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de la communication
par les étudiants
du Celsa.

Au commencement était l’image…

« Image.

Reflet et réflecteur, accumulateur et conducteur […]

Pas de valeur absolue d’une image.

Images et sons ne devront leur valeur et leur pouvoir

qu’à l’emploi auquel tu les destines »

Robert Bresson, Notes sur le cinématographe

Aujourd’hui, à l’ère de la communication numérique et du World Wide Web, nous faisons face à un déluge d’images qui semblent dotées d’un pouvoir nouveau et qui nous façonnent tout autant que nous les façonnons. Transcendant les confusions babyloniennes des langues, elles portent en elles un langage universel très puissant qui les hissent au rang de symboles compréhensibles par des milliards de personnes. Leur force d’attraction mais aussi de répulsion rythme notre quotidien, nous donne à voir les événements du monde, nous informe, nous inspire… Au fil du temps, les images se sont mises à courir sur nos écrans, et leur course folle a instauré une césure radicale dans l’histoire de la perception.

Focus sur ce medium tantôt accusé de ne pas égaler la force des mots, tantôt d’exercer un pouvoir structurant sur les foules, délétère ou de conscientisation. Si les images peuvent prendre la forme d’un« miroir que l’on promène le long [de la] grande route » pour reprendre les mots de Stendhal au sujet du roman, peuvent-elles véritablement conditionner notre rapport au monde ou en inverser le cours ?

L’image comme langage commun de l’Humanité

 

Bien avant la naissance de l’écriture, l’image comme représentation visuelle se dessine sur les parois des grottes préhistoriques pour saisir le monde dans son immédiateté et se l’approprier de façon symbolique. Les peintures rupestres d’animaux participent aux rites sacrés de nos ancêtres avec les puissances surnaturelles.

Le terme d’ « imago » n’apparaît qu’à l’âge antique pour désigner les masques mortuaires des défunts, moulés dans la cire d’abeille afin de conserver leurs traits. Si l’image attise autant d’admiration que d’hostilité aujourd’hui, cela tient peut-être à cette intrication première entre culte et images. Les conflits de croyance se livrent en effet souvent à des combats d’images, l’iconoclasme face à l’idolâtrie.

Notre mythologie moderne consacre le règne de l’image

Avec l’avènement de la photographie au XIXème siècle, puis des médias visuels que sont le cinéma, la télévision et l’ordinateur, les images ont progressivement peuplé notre environnement et nos médias. Nous évoluons dans une civilisation de la visibilité qui voue un véritable culte aux images. Ces dernières, qu’elles soient fixes ou mouvantes circulent sans discontinuer sur les chaînes d’infos en continu et sur le web pour nous transmettre des informations. Selon l’adage, une image vaut « mille mots » car elle présente d’emblée aux sens la vision d’une réalité immédiate, contrairement au texte qui ne fait que la suggérer. Pendant longtemps, cette concurrence entre images et textes s’accompagnera de vives tensions. Flaubert s’insurgera ainsi à l’égard de ces deux médias dans une lettre du 12 juin 1862 adressée à Duplan : « Une femme dessinée ressemble à une femme, voilà tout. L’idée est dès lors fermée, complète, et toutes les phrases sont inutiles, tandis qu’une femme écrite fait rêver à mille femmes ».Cependant, notre société et nos médias recourent de plus en plus aux images, efficaces à la captatio benevolentiae. Alors que les enluminures richement décorées au Moyen-âge servaient à apprivoiser la lecture à une population largement analphabète, les textes aujourd’hui sont massivement imagés pour retenir l’attention volatile les lecteurs.

« Le réel, c’est quand on se cogne » disait Lacan, nous aimons être cognés par l’image censée représenter la réalité et les médias le savent bien. Cette tendance des médias à vouloir nous maintenir perpétuellement en alerte est dénoncée par Yves Citton dans son ouvrage Pour une écologie de l’attention. Il écrit en effet qu’ « avec sa dose quotidienne de scandales, de catastrophes et de discours de « crise », le mode de l’alerte est en effet celui qui permet le plus rapidement et le plus facilement de capturer notre attention dans le court terme qui constitue l’horizon de l’audimat et des annonceurs ». Ainsi ce sont les images de victimes, de violences, de faits divers mais aussi à l’inverse de scènes de liesse qui sont mises en avant, parce qu’elles ont ce pouvoir de susciter des émotions en nous, et de nous « scotcher » à l’écran.

Le pouvoir fabuleux des images

Pour Carole Desbarats, ancienne directrice des études de la FEMIS, « La prolifération continue des images procède d’une croyance exacerbée dans leur puissance ». En effet, si nous aimons tant produire et regarder des images, c’est parce qu’elles ont ce pouvoir de susciter un imaginaire – comme la littérature – et de nous raconter quelque chose. Jean de La Fontaine soulignait ainsi le pouvoir des fables dans son poème éponyme : c’est par le récit et la fable que l’orateur est parvenu à capter l’attention de son auditoire, et qu’il a pu alerter les Athéniens du danger que courait leur cité. De la même manière, les meilleures photographies journalistiques sont celles qui parviennent à incarner visuellement un certain récit et un moment de l’histoire, et c’est de là que viendra leur pouvoir de dénonciation politique. La photographie du petit Aylan Kurdi sur la plage de Bodrum a bouleversé le monde entier et l’horreur qu’elle montre frontalement n’est pas seulement celle de la noyade d’un enfant syrien, mais aussi celle de la politique européenne à l’égard des migrants. L’image n’est donc pas uniquement esthétisante, informationnelle voire aliénante. Elle peut se doter d’un pouvoir politique extrêmement fort lorsqu’elle est diffusée dans les médias, et participer à l’orientation du cours des choses.

Cependant, ce pouvoir des images ne doit pas occulter une dimension beaucoup plus manipulatoire. Dans le cadre publicitaire, les images peuvent devenir affabulatoires, jouer avec nos désirs, nos attentes et nous vendre du rêve dans une stratégie purement consommatoire. A l’inverse, les images se trouvent également prises au cœur de « dispositifs » de pouvoir, au sens où l’entendait Michel Foucault. En effet, lorsque nous sommes à la recherche d’iconographies, c’est de façon presque naturelle que nous nous rendons sur Google Images. Mais en hiérarchisant la visibilité des images selon la pertinence des sites et de leurs contenus, ce moteur de recherche a ce pouvoir structurant de contrôler ce qui est visible et ce qui ne l’est pas : jusqu’à 95 % des usagers sont dirigés vers 0,03 % des contenus en ligne. Dominique Cardon soulignait à cet effet en 2010 que nous sommes passés d’une forme d’ « éditorialisation » des contenus vers une « autorité algorithmique », en laissant le web organiser notre accès à l’information.  

Nous devons croire cependant à une certaine innocence des images

En effet, suffit-il de voir une image pour avoir l’envie de l’imiter ou d’y voir un message unique ?

Selon Régis Debray, l’image est « à jamais et définitivement énigmatique, sans bonne leçon possible. Elle a cinq milliards de versions potentielles (autant que d’êtres humains) dont aucune ne peut faire autorité (pas plus celle de l’auteur qu’une autre) ». N’oublions pas non plus le pouvoir de réappropriation des images sur le web qui passe notamment par le phénomène du « mème », très puissant d’un point de vue symbolique. Il s’agit en effet d’une série de collages qui déplacent et détournent visuellement l’image première de son contexte pour produire un discours autre et alternatif. Les internautes comme les images gardent donc une certaine liberté.

Ainsi, malgré les structures de pouvoir dans lesquelles elles s’inscrivent, depuis la préhistoire jusqu’au XXIe siècle, les images n’ont cessé d’être un moyen pour l’Homme de se réapproprier le monde et de s’exprimer. Qu’elle apparaisse comme publicitaire, journalistique ou artistique, l’image protéiforme appelle ou invite au regard.

Libre à nous de nous laisser enchanter.


Alice Briez :https://www.linkedin.com/in/alice-briez-980612173/?originalSubdomain=fr

SOURCES TEXTUELLES :

«  Lettre et l’image », Massin in revue Communication et Langages, 1970: https://www.persee.fr/doc/colan_0336-1500_1970_num_6_1_3800

Le Pouvoir des fables, Jean de La Fontaine

Le Rouge et le Noir, Stendhal

Pour une écologie de l’attention, Yves Citton

Du Papyrus à l’hypertexte : essai sur les mutations du texte et de la lecture, Christian Vandendorpe

« Le façonnement du visible » par Christelle Proulx novembre 2016 in revue « Captures » :http://revuecaptures.org/article-dune-publication/le-fa%C3%A7onnement-du-visible

Le carnet de recherches d’André Gunthert : http://imagesociale.fr/

La Démocratie Internet. Promesses et Limites, Dominique Cardon

« Le pouvoir des images : des médias visuels aux médias sociaux » Peter Weibel in revue « Perspective » :https://journals.openedition.org/perspective/406

IMAGES :

  • Alex Webb Bombay, India. 1981. © Alex Webb | Magnum Photo

Double-page de Paris-Match : http://www.marinelorphelin.com/marine-lorphelin-dans-paris-match-3317-photos.htm/marine-lorphelin-paris-match-3317-02

Photo d’Aylan Kurdi : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/aylan-kurdi-le-pouvoir-dune-image/

Peinture rupestre : http://www.lefigaro.fr/histoire/archives/2015/09/11/26010-20150911ARTFIG00284-l-incroyable-decouverte-de-la-grotte-de-lascaux-le-12-septembre-1940.php