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Les paradoxes de la petite fille sans peur

Un mètre et trente centimètres

Fearless Girl. C’est le nom de la sculpture en bronze représentant une jeune fille rebelle réalisée par Kristen Visbal. Du haut de son mètre trente, elle est installée dans le fameux quartier des affaires de Manhattan depuis le 7 mars 2017, veille de la Journée internationale des droits des femmes. Depuis ce jour, elle ne cesse de faire parler d’elle. Des centaines d’articles ont été écrits à son propos, les caméras du monde entier étaient au rendez-vous le jour de son installation. Elle fait même partie des incontournables du circuit touristique de New York ! Mais comment expliquer un tel succès alors que cette petite femme en bronze d’un mètre trente aurait très bien pu passer inaperçue dans la jungle de Wall Street ?

Un tête-à-tête politique

Bien que n’ayant pas de valeur en apparence, deux éléments non visibles au premier abord en font sa spécificité et constituent la force du message véhiculé. Premièrement une plaque sous la statue retirée peu après son installation portait la mention « Know the power of women in leadership. SHE makes the difference » (littéralement « connais le pouvoir de la femme dans la direction. ELLE fait la différence »).
Deuxièmement, Fearless Girl est installée face à une autre sculpture, bien plus imposante : Charging Bull, de l’artiste Arturo Di Modica. Tout près de Wall Street, un observateur aguerri comprendra que cela tombe sous le sens : la petite fille sans peur est le symbole du pouvoir revendiqué de la femme dans un monde d’hommes, le monde des affaires. Ce symbole est d’autant plus fort puisque la fille n’est qu’une enfant d’un mètre trente qui pourtant tient tête d’un pied ferme et d’un regard fier à un grand et méchant taureau, prêt à la piétiner. Le courage n’en est-il pas sublimé ? L’écart de taille rend le désir de conquête plus grand, et la force de conviction plus importante encore.

(Photo by Volkan Furuncu/Anadolu Agency/Getty Images)

Un flop artistique

Mais il y a en réalité deux problèmes majeurs dans cette sculpture, le premier réside dans ses un mètre trente d’innocence. Car si la petite fille de bronze est une petite intrépide, elle n’en est pas moins une fillette. Dans une volonté de représenter la femme forte face au patriarcat, peut-on la représenter en enfant ? C’est là, semble-t-il, une grosse erreur de Kristen Visbal. Un enfant est, selon les différentes définitions qu’on peut en trouver, un être humain « naïf », « candide », « dépendant », « rattaché à… », « considéré dans les liens qui l’unissent à… ». Bref, l’enfant n’est pas responsable, l’enfant n’est pas crédible, et surtout il n’est pas indépendant : il est petit et mignon. Et comme beaucoup d’enfants qui essayent d’exprimer une conviction, Fearless Girl a droit aux réactions classiques des adultes amusés face à un bambin revendicateur. « Oh que c’est mignon », « mais oui, c’est bien mon petit, tu as raison ».

On le voit sur des centaines de photos, la première réaction de beaucoup de petites filles, c’est un mimétisme enfantin : imiter la sculpture avec amusement. L’enfant se place à côté de celle-ci et fait face,
comme elle, au taureau. Seulement le message ressenti n’est plus le même et l’importance du message, de ce qui devait être un symbole des droits des femmes devient presque un divertissement. S’il s’agissait d’une femme adulte se plaçant aux côtés de la sculpture, l’impact en serait conservé. Mais voilà, la sculpture représente un enfant, et appelle ainsi un autre enfant. Et cet enfant qui tire la langue au taureau s’adresse plus à l’animal qu’au symbole, c’est-à-dire à l’homme ou plus largement au système socio-économique. Les réactions sont en conséquence (voir photos 3 et 4).

Bizarrement d’ailleurs, Fearless Girl est souvent prise indépendamment de Charging Bull, comme si c’était une œuvre interactive à laquelle il faut répondre, avec laquelle il faut jouer. Or, il faut bien comprendre qu’elle a été posée ici par sa créatrice pour être interprétée par rapport au taureau sans qui le sens de l’œuvre artistique est incomplet. Prise seule, elle invite pourtant à lui donner un nouveau sens mais le message politique de la sculpture se trouve inévitablement invalidé (voir photo 5).

Pauvre petit Charging Bull

Fearless Girl prend son sens par rapport à Charging Bull. C’est en soi un problème, car au départ ce sont bien deux sculptures différentes, réalisées par deux artistes différents. Si la petite fille de Kristen Visbal manque d’indépendance, ce n’était pas censé être le cas du taureau d’Arturo Di Modica. L’artiste à l’origine du Charging Bull a même exprimé que sa sculpture avait été dénaturée, expliquant qu’elle devait
symboliser à l’origine « la liberté, la paix dans le monde, la puissance, le pouvoir et l’amour ». Ne s’agirait-il pas là d’une atteinte aux droits de l’artiste ? Fearless Girl s’en trouve prise dans un nouveau paradoxe : celle qui devait promouvoir la liberté des femmes et l’égalité des sexes a fait passer le taureau d’un symbole positif à une représentation perverse et ambigüe.

N’ayez crainte cependant, tout devrait rentrer dans l’ordre pour Arturo Di Modica et son taureau, car d’ici mars 2019 la mairie de New York aura déplacé la sculpture de la petite fille. Celle-ci devrait être disposée face à la Bourse de New York afin de ne pas perdre sa charge symbolique. Reste à voir si l’enfant arrivera à être prise au sérieux.

Pierre TERRAZ
SOURCES:

  • MORIN Violaine, « Le taureau et la “fillette sans peur” : à Wall Street, les statues de la discorde », Le
    Monde, 13 avril 2017
    https://www.lemonde.fr/big-browser/article/2017/04/13/le-taureau-et-la-fillette-sans-peur-a-wall-street-
    les-statues-de-la-discorde_5110886_4832693.html?fbclid=IwAR3caJj2i_D-
    iZtOgSZdKoDGGPr7lgjhGwH-7R3phugM4cdDLjC-AEHOmjE (à insérer ci-dessus)
  • « Fearless Girl, la célèbre statue de fillette va déménager face à la Bourse de New York, Le HuffPost avec
    AFP, Huffingtonpost.fr
    https://www.huffingtonpost.fr/2018/04/19/fearless-girl-la-celebre-statue-de-fillette-va-demenager-face-
    a-la-bourse-de-new-york_a_23415690/?fbclid=IwAR2-qxIpFC_aeaVJs9YxTOzHeJnkfao-
    Q8Yf4xKNlPIO3OT_vnZkTpNbXIE

CREDITS PHOTO:

  • Image 1 :  https://hyperallergic.com/439037/fearless-girl-moving-to-permanent-spot-near-the-new-york-
    stock-exchange/?fbclid=IwAR2-qxIpFC_aeaVJs9YxTOzHeJnkfao-Q8Yf4xKNlPIO3OT_vnZkTpNbXIE
  • Image 2 : https://news.artnet.com/art-world/fearless-girl-new-york-stock-exchange-
    1269851?fbclid=IwAR3LE0Jn9MFqCpg1SMusXckaS5BgHENI_ZiEvJzvYS6kA-cvNOfnCHkIFzk
  • Image 3 : https://adage.com/article/agency-news/things-fearless-girl/308863/?fbclid=IwAR2Qcrqhb3R_DErw-
    OuohetN4wh7NIdW37VeKt3uUm89Ayjmcq0SASnXm4c
  • Image 4 : https://www.lemonde.fr/big-browser/article/2017/04/13/le-taureau-et-la-fillette-sans-peur-a-
    wall-street-les-statues-de-la-
    discorde_5110886_4832693.html?fbclid=IwAR1zWhjwoMTbbPMJxZq8CuBShgrpdejsJMiv-
    8JIba9RXLcVSe2XM2Bt-ew
  • Image 5 : https://www.wmagazine.com/story/fearless-girl-statue-firm-discrimination-against-female-
    employees-settlement?fbclid=IwAR2D8yJDuQn2UnrI0Ici-
    TLRL2UcCUhYXlCCdikkxYkuNy8XiJ_Py9_Kn7U