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Sites de rencontre: "y en aura pour tout le monde"

Un site web comme lieu de rencontre ? C’est la métaphore utilisée par les sites de rencontres, qui proposent d’optimiser les rencontres amoureuses. Après le temps des bals et des bars, le site permet de faire sa propre sélection. Et si l’analyse de Tinder, application mobile de rencontre, par Le Sociologue est implacable, il nous paraît néanmoins nécessaire de revenir sur les stratégies que mettent en œuvre ces sites pour inciter à leur utilisation et satisfaire les acteurs de ce lieu virtuel.

« Le truc c’est que j’ai trop honte… ça craint ! »

Sur le forum jeux-vidéo.com, un utilisateur vient demander de l’aide aux autres membres. Il veut s’inscrire sur un site de rencontre mais n’ « ose pas » : « le truc c’est que j’ai trop honte, j’ose pas m’inscrire sur un site de rencontres ça craint ! ». C’est que nous avons une image péjorative du site de rencontre, c’est un double aveu : celui de l’échec, ne pas avoir rencontré quelqu’un « en vrai » et celui, si rencontre il y a, de s’être rencontrés grâce à un clavier et une souris, plus difficile à avouer que le légendaire coup de foudre.

Capture jeux-vidéos.com
Capture jeux-vidéos.com

Toutefois, il s’avère plus facile d’avoir recours à ce genre de site que de faire des rencontres réelles. Pour le sociologue Norbert Elias (1897-1990), nos interactions dans le monde sont régies par des règles de pudeur. Or, bien que le sociologue n’ait pas connu l’ère des sites de rencontre, ces règles de pudeur paraissent être mises entre parenthèses dans un monde virtuel tel que celui de ces sites. Les interactions, c’est le sujet phare d’Erving Goffman, sociologue qui développe la notion de face dans son ouvrage Les rites d’interaction, paru en 1974. La face est la ligne de conduite d’une personne, qui se structure et prend son sens dans son rapport à autrui. Lorsque l’on est déphasé par rapport au monde social qui nous entoure, on « perd la face ». La rencontre via un site internet permet de « préserver la face » puisque l’image est contrôlée et nos actions se font de manière cachée, derrière un écran, imperceptible pour les autres personnes en ligne, qui n’ont de nous que des informations minutieusement choisies.

Rendre le lieu virtuel légitime

Pour les sites de rencontre, l’enjeu est de légitimer leur usage. Pour cela une première approche est celle du désenchantement de la rencontre dans la vraie vie : les rencontres ne sont pas celles que nous choisissons, nous pouvons êtres abordés sans le désirer et tomber sur beaucoup de mauvaises surprises. Pour en finir, les sites de rencontres proposent d’avoir le choix, de pouvoir faire le tri : prendre le pouvoir sur la rencontre et ne pas laisser le hasard ruiner nos relations. Le pouvoir attribué par le choix serait ainsi l’atout du site de rencontre, notamment pour les femmes, qui sont placées au centre des publicités, poursuivies par des hommes aux attitudes grotesques, se réfugiant sur les sites de rencontre pour s’assurer une certaine qualité de relation et éviter ce type d’homme.

Le site Meetic insiste lui sur sur la crainte de la solitude du célibataire moderne : aller sur le site de rencontre au lieu d’attendre que l’amour nous tombe dessus, puisque Cupidon ne semble pas de la partie.

Indiquez vos critères

Marie Richeux résume clairement la situation des sites de rencontres dans son émission Les Nouvelles vagues sur france culture : « y en aura pour tout le monde ». En effet, entre histoire d’un soir, nouveau départ, recherche d’une communauté spécifique avec des exigences spéciales etc., la demande sur les sites de rencontre est très variée. En observant les différents sites, la variabilité des publics saute aux yeux : des jeunes sur Tinder aux « célibataires exigeants » d’Attractive World : chacun sa stratégie, basée sur un agencement de l’offre et de la demande.
La sociologie s’est intéressée aux modalités des choix des conjoints et, depuis La Distinction de Bourdieu, elle tend à montrer que les rencontres se font sur le mode d’une reproduction sociale, c’est-à-dire dans le cadre du maintien d’un certain niveau de vie. Cette endogamie peut être aujourd’hui l’argument de certains sites, notamment à travers l’expression « célibataires exigeants » d’Attractive World. Sur Meetic également, s’il paraît simple de s’inscrire, il est en réalité difficile de passer toutes les étapes, ce qui réserve en quelque sorte l’accès au site à une certaine communauté. Une fois le compte créé, le site nous propose de rajouter plus de critères : « SOYEZ EXIGEANT(E), indiquez vos critères et trouvez des célibataires qui vous correspondent ». S’il a été reproché à Meetic d’être devenu un « supermarché du sexe », le site a créé « Meetic Affinity », nouveau site ciblant une population plus sérieuse et plus âgée.
 

Capture d'écran Meetic
Capture d’écran Meetic

« Pour le fun »

Pour passer outre la honte ressentie au fur et à mesure des étapes d’inscriptions, les sites plutôt dédiés aux jeunes dédramatisent leur recours par plusieurs biais.
La première option est celle de la simplicité, qui s’applique particulièrement au cas Tinder. En effet, l’application mobile lancée en 2012 par quatre Américains, repose sur un fonctionnement simplifié au maximum : il suffit de créer un compte à partir du compte Facebook – ce qui oblige à en avoir un – puis d’ajouter une à cinq photos, éventuellement une description libre, l’« à propos ». L’application repère les membres aux alentours et fait apparaître leur profil, il suffit de faire glisser le profil sur la droite ou sur la gauche suivant si l’on veut le garder ou non. S’il y a un accord des deux côtés, il y a alors « match » et il est possible de se parler sur un chat. La simplification fait passer l’imaginaire du site de rencontre d’un lieu dans lequel il faut rentrer après plusieurs étapes à une simple activité sur son téléphone, souvent justifiée par « c’est pour rire » ou « c’est pour le fun ».
Une autre manière de dédramatiser est l’humour. Et c’est le biais que propose le site français Adopte-un-mec, qui se présente comme le « supermarché des femmes », et la métaphore est filée dans chaque élément : « notre sélection régionale », « nos clientes », « nos offres à la une », « boutique ouverte 24/24 7/7 », « livraison rapide », « mise en panier illimité » etc. Tout le dispositif est construit autour du principe du supermarché, de manière volontairement insistante, pour dédramatiser en donnant le pouvoir aux femmes. Mais si cette stratégie fonctionne c’est parce qu’elle renverse les rôles, un site avec les sexes inversés serait vivement critiqué car il relèverait de beaucoup plus de la réalité. Et pourtant ici, ce sont les femmes qui font les courses…

Capture Adopte un mec
Capture Adopte un mec

 
Dédramatiser une utilisation honteuse, c’est le défi que se donnent les sites de rencontre. Ce phénomène participe de l‘économie de la captation. La sociologue Pascale Trompette l’utilise, quant à elle, à propos du marché des défunts : trouver le biais pour vendre dans le secteur funéraire sans paraître irrespectueux face à la situation délicate des clients.
Dans notre cas, les sites de rencontres contournent leur situation délicate si bien que leur recours est devenu fréquent, et leur notoriété leur permet maintenant de faire de la publicité sans évoquer leur nom, comme le fait Adopte-un-mec dans sa toute dernière campagne.
Affiche Adopte un mec 2016
Affiche Adopte un mec 2016

La notoriété des sites de rencontre ne se mesure pas seulement à la reconnaissance de leur logo dans le métro, mais également en chiffres. En effet une étude Ifop de juin 2015 sur la rencontre en ligne,  dévoile une pratique de plus en plus répandue : « quatre Français sur dix (40%) se sont déjà inscrits au moins une fois sur un site de rencontre, soit une proportion qui a doublé en l’espace de 5 ans (20% en 2010) ». Seulement, l’étude remarque aussi que la pratique paraît plutôt correspondre à des « coups d’un soir » qu’à de sérieuses relations, une affaire à suivre.

Adélie Touleron
@AdelieTouleron

Sources:
Etude Ifop juin 2015: “L’essor des rencontres en ligne ou la montée de la culture du « coup d’un soir »
Emission Culture pub du 16 février 2009 sur les sites de rencontre depuis leurs débuts
Pascale Trompette, Le marché des défunts, sur la sociologie de la captation
Crédits photos:
Forum jeux-vidéo.com
Site Adopte-un-mec.com
Pub Adopte-un-mec.com
Site Meetic.fr
 
 

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