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Dossier Carlos Ghosn (partie ½) : Chute du colosse aux pieds d’argile et attention de la sphère médiatique

Le patron de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi n’est pas sorti de prison après sa comparution le 8 janvier 2019. Après 51 jours de garde à vue, retour sur les événements qui ont scellé la chute de Carlos Ghosn, et sur leur couverture médiatique.

 

 

Le récit de l’affaire Carlos Ghosn

 Il semblait intouchable. Avant tout, Carlos Ghosn était le patron et fondateur de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi, aujourd’hui le premier constructeur automobile mondial devant Toyota et Volkswagen avec 10,6 millions de voitures vendues en 2017. C’était ensuite une icône : populaire au Japon, l’homme qui a sauvé Nissan en 1999 de la crise par sa politique de réduction des coûts avait eu la gloire internationale, accessoirement un manga en son honneur, et beaucoup de surnoms sur la scène nippone et mondiale. Le Cost-Killer, l’Imperator, le Samouraï parlait aux chefs d’État comme à des égaux. Le troisième patron le mieux payé du CAC 40 a par exemple rejeté l’appel d’Obama qui le voulait pour sortir General Motors de la crise. Il a aussi tenu tête au gouvernement français quand celui-ci, en tant qu’actionnaire à 15 % chez Renault, mettait chaque année en cause les rémunérations de l’industriel Franco-Libano-Brésilien. Même la fausse affaire d’espionnage chez Renault en 2011 l’avait laissé indemne.

Mais le 19 novembre 2018, à la sortie de son jet au Japon, Carlos Ghosn est arrêté, puis mis en garde à vue. Et ainsi commence le feuilleton. Un lanceur d’alerte avait averti Nissan des possibles malversations financières de son patron et l’entreprise menait une enquête interne secrète sur Ghosn à l’insu de tous (même de Renault, partie française de l’alliance). D’abord accusé avec son bras droit Greg Kelly d’avoir minoré ses rémunérations de 40 millions d’euros sur cinq ans entre 2010 et 2015 via un système de paiements différés touchés à la retraite, les deux hommes voient leur emprisonnement se prolonger sur un total de 22 jours (une garde à vue dure trois jours au Japon mais peut-être prolongée de dix jours à deux reprises). Ghosn est alors inculpé le 10 décembre, et les deux hommes sont remis immédiatement en garde à vue, suspectés de faits semblables entre 2015 et 2018. Après un espoir de libération sous caution déçu, le patron de l’alliance est remis en garde à vue le 21 décembre pour abus de bien social (il aurait utilisé l’argent de Nissan pour couvrir des pertes boursières personnelles via le compte d’un milliardaire saoudien), mais sans Greg Kelly cette fois. Il aurait par ailleurs utilisé des biens de Nissan à des fins personnelles, notamment des résidences.

Une première phase d’emballement médiatique

 

            Dans les quatre premiers jours de l’affaire (du 19 au 22 novembre), les informations tombent les unes après les autres. Il y a le lanceur d’alerte, il y a l’enquête, on découvre juste après l’arrestation le visage du n°2 de Nissan, Hiroto Saikawa, on voit une entreprise qui condamne fermement les actions de son patron même si elles ne sont pas encore juridiquement établies et qui le destitue au bout de quatre jours d’affaire. On découvre également les conditions de détention japonaise : 6m² de cellule même pour les patrons, avec trois bols de riz par jour et limitation très stricte des visites (l’avocat lui-même n’est pas là lors des interrogatoires et n’a pas accès au dossier, il doit défendre son client en fonction de ce que celui-ci parvient à lui raconter des accusations émises lors de l’interrogatoire). On redécouvre enfin la personnalité d’un Carlos Ghosn à la fois industriel providentiel et patron très proche de son argent.

            Il n’en faut pas plus pour affoler la sphère médiatique : 13 vidéos Youtube de la chaîne d’Europe 1 sur les 22 qui concernent Carlos Ghosn sont datées de cette période de quatre jours, il y aura trois chroniques de l’émission Quotidien également entre le 20 et le 22 novembre alors qu’ils n’en consacreront aucune autre sur le sujet avant le 9 janvier, et, un épisode de C dans l’air le 20 novembre.

Une deuxième phase, moins sensationnaliste

            Mais cette abondance d’émissions au moment où éclate l’affaire s’oppose à une deuxième phase médiatique plus calme, avec plus de recul et où les chroniqueurs peuvent prendre une position plus contrastée. C’est ce que montre la chaîne YouTube d’Europe 1. La première phase est celle des spéculations, des jugements de valeur et des remises en cause sensationnelles, quand la deuxième phase amène davantage de documents et d’informations exclusives pour garder l’attention du public.

            Durant les quatre premiers jours (la première phase) les vidéos traitent de la tentation « classique » de la fraude fiscale pour les personnes aux hauts revenus, de la gouvernance passée de Ghosn et son côté monarque intouchable, de (vidéo qui apparaît d’ailleurs deux fois sur la chaîne avec deux titres différents) l’étrange mise en scène de l’arrestation et de la potentielle volonté de Nissan d’écarter son présidentdes conditions de détention ou encore les réactions à chaud d’ouvriers d’une usine Renault française.

On a également deux interviews de personnalités politiques dans lesquelles la conversation dévie rapidement sur les gilets jaunes du fait de l’invité ou de la journaliste.

            Soit les chroniques expliquent comment la personnalité de Ghosn aurait pu causer ses travers même s’il n’est pas encore inculpé, soit elles mettent en lumière l’écart entre son ancien statut de quasi-empereur et ses conditions actuelles de prisonnier déchu, soit elles interrogent les circonstances en induisant que l’affaire n’est pas juridique mais bien politique et que certains voulaient le voir tomber. Sur ce dernier point, on a par exemple la phrase de Nicolas Barré « Est-ce qu’il faut en conclure que Ghosn a été écarté sur des prétextes, rien ne permet de le dire à ce stade mais disons que ça tombe bien » ou encore les grands mouvements de Jean-Michel Apathie cherchant à prouver que ces erreurs de Ghosn sont trop étranges pour être vraisemblables : « il aurait pris… alors là c’est carrément du vol ».

            Sur la période suivante, à partir du 26 novembre les émissions concernent des compte-rendus de la situation, des documents inédits, des « révélations ».

En bref, hormis la dernière émission consacrée à Carlos Ghosn dans laquelle il y a une forte remise en cause du système judiciaire japonais qui forcerait presque les condamnés à avouer des fautes qu’ils n’ont pas commises, on voit se dégager une deuxième phase beaucoup plus informative (mais tout de même naturellement subjective et régulièrement partiale), plus patiente et moins spéculative.

Mattéo GROLLEAU

Sources Affaire Ghosn et chronologie :

Le Monde avec AFP, « Tout comprendre à l’affaire Carlos Ghosn, qui ébranle l’Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi », Le Monde, 26 novembre 2018.

KIMURA Hiroaki et alii, « Light and Darkness brought by Carlos Ghosn », The Asahi Shimbun, 7 décembre 2018.

MESMER Philippe, « Carlos Ghosn mis en examen au Japon, une procédure engagée contre Nissan », Le Monde, 10 décembre 2018.

MESMER Philippe, « Carlos Ghosn à nouveau en garde à vue, cette fois pour « abus de confiance aggravé » », Le Monde, 21 décembre 2018.

Le Monde avec AFP, « La demande de remise en liberté de Carlos Ghosn rejetée par le tribunal de Tokyo », Le Monde, 9 janvier 2019.

Quotidien, « Moment de vérité : qui est Carlos Ghosn ? », 20 novembre 2018.

Quotidien, « Zoom : au Japon, Carlos Ghosn superstar d’un manga », 21 novembre 2018.

Quotidien, « Bento, douche et voisins : les conditions de détentions de Carlos Ghosn », 22 novembre 2018.

Europe 1, 22 vidéos sur la chaîne YouTube, entre le 19 novembre 2018 et le 9 janvier 2019

Crédits photos :

WOJAZER Philippe, Reuters, 15 septembre 2017

KIMARU Hiroaki et alii,  « Light and Darkness brought by Carlos Ghosn », The Asahi Shimbun, 7 décembre 2018.

ROMA Gal, AFP, 8 janvier 2019