake…” (« Lorsque vous surestimez une fille en pensant que vous avez besoin de sortir le grand jeu, votre cerveau conclut qu’il a affaire à quelque chose d’ « important ». Il augmentera alors votre anxiété et la peur de faire une erreur … ») Or, c’est bien connu, à quoi bon s’embêter à séduire une fille ? Au fond elle n’a pas son mot à dire, elle n’existe que pour assouvir les désirs masculins.

Un poète maudit ?
Roosh V se considère pick-up artist. Il considère en effet que ses techniques pour “draguer” les filles peuvent être élevées au rang d’art, la drague est pour lui un jeu.
Ce mouvement né il y a une quarantaine d’années a fait parler de lui « grâce » à Julien Blanc. Dans une vidéo de 2014 il expliquait comment attraper des jeunes japonaises dans la rue en collant leur visage à son entrejambes pour mimer une fellation (le coach s’était vu interdire l’entrée dans plusieurs pays comme le Canada et le Brésil, et avait été expulsé d’Australie où il résidait à l’époque). Face au tollé, il s’était justifié en expliquant qu’il s’agissait uniquement d’une blague de mauvais goût.
Dernièrement, Roosh a été propulsé sur le devant de la scène via un de ses articles relayés sur son compte Twitter (très actif) et les réseaux sociaux. En 2014, il propose une idée quelque peu surprenante pour éradiquer le viol : “Si le viol devient légal, une fille n’entrera plus jamais dans une chambre avec un homme qu’elle ne connaît pas à moins d’être absolument sûre qu’elle est prête à coucher avec lui”
Après le tollé d’une telle déclaration, Roosh a bien essayé de se défendre prétendant que l’ironie était un de ses procédés favoris pour défendre ses idées, et qu’il ne fallait pas prendre cela au premier degré.
Il n’empêche, qu’est ce qui nous prouve qu’il ne pense pas ce qu’il dit ?
Après tout, son site défend l’idée d’une femme intéressante « uniquement pour sa beauté et sa fertilité », incapable de réfléchir. L’un de ses articles propose aux hommes des solutions pour littéralement « ramasser des jolies filles ». La femme n’est qu’un objet de d’ornement comme un autre.
De là à faire du viol un bienfait de société, il n’y a qu’un pas.
Ces coachs en séduction ne sont pas forcément influents (Roosh ne compte « que » 21 880 abonnés), mais ils restent dangereux : quoi de mieux que d’exploiter les peurs et les faiblesses de certains hommes pour donner de la force à ses idées ? Roosh s’adresse essentiellement à un public d’hommes blancs, qui se sentent comme dépossédés de leur virilité, craignant les femmes. Les commentaires que l’on peut lire à la suite de ses articles ne laissent pas de place au doute quant aux caractéristiques majeures des fans de Roosh. Sur l’article parlant des femmes américaines que nous avons évoqué plus haut, un certain Jason exprime son mépris total « I would, without a doubt, be more comfortable with having a 7 year old boy handle my money than I would 95%+ of adult women. They want money but they can’t handle it.” (“J’aurais, sans aucun doute, plus confiance à laisser un garçon de 7 ans gérer mon argent qu’à plus de 95% des femmes adultes. Elles veulent l’argent, mais ne savent pas le gérer »).Il parait si simple alors de faire des femmes des objets intrinsèquement inférieurs aux hommes et interchangeables, tantôt soumises au bon vouloir des hommes, tantôt sorcières villes et perverses transformant les garçons innocents en des fourbes séducteurs.
Face à cette peur du féminisme et de sa conception par beaucoup comme une théorie extrémiste qui vise à assoir une domination de la femme sur l’homme, il parait important de rappeler que le féminisme est « un mouvement militant pour l’amélioration et l’extension du rôle et des droits des femmes dans la société » (Larousse).
Face à ces mauvaises interprétations, plusieurs personnalités ont décidé de définir et de réhabiliter le féminisme par l’humour. On pense notamment à Orelsan et Gringe qui livrent leur propre version du féminisme dans la mini-série Bloqués.
Arianna Delehaye
Sources :
Terrafemina, Un « coach en séduction » raciste et misogyne incite à agresser sexuellement les femmes japonaises, Novembre 2014
Les inrocks, Roosh V, le “pick-up artist” qui voulait légaliser le viol, annule ses conférences, 05/02/2016
Et juste pour le plaisir :
Crédit photo : 
YOUTUBE/ROOSH V
 

metro harcèlement fastncurious
Société

Stop Harcèlement de Rue permettra-t-il de rester civil sur toute la ligne ?

100% des femmes ont déjà été victimes de harcèlement sexiste dans l’espace public. C’est le constat saisissant qui a déclenché une tempête médiatique en cette semaine internationale contre le harcèlement de rue. Du 13 au 19 avril 2015, bon nombre de militant-e-s antisexistes sont allé-e-s à la rencontre des passants et pouvoirs publics afin de les sensibiliser à l’ampleur du harcèlement sexiste et aux impacts profonds que celui-ci a sur les femmes. La visée est simple : faire comprendre aux hommes et aux femmes que le harcèlement de rue n’est pas anodin et qu’il ne saurait être cautionné sous couvert de fatalisme. Est-il réellement envisageable de mettre fin au harcèlement sexiste dans l’espace public et semi-public, alors qu’il est l’une des manifestations les plus évidentes de la mainmise du patriarcat sur notre société ?
100% des femmes touchées par le harcèlement sexiste, un constat #Plutôtsympa
Sifflements, regards lubriques, attouchements, agressions sexuelles : la totalité des femmes y ont été confrontées au moins une fois dans leur vie. Et dans la moitié des cas, les victimes sont mineures lorsqu’elles subissent leur première agression sexuelle ou harcèlement sexiste. Voilà le réjouissant constat du Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes (le HCEfh) qui constitue le premier rapport institutionnel sur le sujet, commandé par la Ministre de la Santé, Marisol Touraine et la Secrétaire d’Etat chargée des Droits des femmes, Pascale Boistard. Rendue ce jeudi 16 avril, cette étude a l’effet d’une douche froide. Pour les hommes comme pour les femmes,  l’heure est à la prise de conscience d’un fléau qui fait partie intégrante du quotidien de la moitié de la population : le harcèlement de rue. Le rapport est ici.
Afin d’éviter tout haussement de sourcils suspicieux aussi mal venus qu’un tweet de Sophie de Menthon –nous allons y venir–, convenons dès à présent de l’acception de l’expression « harcèlement de rue ». Le harcèlement de rue définit les comportements adressés aux personnes dans les espaces publics et semi-publics, visant à les interpeler verbalement ou non, en leur envoyant des messages intimidants, insistants, irrespectueux, humiliants, menaçants, insultants, en raison de leur sexe, de leur genre ou de leur orientation sexuelle. Ces approches, que certains pensent flatteuses, poussent en réalité les femmes à craindre de stationner dans la rue ou les transports, à éviter certaines lignes, à changer leurs habitudes vestimentaires voire leur démarche ou encore à éviter tout contact visuel avec le sexe opposé. Pas étonnant donc que le tweet polémique de la chef d’entreprise et ancienne participante aux Grandes Gueules Sophie de Menthon, « 100% des femmes seraient « harcelées » quotidiennement. Ne pas tout confondre : être sifflée dans la rue est plutôt sympa ! », ait engendré un petit bad buzz. Immédiatement, les internautes ont repris ironiquement le hashtag #plutotsympa en faisant part de leurs expériences douloureuses, tandis que politiques et journalistes lui réépondaient que les femmes se passeraient bien de ce type d’interpellations.
Voici un petit schéma de ce qui est #plutotsympa et de ce qui ne l’est pas, issu de l’excellent Projets Crocodiles.

 
Une stratégie de communication rondement menée
A l’occasion de cette semaine internationale contre le harcèlement de rue, le collectif Stop Harcèlement de Rue a considérablement intensifié son action de sensibilisation. La quasi-totalité des médias ont parlé au moins une fois de ce sujet, que ce soit sous la forme d’une tribune du collectif (Mediapart, à lire ici), d’un billet en réponse au dit tweet plutotsympa (France Inter) ou de témoignages (les chaînes de télévisions nationales, par exemple). Leurs actions jouent sur un fort potentiel viral : partage de nos propres expériences, partenaires de « soirées réussies » avec le label « bar sans relou » inauguré à Lille, détournement des affiches de la RATP qui prônent le civisme dans les transports en commun ou encore application pour téléphone.

Plus récemment, Stop Harcèlement de Rue a lancé, avec l’agence BETC, l’application « Hé », qui vise à sensibiliser au harcèlement de rue en en reproduisant l’expérience. La finalité de celle-ci est que les témoins de telles scènes aient le réflexe d’intervenir. Son fonctionnement est expliqué dans la vidéo ci-dessous.

Les initiatives mises en œuvre au cours de cette semaine ont réussi à tirer à elle une couverture médiatique d’une ampleur inédite à propos de ce phénomène. La prise de conscience est en marche, l’information des témoins potentiels concernant les réactions à adopter aussi. Pour autant, il n’est pas de révolution qui ne passe par un changement de vocabulaire et, s’il le faut, par l’invention de terme adéquats.
« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». Le harceleur : agresseur ou simple « relou » ?
L’enjeu de ces actions est de mettre un terme à la banalisation des comportements sexistes oppressants. Or en centrant sa communication autour de l’expression « relous », le collectif Stop Harcèlement de Rue décrédibilise son propos. Dire que le harcèlement est le fait de « relous », c’est le rendre paradoxalement marginal. Le harcèlement de rue est l’expression d’une domination masculine et de l’appropriation par un genre de l’espace public dans lequel les femmes sont uniquement de passage, toujours en mouvement. Ainsi terrasses, bancs publics, stades sont-ils majoritairement occupés par des hommes. C’est ce qui rend légitime les mesures gouvernementales qui devraient être prises (ou du moins fixées) d’ici à la fin juin. Comment alerter l’opinion et les pouvoirs publics avec des termes aussi vides de sens que « relous » ?
Les harceleurs, agresseurs, frotteurs (petit nom pour désigner les hommes qui profitent de l’affluence des transports en commun pour se masturber sur les passagères) ne sont pas des dragueurs ratés mais des contrevenants au respect le plus élémentaire et à la loi, dont les agissements hostiles répétés engendrent une souffrance psychologique chez les femmes. Qualifier les agresseurs de « relous », c’est tirer un trait sur toute hypothèse de poursuite judiciaire, et en fin de compte, normaliser ces comportements. L’utilisation de ce terme, enfin, en s’éloignant du vocabulaire juridique, contribue à brouiller la frontière entre séduction et violence. Nommer les actes, c’est les reconnaître et permettre la prise de mesures. Cela conduirait notamment à l’évolution des mentalités chez les hommes comme chez les femmes, contrant ainsi la tendance à la culpabilisation des victimes et au slut shaming (« elle l’a cherché, elle n’a qu’à se respecter elle-même en s’habillant correctement »).

Le phénomène de harcèlement de rue est suffisamment difficile à désigner, de par son aspect hétéroclite, sans le décrédibiliser par des enjeux communicationnels futiles. L’action des associations est en voie de faire évoluer les mentalités, grâce à la couverture médiatique d’une ampleur inédite et à la démarche des pouvoirs publics. Mais face à un phénomène systématique que la société persiste à minorer, peut-être faudrait-il commencer par nommer ces agressions…
Pour se faire une idée sur le harcèlement quotidien que subissent les femmes :


http://projetcrocodiles.tumblr.com/
Louise Pfirsch
@: Louise Pfirsch

Sources :
stopharcelementderue.org
liberation.fr
youscribe.com
konbini.com
Crédit image :
projetcrocodiles.tumblr.com
stopharcelementderue.org
Crédit vidéo :
stopharcelementderue.org

nicki minaj twerk fastncurious
Agora, Com & Société, Politique

Pour une sociopolitique du twerk

Nicki Minaj, Taylor Swift, Miley Cyrus. Le twerk n’appartient ni au rap, ni à la pop, ni à un quelconque genre artistique : il appartient aux twerkeur(se)s. Loin du spectre misogyne qui tourmente les références pop, et notamment l’industrie de la musique, le twerk peut également être considéré comme un outil de revendication identitaire pour les femmes et certains groupes sociaux comme les noir(e)s et les queers (les minorités de genre ou de sexe), ou simplement pour ceux qui se réapproprient leur corps. Le bootyshake peut ainsi être potentiellement considéré comme permettant à l’individu bootyshakant de rompre symboliquement avec toute appartenance, voire toute acceptation, du carcan hétéronormatif.
Geste féministe
Le twerk, l’expression vulgaire et indécente d’une sexualité débridée, d’une dépravation générale du siècle ? L’éclat d’une œuvre (ou sa médiocrité) ne réside que dans l’œil des spectateurs. Le twerk représente alors un symbole d’hypersexualisation seulement si on le considère à travers le prisme patriarcal, celui qui sexualise et culpabilise systématiquement le corps féminin.
A l’inverse, twerker pourrait être aussi une façon pour l’individu social de devenir l’agent actif de son propre corps en utilisant son postérieur selon ses envies propres et individuelles. Fannie Sosa, twerkeuse et étudiante en socio, affirme ainsi que : « le twerk est le kiff de (se) bouger le cul consciemment ». L’éthique du twerk a donc pour visée de considérer le twerk de l’agent actif dans le cadre de sa propre satisfaction. De par son revival récent dans les milieux queers, plus qu’un vecteur féministe, il deviendrait un outil de revendication identitaire de genre plus étendu, qui a pour absolu l’affranchissement du rapport hommes/femmes.

Depuis ses origines diasporiques africaines des populations émigrées dans les banlieues ghettoïsées, le jeu entre dominants et dominés est omniprésent. A partir de ce fait, les fesses deviennent alors un véritable medium pour les revendications.
Appropriation culturelle ?
Plus spécifiquement née au sein des groupes sociaux en marge de la société comme dans la culture hip hop et queer, l’appropriation culturelle par les pop stars blanches des années 2010 constitue une problématique culturelle actuellement débattue. Ces pop stars reprendraient des éléments de revendications identitaires de la culture afro-américaine à des fins d’entertainment. S’approprier l’esthétique d’un mouvement sans en considérer tout le poids idéologique et culturel, c’est l’histoire du glissement des subcultures vers le mainstream, à savoir le « courant dominant », la diversité standardisée.
Ainsi, les tweetclash fusent dans l’industrie de la musique, blancs contre noirs. Earl Sweatshirt, membre noir du collectif subversif Odd Future, accuse Taylor Swift de stigmatiser les noirs : elle cacherait ses préjugés en proclamant son amour de la culture afro-américaine. A côté, la rappeuse Azealia Banks critique Iggy Azalea pour son appropriation des codes culturels noirs (dont le bootyshake) et de son absence de prise de position suite aux événements de Ferguson : « La culture noire est cool, mais les problèmes des noirs le sont moins, hein ? […] »
Outre les tweetclash, le média américain féministe Jezebel a aussi déclaré que Miley pillait la culture afro-américaine sans revendiquer son combat pour l’égalité sociale : « Twerking, popping the ass, bending at the waist and shaking her rump in the air. Fun. But basically, she, as a rich white woman, is « playing » at being a minority specifically from a lower socio-economic level. » (Twerker […]. Amusant. Mais fondamentalement, elle, en tant que femme blanche et  riche, « joue » à être une minorité, spécialement issue de la classe socio-économique inférieure)

Faire du soi avec de l’autre
Cette entrée rampante dans le mainstream poserait donc problème. L’appropriation du twerk par les pop stars blanches est critiquée puisqu’elles utilisent des codes culturels comme sources artistiques et financières, mais n’en diffuseraient pas les racines, c’est-à-dire les discriminations sociales et économiques de ces communautés (raciales ou sexuelles) dominées.
De plus, paradoxalement, elles ne l’utiliseraient non plus comme geste féministe, mais comme outil d’érotisation de leurs corps (personne ne veut être Hannah Montana toute sa vie), créant ainsi dans l’inconscient collectif un lien entre la culture afro-américaine et l’hypersexualisation.
« Plus que jamais à l’époque contemporaine, marquée par une forte valorisation de l’hybridité, du métissage et du sampling, faire du soi avec de l’autre tient d’un principe créatif. Une culture n’est pas un isolat étanche et mobile mais un ensemble ouvert qui ne cesse de se construire par l’importation d’influences et d’éléments étrangers », affirme Monique Jeudy-Ballini, spécialiste des questions d’appropriation culturelle au CNRS. Le twerk connait alors un basculement : initialement objet de revendication identitaire de genre et de race, il s’ancre dans la culture mainstream et se trouverait ôté de son sens premier.
Thanh-Nhan Ly Cam
@ThanhLcm
Sources :
retard-magazine.com
slate.fr
www.lesinrocks.com
Crédits photos :
Terry Richardson
Matthew Kirby
Disney Channel

la vérité sur les filles fastncurious
Société

Twingo et la vérité sur les filles : un féminisme raté

Le 11 février dernier, Renault, via l’agence Marcel (qui nous avait déjà fait aimer les fruits et légumes moches l’année passée), a lancé son opération « La vérité sur les filles » pour promouvoir sa nouvelle Twingo. Au programme : tweets et selfies contre sweat-shirts et totebags.
En effet, la campagne se présente comme une véritable chasse aux clichés et est caractérisée par un refus de la « femme parfaite ». Très interactive, l’initiative repose sur plusieurs piliers : tout d’abord trois spots diffusés à la télévision et sur internet et portés notamment par Bérengère Krief (comédienne et humoriste que vous avez connu dans Bref) et Nora Hamzawi (humoriste, chroniqueuse du Grand Journal sur Canal + et d’On va tous y passer sur France Inter). Intitulées « les bonnes résolutions », « le texto » et « les contes de fées », ces vidéos veulent revendiquer avec humour le droit des femmes à l’imperfection.
 

 
L’opération est aussi portée par d’influentes bloggeuses mode parmi lesquelles Kenza (larevuedekenza.fr), Deedee (Deedeeparis.fr) et Coline (etpourquoipascoline.fr) qui ont, à l’instar de Bérengère Krief et Nora Hamzawi, chacune créé un slogan chargé de véhiculer une idée forte sur les femmes ; parmi ces propositions humoristiques, on trouve des formules telles que: « Je mange du gluten », « Je crois au prince charmant et aux licornes », « Je ne suis pas chiante, je suis cérébrale », « J’adore les enfants (quand ils dorment) », « Je suis un cordon bleu du surgelé », ou encore « Femme jusqu’au bout de mes sneakers ».

Ces slogans seront ensuite déclinés sur différents supports, en sweat-shirts, T-shirts et totebags qui seront échangés gratuitement contre des selfies dans une boutique éphémère entre le 27 février et le 8 mars à Paris, puis dans toute la France à partir du 20 mars grâce à un « roadshow ». Les internautes peuvent aussi tenter de gagner leur sweat personnalisé en tweetant leurs propres vérités et en utilisant le hashtag #lavéritésurlesfilles.

Une campagne féministe… ou un flop total ?
Le problème, c’est que malgré cette volonté de faire une campagne drôle, interactive et dénonçant les préjugés sur les femmes, on se retrouve rapidement avec un sentiment de gêne… Finalement, les filles représentées dans cette campagne ne s’inquiètent toujours que de leurs régimes, de leur « horloge biologique », de leurs amours ou de leurs vêtements. Au lieu de se défaire de ces clichés, elles se positionnent en négatif par rapport à eux, alors qu’elles pourraient montrer ce qu’elles sont vraiment (fortes, drôles, travailleuses, sympa, fêtardes…). Individuellement, les spots et les goodies sont assez bien ficelés, mais la campagne dans l’ensemble dérive rapidement vers un sexisme latent dénoncé par de nombreux internautes…
D’autant plus que Renault n’en est pas à son coup d’essai dans le thème « campagne sexiste ». En juillet 2014, la marque avait dévoilé sur son compte Belgo-luxembourgeois une vidéo d’assez mauvais goût en proposant aux femmes l’option « Désolée-de-m’être-garée-là » pour avoir l’air « d’une fille sympa même quand vous êtes mal garée » :

Le fait est que cette nouvelle campagne attire un certain nombre de commentaires plus ou moins acceptables via le hashtag #lavéritésurlesfilles : du ridicule à la misogynie, les propositions des twittos rendent plus perplexes qu’elles ne font rire.
On fait des caca papillons #LaVeriteSurLesFilles
— Clara (@Clara_Kck) 19 Février 2015
 

#laveritesurlesfilles c’est que qu’il vaut mieux ne pas chercher à comprendre le plus souvent — Megaconnard (@megaconnard) 12 Février 2015

Mais surtout, c’est une campagne qui veut donner LA vérité sur les femmes… Comme si elle était unique et universellement acceptable. Renault véhicule ainsi l’idée qu’il suffit d’avoir un manuel, une sorte de guide type pour comprendre toutes les femmes, sans distinction de personnalité, de caractère ou de sensibilité… Et que toutes les femmes entrent dans une seule et même catégorie. D’où de nombreuses protestations sur Twitter qui dénoncent purement et simplement cette campagne, ou qui l’utilisent pour pointer du doigt de véritables inégalités homme-femme en changeant totalement la portée du hashtag :
Genre les filles sont un sous groupe homogène du genre humain. Super, quoi. #LaVeriteSurLesFilles #Sexisme
— VeniVidiVoyage (@VeniVidiVoyage) 12 Février 2015

“@Larmurerie: #LaVeriteSurLesFilles c’est qu’en France 121 femmes ont été tuées sous les coups de leur conjoint en 2013” 1 femme / 3 jours — MarieShani Pinkfear (@MarieShani) 12 Février 2015

En somme, une campagne ambitieuse qui aurait pu être très innovante et originale (les goodies, le pop-up store, l’interactivité et la lutte contre les clichés) mais qui tombe dans les travers qu’elle était censée dénoncer… Dommage.
Léa Lecocq
 
Sources:
laveritesurlesfilles.fr
larevuedekenza.fr
etpourquoipascoline.fr
deedeeparis.com
leplus.nouvelobs.com
marieclaire.fr
leplus.nouvelobs.com
madame.lefigaro.fr
Crédits images
img.e-marketing.fr
misszaza.com
Tumblr.com 1, 2,3

macholand
Agora, Com & Société

Macholand : le féminisme 2.0

 
Mardi 14 octobre 2014, la pendule affiche 14h. Le « premier site d’action anti-sexiste de France » est mis en ligne : Macholand surgit sur les Internets. Surfant sur les idéaux du web, Macholand se présente comme un site bénévole et participatif visant à mettre en lumière les dérives sexistes de l’espace public. Il cible notamment les publicités de grandes marques comme Ariel ou Epson ainsi que des personnalités, de Gérard Collomb, maire de Lyon à Mister V, youtubeur.
En mai 2013, une enquête Mediaprism pour le Laboratoire de l’égalité est menée : le plus souvent, le grand public n’a pas conscience d’être soumis à des visuels véhiculant des stéréotypes sexistes ; ils ne sont pas capables de les identifier comme tel. Pourtant, la majorité des répondantes attendent des entreprises ainsi que des médias, l’arrêt de la propagation de ces stéréotypes (l’étude montre aussi que l’utilisation des stéréotypes est contre-productive pour le milieu publicitaire). Il est donc primordial que la population puisse être en mesure d’identifier le sexisme, mais aussi d’en mesurer les conséquences sur les mentalités.

Le slacktivisme, vraiment impuissant ?
La femme hystérique qui ne vit qu’à travers le prisme de l’apparence et du liquide vaisselle tombe en désuétude. En exploitant pleinement le processus de l’empowerment, le site se dresse contre l’image monolithique de la femme et les doubles standards prégnants, autant dans les esprits que dans l’espace public. Les fondateurs n’en sont pas à leur coup d’essai puisqu’on y retrouve trois noms notoires dans le militantisme féministe : Caroline de Haas, fondatrice d’Osez le Féminisme et ancienne conseillère au ministère des Droits des femmes, Elliot Lepers et Clara Gonzales, deux fondateurs des 343 connards qui répondait aux 343 salauds – ceux qui clamaient leur droit à « leur pute » dans un manifeste mené par Frédéric Beigbeder et Elisabeth Lévy, publié dans Causeur en octobre 2013.
Le postulat de Macholand est le suivant : « seules les paroles identifiées comme publiques pourront être interpellées, car elles ont une valeur normative. Macholand.fr n’a pas vocation à agir au sein de la sphère privée. » Le principe : enclencher une action massive en ligne pour être entendu, en passant par la mobilisation des internautes sur les réseaux sociaux. Ainsi, les posts sur Facebook, les tweets ou encore les mails fusent.

Dans une interview de Caroline de Haas accordée à Metro, la co-fondatrice explique que lorsqu’on se bat seule contre le sexisme ordinaire, les gens ont souvent le sentiment qu’il s’agit une opinion individuelle. Le caractère massif de ces opérations démontre alors la capacité de mobilisation des sphères féministes en ligne, déjà très actives sur Twitter. Cette idée d’opération militante en ligne rappelle inéluctablement le procédé des Anonymous et autres groupes de hackers mystérieux, cible de fantasmes et de polémiques à travers le monde. Les critiques diront que ce mode d’emploi relève du harcèlement, mais chaque opération dispose d’objectifs limites mentionnés sur la page. De plus, toutes les actions menées s’arrêtent lorsque les visés font machine arrière sur leurs campagnes sexistes.
Internet, un espace de luttes ?
Abattre une par une les dérives sexistes de l’espace public : il s’agit d’une ambition absolument faramineuse, mais outre l’objectif militant de Macholand, chaque opération présente un espace « ce que nous en disons » afin d’exposer aux publics non-initiés le problème que présente l’objet mis en accusation. Internet n’est pas un espace politique au sens traditionnel, pourtant il est devenu en quelques décennies la première source d’information. Il rend visibles des débats qui se situaient en dehors des circuits institués de la démocratie représentative.


Le constat général : la démocratie verticale ne fonctionne plus. Les individus, ici les internautes et particulièrement les sphères féministes, souhaitent avoir un impact direct sur l’environnement qui nous entoure, sans passer par les pouvoirs politiques. Face à l’insatisfaction générale de l’exercice du ministère des Droits des Femmes initié par François Hollande lors de son élection, l’empowerment prend de plus en plus d’ampleur, comme si Internet se présentait finalement comme un espace de reconquête du politique. La mobilisation en ligne que propose Macholand va non seulement à l’encontre de la diffusion des stéréotypes liés au genre, mais aussi contre l’Etat, le plus froid des monstres froids, comme le décrivait Nietzsche.
En dépit du consensus général sur l’abolition des stéréotypes genrés, Macholand a subi plusieurs contestations, qui ont commencé par un piratage du site quelques minutes après son lancement. Celles ci se poursuivent par un emballement de la twittosphère pour finir par quelques articles, dont celui d’Eugénie Bastié, journaliste de Causeur, qui a évoqué des parallèles nauséabonds entre Macholand et la délation durant les années 1940, tout en soutenant qu’au lieu de combattre les stéréotypes, il faudrait plutôt reconquérir ce qu’elle appelle « les territoires perdus de la république » face à l’invasion musulmane.
Enfin, comme d’habitude, il reste aussi ceux qui clament « préférer l’humanisme au féminisme » sans trop avoir compris de quoi le féminisme était le nom.
Thanh-Nhan Ly Cam
@Thanhlcm
Sources :
macholand.fr
marianne.net
metronews.fr
lefigaro.fr
L’intégralité de l’enquête Mediaprism disponible en ligne

Always
Les Fast

#Commeunefille : Quand le féminisme fait vendre !

 
Face caméra, on demande à de jeunes gens (femmes, hommes, enfants) de courir, frapper, jeter la balle “comme une fille”. La réponse se traduit par des mouvements caricaturés, ridicules et exagérés. En revanche, la même demande est formulée à de petites filles, qui, elles, affranchies de toute idée préconçue, ne décèlent pas le côté péjoratif et se comportent tout à fait normalement.

Always a fait le choix d’une campagne publicitaire choc, à contre sens des stéréotypes qui sont généralement plus fréquents et même plus tolérés dans les publicités. Les traits sont souvent appuyés et les rôles sociaux conservés afin de correspondre à l’univers du consommateur.
Ici, la marque de produits féminins sent le changement de pratiques et des mentalités et se veut en rupture une fois pour toute  avec l’image négative accolée au mot “fille” dès qu’il s’agit de compétences ou exploits particuliers. La vidéo souligne le fait que ce sentiment d’infériorité finit par se distiller dans l’esprit des jeunes filles et se traduit par une perte de confiance en elle dès la puberté.
C’est sur ses valeurs égalitaires que la marque Always mise pour booster ses ventes de serviettes hygiéniques et s’offrir une image d’une entreprise responsable et attentive aux droits et au statut de ses consommatrices.
Même si le message véhiculé est louable, on pourrait se demander s’il appartient à des entreprises de les endosser et de les promouvoir, leur objectif étant, en fin de compte, purement commercial. Dove avec sa campagne Oneslaught (voir vidéo ci-dessous) avait suscité le même engouement et avait de ce fait réussi un beau coup de communication.

De la même manière que des entreprises peuvent miser sur des publicités provocantes, voire sexistes, d’autres comme Always prennent le contre-pied. Néanmoins l’objectif reste le même, celui de gagner en notoriété auprès de ses consommateurs et de susciter le plus de réactions. Cette vidéo peut être considérée comme une opération réussie. Déjà 2 millions et demi de vues comptabilisées sur Youtube, en plus de plusieurs reprises sur de nombreux sites d’information et de divertissement.
Par ailleurs, si l’initiative a été largement appréciée, quelques internautes mécontents se sont tout de même exprimés, la vidéo pour eux ne faisant qu’appuyer des clichés, ne traitant uniquement d’exploits physiques et ne posant pas les bonnes questions.
Qu’elle utilise l’ironie, l’humour, ou la sensibilisation, la publicité révèle quelque chose de nos sociétés. L’égalité homme/femme, entre revendications et acquis, reste au cœur de la nôtre.
Salma Bouazza
Sources :
Slate.fr
Lesechos.fr

Barbie
Société

I’m a Barbie girl

 
Quoi de neuf au pays merveilleux de Barbie ? Il y a quelques semaines, la plus célèbre poupée de 29 cm semblait se la couler douce avec son amie Victoria Beckham. Cette dernière s’est en effet lancée dans une vaste entreprise de revalorisation de son image ; et quoi de mieux pour Posh qu’une séance photo avec la copine de Ken pour paraître plus cool, décontractée, détendue ? « Life in plastic, it’s fantastic », isn’t it ? Ce genre de campagne de self-branding semble en tout cas témoigner d’une réalité indéniable : Barbie peut devenir un véritable outil de communication. Rien d’étonnant lorsque l’on sait que Mattel a vendu en 1997 sa milliardième poupée (apparue en 1959) et, qu’aujourd’hui, environ cent cinquante deux exemplaires sont achetés chaque minute.
Surfant sur ce succès mondial non démenti, le site américain Plus-size-modeling.com, spécialisé dans les mannequins rondes, a enflammé la Toile le 18 décembre en postant sur Facebook une photo comparant la Barbie traditionnelle avec son pendant XXL.

Dès le 18 décembre, donc, les réactions ne se font pas attendre. Pas moins de 37 000 likes accueillent la publication et nombre de commentaires s’y ajoutent. La question soulevée par le site – devrait-on commercialiser une telle poupée au physique moins conventionnel ? – est simple ; et pourtant, elle se heurte à un certain paradoxe qui alimente les débats houleux.
Les critiques classiques que reçoit Barbie tournent continuellement autour des mêmes sujets. Ce jouet contribuerait à répandre une image précise de la femme au physique stéréotypé. Difficile alors pour les petites filles d’accepter leur propre apparence lorsque les canons de beauté définis comme idéaux sont si strictes et difficiles à atteindre. Et que dire du rôle social réservé à une telle figure féminine qui a tous les traits d’un simple fantasme masculin, à la limite du pornographique ? « You can touch, you can play, if you say, I’m always yours » : Barbie est encore bien loin du modèle plus féministe de femme libérée. Mais cette poupée XXL n’est-elle pas la porte ouverte à toute une série de nouveaux clichés ? Ce double, voire triple menton -n’ayons pas peur des mots-  est-il réellement représentatif d’un physique plus standard ? D’après certains commentaires nous serions plutôt face à une caricature des femmes rondes. Et il y a encore plus grave.
Est-il nécessaire de rappeler que l’obésité est, parfois une maladie, du moins toujours dangereuse ? Ainsi, si on craint que les jeunes filles ne s’identifient à la Barbie taille XXS, est-il préférable qu’elles imitent la Barbie XXL ? A une autre échelle, pour soutenir une petite fille malade, Mattel avait créé il y a quelques années une Barbie chauve. Certaines associations encourageaient alors à la commercialisation de telles poupées. Mais si l’entreprise est louable et touchante lorsqu’elle reste ponctuelle, il devient bien plus malsain d’encourager les enfants à jouer avec des miniatures atteintes de cancer.

On pourrait alors même craindre que le projet de Barbie ronde n’ait plus de véritable portée éthique, mais devienne un simple objet de communication : à l’heure où les enseignes vestimentaires se doivent d’élargir leurs gammes de vêtements pour toucher des cibles plus corpulentes, ce genre de jouet pourrait devenir un support publicitaire idéal.
Face à ces dénonciations concernant les modèles qu’elle impose, l’entreprise Mattel pourrait rétorquer qu’il ne s’agit aucunement de communiquer un quelconque imaginaire et que Barbie reste un jouet, donc forcément une stylisation. D’ailleurs, ses proportions ne sont en rien réalistes : si Barbie sortait de son « Barbie World », elle ressemblerait à une espèce de monstre difforme, en rien désirable, comme l’a montré une étudiante américaine en 2011.

Oui mais justement, c’est là que le bât blesse. Depuis sa création, Barbie s’est targuée de véhiculer une certaine image positive de la femme à travers le monde. Dès 1967, et plus fréquemment à partir de 1980, la poupée s’est par exemple diversifiée selon les types ethniques. Lorsque l’on se vante de symboliser la diversité, forcément, les impératifs et les controverses deviennent plus systématiques. De même, à partir des années 70, Barbie voit ses professions et ses loisirs se multiplier afin de symboliser le plus fidèlement possible la diversification du rôle de la femme.  Dans les années 80, on peut même lire le slogan « We, Girls, can do anything. Right Barbie ? ». Barbie féministe qui assure que les femmes peuvent avoir accès aux mêmes métiers que les hommes ? Laissez nous rire.
Pour échapper aux polémiques, il faudrait alors que la marque Mattel se positionne : sa Barbie est-elle un simple jouet innocent ou un vecteur de communication d’une certaine image de la femme ? C’est peut être la première question à se poser avant de se demander s’il est nécessaire de commercialiser des poupées de corpulence variée.
Mais si l’on en juge par le happening organisé par l’ONG Peuples Solidaires le 10 décembre, à savoir placer une poupée ouvrière de deux mètres de haut sur les Grands Boulevards pour sensibiliser les passants aux conditions de travail chez les sous-traitants de Mattel en Chine, il semblerait que la popularité de l’indémodable Barbie en fasse un support parfait de communication. Une Barbie engagée deviendrait un excellent moyen de toucher le grand public. Serait-il alors temps pour la « blond bimbo girl » de sortir de son « fantasy world » ?
 
Margaux Putavy
Sources
HuffingtonPost
LeFigaro 
Magrandetaille

she started it
Agora, Com & Société

Entrepreneur[e]s

 
A l’heure où la parité gagne du terrain en France grâce aux sanctions financières imposées par le gouvernement, l’inégalité professionnelle entre femmes et hommes demeure forte dans de nombreux secteurs. Le bilan 2013 de la loi pour l’égalité des salaires en entreprise, votée le 2 novembre 2010, fait état de 4 entreprises sanctionnées et plus de 400 mises en demeure (elles ont 6 mois pour régulariser leur situation). Cependant, note la ministre des Droits des Femmes Najat Vallaud-Belkacem, dans l’émission de Jean-Jacques Bourdin sur BFM TV ce mercredi 4 septembre, le chiffre le plus significatif du réveil des consciences est celui des 2700 plans d’égalités présentés par « les entreprises qui ont compris que le couperet désormais tombe ».
Loin du « name and shame » américain, les entreprises en faute ne sont pas expressément désignées. Il nous est donc permis de nous interroger sur les secteurs d’activités les plus concernées par la question de la parité. Comme souvent, les apparences peuvent être trompeuses et les secteurs les plus jeunes et dynamiques ne sont pas toujours les plus justes à l’égard de leurs membres actifs.
Cet été, entre le biopic de Steve Jobs, la sortie du livre de Sheryl Sandberg et le voyage dans la Silicon Valley de notre ministre de l’Economie Numérique, Fleur Pellerin, la question de la position des femmes du secteur « tech », devient brûlante. Mais la médiatisation récente de figures féminines exemplaires dans l’industrie technologique ne parvient pas à masquer la réalité d’une industrie souvent inégalitaire.
A y regarder de plus près, il s’avère que l’écosystème digital, partout dans le monde, n’est pas tendre à l’égard du sexe féminin. De nombreux projets veulent mettre à mal les stéréotypes en encourageant les femmes à se lancer dans l’industrie numérique.
En juillet sur Indiegogo, le projet de deux journalistes (l’une française, l’autre américaine) a récolté  des fonds pour la production d’un documentaire sur entrepreneuriat féminin intitulé « She Started It ». Nora Poggi et Insiyah Saeed ont débuté le tournage dans la Silicon Valley et elles ont prévu de l’achever à l’automne en Europe, notamment à Paris. Le but d’une telle production est de mettre en lumière le parcours atypique (ou non) de ces femmes à la tête d’entreprises numériques, mais aussi d’influencer une nouvelle génération de femmes nées avec le digital. Un programme qui se résume par « Si elles l’ont fait, alors pourquoi pas moi ? »
Un projet plus qu’utile quand on s’attarde un peu sur les chiffres de l’entrepreneuriat féminin, en France et ailleurs. Pas une femme à la tête d’une entreprise du CAC 40, et 21 seulement dans le classement Fortune 500 2013 (dont Marissa Meyer, à la 494ème place !). La France affiche un retard flagrant en terme de femmes occupant des postes à hautes responsabilités, loin derrière de nombreux pays européens et asiatiques. Un problème propre à « la culture d’entreprise française » selon Viviane Chaine Ribeiro, administratrice de Syntec Numérique, le premier syndicat professionnel de l’écosystème numérique français.
Dans ce secteur, les efforts sont nombreux pour unir et former les femmes. Girls in Tech, par exemple, fédère une communauté des femmes entrepreneurs dans le milieu technologique, en organisant des évènements qui mettent en avant les talents féminins. La fondatrice de la branche française du réseau, Roxanne Varza, évoque elle aussi la nécessité d’un changement de mentalités. Elle s’étonne notamment de l’absence de fondatrices de sites de rencontres, sites qui s’orientent pourtant vers un public très féminin. AdopteUnMec et Gleeden, qui se démarquent en étant « 100% pensés par des femmes » et au service des femmes, sont tout deux dirigés par des hommes !
A travers ce type de stratégie communicationnelle, c’est l’attitude d’un secteur tout entier qui est remise en question.
L’évolution, plus politique, des femmes dans le monde professionnel depuis ces dix dernières années est en décalage avec le rythme effréné de l’innovation technologique. Pourtant, la population féminine est chaque jour plus présente dans la sphère numérique, comme en témoigne de nombreuses études qui attribuent aux femmes l’utilisation majoritaire de réseaux sociaux tels que Facebook, Pinterest et Instagram. Il semble donc nécessaire pour le secteur des hautes technologies de reconnaître le rôle que les femmes peuvent jouer en son sein, notamment dans leur capacité à comprendre et influencer les utilisatrices qui font vivre l’économie numérique.
L’exode professionnel des femmes s’opère très tôt dans la scolarité, et peu de femmes s’orientent en ingénierie et science de l’informatique. Le taux de reconversion vers d’autres secteurs atteint des sommets au niveau universitaire.
Pour Nora Poggi, la médiatisation des femmes entrepreneurs de l’industrie numérique est un moyen d’inspirer les jeunes générations et de les convaincre de sauter le pas de l’entreprenariat. Elle nous évoque les raisons de son projet et ses aspirations pour le tournage en France : « Notre projet est à vocation globale. Mon but final est de pouvoir aller sur tous les continents à la recherche de ces femmes entrepreneurs dans l’industrie technologique. J’ai donc commencé par ce que je connais : la Silicon Valley où je vis depuis deux ans, et l’Europe d’où je viens. […] En France, j’aimerais interviewer Anne-Laure Constanza de Envie de Fraises, Céline Lazorthes de Leetchi, Fanny Pechiodat de MyLittleParis, et bien d’autres. Je veux m’intéresser aux histoires personnelles et professionnelles de ces femmes. En établissant le contexte de leurs parcours, ainsi que leurs réussites et les difficultés auxquelles elles ont été confrontées, je pense que nous verrons apparaître de manière sous-jacente les différences culturelles à l’œuvre. Il n’y aura pas de comparaison faite entre les femmes, mais plutôt une mise en contexte. Nous voulons aussi partir tourner à Berlin et à Londres, où tant de femmes entrepreneurs peuvent témoigner. »
Dans cette même lignée, un plan de sensibilisation à l’entrepreneuriat féminin a été présenté mardi 27 août par Najat Vallaud-Belkacem, Geneviève Fioraso et Fleur Pellerin. Aujourd’hui les femmes représentent 30% des entrepreneurs, un chiffre que les trois ministres voudraient voir grimper à 40% en 2017. Et dans le secteur numérique, elles composent 28% de la population active (selon Syntec Numérique), un chiffre bien en deçà de la moyenne nationale.
Ce plan de sensibilisation vise à agir tout au long de la scolarité en rendant l’entrepreneuriat attractif et accessible aux femmes. Un site de référence doit voir le jour en octobre 2013, et des fonds spécifiques vont être alloués aux projets d’entreprises menés par des femmes.
 
Clémentine Malgras
 
Sources :
She Started It Itw de Viviane Chaine Ribeiro pour Les Echos Plus d’infos sur le plan de sensibilisation : http://www.gouvernement.fr/gouvernement/entrepreneuriat-au-feminin-un-plan-pour-lever-les-obstacles

Agora, Com & Société

Vous avez-dit sexisme ?

Le 25 avril prochain, le jugement sera rendu pour le rappeur Orelsan traduit en justice pour une énième affaire « d’incitation à la haine » et « injures ». La plainte déposée par plusieurs associations féministes, dont Les Chiennes de Garde, devant le tribunal correctionnel de Paris, n’a pour le moment abouti qu’à une relaxe, mais l’affaire n’est pas encore enterrée. On se souvient de la polémique suscitée en 2011 par le titre rendu tristement célèbre par ces débats « Sale Pute ». Le combat des féministes perdure mais pour le public cela reste une discorde nauséeuse. Aurélien Cotentin, alias Orelsan, faisait à l’époque couler l’encre de nombreux titres. La chanson, purement fictionnelle, lui aura tout de même couté cher : interdit de séjour dans de nombreuses salles de concerts, évincé de divers festivals et interdiction d’interpréter ce morceau jusqu’à nouvel ordre. La polémique lui aura certes, offert une certaine notoriété mais le chanteur est tout de même pris pour cible et devient le bouc émissaire d’une lutte qui ne semble finalement pas le concerner.
Aujourd’hui ce sont huit de ses chansons qui sont concernées par la plainte du collectif féministe contre le viol, la Fédération Nationale Solidarité Femmes, l’association Femmes solidaires, les Chiennes de garde et le Mouvement français pour le planning familial. Une attaque de front pour mieux faire tomber le rappeur. Réduire huit petites phrases de textes fictionnels, dont la part de sens critique ou de second degré n’est pas à exclure, semble donc un peu facile et triste aussi ; l’ensemble du travail d’un auteur ne se résume pas à 3% de ses chansons sorties de leur contexte. Une polémique inutile qui pointe pourtant des questions plus profondes et plus encrées dans l’inconscient collectif franco-français. Bouc émissaire d’une réalité pourtant plus complexe. La lutte, si légitime soit elle, des Chiennes de garde, semble pourtant parfois prendre pour cible les mauvais protagonistes, à l’image de ce rappeur dont les textes fictionnels sont clairement à mettre à distance (et c’est précisément ce que fait le public, pas si bête). La question des cibles semble primordiale dans la lutte féministe. On ne peut pas parler à tout bout de champ de sexisme lorsque le second degré ou la fiction est de mise. En revanche, le sexisme ordinaire, lui, perdure. Il continue presque paisiblement son bout de chemin. Sexisme ordinaire vs combat « moral », à l’image de l’expérience de Damien Saez : les affiches de l’album « J’accuse », en 2010, placardées dans les souterrains du métro parisien avaient été rapidement retirées (l’affiche, dite « sexiste », présentait une jeune femme nue, aux talons hauts, posant langoureusement dans un chariot de supermarché, voir photo ci-dessus). Il a une nouvelle fois été censuré par la RATP Medias Transports jugeant les derniers élans artistiques de la pochette de l’album Miami trop scandaleux (voir l’image ci-dessus).  Mais si les tentatives de prises de position de certains artistes restent incomprises, les véritables clichés sexistes, diffusés plus ou moins subtilement, s’inscrivent durablement dans le paysage médiatique.
Combien d’affiches présentes dans ces mêmes souterrains dévoilent sous notre nez les corps dénudés, des femmes aux postures « suggestives », des ménagères soumises ?
Question bête. On retrouve aujourd’hui une forme de sexisme faussement masqué partout, et sans complexe dans les jeux vidéos, voir l’article de Virginie Béjot à ce sujet.
Nos affiches, nos couloirs de  métro, nos publicités, nos jeux vidéos etc. C’est dans une sorte d’enlisement général dans un ensemble de clichés héréditaires que nous stagnons. À l’heure du mariage pour tous, il serait de bon ton de faire reculer quelque peu le sexisme invisible qui nous impose encore des plafonds de verre et autres comportements moyenâgeux. Mais si les français sont de plus en plus sensibilisés aux questions du sexisme, il s’avère que seulement 12% repèrent les stéréotypes sexistes dans une publicité, un sondage réalisé à l’occasion d’une étude menée par l’institut de sondage Mediaprism qui révèle clairement le problème des enjeux actuels de la lutte féministe. En ce qui concerne les campagnes de communication justement, on ne peut plus s’attaquer aux faux problèmes. Lorsqu’un artiste comme Damien Saez pointe clairement le problème avec un angle critique, on devrait se réjouir plutôt que de se désintéresser des réalités faussement masquées, qui continuent de propager un sexisme invisible.
Margot Franquet
Sources :
Capucine Cousin, « Le sexisme invisible », Stratégies n° 1714 7/03/2013
Clémentine Mazoyer, 14/03/2013, http://lci.tf1.fr/culture/musique/la-pochette-de-l-album-de-damien-saez-refusee-par-des-annonceurs-7880729.html
Alice Moreno, 21/03/2013, http://www.lexpress.fr/actualite/societe/justice/la-justice-juge-le-sexiste-orelsan_1233740.html#article_comments

Activists "Femen" take part in a protest against Italian Prime Minister Silvio Berlusconi in Kiev
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Jakadi montrez vos seins !

 
Début septembre, le mouvement féministe ukrainien Femen a ouvert un centre à Paris. Le principe de l’organisation consiste à faire défiler ses membres seins nus pour attirer l’attention sur des problèmes aussi divers que le racisme, la pornographie, la pauvreté, le sexisme, la liberté de la presse… Depuis 2008, Femen a bénéficié d’une couverture médiatique considérable, avec des retombées relativement positives. Cependant un malaise subsiste, d’où les nombreuses polémiques qui accompagnent chacun de leurs happenings.
Reconnaissons leur d’abord de nombreux mérites : en exposant leur délicat épiderme à des températures parfois glaciales, ces jeunes femmes ont su insuffler au mouvement féministe une nouvelle dynamique, et une modernisation plus que nécessaire. Les nombreux échecs de communication des associations plus anciennes (on repense au tollé général provoqué par la suppression du « mademoiselle » dans les documents administratifs) avaient eu des conséquences déplorables sur l’évolution des mentalités. Le stéréotype de la féministe agressive et prompte à l’émasculation systématique de tout symbole un tant soit peu phallique persiste (peut-être même plus encore aujourd’hui qu’il y a 30 ans). Avec pour conséquence l’émergence de toute une génération de femmes qui au mieux ne se reconnaissent pas dans ces revendications, au pire se déclarent – aberrant paradoxe – antiféministes. A ce titre, le feedback plutôt bienveillant que suscite l’action des Femen apparaît comme un exploit. En rendant le militantisme plus glamour, elles permettent une identification massive qui n’était pas forcément rendue possible par les actions éparses d’intellectuelles souvent peu charismatiques. C’est donc ironiquement en féminisant le féminisme qu’elles ont réussi à se faire entendre, mais c’est bien là que réside le problème.
Au cours de chacune de leurs manifestations, le corps est certes mis en valeur. Cependant, il est plus exposé en tant qu’objet de désir que somme naturelle des attributs féminins. Presque toutes les manifestantes sont jeunes, souvent belles et relativement minces. Pas de rides, pas de gras : l’acte militant se doit d’être esthétique. Mais du coup, le message revendiqué est subverti : consciemment ou non, les militantes font valoir leur sexualité plutôt que leur féminité. Quand certaines féministes manifestent affublées de fausses barbes pour dénoncer l’absurdité de la domination masculine dans certains domaines, les Femen adoptent un processus inverse. Elles soulignent non pas une absence d’attributs masculins comme obstacle dérisoire à l’égalité des sexes, mais au contraire une féminité outil d’émancipation car sexuellement désirable. Et si le succès de cette communication est fulgurant sur le court terme, les conséquences sur les valeurs défendues sont plus ambiguës. Ainsi, ce que les Femen gagnent en visibilité, elles risquent de le perdre en crédibilité. On assiste de plus en plus à une dynamique contre-productive : lors des happenings, les regards sont bien plus souvent rivés sur les seins que sur les banderoles (certaines photos de reportage se révèlent assez comiques de ce point de vue : voire l’image ci-dessus). En faisant (malgré elles ?) de la concupiscence généralisée la base de l’efficacité de leur organisation, elles utilisent les ressorts sexistes les plus archaïques du système contre lequel elles prétendent lutter.
Ce paradoxe formel se retrouve également sur le fond. Leurs campagnes ont certes le mérite d’avoir attiré l’attention de nombreux médias à travers le monde, mais posent néanmoins problème. Ici, il apparaît souvent que la communication prime sur l’information. De fait, chaque article évoquant le combat des Femen s’attache en moyenne davantage à décrire leur mode d’action qu’à détailler les causes défendues. C’est d’autant plus dommage que celles-ci sont légitimes et mériteraient de bénéficier beaucoup plus de l’engouement généralisé autour du mouvement. De plus, la diversité de leurs actions entraine fatalement quelques dérapages. Ainsi, pour protester contre la décision du tribunal dans l’affaire des Pussy Riot, des activistes ont scié par erreur une croix catholique, et non orthodoxe, dans le centre-ville de Kiev, suscitant une indignation généralisée. Preuve qu’une notoriété internationale ne fait pas tout, et que l’approximation n’a pas sa place au cœur d’une telle exposition médiatique.
Pour les associations ou les ONG, les campagnes de communication sont d’autant plus importantes et délicates que les retombées ne concernent pas l’image d’une marque ou d’un produit, mais bien l’évolution des mentalités de toute une société. Les erreurs de communication se payent donc cher dans la mesure où elles nuisent à la diffusion de revendications qui sont pourtant souvent fondamentalement justes. Savoir être percutant sans être racoleur, tout en privilégiant la diffusion de l’information : là résident les principaux défis de l’action militante aujourd’hui.
 
 Marine Siguier