Dieudonné faisant la quenelle
Société

Une quenelle indigeste ?

Cherchez dans le dictionnaire et vous verrez que la quenelle est « une boulette légèrement allongée. » Cherchez dans l’actualité et vous verrez que cette boulette est un dérapage à la mode qui ne cesse de grossir.

Un arrière-goût amer

La quenelle est le plat du moment, sans que l’on sache vraiment de quoi il s’agit.

Créée il y a une dizaine d’années par l’humoriste Dieudonné, elle serait une sorte de bras d’honneur contre les médias et les gens de pouvoir qui lui ont peu à peu tourné le dos. Plus largement, il s’agirait donc d’un signe de contestation antisystème très imagé, visant à dire : « Voyez ce qu’on vous met dans le c**. » Mais au-delà de cette simple marque de protestation, la paternité de ce geste nourrit beaucoup d’autres interprétations, certains y voyant un véritable salut hitlérien inversé. Car si l’humoriste se garde bien d’en donner le sens précis, on ne peut oublier que la critique du système qu’il développe dans ses spectacles se fonde essentiellement sur une dénonciation d’un prétendu lobby juif au pouvoir. Par ailleurs, la quenelle qu’il réalise lui-même en 2009 sur l’affiche du parti antisioniste pour les élections Européennes, comme celle faite par Bruno Gollnisch et Jean-Marie Le Pen en octobre dernier, sont autant d’éléments qui ajoutent à l’ambiguïté du geste.

Et c’est justement cette ambiguïté qui en fait l’inquiétant succès.

Les ingrédients du succès

Comme en témoigne tout dernièrement la quenelle faite par Nicolas Anelka lors de la célébration d’un but en Premier League anglaise, le succès médiatique de ce geste est en grande partie dû au fait que de nombreuses personnalités le réalisent.  Mais si certains, à l’image du footballeur, l’assument pleinement comme geste de soutien à Dieudonné et comme critique du système, beaucoup semblent bien être victimes d’une manipulation. C’est justement là que joue à plein le côté pernicieux de l’ambiguïté de ce geste. Difficile en effet de penser que des garçons comme Teddy Riner ou Tony Parker aient pu le réaliser en ayant à l’esprit ses relents antisémites. Pourtant, les exemples se multiplient et les photos réapparaissent en nombre sur la toile, touchant bien souvent, et de manière très habile, des personnalités très appréciées des Français, telles qu’Omar Sy ou Jean-Marie Bigard. Yann Barthès lui-même vient d’en être victime, et a dû s’empresser de stipuler qu’il avait réalisé ce geste en juillet 2012 à la demande d’un inconnu, sans en comprendre le sens.

Un plat populaire ou populiste ?

C’est justement le rôle de ces « inconnus », citoyens lambda, qui constitue la deuxième clé essentielle du succès de la quenelle. Peu à peu, et controverse faisant, le geste est en effet devenu un véritable effet de mode au sein d’une frange toujours plus élargie de la population. On a ainsi vu des quenelles faites par des employés du parc Astérix, des pompiers, des militaires, ou encore des étudiants, lors de nombreuses photos de classe. Ce dernier exemple est le plus inquiétant, puisqu’il semble que ce phénomène soit devenu une sorte de jeu, de défi à l’autorité, chez les populations les plus jeunes. La quenelle faite par des adolescents lors d’une photo avec Manuel Valls montre d’ailleurs que l’on assiste désormais à une sorte de concours, dont la mise en place des quenelles d’or par Dieudonné et les  félicitations sur sa page Facebook sont les récompenses.

Plus largement, cela n’est pas sans rappeler des gestes analogues, comme le W des rappeurs de la côte ouest américaine qui a souvent été repris comme effet de style, sans penser qu’il était en même temps le signe d’une vraie guerre de gangs. C’est donc bien la diffusion massive de la quenelle, souvent par simple mimétisme, qui est aujourd’hui problématique ; car là encore, il demeure très difficile de différencier ceux qui en font un signe de ralliement idéologique, de ceux qui la voient comme une provocation souvent potache. Cette tendance, et les amalgames qu’elle draine se nourrissent alors d’une contestation forte à l’égard du pouvoir, conjointement à la montée des partis extrémistes.

Une recette atypique

Ce qui est sûr c’est que cette histoire représente un phénomène communicationnel tout à fait atypique car en apparence totalement contradictoire. Celui-ci joue en effet à la fois sur une opacité quasi-totale quant à la signification du geste, et sur une diffusion parfaitement maîtrisée, grâce notamment à l’usage des réseaux sociaux et du très actif blog Dieudosphère. Le maître mot de cette communication est donc l’ambiguïté, sous-tendue par un fort imaginaire nourri de clichés divers et souvent flous. L’effet de mode et l’attrait pour un geste à la fois simple à effectuer et synonyme de provocation masquée viennent compléter la recette de ce succès.

C’est pourquoi, même si le Gouvernement tente d’interdire les spectacles de Dieudonné, le phénomène sera très dur à endiguer, car il se nourrit précisément du rejet des dirigeants, de leurs mesures, et d’un prétendu « système » en place.

Ce qui est sûr, c’est que d’une quenelle à l’autre, il s’agit toujours d’un plat dont on ne connaît pas vraiment la composition, mais dont les odeurs sont souvent dérangeantes.

 
Grégoire Larrieu
Sources
L’internaute
PagefacebookdeDieudonné

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