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Clips posthumes, images de la mort

Nous connaissions les textes posthumes, c’est-à-dire les textes publiés après la mort de l’auteur. Parfois inachevés, parfois incomplets, ils permettent aux lecteurs de lire jusqu’au bout, jusqu’à la dernière ligne de leur dernier manuscrit, les pensées, le style de leurs auteurs favoris. Maintenant, nous connaissons les clips posthumes, des clips publiés après la mort de l’artiste, faisant miroiter une image du passé.

Le rappeur américain XXXTentacion meurt le 18 juin 2018, à seulement 20 ans, d’un assassinat. 10 jours après, alors que ses fans n’ont pas eu le temps de sécher leurs larmes, voilà que le clip de SAD !, issu de son album, est publié, le mettant en scène face à sa propre mort. Il n’en faut pas plus pour que tous y voient un signe : XXXTentacion n’est pas mort, tout n’est que du théâtre. Or il est bien décédé, et cette coïncidence révèle le pouvoir remarquable des images dans notre société.

Orphée

Orphée descend en Enfer pour récupérer la femme qu’il aime, Eurydice. Hadès accepte qu’il la sorte des Enfers à la seule condition de ne pas se retourner lors de la remontée; Orphée craque, il se retourne, elle disparait. L’image de la femme tant aimée n’est plus. Ce mythe a fasciné tous les poètes qui, à travers leurs textes, tentent de récupérer une image du passé. « Tout l’univers visible n’est qu’un magasin d’images et de signes auxquels l’imagination donnera une place et une valeur relative » écrivait Baudelaire. Voilà que nos poètes contemporains, créateurs de clips, nous font réapparaitre devant nos yeux un avatar d’un artiste, une image mythifiée d’un Homme que l’on sait inerte. XXXTentacion est mort, pourtant il apparait devant nous, assistant à son propre enterrement. Cette sorte de mise en abime hallucinante dévoile le pouvoir des images dans notre société qui font exister des fantômes d’artistes chantant, sous nos yeux, leurs dernières chansons, alors même qu’ils sont dans leur tombe.

L’autre exemple récent est celui de Johnny Hallyday, décédé en décembre 2017, qui réapparait  un an plus tard dans son clip  «  J’en parlerai au diable ». Le storytelling de sa mort apparait encore une fois comme la volonté de créer un mythe à travers des images iconiques : le dernier plan représentant Johnny conduisant sa moto sur la route 66(6), la route s’étendant au loin derrière les montagnes, signe que le voyage continue et qu’il n’est pas mort. Bien sûr, la question commerciale, marketing, est l’un des acteurs de cette incroyable pièce de théâtre, et le public jeune, ou éloigné, de Johnny, ne peut qu’être interpellé par cet homme qui semble invincible.

Notons que dans ce dernier plan, deux noms apparaissent : celui du réalisateur et de Warner, les maitres de cérémonie qui, du premier au dernier plan, nous ouvrent et nous ferment le cercueil d’un artiste, qu’ils décident de nous montrer comme ils l’ont désiré, dans l’angle qu’ils voulaient, avec des effets bien choisis. Cette énonciation finale éclaire les dimensions commerciales ainsi qu’artistiques de ce clip, d’un homme qui, jusqu’au bout, subit les logiques commerciales tout en étant au sommet de son mythe.

Un nouvel enterrement

Ce qui est frappant dans les trois clips est la conscience de la mort ; Johnny car il sait sa fin proche, XXXTentacion dans une perspective davantage esthétique. Le clip de Johnny Hallyday apparait comme un testament d’un genre nouveau, un dernier regard sur son œuvre. Le clip a été filmé en 2016, Johnny était avec ses amis. Le clip en noir et blanc, les gros plans sur son visage, les moments de calme ; tout le clip signifie une vidéo de vacances transformée en testament. Mélange des genres déroutant qui symbolise la capacité des médias à jouer avec les productions, à leur donner un sens nouveau en fonction du contexte.

Du côté de XXXTentacion, l’interrogation sur les médias et sur les effets de ses musiques est encore plus évidente. Il déambule entre des personnes, par une nuit sombre, traversant des murs de fumée, sans s’adresser à personne. L’image de l’artiste tout puissant portant un regard sur son œuvre est frappante : il regarde mais ne parle pas, la sensation de la vision est la plus utilisée et mise en valeur. Le dernier plan le montrant assis sur son téléphone, un casque sur ses oreilles, le place dans la position du spectateur : il s’efface, et devient à son tour un simple auditeur dans la masse plus vaste des consommateurs.

L’espace commentaire, sous l’angle des funérailles, devient le lieu de l’expression de la peine et des regrets. Les « RIP » et autres smileys tristes témoignent des émotions du public. Le clip posthume devient le lieu des adieux, comme si voir l’artiste une dernière fois permettait d’en faire le deuil, de lui adresser ses dernières paroles. L’espace commentaire prend en charge la fonction de l’enterrement pour les publics, un enterrement virtuel dont chacun peut être spectateur ou acteur.

Le Temps

Sans aucun doute, ce phénomène nous amène à repenser la question du temps. Le titre de Johnny « j’en parlerai au diable », au futur, alors qu’il est décédé il y a un an, nous amène à ne pas percevoir ce futur comme un passé, à revisiter un personnage connu à la lumière d’un nouveau clip et d’une nouvelle musique.

Le futur devient un passé, et fonde un jeu entre l’artiste et l’auditeur qui se représente, qui imagine, qui fantasme et donc qui invente un mythe autour d’un personnage qui nous regarde encore, qui n’est pas tout à fait parti. À travers le dévoilement d’une intimité, ils se masquent d’un éthos bienveillant qui fonde, a posteriori de leur mort, l’image de personnages positifs qui sourient face à leur fin. Cet ultime dévoilement ne peut être lu qu’à la lumière de leur décès, et cette interprétation a posteriori les mythifie. Ces clips ne peuvent, pour nous qui leurs sommes contemporains, être perçus qu’en sachant que les artistes sont morts, orientant de facto notre interprétation. L’interprétation d’une production se fait donc via l’influence des médias, dans un contexte donné.

Le temps médiatique s’impose de manière tout à fait étonnante ou l’actualité de la mort de XXXTentacion est chassée par l’actualité d’un clip qui met en en scène sa mort. Ce temps d’un ordre nouveau, fluctuant, déroutant, nous interroge sur nos rapports aux artistes et à leurs productions, sur l’image mythifiée qu’elle peut engendrer.

Guillaume TROALEN

Sources :

Crédits photos: https://www.closermag.fr/people/en-images-l-incroyable-clip-de-j-en-parlerai-au-diable-le-dernier-road-trip-de-j-887135