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Dossier Carlos Ghosn (partie 2/2) : Les trois couleurs du traitement médiatique

Le patron de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi n’est pas sorti de prison après sa comparution le 8 janvier 2019. Après 51 jours de garde à vue, retour sur les événements qui ont scellé la chute de Carlos Ghosn, et sur leur couverture médiatique.

Le changement de discours, analyse comparative des émissions de C dans l’air consacrées à Carlos Ghosn

            Les différentes émissions de C dans l’air sur Carlos Ghosn montrent un autre aspect du traitement médiatique d’une telle affaire : à raison d’une émission par mois environ sur le sujet, il est possible pour la chaîne d’opter au fur et à mesure pour des positions difficilement défendables « à chaud ». Les principales différences de discours sont perceptibles entre l’émission du 20 novembre intitulée « Carlos Ghosn : les mystères d’une chute » et celle du 21 décembre « Carlos Ghosn : la descente aux enfers ».

            Dans la première, animée par Caroline Roux, les premiers mots des invités sont ceux du « choc » : d’une part c’est une surprise totale (on est le 20 novembre, lendemain de l’annonce) et en plus l’arrestation semble très mystérieuse. Dominique Seux évoquera ainsi rapidement les deux réactions des salariés à ce sujet : soit c’est « troublant », soit c’est… Justement, on ne sait pas, il n’évoquera pas l’autre alternative. L’invitée suivante, elle, rappellera l’aspect hors norme de la situation. Rapidement, on arrivera au deuxième aspect de la réaction à chaud des médias : si c’est avéré, Carlos Ghosn est indéfendable. À l’appui : un reportage des ouvriers de la CGT écœurés, des intervenants qui approuveront ce fait et s’attarderont sur la personnalité ambiguë de Carlos Ghosn. Le reste de cette émission sera consacrée à cet aspect : entre Cost-Killer visionnaire et patron arrogant et cupide. De temps en temps, quelques analyses sur l’avenir de l’alliance ponctuent ce portrait.

            Dans la seconde émission, animée par Axel de Tarlé, le contexte est la troisième mise en garde à vue de Ghosn suite aux soupçons d’avoir utilisé Nissan pour cacher ses pertes en bourse. La première question est : est-ce que Nissan a voulu casser Renault pour s’émanciper de sa tutelle ? Ce n’est directement plus Ghosn qui est mis en cause mais ceux qui étaient dans son ombre. Entre les deux émissions, il y a eu beaucoup d’éléments pouvant aller dans ce sens, notamment le Wall Street Journal qui publiait le 10 décembre que Ghosn voulait se débarrasser de Saikawa, le numéro 2 de Nissan. Et les thèses d’un quasi-complot de Nissan pour écarter Ghosn continuent de se développer. Les intervenants débattent ensuite des conditions de détention et de la volonté japonaise de faire craquer psychologiquement Ghosn, mais aussi de la libération de son bras droit Greg Kelly que Nissan avait fait tomber dans un « traquenard » pour qu’il soit gardé à vue. Élie Cohen parlera à un moment de l’émission d’une « entreprise de révisionnisme historique » du rôle de Renault dans l’alliance par Nissan. Dans cette seconde émission, on rend caduc le postulat de base de la première émission : Ghosn n’est plus indéfendable. Il est maintenant possible de mettre Nissan en cause, et de dénoncer beaucoup de zones d’ombre alors même que Carlos Ghosn a été inculpé pour avoir dissimulé près de 40 millions de revenus. Dominique Seux évoquera l’idée de « Crime de l’Orient Express », que tout le monde voulait faire tomber Ghosn. Il alimente par là les thèses sensationnalistes. La suite de l’émission est un peu moins centrée sur cette thèse, les intervenants abordant le futur de l’alliance, la personnalité de Ghosn et même la politique juridique des États-Unis.

Quand la première émission traitait de l’affaire Ghosn comme celle d’un patron délinquant indéfendable, la deuxième l’a mis en position de victime avec cette phrase récurrente « à qui ça profite ? ». Une troisième émission, quant à elle, traite de la « contre-attaque » de Ghosn au tribunal qui clame toujours son innocence, mais celle-ci apporte peu à notre propos vu qu’il y a eu beaucoup de répétitions de la deuxième émission. Celui que personne ne pouvait défendre à son arrestation est devenu médiatiquement, en un mois, le dindon de la farce, le bouc-émissaire, celui qui a subi les ambitions de son entreprise. Pourtant, il a bien été condamné.

 Classer l’information, l’exemple du site internet de CNEWS

            Enfin, le dernier point qui nous intéresse est l’exemple de CNEWS, révélateur de l’évolution de l’analyse médiatique. Les articles sont répertoriés dans des catégories (rectangle rouge en haut à droite de chaque image) qui évoluent au fur et à mesure de l’affaire. Voici les noms de catégories dominants, au fur et à mesure de l’enquête :

            Du 19 novembre au 29 novembre : Automobile / Renault-Nissan

            Du 30 novembre au 21 décembre : Japon

            Du 22 décembre au 10 janvier : Justice

Ordre chronologique : de bas en haut puis de gauche à droite. Captures d’écran issues de la recherche « Ghosn » sur le site Cnews.

Se retrouvent alors tous les éléments déjà observés dans l’étude des reportages C dans l’air. Au début, l’affaire Carlos Ghosn est celle d’un PDG qui a probablement fraudé. Ensuite, l’affaire Carlos Ghosn devient celle d’un pays, le Japon, où le système de justice est suffisamment inhabituel et exotique pour que celui-ci devienne le point central de l’analyse. Enfin, l’affaire Carlos Ghosn est celle d’un homme qui affronte un système judiciaire, où le point central est « va t-il un jour réussir à s’en sortir ? ». Le dernier article répertorié Japon s’intitule d’ailleurs « Carlos Ghosn reste finalement en prison », quand le suivant, le premier répertorié Justice s’intitule « Carlos Ghosn restera derrière les barreaux jusqu’au premier janvier inclus ».

Mattéo GROLLEAU

Sources :

MCLAIN Sean, « Carlos Ghosn Planned to Replace Nissan CEO Before His Arrest », The Wall Street Journal, 10 décembre 2018.

C dans l’air, « Carlos Ghosn : les mystères d’une chute », 20 novembre 2018.

C dans l’air, « Carlos Ghosn : la descente aux enfers », 21 décembre 2018.

C dans l’air, « Carlos Ghosn : la contre-attaque », 9 janvier 2019.

CNEWS, page de recherche avec le mot-clé « Ghosn », 9 janvier 2019