Société

Le datajournalisme va-t-il sauver les médias d'information ?

Perte d’audience, concurrence accrue, baisse de confiance… Les médias d’information payants sont aujourd’hui confrontés à une crise. Depuis quelques années émerge une pratique journalistique qui semblerait pouvoir leur redonner leur dimension d’antan : le datajournalisme.
Le « journalisme de données » est une technique qui consiste à analyser un vaste ensemble de données complexes (des data) pour en extraire des informations pertinentes et les rendre intelligibles au grand public. Les sources sont fiables, les informations à la fois attrayantes et intéressantes. L’intérêt du datajournalisme pour les médias d’information est d’autant plus visible lorsqu’il permet de faire des gros coups, qui boostent l’audience – les « Panama Papers » en sont un exemple criant. Mais lorsqu’il a prétention à devenir hégémonique, à être seul détenteur du Vrai, le datajournalisme dévoile ses failles. Nate Silver, star du datajournalisme aux Etats-Unis, en a récemment fait les frais en prédisant un score de 2% pour Donald Trump aux primaires républicaines.
La « crise » des médias d’information payants
Si l’on parle d’ordinaire de « crise » des médias d’information, c’est pour désigner la presse quotidienne française dont les ventes ne cessent de diminuer. Il faut pourtant nuancer cette affirmation, le déclin de 8,6% des ventes papier en 2015 étant assez bien compensé par les abonnements sur format digital, qui ramènent la baisse générale à 1,4%. Cependant plusieurs facteurs montrent que les médias d’information – pas uniquement la presse – connaissent actuellement des difficultés.
Un secteur très concurrentiel
Les quotidiens d’informations font face à la concurrence des médias gratuits. La plupart d’entre eux est aujourd’hui passée au bimédia, avec une version du journal disponible en ligne. Mais face au rythme auquel court l’information sur Internet, les quotidiens donnent accès à une grande partie de leurs contenus gratuitement en comptant sur les revenus publicitaires de leurs sites. C’était sans compter sur les « bloqueurs de pub » – AdBlock en tête – qui ont permis aux internautes de ne plus subir l’omniprésence d’annonces autour de leurs articles. Face à cela, plusieurs quotidiens ont mené une « opération contre les bloqueurs de publicité » en mars dernier.
A la télévision et à la radio, la concurrence est surtout à l’oeuvre entre les médias eux-mêmes. On comptera bientôt pas moins de quatre chaînes d’information sur la TNT : BFM TV, ITélé, LCI (arrivée le 5 avril), et la chaîne info du service public à partir de la rentrée prochaine. De même, la case la plus importante en radio est la matinale, dont la mission principale est d’informer.
Une perte de confiance
La confiance des Français dans les médias ne cesse de s’effriter. C’est du moins ce que dénote le « Baromètre 2016 de confiance des Français dans les médias » réalisé par TNS Sofres sur un échantillon de 1061 personnes. On y découvre que le degré de crédibilité des médias est en chute libre : sur Internet, il s’élève à 31% (huit de moins que l’année passée), 50% pour la télévision (-7%), 51% pour la presse (-7%) et 55% pour la radio (-8%). De même, 64% des interrogés considèrent que les journalistes ne sont pas indépendants du pouvoir politique, et 58% des pressions de l’argent.
Le constat est sans appel : les médias d’information pâtissent d’un déficit commercial et de confiance. C’est là que le datajournalisme entre en scène. Il va permettre à plusieurs médias d’informations de réaliser un coup d’ampleur mondiale, qui va alimenter leurs Unes pendant plusieurs jours.
Les « Panama Papers », la plus belle réussite du datajournalisme
Leur nom est un symbole à lui tout seul. Les « Panama Papers », en hommage aux « Pentagon Papers » du New York Times de 1971, sont une version 2.0 du journalisme d’investigation : un datajournalisme porté à une échelle mondiale. Ce sont en effet 370 journalistes issus de 109 médias internationaux qui ont épluché les quelques 11,5 millions de documents (2,6 téraoctets de données) de Mossack Fonseca, spécialiste de la création de sociétés écrans basé au Panama. Les rédactions, coordonnées par le Consortium International des Journalistes d’Investigation (ICIJ), ont démontré que les data alliées à un travail collaboratif permettent aux médias de faire des gros coups.
 

 
Les médias d’information participants ont redoré leur blason. Associées à la rigueur journalistique, les data ont une utilité citoyenne. Elles permettent de dévoiler les abus des puissants au monde entier. Avec les « Panama Papers », les médias d’information sont du côté du peuple. Et ce dernier le leur rend bien. Pour preuve le bond des ventes papier du Monde, seul journal français ayant pris part à l’opération : +109% le premier jour de la publication des révélations, +56% le deuxième. Le trafic web n’était pas en reste, avec 6,4 millions de visites cette semaine-là dont un tiers sont passées par un contenu « Panama Papers ». L’émission Cash Investigation (sur France 2), affichait quant à elle 17,1% de part d’audience pour son numéro consacré au scandale. On pourrait croire que le datajournalisme est tellement efficace qu’il finira par tout remplacer.
Le cas Nate Silver, ou quand le datajournalisme se brûle les ailes
Nate Silver est une star du datajournalisme aux Etats-Unis. Il doit cette popularité à deux coups d’éclat. Son site spécialisé dans le journalisme de données, FiveThirtyEight, a prédit les résultats dans 49 des 50 Etats durant les élections présidentielles de 2008 et a réalisé un sans-faute en 2012. Auréolé de ces succès, le datajournaliste affirmait en juin 2015 que Donald Trump n’avait que 2% de chances de s’imposer aux primaires de son parti. Bien que sa méthode (basée sur l’analyse des sondages et de l’histoire du pays) semble sans failles, Nate Silver s’est vu contraint de réévaluer cette estimation à 13% en janvier 2016 et a été ensuite dépassé par les événements.
N’a-t-il pas droit à l’erreur ? C’est sans doute ce qu’il aurait pu plaider s’il n’avait pas tenu des propos visant à décrédibiliser le rôle des éditorialistes politiques. Quelle importance pourraient avoir leurs opinions, leurs ressentis face à l’exactitude mathématique du datajournalisme ? Aucune, si l’on en croit son article publié le 23 novembre 2015 sur FiveThirtyEight. Intitulé « Dear media, stop freaking out about Donal Trump’s polls », il y réfute les critiques de ceux qui « couvrent la politique pour vivre ».
Depuis les abandons de Ted Cruz et John Kasich, les adversaires de Nate Silver ne cessent de faire remarquer ses erreurs d’estimation, souvent avec mauvaise foi. Ils mettent le doigt sur les erreurs, passant sous silence les nombreux succès. Le datajournaliste a par ailleurs reconnu avoir utilisé une méthode moins rigoureuse qu’à son habitude pour effectuer ses analyses dans le cas de Donald Trump et a révisé sa copie.
Que retenir de tout cela ? Le datajournalisme est une évolution profitable au secteur de l’information, en quête de renouvellement et de regain d’attrait. Mais lorsqu’il traite de politique, il a une limite. Certes il permet d’analyser la part sociologique de l’Homme : les statistiques illustrent ou dévoilent un fait social qui, en tant que norme, peut servir à prédire quelques comportements. Mais il ne peut percevoir le pouls d’une nation, son caractère ambivalent et imprévisible, aux traductions fortes (l’émotion collective, le débat…). Jusqu’à preuve du contraire, l’âme d’un peuple ne transparaît pas dans des données informatiques, ni dans les sondages.
Clément Mellouet 
Sources: 
La Dépêche, Presse: les quotidiens se battent pour compenser le déclin du papier, 03/02/2016
Le Figaro, Opération contre les bloqueurs de publicité, 21/03/2016
TNS Sofres, Baromètre 2016 de confiance des français dans les médias
NationalArchives.com, Pentagon Papers
Five Thirty Eight
Five Thirty Eight, Dear Media, Stop Freaking Out About Donal Trump Polls, 23/10/2015
Crédits photos: 
Observatoire du Web Journalisme
Youtube 
 

CASH INVESTIGATION
Société

Cash investigation ou la fabrique du buzz

« Bienvenue dans le monde merveilleux des affaires » : entre journalisme et communication
 

« Les secrets inavouables de vos téléphones portables », « Le business de la peur», « Marketing : les stratégies secrètes »… Derrière ces titres effrayants se cache, et vous l’aurez sans doute reconnu, l’émission Cash Investigation diffusée sur France 2. L’émission, qui part du constat que la vérité nous serait cachée, nous promet d’enfin lever le voile sur les cachotteries des grandes entreprises. Cet engagement, c’est le fond de commerce de la présentatrice et journaliste Elise Lucet et de son équipe de Cash Investigation. Et cette émission se distingue des autres par la figure du journaliste qu’elle met en avant. En effet, le journaliste de Cash, intrépide baroudeur, est en lutte permanente pour la démocratie, combat les autorités et prend même des risques. Le mythe du journaliste qui nous est ici présenté, c’est celui du héros qui dérange, qui remet en question ce qui nous paraît pourtant indubitable. Plus que tout autre, le journaliste est celui qui œuvre pour le bien commun. Dans cette construction, empreinte de bon nombre d’imaginaires professionnels, un objectif surplombe tout autre : la quête de la vérité. Mordante, agressive et toujours impétueuse, Elise Lucet n’hésite pas à piéger les grands patrons, et déboule en pleine réunion d’entreprise.
Parallèlement, l’image des professionnels de la communication dans Cash Investigation est toute autre. Montrés comme une armée de bureaucrates puissants mais incompétents, ceux-ci ne font que très rarement preuve de répartie lors des entretiens accordés aux journalistes de l’émission. Face aux demandes des journalistes, beaucoup choisissent la fuite (Carrefour, Apple), ou démentent les accusations dont leur entreprise fait l’objet (Danone, qui se ridiculise particulièrement dans l’émission Marketing : les stratégies secrètes). Et ces interviews sont réellement montrées comme l’angoisse suprême: ces cadres bien payés utilisent des stratagèmes diaboliques pour se payer la tête du consommateur, voire pire, étouffent de graves polémiques. Il est cependant décevant de constater qu’après le buzz, l’émission n’étend pas sa mission aux suites de ces affaires. A-t-on jamais eu, de la part de Cash Investigation, des informations à posteriori sur d’éventuelles poursuites pénales concernant les entreprises dénoncées ?

Alors les marketeux, les communicants, tous des méchants-pas-beaux ? Il semblerait que les enquêteurs de Cash investigation ne prennent pas en compte les nuances de ce milieu : effectivement le marketing existe, la collecte de data est une pratique bien établie, mais tout cela est encadré par des cadres légaux. Journalistes comme professionnels de la communication, à chacun d’honorer l’éthique du champ professionnel auquel il/elle appartient.
Inception: quand la télé vous délivre les secrets du marketing

Il faut néanmoins saluer la pertinence de Cash Investigation, qui propose des enquêtes approfondies et menées pour certaines sur plusieurs mois, et qui ont pour objectif louable de dénoncer les dérives du monde de l’entreprise. Pourtant, cette émission, comme tout autre production médiatique, ne pourrait pas exister sans les méthodes marketing qui la font fonctionner. Ces journalistes font également partie du système qu’ils incriminent, et appartiennent donc eux aussi à ce « monde merveilleux des affaires ». Cash Investigation doit ainsi faire face à quelques contradictions. A l’image de Carrefour collectant les données (pratique dénoncée dans la récente émission « Marketing, les stratégies secrètes », diffusée le 06 octobre 2015), France 2, comme toute autre entreprise médiatique, collecte les chiffres d’audience de Médiamétrie, incluant des données telles que les Catégories Socio Professionnelles (CSP), le sexe, les âges etc du public de ses programmes télévisés.
Déranger, dénoncer, remettre en cause les méthodes de ces grands patrons qui nous mentent… La méthode Cash Investigation, c’est celle du sensationnalisme permanent. Quelques émissions font très clairement l’objet d’une campagne de teasing sur les réseaux sociaux, un buzz créé avant tout pour attirer de nouvelles cibles, jeunes, connectées et soucieuses de ne plus se laisser « pigeonner » par la société de consommation. A grand renfort de scénarisation, ces teasings mettent en scène des personnalités connues du grand public : on se souvient par exemple de Rachida Dati et son « choc émotionnel » ( ) lors du teasing de l’émission « Mon Président est en voyage d’affaires », diffusée le 07 septembre 2015.
Et il faut croire que faire le buzz paye ! Il est en effet plutôt rare qu’une émission produite et diffusée sur une chaîne publique suscite autant d’intérêt. On comprend donc bien les motivations de Cash Investigation à entretenir cette méthode pour garder de l’audimat. Les audiences très fortes de l’émission en témoignent (voir image ci-dessous). Le « spectacle » Cash Investigation est en quelque sorte un scénario écrit à l’avance, qui suit un schéma prédéfini et reproduit à chaque émission, où les méchants patrons et les gentils journalistes sont clairement identifiés et montrés comme tels. Musique angoissante, rôles attribués, polémisation des thèmes abordés, Cash Investigation se présenterait-elle plutôt comme une émission d’infotainment ?  Quelle peut-être la frontière entre information et divertissement lorsque qu’un programme télévisé se base sur l’exploitation du sensationnel pour des raisons commerciales ?

 La psychose sociale, une méthode qui marche
Cash Investigation, émission programmée sur une grande chaîne du service public, illustre parfaitement la tendance à l’obsession du décryptage, cette véritable quête de nos sociétés 2.0. Car en effet, nous pouvons remarquer que chaque thématique abordée vise à mettre en lumière les grandes manipulations qui assujettissent le français normal. Et en touchant le consommateur moyen, Cash Investigation vise large et touche tout le monde. Ainsi, la majorité des émissions dénoncent les abus de grandes entreprises commercialisant des produits populaires : Apple, Danone, Carrefour, pour ne citer qu’eux. L’objectif de Cash Investigation est de casser l’image infaillible de l’entreprise. Les journalistes de l’émission confirment aussi nos suspicions concernant des produits, des entreprises ou des pratiques dont nous n’ignorons pas les vices. Ils dévoilent ainsi par exemple les liens qui unissent industrie du tabac et politique, ou encore les dérives du marché de la santé. La dénonciation des abus des entreprises par les journalistes relève donc quasiment de l’objectif citoyen.
La critique radicale de ce genre de pratiques est un exercice courageux et admirable. Mais quelle poids a cette parole, lorsque le locuteur est lui-même pris dans ce système qu’il dénonce ? A quand une émission Cash Investigation sur les abus des entreprises médiatiques et leur frénésie de l’audimat ? Car un journaliste qui ferait preuve d’autocritique à l’égard du système médiatique démontrerait certainement sa crédibilité professionnelle. Et celui-ci produirait alors des contenus d’une qualité qui dépasserait sans doute toute autre.
Mathilde Dupeyron
Linkedin
Sources : 
Guillaume Sylvestre, « Analyse des tweets du Cash Investigation sur les dérives du marketing : la CNIL au top, le flop de Danone », Cartozero
« Faut-il avoir peur d’Elise Lucet ? » Blog l’Entreprise
Tarik Mousselmal, Le buzz du jour – Cash Investigation, A l’heure digitale
Crédits images : 
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Wikipédia
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AYLAN KURDI
Société

Du racolage médiatique : le cas Aylan Kurdi

Aylan Kurdi, 3 ans, retrouvé mort sur la plage turque de Bodrum le 2 septembre, sa photo a fait des Kurdi le symbole d’une tragédie vécue par des milliers de migrants.
Une image racoleuse
La photographe turque Nifüler Demir s’est déclarée très émue devant cet enfant qui n’a pu être sauvé des eaux. Une image qui ne manque pas de faire écho à notre image judéo-chrétienne de ces enfants hébreux assassinés par le pharaon qui voulait éradiquer leur « race ». Il n’est pas étonnant que la presse à sensation anglo-saxonne et plus largement européenne ait saisi le potentiel émotionnel de la photo et son levier tire-larme : un enfant de 3 ans, rejeté par la mer et laissé comme endormi sur un lit de sable. Autrement dit, elle avait tout pour devenir virale : la tragédie, l’horreur fascinante de la mort et du désespoir, servie sur un plateau d’argent pour une société de plus en plus voyeuriste. Mais la scène est trop belle, trop parfaite, on croirait le début d’un polar, le moment où l’on découvre le cadavre, puis le gros plan sur le bel inspecteur qui doit retrouver le meurtrier – pour les amateurs de séries, comment ne pas penser au premier épisode de Broadchurch ? Mais ici, les responsables sont multiples, les pouvoirs politiques comme l’opinion endormie. L’image est propice à une explosion de storytelling autour de l’enfant, de sa famille. Seul le père a survécu. Comment rêver meilleur synopsis pour un film dramatique ?
La Repubblica titre « L’image qui fait taire le monde », El Periodico annonce le « Naufrage de l’Europe ». Mais pourquoi a-t-on attendu cette image-là pour s’indigner ? Les morts se comptent par milliers depuis des mois, la précarité de ces migrants est visible au quotidien. La famille Kurdi est devenue le « symbole de la tragédie des migrants ».

Certains parlent même de décerner le prix Nobel de la paix 2015 au petit kurde, une manière de réserver des fonds à la cause humanitaire des réfugiés.
Peut-être que l’on passe totalement à côté du débat en se focalisant sur l’allégorie d’un corps dénué de vie, semblable à une poupée ; une poupée qui fonctionnerait peut-être comme une poupée vaudou, entre les mains de fétichistes qui savent où appuyer pour faire mal, ou faire le buzz, au choix. Peut-on d’ailleurs parler de ces personnes rassemblées, habillées de t-shirts rouges, shorts bleus et qui s’allongent sur une plage au Maroc en hommage à Aylan ? Le manque de tact et le ridicule de cet événement cérémonial tiennent plus de la sieste collective de mauvais goût que d’une réaction constructive pour remédier à la situation. La réappropriation de la scénographie de la photo n’est-elle pas une usurpation émotionnelle de son contenu sémantique ?

Sans parler des stars qui se sont autoproclamées porte-paroles de la tragédie des réfugiés, en quête d’humanisation et de valorisation médiatique. On pense alors à Alex Lutz et sa pétition signée par 66 artistes comme Marc Lavoine, Laurent Laffite, Michèle Laroque ou Mélanie Laurent, « pour qu’il n’y ait jamais plus d’Aylan sur les plages turques ». L’intention est peut-être noble, mais elle est à l’image des manifestations publiques, où l’on fait sa bonne action, on se sent appartenir à une cause, avant que la situation ne se tasse.
La polémique de « l’oubli » des Unes françaises
D’autre part, il a fallu attendre le vendredi 4 septembre pour que les Unes françaises commencent à montrer Aylan et sa famille. Scandale médiatique, pourtant cela ne relevait pas d’un refus de parler de la détresse des migrants, qui est pourtant au cœur de l’actualité. Mais cette absence a été interprétée comme un déni de voir la réalité, « cachez ce petit corps que les français ne sauraient voir » (Source : Challenges). Le journal, comme de nombreux internautes, a réagi de manière très émotionnelle à une image très puissante. Une image qui a d’ailleurs été accusée de tous les maux, de tous les complots et manipulations. Voilà que la mort d’un enfant est devenue « l’Affaire Aylan », digne des conversations de café, autrement dit, chacun y va de son opinion. Cela montre bien que le tour du monde de la photo ne relevait pas de l’information, mais d’une allégorie en formation, capable de faire du bruit.
Le Monde a eu le temps de réagir grâce à son planning de publication. Le quotidien a pu mettre l’image en couverture le jeudi 3 septembre. Sauf qu’une erreur de coordination a apposé aux cotés de la couverture une campagne pour Gucci avec un mannequin allongé sur une plage. L’ironie est belle, et l’excuse du Monde aussi. On est face à une illustration de la tension du double lectorat, entre l’annonceur et le public.
Les autres quotidiens ont dû suivre le vendredi. Et la presse française a été « sommée » de s’expliquer. Libération s’est excusé collectivement sous la plume de Johan Hufnagel, ils n’avaient pas saisi l’importance de cette image. Pourquoi ? Parce qu’ils ont publié des images d’enfants morts avant, qu’ils suivent ces dossiers depuis longtemps. Cette photo a fait l’effet d’une décharge électrique, parce que certaines photos se cristallisent plus que d’autres dans nos esprits, même chose pour l’image du rassemblement à la place de la République le 11 janvier 2015. Libé en a vu d’autres, mais pas celle-là.
N’est-il pas aberrant que les médias, appareils vecteurs d’information, aient dû se plier à un caprice de l’opinion qui prenait soudain conscience d’une injustice somme toute de plus en plus banalisée ? La contrainte n’est pas seulement émotionnelle, elle est bien sûr économique. Il faut vendre, au risque d’aller vers une standardisation des médias dans leur forme et leur contenu. L’info est devenue un bien de consommation comme un autre, ingurgitée rapidement, massivement, et sans distance critique.
Mais l’opinion n’est jamais rassasiée, elle s’est aussi insurgée contre la Une de Charlie Hebdo et de sa caricature du tableau tragique. Bien que les codes de l’image permettaient de déceler l’absence d’humour et une vraie dénonciation de la situation, le journal a eu la vie dure. Merci à ce fameux décryptage (osons les gros mots) relayé par Konbini.
Quant à notre chère garde des sceaux, on peut lui décerner le prix de la fausse bonne idée, lorsqu’elle n’a pu s’empêcher d’exhiber sa plume littéraire par un tweet qui a fait bad buzz : « Son prénom avait des ailes, son petit cœur a dû battre si fort que les étoiles de mer l’ont emporté sur les rivages de nos consciences » . A vouloir toucher les étoiles, on se brûle Christiane…

Finalement, si la photo du petit Aylan a suscité autant de réactions, peut-être est-ce davantage dû à un retour d’un conservatisme moral qui s’immisce dans toutes les sphères de la société ; mais est-ce bien légitime lorsque l’on pense à tous ces enfants qui meurent chaque jour dans des conditions similaires ?
Judith Gasnault
Sources : 
France Info : http://www.franceinfo.fr/actu/monde/article/aylan-kurdi-ce-que-l-sait-du-parcours-de-la-famille-725087
Bfmtv : http://www.bfmtv.com/international/migrations-l-europe-sous-le-choc-apres-la-photo-d-un-enfant-mort-noye-911785.html 
Médiapart : http://blogs.mediapart.fr/edition/le-prix-nobel-de-la-paix-2015-pour-aylan-kurdi 
Twitter : https://twitter.com/ChTaubira/status/639436472001646594?ref_src=twsrc%5Etfw
Libération : http://www.liberation.fr/monde/2015/09/03/pourquoi-nous-n-avons-pas-publie-la-photo-d-aylan-kurdi_1375094 
Crédits images : 
– Slate.fr
– France Info
– Twitter

Bolloré Canal +
Société

Bollo', les pieds dans le plat

Rififi à la rédac’… Canal + se cherche et peine à renouer avec le fameux esprit éponyme sur lequel reposait toute la singularité du groupe. En effet, « l’esprit canal » a toujours résonné comme un appel à la liberté, à la pluralité des contenus et comme une possibilité de parler de tout, en disant tout enfin toujours… du moins jusqu’à l’avènement de l’ère Bolloré.
Vincent Bolloré, 63 ans -homme d’affaire et main de fer- est aujourd’hui pointé du doigt après qu’il ait saisi les ciseaux d’Anastasie afin d’effacer l’identité Canal pour imposer la sienne. Dès juillet 2015, son entrée en matière s’est faite sans manières puisque dès lors, les fameux Guignols étaient désignés comme irrévérents faisant ainsi de la moquerie un produit soumis à la prohibition à défaut d’être un plaisir de télévision.
De manière récurrente, journalistes et chroniqueurs réduisent l’art de communiquer sous le nom de « com », néanmoins, ces derniers ont fait preuve d’agilité afin de répondre à la censure de manière subtile -en usant de cet art. Yann Barthes annonçait la couleur dès les premières émissions de la rentrée 2015 en réduisant, durant l’émission, la chaîne Canal + au statut de simple “diffuseur” du Petit Journal.

Quand Bolloré interdit la diffusion d’un documentaire « Evasion fiscale, une affaire française » dans le cadre de l’émission Spéciale Investigation, le bras de fer se veut avant tout communicationnel et le Zapping de Canal + prend des allures de résistance ; effectivement l’intervention du milliardaire à la défaveur du documentaire a eu pour effet direct le rachat et la diffusion du doc par France 3. Le Zapping s’empare alors de l’occasion et diffuse de longs extraits de ce sujet sur l’évasion en plein milieu de la traditionnelle séquence du Zapping, un vrai pied de nez envers l’homme au bras long.
L’actuelle situation se veut assez cocasse, alors que Bolloré est taxé d’un cruel manque d’humour, c’est bien l’arme principale des rédacteurs de Canal : en rire. Quel plaisir de voir Catherine et Liliane (Alex Lutz et Bruno Sanches) tourner en dérision le côté « Big Brother » de leur nouveau PDG en mettant en avant la peur de se faire éjecter du groupe : « Fallait pas voler ce stylo bic, ça creuse le budget d’une chaîne, lui il fait ses calculs… il pense qu’à ça » … Le poids du stylo, de la plume face à la montagne financière : classique et toujours aussi efficace.
Confortablement assis, le spectateur de Canal assiste au triste spectacle consistant à voir Vincent Bolloré s’asseoir sur l’esprit de la chaîne. Étrangement, une horde de communicants entoure la classe politique, mais cette dernière ne se distingue dans cette affaire que par un cruel manque de communication. Timidement, Fleur Pellerin – Ministre de la Culture – murmure la nécessité de garantir l’indépendance… Inaudible.
« Ce n’est qu’un au revoir » disait ce semblant d’adage, mais finalement, va-t-on revoir cet esprit Canal ? Difficile d’y croire tant la chaîne a perdu de sa fougue, des Guignols en passant par les interventions un peu barrées de la miss météo, on ne s’y sent plus à l’aise : la décoration a été refaite au profit de plus de sobriété et cela résulte davantage à plus d’ennui.
On aurait pu s’attendre à une forme de solidarité des médias mais malheureusement ces derniers montent davantage au créneau pour parler d’une affaire de « chantage à la sextape » que pour déclamer le cruel manque de libertés, incompréhensible dans la France de 2015. Interviewé par RTL, Vincent Bolloré n’a subi que quelques égratignures gentilles et le débat est resté stérile. Ah si, il y a eu une annonce : le retour de l’ancien cryptage de Canal +, oui oui nous parlons bien du bruit atroce et de ces grosses bandes grisâtres qui ornaient nos écrans lorsque la chaîne était à l’heure cryptée … Quand Canal + figure avant-gardiste du new school, se retrouve enterrée par son « boss » dans … le old school.
Jordan MOILIM
Crédits images : 
– Canal +
– Claude Prigent

Société

 Journalisme participatif et communication : le Club Med entre deux eaux

A l’issue de l’OPA la plus longue de l’histoire de la Bourse française (plus de dix-huit mois), le Club Méditerranée a été acheté, le 2 janvier dernier, par le conglomérat chinois Fosun. Si la décision de l’autre acheteur potentiel, l’homme d’affaires italien Andrea Bonomi, de retirer son offre a été saluée par la direction du Club et a suscité l’ire du Front National, ce sont les stratégies de communication à l’éthique douteuse mises en place à l’occasion de ce rachat qui nous intéressent ici. En effet, le Journal du Net a repéré sur plusieurs sites d’information en ligne (Challenges, Les Echos-Le Cercle, Mediapart, le Journal du Net lui-même…) des articles défavorables à l’offre de M. Bonomi, écrits non pas par des journalistes, mais par des contributeurs extérieurs à leurs rédactions sous la forme de tribunes libres.
Après enquête, le JDN a déterminé que ces tribunes étaient écrites sous de faux noms : leurs auteurs sont des prête-nom créés pour l’occasion, avec des profils LinkedIn ou Google+ et de faux diplômes. Il semble donc qu’une des parties prenantes de l’OPA ait tenté d’influencer les marchés en utilisant la désinformation. La tentative de désinformation, si elle est prouvée, pourrait faire l’objet d’un procès pour diffamation et faux et usage de faux, et d’une sanction de l’AMF qui contrôle les opérations boursières. Le propos de ce billet n’est pas d’accuser, qui plus est sans preuves, mais d’interroger à la lumière de cette affaire la pratique des espaces de libre expression sur Internet et les limites éthiques des relations publiques.

L’une des tribunes incriminées
L’expression libre, pour le meilleur et pour le pire
Pour les médias en ligne, les tribunes libres et autres blogs participatifs répondent à plusieurs objectifs : proposer des contenus plus nombreux et plus variés face à une concurrence pléthorique, donner la parole à des contributeurs experts sur des sujets pointus, intéresser leur lectorat par l’effet de proximité ou encore expérimenter des formes de journalisme citoyen. Comme l’illustre l’affaire du Club Med, ces formes d’expression sont plus vulnérables à la manipulation que les articles publiés par des journalistes, dont les auteurs sont connus, les sources vérifiées et qui mettent directement en jeu la crédibilité du média qui les publie. Mais pour l’usager des médias en ligne, il n’est pas toujours évident de différencier les deux types d’articles : Les Echos-Le Cercle ou les blogs du Journal du Net utilisent par exemple la même charte graphique que les articles de la rédaction de ces médias. En conséquence, les contributeurs invités profitent de la réputation du média qui les accueille, sans être soumis aux mêmes contraintes.
En outre, il est manifestement difficile pour les rédactions de contrôler l’ensemble des articles publiés sur leurs plates-formes participatives : la subjectivité de leurs auteurs est assumée, elle fait notamment partie intégrante de la forme éditoriale du blog. Dans ces conditions, et en particulier lorsqu’un article traite d’un sujet complexe, comment déterminer s’il est volontairement manipulateur ou seulement l’expression d’une opinion tranchée ? On peut supposer que dans l’hypothèse d’une manipulation, les rédacteurs, conseillers en communication rompus au style journalistique, soient habiles à camoufler leur intention trompeuse.
Relations publiques contre journalisme ?
La deuxième question soulevée par cette affaire concerne justement le rôle des relations publiques dans la production de l’information. Tout comme la publicité, pour capter l’attention et l’intérêt de ses cibles, cherche à adopter l’apparence de l’information ou du divertissement (le publi-rédactionnel en est un exemple), les relations publiques, qui promeuvent des intérêts politiques ou économiques, agissent avec davantage d’efficacité si les prises de positions qu’elles défendent sont relayées par des sources non intéressées, comme des journalistes, des blogueurs ou des experts. L’anonymat et l’identité virtuelle caractéristiques d’Internet permettent donc à des professionnels peu scrupuleux, comme le montrait une série d’articles du Journal du Net parue en 2013, de créer des experts fictifs qui bénéficient d’une présomption d’objectivité.
Mais cette pratique, outre sa légalité douteuse, est doublement néfaste sur le long terme aux professionnels de la communication. D’abord parce qu’elle nuit à la confiance des usagers dans les médias sur Internet, alors que ceux-ci souffrent encore d’un déficit de crédibilité notamment face à la presse papier ; mais aussi parce qu’elle court-circuite les journalistes, interlocuteurs privilégiés des relations publiques, accroissant leur méfiance vis-à-vis des métiers de la communication.
Emmanuel Bommelaer
 
Sources :
Challenges.fr 1 & 2
Journaldunet.com 1, 2, 3 & 4
bfmbusiness.bfmtv.com
Lemonde.fr
Tns-sofres.com
Lefigaro.fr

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TF1
Médias

Les médias nous tiennent en liesse !

 
« Partageons des ondes positives », signe TF1, illustrant la tendance actuelle des médias à l’injonction au bonheur. C’est dans cette même veine positiviste que s’inscrit le premier site d’information optimiste, IVOH. Serions-nous entrés dans l’ère d’un journalisme thérapeutique ? Quel bonheur nous a-t-on réservé ?

IVOH : le site d’information qui vous rendra heureux !
Déprimés par les médias qui ne vous transmettent que les mauvaises nouvelles ? IVOH, ou « Images and Voices of Hope », se propose de valoriser pour vous des histoires plus encourageantes. Ce site d’information optimiste promeut une nouvelle approche du journalisme, sous les traits du « récit réparateur ». Il ne s’agit pas de passer sous silence les évènements tragiques, mais d’en tirer ce qui peut être encourageant. IVOH veut ainsi permettre à ses journalistes de rester plus longtemps sur la scène d’un drame pour voir se dessiner la reconstruction. Ce n’est pas la perte de dizaines d’hommes qui est mise en lumière mais la rééducation d’un rescapé, de son opération à ses premiers pas. Ce site d’information tend donc à souligner l’espoir pour le partager avec son lectorat. Avec son financement participatif −ses créateurs font une levée de fonds depuis le 1er décembre−, le site d’information vise à fédérer autour de lui une communauté optimiste. Face à la promesse de lendemains qui chantent, il ne reste plus qu’à se demander si la presse a véritablement un devoir thérapeutique auprès de ses lecteurs…

L’avènement d’un journalisme thérapeutique
IVOH s’inscrit clairement dans une tendance médiatique d’injonction au bonheur. Les médias ont une très forte influence sur notre moral. Ainsi, Mallaury Tenore, la directrice du projet, souligne qu’il a été scientifiquement prouvé que l’information optimiste crée une société optimiste. Dans le même esprit, des chercheurs d’Harvard ont montré qu’être exposé en permanence à des informations négatives « augmenterait considérablement notre degré de stress, et nous pousserait à être plus anxieux au quotidien ». Si vous vous sentez mal, c’est donc en partie à cause de ce que vous lisez dans la presse ! Dans l’Euphorie perpétuelle, Pascal Bruckner souligne que nous autres, peuples occidentaux, sommes devenus « allergiques à la souffrance ». Le bonheur présenté par les médias serait en fait la catharsis de ce qu’a produit la société par rapport au besoin impératif de bonheur. Les médias montreraient les malheurs produits par la société, certes, mais cette exposition, passant toujours par le prisme médiatique resterait éloignée du foyer à partir duquel on regarde ce malheur. Par ailleurs, celui-ci ne dure jamais bien longtemps puisqu’il est toujours remplacé par le bonheur.
Tu seras heureux, petit homme !
Le bonheur est partout, il envahit les ondes et nos écrans. Dans la société du spectacle dépeinte par Guy Debord où nous évoluons dans une perpétuelle représentation, le bonheur se dit et se montre, plus peut-être qu’il ne se vit. Le bonheur n’est plus un droit mais un devoir tyrannique, qui montre du doigt les inaptes. Au sein de cette « dictature du bonheur », les médias sont à la fois relais et émetteurs de la liesse générale. Parler de bonheur, d’une part, c’est s’assurer une audience confortable. On voit ainsi déferler d’innombrables émissions mettant en scène un bonheur mièvre, où, lorsqu’on est face à une situation critique (le petit Jason a mis ses pieds sur la table), la télévision s’impose en sauveuse (Super Nanny s’en va remettre le garnement sur le droit chemin à coup de froncements de sourcils !). Les émissions de télé-coaching comme Relooking de l’extrême, Un nouveau look pour une nouvelle vie, ou encore Pascal, le Grand Frère pour n’en citer que trois, permettent aux chaînes qui les diffusent de se montrer sous un jour positif, de faire preuve de leur pouvoir d’agir au sein de la société. Des chaînes telles que TF1 ou M6 ont ainsi basé leur identité sur leur capacité (discutable, cela va de soi) à « faire le bonheur » de leurs téléspectateurs sans cesse convoqués.

La campagne de publicité de TF1, « Partageons des ondes positives », lancée en avril 2014
D’autre part, les médias sont inséparables de la publicité, qui entoure les articles et les journaux télévisés, influençant ainsi notre réception de ceux-ci. Or on ne compte plus les allusions des publicités au bonheur. Entre « Ouvre un Coca Cola, ouvre du bonheur » et « Bien manger, c’est le début du bonheur », cette notion est aujourd’hui entièrement traversée par une logique capitaliste.

De l’idéal philosophique au Post-it mièvre : un bonheur en déliquescence ?
Loin de la philosophie antique, de l’idéal démocratique prôné par Saint-Just après la révolution française ou encore du bonheur entier pour lequel Antigone est prête à mourir, notre vision du bonheur n’a plus rien de stable ou de définitif. Il prend souvent la forme d’un bien périssable, ou il s’est dégradé en ce petit bonheur à atteindre en trois minutes, déclinable sous forme de Post-it à coller sur son frigo ou de recettes à appliquer au saut du lit. Issue des Etats-Unis, cette psychologie positive argue que le bonheur ne dépend que de nous. Aujourd’hui, le bonheur se travaille avec un coach d’épanouissement personnel ou avec une thérapie de groupe. Il suffit par ailleurs de pénétrer dans une librairie pour remarquer l’amoncellement aux couleurs pastel des guides de bonheurs aux titres évocateurs : 3 kifs par jour, Choisissez le bonheur, Le goût du bonheur, La thérapie du bonheur, Objectif bonheur, Dictionnaire du bonheur, La vie en rose, mode d’emploi, etc. Voilà, vous cherchiez le bonheur ? Pas la peine, il est dans votre tartine beurrée du matin !
C’est donc bien à l’heure d’une injonction généralisée à un petit bonheur malléable et marchand que le journalisme thérapeutique prend racine.
Louise Pfirsch
@: Louise Pfirsch
Sources :
Télérama, n° 3387, du 13 au 19 décembre 2014 : « Sois heureux et tais-toi ! »
lesinrocks.com
Virginie Spies, Télévision, presse people: Les marchands de bonheur
Pascal Bruckner, L’Euphorie perpétuelle, essai sur le devoir de bonheur
Crédits images :
tumblr.com
lesinrocks.com
forwallpaper.com
stephanhuanlla.wordpress.com

ferguson
Société

Ferguson : du choc des médias mainstreams et de l’Internet

Ferguson, un évènement médiatique généré par les nouveaux médias
En bref rappel des faits, Michael Brown, jeune afro-américain de 18 ans a été abattu par un policier le 9 août 2014 dans la ville de Ferguson, Missouri. La violence des six coups de feu tirés par un représentant des forces de l’ordre blanc contre cet adolescent noir non armé, selon les témoins, a réveillé le passé raciste des Etats-Unis et soulevé des vagues d’émeutes. L’histoire aurait pu s’arrêter là mais à mesure que la répression policière s’intensifie – toutes les forces de police du comté environnant (Saint-Louis) étant réquisitionnées – la situation déborde de l’espace public au cyberespace. Le Web devient le seul refuge à la liberté d’expression et une avalanche de commentaires référencés, sous le hashtag #Ferguson, fusent sur Twitter pour dénoncer cet usage excessif de la force. Ces commentaires, tenant lieu de journalisme citoyen, sont partagés sur toute la Toile et finissent par attirer les regards de toutes les rédactions occidentales. Sarah Seltzer, écrivaine, essayiste et journaliste freelance écrit dans Flavorwire « A Ferguson comme dans le comté de Saint-Louis, les réseaux sociaux étaient là pour [documenter] ces épisodes scandaleux, petits ou grands, depuis les affreuses conférences de presse jusqu’aux nuits de terreurs entre les gaz lacrymogènes, les arrestations et les armes pointés sur les manifestants. »
Ces évènements datent du mois d’août mais le 24 novembre dernier, la justice a décidé de ne retenir aucune charge contre l’officier Darren Wilson, responsable de la mort de l’adolescent. En l’espace de quelques heures, après le verdict, pas moins de 3,5 millions de tweets furent postés pour critiquer cette décision de justice. La cybercitoyenneté et le cyberactivisme ont beaucoup de détracteurs : il est si facile de s’engager en ligne lorsque l’on est confortablement installé derrière son écran que la transposition et l’action dans la rue sont souvent rares. Cela est vrai, nombre de collectifs créent des évènements sur Facebook pour annoncer une marche citoyenne qui, finalement, ne compte que la moitié des inscrits. Vous-mêmes vous pouvez en faire l’expérience, créez un évènement, retenez le nombre d’internautes qui ont répondu positivement et comptez le nombre de personnes qui seront alors présentes. Mais l’exemple de Ferguson montre que le passage à l’acte peut être bien réel. Les twittos n’ont pas oublié Michael Brown, ils ont repris leur hashtag mais ils ont aussi recommencé à descendre dans les rues, et cela plus de deux mois après les évènements déclencheurs.
Glissement de pouvoir entre médias traditionnels et nouveaux médias
Force est de constater qu’une nouvelle forme de « journalisme Web » envahit la Toile. Toutefois, il n’est pas à confondre avec le journalisme numérique. Ce dernier comporte toutes les formes de journalismes transposées sur les supports numériques. Tandis qu’un journalisme Web est une forme de journalisme spécifique qui n’utilise pas seulement Internet comme un support de diffusion, mais comme un outil de production de l’information. Internet désigne la mise en réseau du monde, tandis que l’appellation Web désigne l’avènement du feedback et de l’interactivité dans le système Internet.
Jon Henley est un exemple de ces nouveaux journalistes web, dans la mesure où il utilise Twitter comme levier d’action pour effectuer son travail de terrain. Il y annonce son prochain lieu de reportage et invite qui le veut à lui proposer une rencontre. Mais plus largement, les réseaux sociaux couvrent désormais de grands évènements avant même que les médias classiques s’en emparent. Et dans certains cas, c’est la couverture médiatique faite par les réseaux qui poussent les médias traditionnels à s’y intéresser. Ainsi, en juin 2013 des manifestations se multiplient sur la place Taksim à Istanbul, pour prendre la défense du parc Gezi contre un grand projet immobilier qui visait notamment à le détruire. Pourtant aucun journaliste n’était présent pour couvrir l’évènement. Ce n’est que par le biais des réseaux sociaux que l’information a pu circuler, amenant de plus en plus de manifestants. Et à terme, c’est en faisant connaître les manifestations sur Internet, en dehors du pays, que les chaînes de télévisions turques ont fini par couvrir l’évènement. L’exemple de Ferguson, comme celui du parc Gezi, illustrent ce tournant dans la création et la production de l’information à l’ère numérique, dont parlait récemment Mouloud Achour. Dans les deux cas, les petits gazouillis des twittos se sont transformés en forces capables de s’attaquer aux médias traditionnels, comme les Oiseaux d’Hitchcock se sont attaqués à la population de l’île de Bodega Bay. Et derrière, l’image des twittos, on pourrait presque parler d’une révolution marxiste, puisque les individus lambda ont influencé l’agenda médiatique, contre l’establishment traditionnel.
Dans tous les cas, il s’agit d’une forme de journalisme plus proche de la population. Si ce journalisme séduit c’est qu’il représente un empowerment du lecteur sur la production de l’information, mais qu’il se joue du désamour mythique qui existe entre les lecteurs et les journalistes. Un désamour dont les arguments consistent bien souvent en un décalage entre les sujets médiatisés et les sujets qui préoccupent la majorité des individus. Des sujets médiatisés qui n’intéresseraient finalement que la caste de l’intelligentsia et les journalistes dont ils font partie. En définitive, une critique des journalistes qui écrivent avant tout sur les sujets qui les intéressent eux plutôt que sur les sujets qui intéressent le plus grand nombre.
Marie Mougin
@MelleMgn
Sources:

France Inter – L’Instant M 01/12/2014
Medium – Is the Internet good or bad? Yes.
The New-York Times – What Ferguson Says About the Fear of Social Media
Flavorwire – Ferguson: When Social Media Changes the Conversation But Not the Power Structure
Flavorwire – Why We Should Applaude Ferguson Protesters for Interrupting Last Night’s NFL Game
 

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Flops

Flop informationnel : l’annonce erronée d’un crash d’avion sur Twitter

 
La Toile s’est enflammée ce jeudi 27 mars suite à la publication d’un tweet par le 112, le service d’urgence des Canaries, qui a annoncé la « chute d’un avion en mer ». Or celle-ci s’est avérée être une erreur… n’empêchant cependant pas une reprise massive de cette information erronée par la presse locale, les réseaux sociaux, puis les médias internationaux.
Ce déluge informationnel peut, certes, trouver son explication dans le mystère du vol MH370, fraîchement sur-commenté par les médias nationaux et internationaux. Mais il souligne surtout une question intrinsèque à nos circuits d’information actuels : dans quelle mesure les journalistes peuvent-ils relayer les informations diffusées sur les réseaux sociaux et sur le Net en général ?
Sur le site de France Info, un internaute s’indigne à propos de la précipitation des journalistes qui ont réagi à chaud à l’annonce publiée sur Twitter :

Ce point d’actualité soulève effectivement un paradoxe inhérent au métier de journaliste. Celui-ci se trouve aujourd’hui recomposé avec la montée en puissance des réseaux sociaux qui ont fortement accéléré la vitesse de circulation de l’information. Nos circuits d’information contemporains semblent se caractériser par le paradoxe suivant : visant une information immédiate, les acteurs du monde de l’information s’engouffrent dans une course à l’information et au sensationnalisme, et tendent à négliger la qualité de l’information qu’ils fournissent.
Aujourd’hui, entre immédiateté et fiabilité, entre précipitation et vérification, le défi de nos circuits d’information réside ainsi dans cette double exigence d’une information à la fois réactive et fiable.
 La reprise massive de l’information erronée du crash d’avion en Espagne met en lumière un constat : l’abondance de l’information qui nous entoure se fait souvent au détriment d’une qualité de son contenu.
Ainsi peut-on voir l’émergence de nouvelles pratiques de la part des producteurs d’information, qui s’attachent à suivre une méthodologie précise qui respecte l’exigence d’une information hautement fiable et vérifiée. A ce titre, la méthode du « fact-checking », après avoir été massivement promue comme principe de vérification de la parole publique sur Twitter, commence à être utilisée comme méthodologie journalistique dans certaines rédactions.
Les Décodeurs du Monde sont l’une de ces plateformes qui s’attachent à publier du contenu de qualité. Ses journalistes s’appuient sur une démarche d’investigation basée sur des analyses strictes des données données élaborée autour du concept même du « fact-checking ».
Après avoir été un blog dédié au « fact-checking », Les Décodeurs se sont institutionnalisés en une rubrique à part entière sur le site du Monde.fr : ici.
Les journalistes « Décodeurs » affirment vouloir « traiter des rumeurs et des intox qui circulent sur la Toile pour, là encore, distinguer le vrai du faux », tout en associant réactivité à une démarche de vérification factuelle :
 Les Décodeurs du Monde, ce sont des vérifications factuelles, des explications et du contexte autour de l’actualité du moment, au rythme des réseaux.
 Une telle démarche de décryptage mérite-t-elle pour autant d’être étendue à tout média souhaitant interpréter les informations qui circulent sur la Toile ?
Quoiqu’il en soit, en cette ère de déluge informationnel, la clef pour délivrer une information fiable et de qualité réside peut-être après tout dans l’application du précepte : « Rien ne sert de courir, il faut partir à point ».
A bon entendeur.
Alexandra Ducrot
Sources :
La Tribune : « Un crash d’avion annoncé par erreur enflamme la toile »
Latribune.fr
Franceinfo.fr
Crédits photos :
TwitteRadar.com 
 

Gonzo 2014
Société

LE GONZO, CRU 2014

 
Peut-on être gonzo en 2014 ? Regards sur trois magazines français aux méthodes proches de celles d’Hunter S. Thompson — VICE France, Brain Magazine et Gonzaï.
« Le reportage gonzo allie la plume d’un maître-reporter, le talent d’un photographe de renom et les couilles en bronze d’un acteur. » Voici l’audacieuse définition donnée par Hunter S. Thompson au genre journalistique qu’il a fait naître, au fil de ses errances sous diverses substances psychotropes dans l’Amérique sixties underground de la contre-culture. « The Kentucky Derby Is Decadent and Depraved », l’article fondateur du gonzo, est une étrange épopée alcoolisée qu’il rédige en 1970, alors qu’il se rend au derby du Kentucky avec le dessinateur Ralph Steadman, son inséparable comparse. Ce texte hors-norme, d’un cynisme désopilant, où les visages et le temps se dilatent jusqu’au vertige, dresse le tableau d’une Amérique dégénérée dont les habitants s’accouplent entre eux en vomissant du whisky, sans même se soucier des chevaux sur lesquels ils parient.
Le journalisme gonzo prône l’immersion totale dans le sujet traité (Thompson vécut un an avec les Hell’s Angels en 1964, afin d’enquêter sur ce mythe clef de la culture américaine), l’hyper-subjectivité et son cortège de débordements autobiographiques, et accorde une place de choix à la prise de substances variées. Le style à vif, halluciné, à peine retouché, romance la réalité sans s’en cacher, à coups de figures grotesques et d’expressions savoureuses qui laissent au slang la possibilité de vibrer. Cette nouvelle façon de penser l’investigation révolutionne les codes déontologiques de la profession, puisque le journaliste n’est plus tenu de rendre compte des faits dans leur stricte réalité, ses sensations prenant le pas sur l’impératif de fournir une information objective.
Inimitable, la saveur si particulière du gonzo fit fureur dans les années 1960-1980, notamment en France, où elle fut adoptée par des journalistes comme le dandy moribond Alain « Death Trip » Pacadis chez Libération. Pourtant, en 2007, quand débarque la version française de VICE, magazine mensuel gratuit international, la tradition gonzo hexagonale bat de l’aile, se cantonnant aux critiques musicales. On assiste cependant cette année-là à la naissance de Brain Magazine, webzine gouailleur qui fait son miel des recoins sombres « des Internets », et de Gonzaï, partagé entre le culte de Thompson et le désir de faire découvrir « les tendances du futur. » Ces trois médias adoptent les méthodes de journalisme gonzo. Sept ans plus tard, leur succès ne fait plus aucun doute : VICE France, modèle du genre, jouit de près d’un million de visites par mois. La « Page Pute » de Brain est devenue une référence, dans un certain milieu parisien branché. Gonzaï quant à lui, cultive un caractère intimiste, à travers de longs articles racés et littéraires.
Avec leur ton très particulier, parfois potache parfois vulgaire, leurs sujets insolites voire absurdes, ces médias ont perduré dans le paysage médiatique. Pourquoi les Français sont-ils si friands d’une information qui tient de l’anecdote, underground et déjantée ? Argot, humour wtf, culture du « n’importe quoi n’importe comment », techniques d’immersion : ils se sont réappropriés les codes gonzo, mais que reste-t-il de l’esprit libertaire de l’époque, son message d’émancipation et de revendication d’une culture en marge ? L’existence de ces médias serait-elle symptomatique d’une nouvelle façon de s’informer, rendue possible par le web, en boudant les journaux classiques ? Seraient-ils révélateur des aspirations de notre génération ?
VICE France relaie les articles de la version américaine du magazine, aux sujets délirants, présentés dans un style halluciné, très proche du parlé. Les interviews sont sommairement retranscrits et relèvent plus de la conversation amicale que de l’interrogatoire. Les célèbres « DO & DONT’s » proposent une série de photos d’inconnus légendées avec acidité et cynisme.

Auto-proclamé « le guide de la connaissance ultime », VICE se déguise en guide d’une génération, pour l’accompagner dans ses pérégrinations quotidiennes, en se moquant toujours d’elle.

Le webzine doit en partie son succès à des documentaires uniques, abordant des thématiques actuelles depuis son propre prisme d’observation. La vidéo aboutit le désir d’immersion journalistique gonzo, pour des sujets que Thompson n’aurait sans doute pas reniés.
VICE prétend toucher à tous les domaines culturels et tous les supports médiatiques, comme le montre la barre d’onglets (NSFW, qui signifie « not safe for work », aborde la représentation de la sexualité contemporaine).

Brain Magazine revendique le décalage, créant son propre langage : La « Page pute » et son pendant la « Page président » – diptyque d’une époque ? Sous couvert de rires gras qui tachent, c’est pourtant presque une poétique du web qui y est esquissée, où chacun est plus laid que soi, cependant bien solitaire derrière l’écran.
Voix issue d’une génération bien définie, à laquelle elle s’adresse en la tutoyant, Brain s’efforce de présenter l’information d’un point de vue subjectif, privilégiant le vivant (entretiens, courts articles…) et l’actualité artistique.

Sous l’égide d’Hunter S. Thompson en personne, Gonzaï revendique haut et fort son appartenance en mouvement gonzo. Esthétique et lettré, ce média présente de nombreux articles sur les années 60-70, et tente de tresser leur esprit à celui des productions culturelles actuelles. Il s’intéresse particulièrement à la musique, mais reprend à son compte la revendication d’une contre-culture en faisant la belle part à la BD, les séries et autres genres considérés comme mineurs.

Un nouveau dispositif d’information révolutionne nécessairement l’usage que l’on en fait. Internet a donc rendu possible le floraison de médias qui se chargent de rendre justice à ce que d’autres jugeraient anecdotique, tandis que, renforcée par les réseaux sociaux, la culture de la subjectivité est devenue de mise. Le gonzo 2014 serait ainsi cette attention portée à la marge, à l’autre côté de la barrière, comme un symptôme du désir d’une génération de voir encore plus large, loin des sentiers battus et des codes imposés. La recherche de l’authentique, du romanesque, sans égard pour les convenances : comme le disait Thompson, « The wilder it is, the better it gets. »
 
Agnès Mascarou
Crédits photos :
Vice, Gonzaï et Brain

Schumacher presse journalisme
Agora, Com & Société

Schumacher, ou l’histoire d’un journalisme à deux vitesses

 
Cela ne vous aura sans doute pas échappé, Michael Schumacher est hospitalisé depuis le 29 décembre au CHU de Grenoble à la suite d’un grave accident de ski. Maintenu dans un coma artificiel et souffrant d’un traumatisme crânien, son état est jugé critique, quoique stable.
Alors que les circonstances et les responsabilités de l’accident font l’objet de nombreux débats, des voix commencent à s’élever contre la couverture médiatique sans précédent de l’évènement.

Dérives
Les médias du monde entier font en effet le pied de grue face au bâtiment où Schumi est interné. Mais faute de mieux, les télévisions rediffusent en boucle les mêmes images, à savoir celles des fans du pilote ou encore du panneau « urgence », comme l’a bien montré Le Petit Journal du lundi 06 janvier. Comble du paradoxe, elles obtiennent toutes leurs infos uniquement par les agences de presse.
Alors, dans cette véritable course au « visuel », certains journalistes outrepassent les limites et tentent de se déplacer dans l’hôpital au-delà de la salle de presse. L’un d’entre eux s’est même déguisé en prêtre pour tromper les agents de sécurité, révélant ainsi une absence de limite dans la poursuite du sensationnel.
Un journalisme « peopolisant » l’anecdotique qui pose la question de la limite entre investigation et intrusion dans la vie privée de la famille de Schumacher, loin d’être sereine face à l’acharnement médiatique. Dans un communiqué, son épouse a appelé les médias à quitter l’hôpital de Grenoble : « S’il vous plait, aidez-nous dans le combat que nous menons avec Michael. Il me parait important que vous soulagiez les médecins et l’hôpital afin qu’ils puissent travailler en paix. S’il vous plait, faites confiance à leurs communiqués et quittez l’hôpital. S’il vous plait, laissez aussi notre famille en paix ». Une demande qui a été relayée par les médias, mais qui ne semble pourtant pas avoir été entendue.
Certains fans ont également manifesté leur mécontentement envers ce journalisme intrusif, comme Monique Neyret il y a quelques jours : « On a l’impression que vous, les journalistes, vous attendez tous qu’il soit mort, et que votre but est simplement d’être celui qui annoncera la nouvelle en premier ». Une phrase qui en dit long sur un malaise dans la perception du journalisme aujourd’hui.
Le journalisme en péril ?
Finalement, ce que l’on retrouve surtout dans cette affaire, c’est cet éternel journalisme à sensation, avec ici une recette qui ne peut que marcher : une star, du sport, un accident, un risque de mort… tous les ingrédients sont réunis pour capter au mieux l’attention de l’audience. Car c’est bien de cela dont il s’agit : une course à l’audience. Néanmoins, le journalisme à sensation n’est pas totalement contre-nature si l’on considère le fait que la presse de masse est née dans l’avènement du fait divers.
Mais le fait est que ce journalisme n’est aujourd’hui plus réservé qu’aux magazines people et à la presse tabloïd, mais concerne bien la grande majorité de nos médias, y compris les JT et autres journaux d’information qui s’en défendent.
La couverture médiatique autour de l’accident de Schumacher rappelle par exemple celle de la naissance du « royal baby », avec des journalistes campant nuit et jour devant la maternité et des images, là encore, rediffusées en boucle. Idem avec la couverture médiatique actuelle autour de l’affaire Dieudonné.
Finalement, le journalisme tel qu’il est pratiqué aujourd’hui semble faire l’amalgame entre information et évènement. La sacro-sainte actualité est devenue proprement événementielle, et le journaliste n’est plus un spectateur engagé qui restitue des faits et tente de les expliquer, mais un simple témoin attestant d’une évènementialité. Un rôle qui, semble-t-il, lui donne le droit de dépasser toutes les limites de l’intimité et de la vie privée.
En témoignent les chaines d’information en continu, qui ont la possibilité de traiter des sujets de fond mais qui se contentent bien souvent de JT qui s’enchainent et se ressemblent, à grand renfort d’interviews d’experts – entrecoupés par des « priorités au direct » ayant rarement un véritable intérêt au regard de leur contenu.
Mais peut-être ne faut-il pas tomber dans le piège du regret systématique d’un « âge d’or du journalisme d’information », qui existe toujours dans certains médias d’une qualité indiscutable.
Beaucoup d’ONG se battent par ailleurs pour la liberté de la presse et de l’information, tels que Reporters Sans Frontières, mais aussi beaucoup de journalistes, et ce parfois au péril de leur vie : selon la Fédération Internationale des Journalistes, 108 d’entre eux ont ainsi été tués dans le monde en 2013.
Un chiffre ambivalent, alarmant d’une part car représentatif de la difficulté de l’exercice journalistique aujourd’hui, mais qui nous rappelle en même temps que la promesse du journalisme est toujours tenue : informer, tout simplement.
 
Clarisse Roussel
Sources :
Canalplus.fr
LeMonde.fr (1)
LeMonde.fr (2)
Lexpressiondz.com
Crédits photos :
Une – DL/C.A
LeJDD.fr

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