Minus, le réseau social qui redonne leur poids aux mots
Et si… l’on n’avait le droit qu’à 100 tweets au cours de notre vie ?
“Bienvenue sur le réseau social Minus. Il vous reste 100 posts…”
Une sobriété percutante, un mode d’emploi déconcertant. S’inscrire sur Minus, c’est accepter de prendre part à une expérience sociale et artistique hors du commun.
Le choc de la sous-stimulation
En 2021, l’artiste américain Ben Grosser, qui s’intéresse aux implications sociales, communicationnelles et politiques du monde digital, crée Minus, qu’il présente comme un réseau social « fini ».
Il s’oppose ainsi aux réseaux sociaux actuels, qui suivent une logique commune du « toujours plus ». Leur but est simple : nous faire passer toujours plus de temps sur leur plateforme, poster plus, liker plus, commenter plus… acheter plus.
Dans ce brouhaha communicationnel, quelle valeur accordons-nous à ce que nous voyons et lisons ? Quel pourcentage de ce que nous scrollons retiendrons-nous plus de quelques minutes ?
Le but de Minus, c’est tout d’abord de nous faire prendre conscience de cette sur-stimulation à laquelle on nous a habitué(e)s. Cette prise de conscience se fait par le choc inévitable produit dès l’arrivée sur cette interface trop simple, en noir et blanc, dont le design est proche de celui d’un Twitter épuré. Sur Minus, pas de pubs ni de recommandations, pas d’images ni de vidéos… La logique de ce réseau social n’est ni marchande, ni chronophage.
On peut y faire deux choses : écrire un des 100 posts auxquels on a droit dans sa vie, ou lire ceux des utilisateurs du monde entier, qui défilent dans l’ordre de leur publication, sans tri algorithmique. Sur Minus, on s’ennuie vite, et c’est tant mieux.
A la recherche de la créativité perdue
Sur Minus, aucune publication ne passe inaperçue, de même qu’aucune ne fait le buzz. Les prises de parole de chaque utilisateur défilent; elles se valent toutes, et elles valent toutes beaucoup.
Depuis 2021, les utilisateurs, désorientés, tâtonnent, à la recherche de sujets qui importent vraiment. Que dire, maintenant que chaque prise de parole compte ?
Écrire sur Minus, c’est se forcer à l’introspection, se demander ce qui compte vraiment à nos yeux, ce qu’on a envie de partager avec le monde.
Ce que ça donne ? Des poèmes, de l’humour, des citations, des adresses à un proche, des aveux, et ce dans toutes les langues, car rien n’est traduit.

Simple expérience ou modèle de réseau social durable ?
Ben Grosser ne le mentionne pas, mais moins d’interactions numériques c’est aussi moins d’émissions de carbone. En 2022, Greenly, organisation française spécialisée dans la comptabilité carbone, avait estimé qu’un tweet générait environ 0,026 g de CO2. Avec 316 milliards de tweets émis chaque année, la plateforme d’Elon Musk génère donc 8 200 tonnes de CO2 par an…soit l’équivalent de 4 685 vols Paris-New York. Ainsi, raréfier nos publications en ligne, comme nous encourage à le faire Ben Grosser avec Minus, aurait un impact écologique non négligeable.
Dans les faits, il n’est pas possible de mettre en place un tel réseau social : il est bien trop facile de tricher en se créant plusieurs comptes au cours de sa vie.
De nombreux utilisateurs de Minus ne se prêtent d’ailleurs pas au jeu, et utilisent leurs 100 posts en un jour. Mais toutes les pratiques des utilisateurs, même ceux qui ne prennent pas l’expérience au sérieux sont bonnes à prendre pour Ben Grosser, qui souhaite avant tout provoquer un choc, et offrir une pause au milieu du brouhaha quotidien de la communication.
Le but de Minus n’est pas de s’imposer comme le réseau social dominant. C’est une parodie poétique visant à dénoncer les logiques capitalistes derrière les réseaux sociaux, et rétablir l’équilibre entre prise de parole en ligne et réflexion.
En définitive, cet anti-réseau social ne limite pas la parole, il expose simplement son inflation. Minus ne nous pousse pas à écrire, mais nous demande si nous avons encore quelque chose à dire.
Sources