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Politique

Les Think Tanks : laboratoires d’idées ou usines à influence ?

Article rédigé par Noan Petro–Verneau Imaginez une organisation qui n’est ni un parti politique, ni une entreprise, ni une ONG, mais qui dispose de l’oreille des ministres, publie des rapports qui alimentent les débats parlementaires et façonne discrètement le vocabulaire des grands médias. C’est, en substance, ce que font les think tanks — ces « réservoirs à idées » dont le nom anglophone masque souvent l’influence considérable qu’ils exercent sur nos démocraties. Si la notion peut sembler abstraite ou lointaine, elle est pourtant au cœur de mécanismes qui touchent directement à la manière dont les décisions politiques se prennent. À l’heure où la défiance envers les élites et les experts est à son comble, comprendre ce que sont les think tanks, qui les finance et dans quel intérêt ils opèrent, devient un enjeu civique de premier ordre. Qu’est-ce qu’un think tank ? Une définition floue, une réalité plurielle Le terme « think tank » — littéralement « réservoir de réflexion » — désigne des organisations dédiées à la production et à la diffusion de savoirs à vocation politique. À mi-chemin entre le laboratoire de recherche et le lobby, ils se distinguent des universités par leur orientation vers l’action publique, et des cabinets de conseil par leur prétention à l’intérêt général. Cette définition souple recouvre en réalité une grande hétérogénéité. On y trouve de petites structures militantes d’une poignée de chercheurs, comme de grandes institutions dotées de centaines d’employés et de budgets comparables à ceux de facultés entières. Leur point commun : produire des analyses, des propositions et des récits destinés à infléchir l’agenda politique. Une naissance américaine, une diffusion mondiale Le phénomène est né aux États-Unis à la fin du XIXe siècle, avec la création de la Brookings Institution en 1916, souvent citée comme le premier think tank moderne. Le modèle s’est ensuite exporté au Royaume-Uni — avec le Fabian Society ou le Institute of Economic Affairs — puis progressivement en Europe continentale à partir des années 1980-1990. En France, la tradition est plus récente et longtemps restée marginale, compte tenu d’un modèle où l’État s’appuie davantage sur ses propres corps d’expertise — Conseil d’État, INSEE, direction du Trésor. Mais depuis les années 2000, les think tanks français se sont multipliés : Terra Nova, l’Institut Montaigne, la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), le Jean-Jaurès, ou encore l’IFRAP, pour ne citer qu’eux. Qui paie, décide ? Ou la question du financement et de la transparence Des modèles économiques opaques La question du financement est sans doute la plus sensible qui entoure les think tanks. Contrairement aux partis politiques, soumis à des règles strictes de transparence financière, ou aux entreprises, tenues à des obligations comptables publiques, les think tanks bénéficient dans de nombreux pays d’un cadre juridique particulièrement permissif. Leurs ressources proviennent généralement de trois sources : les dons de fondations privées ou d’individus fortunés, les financements d’entreprises et de fédérations professionnelles, et dans certains cas des subventions publiques. Cette mixité des sources n’est pas en soi problématique — c’est leur opacité qui l’est. Le problème structurel des conflits d’intérêts Lorsqu’un think tank plaide pour la réduction de la fiscalité sur les entreprises et que ses principaux donateurs sont de grands groupes industriels, le conflit d’intérêts est flagrant — même si aucune règle ne l’interdit formellement. Aux États-Unis, des enquêtes journalistiques ont régulièrement mis en lumière ces liens troubles : le Mercatus Center, proche de l’idéologie libertarienne, est ainsi largement financé par les frères Koch, figures de la droite radicale américaine. En France, l’Institut Montaigne publie chaque année la liste de ses contributeurs — une pratique louable mais encore trop rare. La plupart des structures restent discrètes sur leurs sources de revenus, invoquant la confidentialité des donateurs ou l’absence d’obligation légale. Cette opacité nourrit légitimement le soupçon. Vers plus de régulation ? Plusieurs propositions émergent pour encadrer ce secteur : obligation de déclaration des sources de financement au-delà d’un certain seuil, interdiction des financements étrangers pour les organisations travaillant sur des sujets de politique nationale, ou encore création d’un registre européen des lobbies incluant les think tanks. L’Union européenne a d’ailleurs fait un pas en ce sens avec son registre de transparence, mais son application reste incomplète et les sanctions inexistantes. Influence sur les politiques publiques, entre expertise et lobbying Les canaux d’influence Comment un think tank passe-t-il de la production d’idées à leur traduction en politiques concrètes ? Les voies sont multiples et souvent informelles. La plus directe est le placement de ses chercheurs aux postes de décision : de nombreux hauts fonctionnaires, ministres et conseillers présidentiels sont d’anciens membres de think tanks. En France, la passerelle entre l’Institut Montaigne et les cercles de pouvoir macronistes a été abondamment commentée. Il existe aussi une influence plus diffuse, opérant sur le temps long : en popularisant certains concepts — « flexisécurité », « choc de compétitivité », « économie de l’offre » —, les think tanks contribuent à cadrer les débats politiques et à définir ce qui est présenté comme raisonnable ou inévitable. C’est ce que le politologue Antonio Gramsci appelait, avec d’autres mots, la « bataille des idées ». L’instrumentalisation de l’expertise Le statut d’expert conféré aux chercheurs de think tanks leur permet de s’exprimer dans les médias, d’être auditionnés par les commissions parlementaires et d’être cités comme références neutres — alors même qu’ils portent des agendas idéologiques parfois très marqués. La confusion entre expertise et militantisme déguisé constitue l’un des principaux angles morts du débat public contemporain. Il serait injuste, cependant, de faire une généralité sur tous les think tanks. Certains produisent des travaux d’une réelle rigueur académique et contribuent positivement au débat public. La Fondation Terra Nova, proche de la gauche réformiste, ou l’Institut Jacques Delors, spécialisé dans les questions européennes, ont ainsi alimenté des réflexions sérieuses, même s’ils ne cachent pas leur orientation politique. Une légitimité démocratique contestée Qui parle au nom de qui ? La question démocratique est peut-être la plus fondamentale. Dans une démocratie représentative, la légitimité à parler au nom de l’intérêt général découle d’une élection. Les think tanks, eux, ne tiennent leur légitimité que de leur réputation intellectuelle — construite sur des réseaux relationnels, des budgets de communication et des stratégies d’influence sophistiquées plutôt que sur le suffrage universel. Cette tension est d’autant plus aiguë que les think tanks tendent à reproduire les biais de classe des élites qu’ils prétendent conseiller : leurs chercheurs sont majoritairement issus des grandes écoles ou de l’Ivy League, leurs rapports s’adressent d’abord à des audiences déjà acquises à leur vision du monde. La question de la représentativité sociale de cette expertise autoproclamée reste entière. Un outil de pluralisme ou de domination ? La défense classique des think tanks insiste sur leur contribution au pluralisme démocratique : face à un État souvent monolithique dans sa production de normes et de savoirs, ils introduiraient de la diversité et de la contradiction. Il y a une part de vérité dans cet argument — le débat entre think tanks de gauche et de droite peut effectivement enrichir la délibération publique. Mais cette vision optimiste occulte un déséquilibre structurel : les think tanks les mieux dotés financièrement — et donc les plus influents — sont dans la grande majorité des cas ceux qui défendent les intérêts du capital et des milieux d’affaires. Aux États-Unis, des études montrent que les think tanks conservateurs et libéraux dépensent collectivement trois à quatre fois plus que leurs équivalents progressistes. France vs. États-Unis : deux cultures, deux modèles Le modèle américain : puissance et idéologie Aux États-Unis, les think tanks occupent une place centrale dans l’écosystème politique depuis un siècle. Leur influence est institutionnalisée : il est courant qu’une nouvelle administration vienne y recruter massivement ses cadres, ou qu’elle s’appuie sur leurs travaux pour élaborer des politiques en quelques semaines. La Heritage Foundation a ainsi fourni à Donald Trump une feuille de route idéologique dès son arrivée au pouvoir — et sa réédition enrichie, le « Projet 2025 », a suscité un vif débat lors de la campagne de 2024. Le modèle américain se caractérise aussi par son hyper-polarisation idéologique : il est rarissime qu’un think tank américain se revendique apartisan. Chacun est clairement identifié sur l’échiquier politique, ce qui, paradoxalement, facilite l’identification des biais par le lecteur averti. Le modèle français : une influence en construction En France, la tradition étatiste a longtemps étouffé l’émergence d’un écosystème de think tanks comparable. L’État produisait lui-même son expertise — par le biais des grands corps, des cabinets ministériels ou du Commissariat général au Plan. La montée en puissance des think tanks français est donc relativement récente et s’est accélérée avec l’européanisation des politiques publiques et la montée des think tanks bruxellois. Le modèle français se distingue par une plus grande ambiguïté idéologique affichée. La plupart des think tanks français se revendiquent de la transversalité et du pragmatisme — parfois de façon sincère, parfois pour masquer des orientations politiques bien réelles. Cette rhétorique de la neutralité peut être plus trompeuse que la franchise idéologique américaine. Conclusion : pour une citoyenneté critique En somme, les think tanks ne sont ni totalement bons ni totalement mauvais : ils sont, comme toutes les institutions humaines, le reflet des rapports de force qui traversent nos sociétés. Ignorer leur existence et leur influence, c’est se priver d’une clé de lecture essentielle pour comprendre comment les idées deviennent des politiques, et comment certains intérêts parviennent à se déguiser en intérêt général. La réponse ne réside pas dans leur suppression — qui serait une atteinte à la liberté d’expression et au pluralisme —, mais dans la construction d’une citoyenneté mieux armée pour les décrypter : exiger la transparence financière, identifier les affiliations idéologiques, croiser les sources et refuser de confondre réputation et neutralité. Les think tanks peuvent être des outils précieux de la délibération démocratique. Encore faut-il savoir qui tient l’outil, et dans quel but. Pour aller plus loin : Clément Sénéchal, Les thinks tanks : pour qui et comment ? Diane Stone, Capturing the Political Imagination: Think Tanks and the Policy Process (1996) Thomas Medvetz, Think Tanks in America (2012, University of Chicago Press)
Culture

Minus, le réseau social qui redonne leur poids aux mots

Et si… l’on n’avait le droit qu’à 100 tweets au cours de notre vie ?  “Bienvenue sur le réseau social Minus. Il vous reste 100 posts…” Une sobriété percutante, un mode d’emploi déconcertant. S’inscrire sur Minus, c’est accepter de prendre part à une expérience sociale et artistique hors du commun. Le choc de la sous-stimulation En 2021, l’artiste américain Ben Grosser, qui s’intéresse aux implications sociales, communicationnelles et politiques du monde digital, crée Minus, qu’il présente comme un réseau social « fini ».  Il s’oppose ainsi aux réseaux sociaux actuels, qui suivent une logique commune du « toujours plus ». Leur but est simple : nous faire passer toujours plus de temps sur leur plateforme, poster plus, liker plus, commenter plus… acheter plus.  Dans ce brouhaha communicationnel, quelle valeur accordons-nous à ce que nous voyons et lisons ? Quel pourcentage de ce que nous scrollons retiendrons-nous plus de quelques minutes ?  Le but de Minus, c’est tout d’abord de nous faire prendre conscience de cette sur-stimulation à laquelle on nous a habitué(e)s. Cette prise de conscience se fait par le choc inévitable produit dès l’arrivée sur cette interface trop simple, en noir et blanc, dont le design est proche de celui d’un Twitter épuré. Sur Minus, pas de pubs ni de recommandations, pas d’images ni de vidéos… La logique de ce réseau social n’est ni marchande, ni chronophage.  On peut y faire deux choses : écrire un des 100 posts auxquels on a droit dans sa vie, ou lire ceux des utilisateurs du monde entier, qui défilent dans l’ordre de leur publication, sans tri algorithmique. Sur Minus, on s’ennuie vite, et c’est tant mieux. A la recherche de la créativité perdue Sur Minus, aucune publication ne passe inaperçue, de même qu’aucune ne fait le buzz. Les prises de parole de chaque utilisateur défilent; elles se valent toutes, et elles valent toutes beaucoup. Depuis 2021, les utilisateurs, désorientés, tâtonnent, à la recherche de sujets qui importent vraiment. Que dire, maintenant que chaque prise de parole compte ? Écrire sur Minus, c’est se forcer à l’introspection, se demander ce qui compte vraiment à nos yeux, ce qu’on a envie de partager avec le monde.  Ce que ça donne ? Des poèmes, de l’humour, des citations, des adresses à un proche, des aveux, et ce dans toutes les langues, car rien n’est traduit. Simple expérience ou modèle de réseau social durable ?  Ben Grosser ne le mentionne pas, mais moins d’interactions numériques c’est aussi moins d’émissions de carbone. En 2022, Greenly, organisation française spécialisée dans la comptabilité carbone, avait estimé qu’un tweet générait environ 0,026 g de CO2. Avec 316 milliards de tweets émis chaque année, la plateforme d’Elon Musk génère donc 8 200 tonnes de CO2 par an…soit l’équivalent de 4 685 vols Paris-New York. Ainsi, raréfier nos publications en ligne, comme nous encourage à le faire Ben Grosser avec Minus, aurait un impact écologique non négligeable.  Dans les faits, il n’est pas possible de mettre en place un tel réseau social : il est bien trop facile de tricher en se créant plusieurs comptes au cours de sa vie.  De nombreux utilisateurs de Minus ne se prêtent d’ailleurs pas au jeu, et utilisent leurs 100 posts en un jour. Mais toutes les pratiques des utilisateurs, même ceux qui ne prennent pas l’expérience au sérieux sont bonnes à prendre pour Ben Grosser, qui souhaite avant tout provoquer un choc, et offrir une pause au milieu du brouhaha quotidien de la communication.  Le but de Minus n’est pas de s’imposer comme le réseau social dominant. C’est une parodie poétique visant à dénoncer les logiques capitalistes derrière les réseaux sociaux, et rétablir l’équilibre entre prise de parole en ligne et réflexion. En définitive, cet anti-réseau social ne limite pas la parole, il expose simplement son inflation. Minus ne nous pousse pas à écrire, mais nous demande si nous avons encore quelque chose à dire. Sources
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Culture

Stranger Things : La force de la nostalgie

Le 1er janvier 2026, la série phénomène Stranger Things a conclu sa cinquième et ultime saison.Cette série lancée en 2016 a été déterminante dans le succès de la plateforme de streaming Netflix, et a cumulé une communauté de fans dédiés et enthousiastes. Sa fin marque celle d’une ère dans l’histoire de l’audiovisuel, même si des spins off sont à prévoir pour explorer davantage cet univers.  Stranger Things s’est ancré efficacement dans la pop culture grâce à une esthétique travaillée et nostalgique toute droit sortie des années 80, qui a été particulièrement appréciée. Si la fin douce-amère écrite par les Duffer a touché la plupart des fans, d’autres considèrent que la série a été victime de son propre succès, et s’est laissée aller à un capitalisme de la nostalgie qui a nui à la qualité de son écriture. Le succès inattendu de la série  Stranger Things devait d’abord s’appeler « Montauk », du nom de la ville où devait se situer l’intrigue. Le choix de cette ville bien réelle de Long Island était une référence au « Montauk Project », une série de théories complotistes accusant le gouvernement américain de mener des expériences paranormales. Ces théories ont grandement inspiré l’histoire, en particulier avec le personnage d’Eleven, une petite fille aux étranges pouvoirs, rescapée d’expériences gouvernementales tenues secrètes. L’idée de tourner à Montauk finit par être abandonnée pour des raisons de logistiques et de budget. Le nouveau nom : Stranger Things, rend hommage au « Needful Things » de Stephen King, roi de l’horreur et idole des Duffer.  Netflix ne plaçait pas beaucoup d’espoir dans le succès de ce projet novateur et expérimental. Les membres du casting (parmi lesquels Winona Ryder était la seule actrice d’envergure) et les réalisateurs eux-mêmes étaient assez pessimistes quant à la réception de cette première saison, que l’on imaginait facilement être la dernière.  Pourtant, Stranger Things a connu un succès immédiat et spectaculaire, qui a pris tout le monde de court. Ce succès peut s’expliquer par les personnages charismatiques interprétés par des acteurs amateurs mais talentueux, une identité musicale qui mêle des sons de synthèse avec des classiques des années 80, une histoire intrigante parfaitement orchestrée et un monstre menaçant, dont la discrétion fait la force car il reste invisible pour la plus grande partie de la saison.  La série est très vite devenue une institution de la pop culture, et a été renouvelée jusqu’à sa cinquième et ultime saison. Elle aura cumulé des milliards de vues et de dollars de recettes à Netflix. Une référence pop culture reposant sur le fantasme des « eighties » Stranger Things est devenu en très peu de temps une référence incontournable de la pop culture. Chaque saison créait un effet d’attente qui en faisait un véritable évènement. L’épisode final, diffusé sur Netflix le 31 décembre 2025 (aux Etats-Unis) marque la fin de l’année mais également celle d’une ère pour la plateforme de streaming.  Un lien particulièrement fort s’est établi avec les téléspectateurs, entre les anciens enfants des années 80, et les nouvelles générations qui, en plus d’avoir grandi avec les acteurs et la série, fantasment l’esthétique et l’apparente insouciance d’une époque qu’ils ne peuvent que vivre par procuration.  C’est en effet la nostalgie pour les années 80 qui a été déterminante dans le succès de Stranger Things. Les vêtements, coiffures, décors et gadgets deviennent de plus en plus stylisés au fur et à mesure des saisons et de la fanbase grandissante. Cette esthétique exacerbée est le résultat d’un budget de plus en plus important et d’une esthétique devenue indissociable de la série.   Cette inspiration vient de la jeunesse des Duffer Brothers, dont ils tirent de nombreuses références pop, telles que E.T. ou encore les Goonies.On retrouve dans ces trois œuvres de fiction une dynamique narrative particulière : des protagonistes jeunes défiant l’autorité pour se confronter à des phénomènes étranges.  La musique fait aussi partie intégrante de l’esthétique de Stranger Things : son usage des sons de synthèse et de musiques des années 80 en font une bande son unique et reconnaissable. La popularité de la série est telle qu’elle a remis sur le devant de la scène des musiques comme « Running up that hill » ou « Purple rain » dont le nombre d’écoute a augmenté de façon exponentielle après leur utilisation dans les saisons 4 et 5. Ainsi les vêtements, la musique, les références cinématographiques, mais aussi les objets comme les talkies-walkies et les bornes d’arcade ancrent l’intrigue dans une réalité matérielle et culturelle qui fait appel à la nostalgie des téléspectateurs, et créent un attachement pour la série. L’économie de la nostalgie Cette nostalgie a représenté une opportunité marchande conséquente. Stranger Things n’est pas seulement devenu une source de revenu pour son grand nombre de visionnage, mais aussi pour son potentiel de création de produits dérivés et de partenariats avec des marques. De nombreux pop-up stores ont vu le jour avec la promesse de plonger les visiteurs dans l’ambiance de leur série préférée.La série s’est aussi adonnée à un nombre important de placements de produits pour des marques anciennes à la recherche d’un renouvellement de leur image, comme coca-cola, qui est consommé avec plaisir par un personnage de la série dans une séquence de placement de produit naturalisée dans l’intrigue, ou burger King, qui a proposé plusieurs menus directement inspirés de la série.  Un exemple plus flagrant encore est celui du glacier fictif « Scoops Ahoy », invention de la série, que Netflix a concrétisé dans des pop-ups grâce à un partenariat avec Baskin-Robbins. Cette actualisation d’un lieu fictif est un exemple d’hyperpublicitarisation, car il permet à Netflix de maximiser sa présence publicitaire, et de faire du profit sur une référence connue et appréciée de ses téléspectateurs amateurs de la série.Stranger Things est devenu un moteur culturel de grande ampleur. Il est devenu déterminant dans la consommation de produits culturels de millions de personnes, dans leur consommation de musique, mais aussi de jeux. Dès sa première saison, il a relancé l’intérêt pour le jeu de rôles Donjons et Dragons, qui jusque-là n’intéressait plus qu’une niche de passionnés, et qui en l’espace de quelques années a rapporté un chiffre d’affaires de plus d’un milliard de dollars. Une édition spéciale de DND en partenariat avec Stranger Things a d’ailleurs vu le jour.La figure du « geek » a d’ailleurs connu une transformation sémiotique. Glorifiée par Stranger Things, cette figure marginale devient un héros et un conteur d’histoire à travers les personnages phares de Eddie et Mike. Cette transition peut marquer un intérêt renouvelé pour l’imagination et le lien social a une époque où le numérique et la modernité ont remplacé la plupart des instances de socialisation basées sur le jeu de société. Conclusion Stranger Things est une instance culturelle marquante empreinte de nostalgie pour un passé stylisé et idéalisé où la vie et le lien social semblent toujours plus simples. Cette représentation est sans doute la conséquence d’une actualité anxiogène et très médiatisée, qui pousse à se tourner vers un divertissement aux références ancrées dans un passé que l’on aime imaginer plus insouciant et dont les problématiques ne nous touchent plus. Stranger Things met également en avant des personnages marginaux qui nouent des amitiés solides et vivent des aventures épiques. L’univers culturel « eighties » devient également un moyen de se protéger du danger, voire de le combattre lorsque les personnages utilisent la musique et les références DND pour faire face aux antagonistes.  Stranger Things est cependant dénoncée par un grand nombre de téléspectateurs pour avoir laissé cette économie de la nostalgie et son amour de l’esthétisme prendre parfois le dessus sur la qualité du scénario et des personnages. La série est en effet devenue maître dans l’art du placement de produit naturalisé, signant des contrats avec plusieurs dizaines de marques différentes à chaque saison.Étant donné qu’elle a rapidement pris des proportions auxquelles les réalisateurs ne s’étaient pas préparés, l’intrigue intimiste et paranormale qui avait séduit les fans de la première heure a été mise à mal. L’histoire, d’abord centrée sur la disparition d’un enfant dans des circonstances étranges et la découverte d’une petite fille avec des pouvoirs paranormaux, devient une lutte contre une créature araignée venant d’un autre monde sur fond de course aux armes surnaturelles pour la guerre froide. Bien que les fans soient divisés sur la fin de cette série phénomène, l’héritage de Stranger Things ne se limite pas à ses cinq saisons, mais aussi à son pouvoir d’influence culturel et économique qui aura changé le paysage du streaming et de la publicité. Sources : Pourquoi la série Stranger Things s’appelle Stranger Things ? | Premiere.fr La nostalgie ou l’émotion lucrative : l’instrumentalisation du passé comme stratégie dessinant le présent de l’industrie culturelle et des marques : le cas <i>Stranger Things</i> – DUMAS – Dépôt Universitaire de Mémoires Après Soutenance Quand Stranger Things à relancer Dungeons and Dragons « Stranger Things » ou le triomphe de la nostalgie
Culture

Théodora ou le retournement du stigmate

Article rédigé Thelma Bergès Theodora était inconnue du grand public il y a encore quelques mois. Désormais, sa présence au sein du paysage musical s’impose comme une évidence. De son nom complet Lili Theodora Mbangayo Mujinga, l’artiste développe dès 2021 son image publique à travers 3 EPs, avant de sortir Bad Boy Lovestory, la mixtape qui a définitivement assis sa notoriété. Gagnant en visibilité à une vitesse fulgurante, elle a su transformer la viralité de son titre Kongolese sous BBL en véritable phénomène culturel, la menant à la reconnaissance médiatique et populaire qu’elle génère aujourd’hui. Se jouant des codes et des stéréotypes, l’artiste porte une identité visuelle profondément créative et une personnalité affirmée ; que ce soit sur ses pochettes d’albums, ses affiches de concert, ses posts Instagram, ses shootings presse ou encore dans ses collaborations avec la mode, Theodora a le sens du détail, et les détails ont du sens. En baptisant sa première mixtape « Méga BBL », Theodora jongle d’ores et déjà avec les mots et les références. Acronyme de « Bad Boy Lovestory », ces 3 lettres évoquent néanmoins une toute autre image dans l’imaginaire collectif : le Brazilian Butt Lift, une intervention de chirurgie esthétique visant à remodeler les fesses, et à façonner une morphologie plantureuse. Silhouette emblématique de la génération utilisatrice des réseaux sociaux dont Kim Kardashian s’est faite reine, un tel titre ancre immédiatement le projet dans la pop culture contemporaine, l’hyper-féminité et la dimension transgressive qui lui semble inhérente. Kongolese sous industrie musicale française  Ce positionnement choisi s’inscrit dans un contexte plus large. Il faut souligner qu’être une femme noire, artiste, en France, en 2025, vient avec son lot de stéréotypes. Le traitement médiatique et le discours qui entoure le personnage public de Theodora constituent un témoignage plus général de l’imaginaire qui entoure la perception de la femme noire dans les pays occidentaux. De ce fait, par sa simple existence dans la sphère publique, la figure de Theodora cristallise des imaginaires collectifs où s’entremêlent racisme et sexisme — un phénomène que la chercheuse Moya Bailey désigne sous le terme de misogynoir. Il s’agit là d’une dynamique qui présente des manifestations particulièrement récurrentes, telle qu’une mécanique de décrédibilisation de la colère légitime des femmes noires à travers la construction sociale de la « angry black woman », ou encore une hypersexualisation systématique. Cette dernière dimension s’appuie sur des stéréotypes coloniaux persistants basés initialement sur des figures historiques telle que la Jezebel, dont la construction idéologique continue d’influencer le cadre interprétatif réservé aux femmes noires. Patricia Hill Collins détaille dans Black Feminist Thought (2000) la manière dont le narratif de la « femme noire sexuellement agressive » avec un « appétit sexuel insatiable » a été créé dans le but de légitimer la violence sexuelle que subissaient les femmes esclaves. Si l’image de Jezebel ne subsiste pas en tant que telle dans l’imaginaire collectif, son schéma idéologique persiste à travers des représentations modernes dans la publicité, le cinéma ou la musique. C’est dans cette configuration qu’intervient Theodora, bien consciente des enjeux avec lesquels elle doit composer. Si sa notoriété a explosé soudainement avec le titre « Kongolese Sous BBL », l’artiste ne s’est pas pour autant présentée désarmée face à l’hostilité du paysage musical français. Incarner le stigmate  Avant même de se pencher sur le discours porté par les paroles, la pochette de « Kongolese sous BBL » donne le ton. Cette dernière fait référence à un célèbre mème Internet lui-même tiré d’une image type de l’évolution de l’Homme, souvent utilisée pour imager un hobby ou illustrer une critique sociale. La majorité des narratifs initiaux mettent en scène des hommes, et lorsque l’illustration se colore, des hommes blancs. Cette scénarisation évolutive a par la suite été transposée sur un personnage féminin dans un contexte contemporain.  La réinterprétation qui en résulte met en scène une jeune femme arborant des attributs qui se veulent symboles de vulgarité et de superficialité (blondeur, formes généreuses, talons hauts, couleurs criardes, style dénudé) avant de tomber sur un livre et de se transformer au fil de sa lecture en une femme «respectable» – discrète, rhabillée et amincie. À l’inverse, sur la pochette de « Kongolese sous BBL », une Theodora plus effacée, studieuse, s’affirme en « Boss Lady » (le personnage public qu’elle a popularisé) au fil des pages. Les talons lui confèrent de la hauteur : elle domine. Ses formes lui donnent du poids : elle est légitime. Sa nouvelle démarche l’autorise à prendre de l’espace : elle est assurée. Elle revisite à son tour le scénario, faisant de l’objet livre, symbole de savoir, un outil de réappropriation féminine, et non un symbole de reconnaissance académique et sociale nécessaire à une réussite qui en dénigre ses manifestations. Elle souligne un discours sexiste et raciste qui lie les morphologies plantureuses et l’hyper-féminité à la superficialité et la vulgarité. En une image, elle pose les bases de son personnage et active un narratif clair à travers un fort ancrage dans la culture populaire et les codes d’Internet. L’histoire est d’autant plus percutante qu’elle résonne avec le parcours de Theodora, qui a suivi une prépa ENS avant de se consacrer à la musique. Ces raccourcis idéologiques qui confondent sensualité et frivolité, qui opposent l’intellectualité à la performance de la féminité, et qui s’appliquent plus généralement à décrédibiliser les femmes, Theodora s’applique à les déconstruire depuis plusieurs années. Avant de porter ces thématiques publiquement, elle les a défendue auprès de ses proches : « Mon père a voulu me comprendre à un moment donné. Il y a eu la fracture de comprendre que l’un n’empêche pas l’autre : ce n’est pas parce que je suis sexy que, d’un seul coup, je vais faire n’importe quoi de ma vie. Il a fini par comprendre que c’était juste une manière pour moi de m’exprimer, que j’étais juste comme ça. » Désormais, c’est à la radio qu’elle s’exprime. « Kongolese Sous BBL » est diffusé sur les ondes, et Léa Salamé l’interroge sur France Inter quant à son approche du Brazilian Butt Lift : « Je n’en ai pas du tout envie […], mais je trouvais ça assez drôle de jouer avec ce cliché. […] En jouant sur le BBL, je voulais aussi contrer ce truc de d’injonction avec toutes ces nouvelles normes de corps. […] Quand je chante clairement […] « que mon cul est si gros » alors qu’il ne l’est pas particulièrement, c’est aussi pour dire aux gens que ce n’est pas grave, […] et que ça me fait rire. C’est amusant ; je pense que c’est aussi pour ça que beaucoup de femmes ont adoré le morceau. Il y avait un truc libérateur de dire “mes seins sont gros alors qu’ils le sont pas […] C’est comme si on répondait à une injonction, tout en sachant qu’on est toutes hypocrites en y répondant. » L’artiste embrasse ainsi une dimension parodique. Elle convoque ici une revendication explicite du contraste entre son discours en chanson et la réalité, et exacerbe la fiction qui sous-tend l’injonction corporelle. Cette mécanique d’appropriation du stigmate, récurrente dans son projet artistique, n’a pas vocation à se conformer aux projections mais à les décrédibiliser par l’ironie.  C’est là toute la force du discours de Theodora. À travers des rythmiques entraînantes, des propos humoristiques, des vêtements extravagants et un sens général du divertissement, elle incarne des messages.  Ainsi, elle semble mener un combat qui prend déjà des airs de célébration.
Politique

La résistance givrée en Russie : L’apathie du peuple russe

Article rédigé par Justine Rocher Où en est la résistance interne en Russie ? Depuis bientôt quatre ans que dure la guerre en Ukraine, le peuple russe a peu fait parler de lui pour sa rébellion contre le Kremlin. Une prise de température de surface révèle une Russie qui a socialement peu évolué depuis l’invasion de l’Ukraine, et dont la population semble comme résignée face à la laideur de la guerre qui s’opère à sa porte. Existe-t-il une résistance intérieure, est-elle possible, est-elle seulement voulue ? Il y a bien eu des manifestations timides pour soutenir le peuple ukrainien et dénoncer le gouvernement. Il y a bien eu des attaques revendiquées par la NRA en 2022 (l’Armée Nationale Républicaine, groupuscule d’opposition au gouvernement Poutine) contre des trains transporteurs de chars de guerre. Mais trop de facteurs jouent en la défaveur de la levée concrète d’une opposition intérieure. Le peuple russe est assagi ; à la fois par la peur de la répression du gouvernement, et par un nationalisme conduisant la majorité des Russes à ne pas se heurter aux projets belliqueux de leur président. Exclusion du territoire, sanctions sévères, peines d’emprisonnement, arrestations arbitraires lors des manifestations, liberté d’expression piétinée… Une Russie contre Poutine ne semble même pas envisageable au vu de la main de fer qu’exerce l’ours du Kremlin sur son peuple. Et peut-être parce qu’historiquement le peuple russe a été habitué à un gouvernement répressif, le contrat d’apolitisme régissant les relations politiques qu’entretiennent les Russes avec leur gouvernement est d’autant plus évident depuis le début de cette guerre. L’enjeu majeur est la fiabilité discutable des sondages en temps de guerre. Selon une enquête du 6 novembre 2022 réalisée par Russia Watcher, 72,3% des Russes sont en faveur de cette guerre avant tout idéologique. Ce projet d’enquête a été mis en place seulement quelques mois après le début de la guerre afin de recueillir des données sur l’opinion publique en Russie, et ainsi de comprendre pourquoi les Russes continuent à soutenir la guerre. Plus de neuf mois après le début de l’offensive en Ukraine, Poutine compte toujours une large majorité de soutiens dans ses rangs. Qu’en est-il à l’heure actuelle ? Selon le Centre Levada, un organisme analytique russe non-gouvernemental qui a réalisé une enquête en décembre 2025, le taux de popularité de Poutine est élevé : 85% des Russes lui feraient encore confiance. Cela semble conforter l’idée d’un consensus national, mais le Centre Levada, s’il se revendique indépendant, est dans le viseur des autorités russes et leurs données sont à prendre avec des pincettes. Quant aux opposants, la crainte d’affronter l’opinion générale et de subir les répressions du gouvernement étouffe toutes velléités de soulèvement. Le manque de résultats concrets des actes de révolte isolés se heurte à la logique répressive du président, aveuglé par son esprit de revanche guerrière sur l‘Ukraine. Le risque de perdre sa carrière, sa liberté, ou même sa vie pour une rébellion inefficace fige les opposants dans une torpeur passive. Le mutisme dont fait preuve la population est surtout causé par la peur d’exclusion sociale qui menace celui dont l’avis diffère de l’ambiance générale du pays. Si de nombreux Russes s’opposent théoriquement à la politique de Poutine, ils ne sont pas prêts à sacrifier leur confort de vie, et peu enclins à mettre ce sujet sensible sur la table familiale. Un tabou sociétal et une pomme de la discorde comme l’a pu l’être l’affaire Dreyfus, en somme. La résistance russe à l’état embryonnaire ne peut encore se développer, empêchée par le peuple lui-même. Pour l’heure, la mentalité russe n’est pas encore mature pour bousculer l’ordre politique établi depuis plus de vingt-cinq ans. La révolte n’est pas en marche. Mais cette révolte givrée pourrait être stimulée par des sanctions économiques plus ascétiques, ou par un tribut de sang russe jugé trop élevé. Un rassemblement contre la guerre en Ukraine devant l’ambassade de Russie à Paris, le 24 février 2022 © THOMAS COEX / AFP
Politique, Société

CAN 2025 : Un autre football est-il possible ?

Article rédigé par Luca Brissonnet La remise du prix de la Paix de la FIFA à M. Trump le 5 décembre dernier, un prix créé en toute hâte après la désillusion de la non-attribution du Nobel de la paix à un président des États-Unis décidément capricieux, apparaît comme la claire manifestation de la dérive corruptive des instances internationales du football. On ne compte plus les faux pas, ingérences politiques et polémiques autour de Gianni Infantino, dirigeant de la FIFA, la première instance footballistique internationale. Les récentes attributions de Coupes du monde, grand-messe du football mondial, interrogent l’utilisation de ce sport comme outil géopolitique au service de projets plus que douteux : en Russie en 2018, au service du soft power de M. Poutine ; au Qatar en 2022, « la Coupe du monde du pétrole », avec 6 500 ouvriers morts dans la construction des stades dans le désert ; bis repetita avec l’attribution de la Coupe du monde 2034 à l’Arabie saoudite ; la Coupe du monde en Amérique du Nord, mais dans les faits surtout aux États-Unis, pour le plus grand plaisir de M. Trump. Cette « mafia en col blanc », pour qui la valeur économique compte plus que la passion, les droits  humains ou le respect des joueurs et des sélections, contrôle aujourd’hui tout le football mondial. Et certains de s’écrier : « Tout ? Non ! Un village peuplé d’irréductibles résiste encore et toujours à  l’envahisseur ! ». Cet îlot de paradis (sic) s’appelle la CAN (Coupe d’Afrique des Nations),  l’équivalent de la Coupe du monde mais avec les seuls pays africains. Une compétition vue depuis  l’Occident par les nostalgiques d’une « certaine idée du football », pour reprendre la formule du  Général, comme le dernier bastion d’un football populaire et éthique, outil de décolonisation et  représentant d’une culture africaine trop souvent méprisée. Elle lançait sa 35ᵉ édition le 21  décembre dernier au Maroc. Retour sur l’histoire de cette compétition, créée au siècle dernier, à une époque où avant-centres et chefs d’État discutaient politique, une époque où la CIA liquidait des chefs d’État africains au petit-déjeuner.  Le projet de la CAN naît en effet à la fin des années 1950, dans un moment très fort de  décolonisation. En 1957, le dirigeant égyptien et leader du mouvement panarabe et non-aligné  Gamal Abdel Nasser est en position de force face aux Européens, du fait de la nationalisation du  canal de Suez un an plus tôt, qui frustre ces derniers des retombées économiques qu’ils espéraient  tirer de ce passage commercial. C’est cette position qui lui permet de mettre la pression sur la FIFA, institution européenne, pour créer une compétition de football exclusivement africaine.  Les Occidentaux voient d’un mauvais œil ce projet, qui pourrait renforcer la cohésion des pays  nouvellement indépendants contre les anciens pays colonisateurs, mais ils sont pourtant contraints  d’accepter : est alors créée l’institution organisatrice de la compétition, la CAF (Confédération  africaine de football), ainsi que la compétition elle-même, à l’époque appelée la Coupe Abdelaziz  Salem, en hommage au premier membre africain du comité exécutif de la FIFA.  La première édition, qui doit accueillir quatre pays — Soudan, Égypte (seul pays alors à avoir participé à une Coupe du monde), Éthiopie, Afrique du Sud — prend dès ses débuts une décision  politique forte : l’exclusion de ce dernier pays de la compétition, après l’interdiction faite aux Noirs de jouer dans l’équipe. L’Afrique du Sud sera exclue de la CAN jusqu’en 1996 pour cause d’apartheid.  L’Égypte l’emporte cette fois-là, avec en finale un quadruplé de son numéro 10 légendaire, Ad Diba. Cette ébauche de tournoi est en réalité une promesse : tous les deux ans à partir de cette date, les pays africains indépendants pourront se retrouver ensemble autour du football, et le nombre de  participants est appelé à grossir avec le temps, au gré des indépendances respectives.  La participation à la CAN, pour un pays nouvellement indépendant, constitue d’abord une étape clé  dans sa reconnaissance internationale : l’admission au sein de l’ONU ou de la CAF est une priorité.  Mais cette participation est aussi le moyen de rencontrer d’autres chefs d’État africains et de créer  une communauté d’États sur le continent, dans le sillage du courant panafricain qui se développe  dans les années 1960 sous l’impulsion de Kwame Nkrumah, dirigeant du Ghana, pays qui accède à  l’indépendance en 1957 et remporte notamment deux CAN consécutives en 1963 et 1965.  La CAN est donc une compétition autant politique que sportive, qui agit comme un moteur original  dans le processus — lourdement entravé par les Occidentaux (je renvoie ici au documentaire  Soundtrack to a Coup d’État, qui aborde la question de l’assassinat de Lumumba au Congo, par  ailleurs grand ami de Nkrumah) — de décolonisation.  Que reste-t-il aujourd’hui de cette subversion ? Le football a changé, comme dit l’autre, et  l’explosion des intérêts économiques l’a profondément transformé. Ne nous leurrons pas : le monde du football n’est ni marxiste ni écologique, en témoigne le partenariat de la CAN avec l’entreprise  TotalEnergies depuis 2016…  Mais cette compétition dérange encore l’Occident. Son organisation originale — tous les deux ans  (alors que les grandes compétitions, comme la Coupe du monde ou l’Euro, se déroulent  généralement tous les quatre ans), et souvent en hiver, pour cause de fortes chaleurs l’été dans les  pays africains organisateurs, comme ce fut le cas lors des dernières éditions, au Cameroun en 2021  et en Côte d’Ivoire en 2023 — gêne les clubs européens.  Cette compétition en plein hiver, qui empiète sur la saison régulière des clubs, prive ces derniers  d’un grand vivier de joueurs qui rejoignent leurs sélections pendant trois semaines. Bien sûr,  nombreux sont les clubs européens à faire la moue lorsqu’il est temps de lâcher leurs pépites, avec les risques de blessures et de fatigue inhérents à une compétition internationale de ce niveau.  S’engagent alors souvent des bras de fer, et petit à petit le lobby des grands clubs européens, ceux  qui génèrent le plus de profits et disposent de la plus grande influence sur la FIFA, gagne du terrain. En témoigne l’annonce du président de la CAF, avant la CAN au Maroc, du passage à une CAN  tous les quatre ans au lieu des deux ans traditionnels, une mesure longtemps plébiscitée par Gianni  Infantino lui-même, qui n’a vraisemblablement jamais compris ce qu’il considérait comme une  hérésie.  La CAN tous les quatre ans, c’est moins de retombées économiques pour les pays organisateurs,  moins de visibilité pour les sélections africaines, très peu nombreuses à se qualifier pour la Coupe  du monde. Ce décalage montre un certain mépris des Européens pour ce qu’ils considèrent souvent  comme une compétition mineure, alors que l’audience de la CAN est conséquente : 1,4 milliard de  spectateurs pour la CAN 2023 en Côte d’Ivoire (source : ExpressVPN).  À titre de comparaison, la Copa América, coupe des pays américains, souvent comparée à la CAN  comme une compétition d’un meilleur niveau de jeu et avec des sélections plus développées  (Argentine, Brésil, Uruguay…), attirait « seulement » 500 millions de spectateurs en 2007 (l’Euro  domine encore largement, avec environ 5 milliards de téléspectateurs en 2024).  Autre exemple frappant de ce mépris : la décision de décaler la date de la CAN initialement prévue  pour l’été 2025 à l’hiver. Pour quelle raison ? L’organisation en juillet de la « Coupe du monde des clubs », nouvelle compétition créée de toutes pièces par la FIFA, qui sélectionne arbitrairement les  « plus grands clubs du monde » et les fait s’affronter. Lieu de la compétition ? Les États-Unis…  La CAN est et restera toutefois une vitrine de la culture africaine, un aspect de la compétition hérité  de ses fondements et réactualisé tous les deux ans. Le 21 décembre, la cérémonie d’ouverture au  stade Moulay-Abdellah de Rabat mettait à l’honneur à la fois la culture marocaine, avec la venue  des chanteurs marocains Lartiste (connu en France pour Chocolat) et Jaylann, mais aussi la «  dimension africaine de l’événement », selon le média local Le360, avec la venue de la chanteuse  Angélique Kidjo, originaire du Bénin.  La mode est un autre moyen de faire valoir la culture africaine traditionnelle, avec la rituelle  descente de l’avion des sélections et les premières photos. La sélection ivoirienne a notamment fait  parler d’elle cette année en arborant des pagnes brodés jaunes et blancs : si certains y voient  l’affirmation d’une culture propre, avec notamment des motifs adinkra, symboles typiques  d’Afrique de l’Ouest, d’autres y remarquent une coupe échancrée à l’occidentale, perçue comme  une trahison.  Ce débat pose une question : la CAN est-elle l’expression réaliste d’une Afrique qui dévoile sa  culture, ou une simple vitrine de mode conçue sur mesure pour amadouer les publics occidentaux en jouant sur des codes hérités de l’orientalisme ?  Toujours est-il que regarder la CAN, sans en faire nécessairement un acte purement militant, reste  une occasion de sortir des sentiers battus et balisés du football moderne, une occasion de rêver, pour un temps, à une compétition « authentique ». « Rêver », car dans les faits la CAN est déjà devenue  un objet commercial en voie de standardisation, rattrapée par les démons qui semblent s’insinuer  dans les moindres recoins de ce sport à la vocation populaire pourtant si évidente…  Un autre football est-il possible ?  Sources : La CAN, encore une compétition “décoloniale” ? Comment la CAN a accompagné la décolonisation ? La CAN, miroir de l’émancipation africaine La cérémonie d’ouverture de la CAN
Politique

Zohran Mamdani sous le feu des médias en France

Par Jean-François Rodriguez Depuis le mois de Novembre, s’il y a bien un homme du côté des États-Unis qui suscite l’intérêt des médias français (hormis notre cher Donald évidemment) c’est bien le nouveau maire de New York, Zohran Mamdani. Sur les réseaux sociaux d’abord, une véritable fascination s’est créée pour le récent élu. Devenu une fierté pour certains, il n’est qu’une honte pour d’autres. Dans les médias traditionnels, on s’est plus intéressé à ses méthodes de communication, ce qu’il représente face à l’administration de Trump ou même pour la gauche américaine. Mais très vite, dans certains médias et plateaux télé, une défiance générale est née contre le maire. Plongeons au cœur de cette vague médiatique, et essayons de voir s’il ne s’agit pas plutôt d’un acharnement médiatique à l’encontre de Zohran Mamdani.  Un maire islamiste ?  Au lendemain du 4 novembre, l’élection a fortement fait réagir sur les réseaux, si beaucoup de réactions positives furent postées, le maire est vite devenu une figure à diaboliser, une menace. Sur X, on trouve des montages photos de Zohran Mamdani qui l’associe aux terribles attentats du 11 septembre 2001. L’homme est un islamiste pour des figures de droite et d’extrême droite, des accusations graves, n’est-ce pas ? Pourtant les figures à l’origine de ces posts ne peuvent apporter aucune preuve. Mais bon, ce sont les réseaux sociaux : ce type de dérapage y est devenu presque systématique. Normalement dans les médias traditionnels, la tonalité est un peu différente, plus institutionnelle, pourtant, sur CNews et LCI, il est de nouveau un islamiste. On trouve aussi des articles où il est l’incarnation de « l’entrisme islamique pur et dur ». Les attaques se multiplient dans la presse écrite et la télévision qui suivent le ton donné par les réseaux sociaux, où on y dépeint un homme proche des Frères musulmans et antisémite. La question de la véracité de ces propos a été posée à plusieurs journalistes, dont Cole Stangler (un journaliste franco-américain) pour qui ces affirmations ne se basent sur rien, et dont seules des personnes ignorantes du parcours de Mamdani et du contexte politique de New York peuvent affirmer cela. Il rajoute même que cela démontre une sorte de fantasme sur l’islam très « franco-français ». Depuis, la moindre sortie publique du maire peut devenir le lieu de projection de ce fantasme. Par exemple, Mamdani a partagé sur ses réseaux une photo avec l’imam Siraj Wahha (c’est une figure historique de la communauté musulmane de New York). Immédiatement, cette rencontre est devenue une preuve de lien avec le radicalisme. Pourtant, rappelons que d’autres maires, comme Bloomberg ou De Blasio, ont également rencontré l’imam sans que cela ne suscite l’indignation. Un  maire antisémite ?  La critique médiatique ne se cantonne pas à de l’islamophobie envers le maire, mais à des accusations d’antisémitisme. La qualification de « maire antisémite » me vient de Bernard Henry qui se base sur les positions Pro-Palestine ou le soutien au boycott d’Israël de Mamdani. Face à cela, Cole Stranger réagit de nouveau en soulignant l’alliance avec le politicien Brad Lander, membre de l’aile gauche du Parti démocrate et juif. L’homme se décrit comme « un sioniste de gauche », et pour lui, Lander ne pourrait jamais accepter de s’allier et donc contredirait l’image d’un homme isolé et hostile aux juifs.  Certaines vidéos ont également été sorties de leur contexte pour alimenter la polémique. En 2023, lors d’une convention des Socialistes démocrates d’Amérique, Mamdani dit ceci : « Pour faire en sorte que tout le monde se sente concerné par ces questions, nous devons les rendre locales, très concrètes. Nous devons faire comprendre que, lorsque la botte du NYPD vous appuie sur la nuque, c’est Tsahal qui l’a lacée ». Sur plusieurs plateaux et réseaux, ces images ont été interprétées comme une preuve d’antisémitisme, et c’est vrai que ces propos, sortis de leur contexte, alimentent l’idée antisémite d’un complot juif.  On se met alors à entendre que : « dans la logique de Mamdani, la police new-yorkaise était secrètement entraînée par les Juifs » selon Marc Weitzmann dans Tout est Politique (le 5 novembre sur France Info). C’est de « l’antisémitisme pur et simple, sans fard » pour Bénard-Henri Lévy qui sera également repris sur CNews. Mais encore une fois, si on fouille un peu, les affirmations du maire se basent sur une réalité. Il y a bien des entraînements entre la police New-Yorkaise et l’armée Israélienne, qui sont, de surcroît, réguliers et documentés. De plus, le maire Mamdani s’est expliqué à plusieurs reprises sur ce point, précisant qu’il ne faisait que relayer une réalité factuelle, et non promouvoir une idéologie hostile. Un acharnement médiatique, et franchement, c’est grave :  La séquence qui a fait le plus réagir, c’est celle du 9 novembre sur FranceInfo : Alix Bouilhaguet, consacre une séquence d’interview à Manuel Bompard, coordinateur de La France insoumise, autour de Zohran Mamdani. Et là, elle n’énonce pas une, ni deux, mais trois affirmations erronées, présentées comme des faits : Mamdani aurait repris le slogan « Mondialiser l’Intifada », il aurait botté en touche lorsqu’on lui a demandé de condamner le 7 octobre, et aurait levé des fonds pour l’UNRWA, agence onusienne accusée de collusion avec le Hamas. Directement, Manuel Bompard conteste fermement chacune de ces affirmations, soulignant qu’elles ne reposent sur aucune vérification.  Ce n’est que deux jours plus tard que Radio France publie enfin des corrections : Mamdani n’a jamais prononcé l’expression « Mondialiser l’Intifada », il n’évite pas de condamner le 7 octobre, et l’UNRWA n’a aucun lien direct avec le Hamas, les accusations provenant majoritairement d’Israël et des États-Unis.  Si l’on observe l’ensemble des traitements médiatiques, il est clair que Zohran Mamdani a été soumis à un véritable acharnement en France. Entre les accusations non sourcées, les interprétations tendancieuses de photos et vidéos, l’amalgame systématique entre islamisme et islam modéré, et les contre-vérités répétées sur des sujets sensibles, les médias ont multiplié les occasions de diaboliser le maire. Des critiques déconnectées de la réalité new-yorkaise, les préoccupations principales pour ses électeurs étaient le logement, la vie chère et les transports, et non la politique internationale ou les débats idéologiques sur l’islam. Mais cet acharnement médiatique n’est pas seulement problématique pour Mamdani : il révèle un manque de rigueur journalistique préoccupant, constaté jusque dans les chaînes d’information publique. La diffusion massive de contre-vérités et d’amalgames crée une vague de désinformation qui a des conséquences directes sur la perception du public et sur la qualité de notre débat démocratique, car c’est cela leur essence : « la mission fondamentale des médias : éclairer et enrichir le débat démocratique » écrivait Ignacio Ramonet (La Tyrannie De La Communication), pourtant le cas Mamdani nous donne la sensation de l’exact opposé.
Société

Australie : l’échappée jeune

Par Marilou Vigroux “C’était un rêve, une aventure à vivre avant de m’installer dans la vie active.” À 23 ans, Carla, étudiante en gestion, explique son départ pour l’Australie. Comme elle, de nombreux jeunes Français voient l’Australie comme la destination idéale pour vivre une expérience internationale, qu’il s’agisse de découvrir un nouveau mode de vie, d’améliorer leur anglais ou de travailler tout en voyageant. Mais qu’est-ce qui rend l’Australie si attractive pour cette génération en quête de sens et d’expériences uniques ? En 2023, plus de 30 000 jeunes Français sont partis en Australie dans le cadre du visa Working Holiday (WHV, en français PVT), une autorisation de séjour qui leur permet de travailler et voyager pendant un an. Si l’Australie attire, c’est notamment pour son mode de vie détendu, son environnement naturel incroyable, mais aussi pour les opportunités professionnelles et la possibilité de se réinventer. “No worries” : un état d’esprit qui séduit Carla, comme beaucoup d’autres, s’est lancée dans cette aventure pour une immersion totale : “Je voulais sortir de ma zone de confort et apprendre l’anglais en vivant au quotidien avec des locaux. Travailler là-bas m’a aussi permis d’être financièrement indépendante tout en voyageant.” Ce témoignage est représentatif de nombreux jeunes qui partent non seulement pour travailler dans les fermes ou les restaurants, mais aussi pour enrichir leur parcours personnel et professionnel. Le visa Working Holiday, très prisé, permet de travailler jusqu’à six mois pour un employeur et de voyager librement dans le pays. C’est une porte d’entrée pour une expérience unique. “Je suis parti faire de la cueillette dans les fermes du Queensland, une expérience physique mais enrichissante. Cela m’a permis de me découvrir autrement”, raconte Mathis, 24 ans, qui a passé un an à explorer les paysages australiens tout en enchaînant des petits boulots. D’après une étude menée par le Ministère des Affaires étrangères en 2022, 60 % des jeunes Français partent en Australie pour améliorer leur anglais, tandis que 25 % y voient une opportunité professionnelle ou de carrière. Ces chiffres témoignent d’une volonté marquée d’acquérir une expérience internationale qui enrichira à la fois leurs compétences linguistiques et professionnelles. Les jeunes générations sont en quête d’un équilibre entre aventure et développement personnel. “Revenir, c’est comme rentrer dans un autre monde” Cependant, après l’euphorie des premiers mois, beaucoup de jeunes vivent un retour difficile. L’adaptation à la France, après une telle immersion, peut s’avérer compliquée. “Revenir en France après un an à l’autre bout du monde a été un vrai choc. J’étais déconnectée de tout, les gens ici me semblaient plus stressés, moins ouverts”, confie Adèle, 25 ans, qui a passé une année à Sydney. Le phénomène de “choc culturel inversé” touche un nombre grandissant de jeunes, confrontés à un retour à la réalité française qui peut parfois paraître plus monotone. Selon une étude menée par le programme Work and Travel en 2021, 30 % des jeunes voyageurs avouent avoir eu du mal à réadapter leur quotidien après un séjour à l’étranger. Cette période de transition est souvent marquée par une remise en question des priorités et des choix de vie. Un passeport pour l’avenir Partir en Australie est aussi, pour de nombreux jeunes, un atout dans la construction de leur carrière. De retour en France, un voyage de ce type est souvent perçu positivement par les recruteurs. “Les jeunes qui partent en Australie acquièrent des compétences de travailleur autonome, une capacité à s’adapter et à communiquer dans un contexte international. Cela fait la différence sur un CV”, affirme Louis, 59 ans, lui aussi parti découvrir le cinquième continent à ses 20 ans. Les jeunes ayant vécu cette expérience soulignent la dimension positive de cet apprentissage, qui leur permet de se forger un parcours plus solide. D’après un rapport de Pôle Emploi, 41 % des jeunes ayant effectué un séjour à l’étranger déclarent que cela leur a permis de trouver un emploi plus rapidement à leur retour. Au-delà des motivations professionnelles, beaucoup de jeunes sont attirés par l’Australie pour son mode de vie et ses valeurs. “Je voulais aussi vivre quelque chose de plus proche de la nature, loin de l’agitation des grandes villes françaises. L’Australie a cette image de pays où on peut vraiment se reconnecter à soi-même”, explique Noah, 22 ans. Les paysages grandioses de l’Australie, des plages de la Gold Coast aux déserts de l’Outback, contribuent à cette quête d’un mode de vie plus simple et en harmonie avecl’environnement. Ce retour a des valeurs écologiques et humaines et est corroboré par une étude de 2022 menée par le site Workaway, qui montre que 45 % des jeunes partent en Australie pour s’engager dans des activités écologiques ou humanitaires. Partir en Australie, c’est bien plus qu’un simple voyage ; c’est une aventure humaine et professionnelle qui marque durablement. Les jeunes qui s’y rendent, qu’ils y restent pour un an ou plus, repartent avec un bagage bien plus large qu’une simple expérience de travail. Ils reviennent souvent plus matures, enrichis d’un point de vue interculturel et d’une vision différente du monde. Comme l’affirme Carla : “C’est un voyage initiatique, on en ressort changé, prêt à aborder la vie avec un regard neuf.” L’Australie, terre d’accueil, s’affirme comme le terrain de jeu idéal pour une génération en quête de sens et de renouveau, une destination qui, au-delà de l’aventure, se transforme en véritable tremplin pour l’avenir.
Culture

Sirât : le beat d’une danse macabre

Article rédigé par Lilou Soulet ©Sirât, 2025 Lors de sa sortie sur grands écrans en septembre, qu’il s’agisse de conversations dans un bar entre amis, autour d’un café, ou en sortant des salles de ciné, Sirât semblait être sur toutes les lèvres. Ce film réalisé par le Franco-Espagnol Óliver Laxe, auréolé du prix du jury au festival de Cannes avait, en effet, suscité de vives réactions. Arrêtons-nous alors un instant sur cette histoire aussi surprenante que déchirante. Dans cette odyssée, nous traversons les méandres d’un chemin aride sous le soleil du Sahara aux côtés de Luis, un père déterminé à retrouver sa fille disparue, accompagné de son fils et de son chien. Au cœur d’une rave party clandestine où la musique des basses fait vibrer les corps, mais aussi les âmes, Luis et son fils décident de suivre une bande de fêtards antisystèmes et vagabonds sur des routes austères. Le film bascule alors. Notre exploration du film part d’un aspect distinct : Sirât, au son des basses, est une composition musicale de David Kangding Ray qui nous transporte, telle une expérience immersive, hypnotique. Mais cette expérience qu’elle soit détestable pour certains ou jouissive pour d’autres peut s’avérer violente, chaotique. Elle s’accompagne d’un thème sinistre, celui de la mort et de sa banalité. Observons alors d’un peu plus près ce film marquant, en commençant par aborder la musique, étant l’un de ses points centraux. Elle instaure une ambiance, une atmosphère captivante. Et elle est d’autant plus intéressante qu’elle sert de trame dans l’histoire autant qu’en tant qu’accompagnateur, car c’est en réalité un morceau musical.  ©Sirât, 2025 Ce morceau est marqué par un rythme répétitif et une sonorité industrielle, un genre de la musique électronique qui s’est notamment développé dans les années 80 jusqu’à s’imposer dans l’industrie culturelle : la techno. Née aux Etats-Unis, à Détroit, c’est une musique “de danse” qui apparaît en parallèle de la house music. Ses inspirations viennent du courant new wave, electro, soul, funk… Autant de genres musicaux symboliques d’une culture qui s’est popularisée dans les années 90, après la fin de la Guerre Froide, jusqu’en Europe.  Au départ, cette musique résonnait dans les clubs homosexuels et afro-américains, avant de traverser l’Atlantique pour s’implanter dans les clubs gays anglais des années 1990. Bien qu’elle ait été récupérée par les masses, son but originel demeurait, celui de constituer un espace libre, d’expression, pour des communautés marginalisées et qualifiées de “déviantes”.  En Angleterre, les clubs étaient restreints sous Margaret Thatcher au nom de la lutte anti-drogue, ce qui a poussé les jeunes vers les rave-party clandestines, gratuites et illégales. C’est ainsi que les “Sound System”, nom donné aux organisateurs de raves et créateurs de labels indépendants, se sont liés au réseau punk revendiquant des idéologies anarchistes et alternatives. Dans le film, l’action se déroule en Afrique mais les influences occidentales sont clairement visibles, déjà de par l’origine du réalisateur. Les rave party dans Sirât semblent également adopter les mêmes codes et caractéristiques d’une rave “classique” : si elle n’est pas par essence illégale, son caractère clandestin traduit une volonté revendicative, affirmant une liberté d’organisation en marge des institutions. On y retrouve aussi une participation nomade par des trajets longs des ravers (voyageant en caravanes), des valeurs de respect et de convivialité semblable où les individus se rassemblent dans un esprit d’unité mais alternant aussi par des moments de danse solitaire, introspective et avec la présence de drogues… C’est finalement cette quête de liberté à travers la transgression de la loi qui traduit l’identité du mouvement des ravers, dans une expérience de transe collective permettant l’évasion. La musique participe à ce besoin d’échapper à la réalité bien que la violence de ce monde finisse par rattraper nos protagonistes.  En quoi Sirât parle aux jeunes ?  C’est justement cette nécessité de trouver un échappatoire et ce besoin vital de liberté dans une société où parler d’avenir devient anxiogène entre enjeux environnementaux, tensions politiques et difficultés économiques et sociales. Ce film témoigne ainsi de ce mal-être général ressenti par tout une génération qui tente d’y faire face à sa façon.  Au-delà de la musique, c’est un récit très actuel que nous présente Óliver Laxe, bien qu’il s’éloigne des codes cinématographiques “classiques”. En effet, dans une grande partie du début du film, il laisse peu de place aux dialogues, donnant plus d’impact aux corps dansants. Dans ce qui semble indicible se dessine donc une parole muette mais puissante du mouvement, du regard, traduisant l’inquiétude, la peur, la douleur mais aussi l’élan vital.  En montrant des corps qui s’expriment sans parler, l’idée du passage résonne déjà particulièrement dans ce film. Un perpétuel entre deux, un espace aussi fragile qu’instable qui, dans un esprit de quête d’un ailleurs, nous ouvre une porte vers un autre monde, beaucoup moins terre-à-terre : celui des morts. Car Sirât dans son titre en lui-même symbolise le passage du monde des vivants à celui des défunts : c’est le pont sur l’Enfer que les âmes doivent traverser le jour du Jugement dernier selon la croyance islamique. Par ailleurs, cette traversée mortelle fait écho au mythe d’Orphée. Rappelons-le, Orphée, éperdument amoureux d’Eurydice, son épouse décédée tragiquement après avoir été mordue par un serpent, décide de descendre aux Enfers pour la ramener. Mythique poète de la Thrace, il émeut le roi de ces lieux infernaux, Hadès, épaulé de son épouse Perséphone, par son chant envoûtant. Ils acceptent ainsi de le laisser repartir avec Eurydice à condition qu’il ne se retourne pas avant d’en être complètement sorti. Mais le malheureux se retourne avant d’avoir atteint la lumière craignant qu’elle ne le suive, la perdant à tout jamais. D’une part, la musique témoigne dans ce mythe comme dans le film de cette épreuve, décuplant les sens des personnages. D’autre part, la transgression à travers le regard d’Orphée est abordée dans Sirât par la désobéissance et la fuite de la réalité des ravers, perpétuels nomades. Leurs sentiments, évoqués par l’amour qu’ils portent envers leurs êtres chers est un parallèle non hasardeux également, illustrant comment l’humain vit, ou survit à la disparition d’un proche, et initie son deuil. Enfin, la mort, très présente comme thème, nous rappelle paradoxalement notre attachement viscéral à la vie, presque instinctive. En réalité c’est une multiplicité de mondes qui s’ouvrent à nous dans ce film entre lieux physiques et métaphysiques. On le voit à la rencontre entre Luis, cherchant sa fille aux côtés de son jeune fils et de leur chien, et ce groupe de ravers dans un contexte apocalyptique de début de troisième guerre mondiale, chacun ayant un but et une manière de réagir totalement différents. Pourtant cette rencontre est symbolique car possible là où tout semblait les séparer, la situation les amenant à cohabiter, jusqu’à partager des moments très intimes de leur vie.  Finalement, Sirât est un film qui ne nous laisse pas indemnes, de par sa puissance sensorielle autant que par ce qu’il raconte de notre époque. C’est une véritable expérience plus qu’une histoire, elle se vit, se ressent, nous emmenant sur ses chemins sinueux jusqu’à nous laisser, après le générique, avec cette certitude, que, nous aussi, avons traversé quelque chose.
Société

Elon Musk contre Wikipédia : la bataille pour le contrôle du savoir

Wikipédia est dans le collimateur des conservateurs américains. Depuis quelques années, la plateforme collaborative est accusée d’être devenue un outil de propagande progressiste, qui trahit son idéal de neutralité. Ces attaques ne sont pas restées sans suite. Elon Musk en a fait son cheval de bataille et promet désormais une alternative « objective », intégralement générée par intelligence artificielle. Derrière cette querelle se joue un enjeu autrement plus fondamental : qui décide de ce qui est vrai ? Qui a le pouvoir de définir le savoir commun ? En filigrane, c’est le contrôle de la vérité qui est en jeu. Le savoir comme champ de bataille Dans les milieux conservateurs américains, le diagnostic est sans appel : Wikipédia serait tombée aux mains d’une idéologie woke décidée à réécrire l’histoire. En s’appuyant sur les grands médias et la recherche universitaire, elle ne ferait que reproduire un consensus qui écarte d’emblée toute lecture réactionnaire des faits. Wikipédia n’est pas exempte de biais, c’est indéniable. Les chercheurs les documentent depuis des années : contributeurs majoritairement masculins, forte présence de diplômés, déséquilibres thématiques. Mais la polémique actuelle cible autre chose : les pages sur des sujets brûlants, les mouvements sociaux, les figures politiques controversées, ou les débats de société. Sur ces terrains minés, la neutralité est un exercice périlleux parce que le consensus académique lui-même est disputé. Toujours est-il que, par sa logique collaborative, Wikipédia rend ces tensions visibles et négociables. Là où les choses se gâtent, c’est que l’offensive quitte le terrain des idées pour viser directement les contributeurs du site. L’hebdomadaire Le Point, par exemple, qui qualifie Wikipédia de « machine à calomnier », a menacé de révéler l’identité de plusieurs éditeurs du site. Or, Wikipédia tient grâce à un tissu fragile de bénévoles et de médiations. Intimider celles et ceux qui s’y investissent, c’est tenter de désarticuler un modèle éditorial fondé sur une participation volontaire. Et c’est dans ce climat délétère de suspicion qu’émerge le projet ambitieux de remplacer Wikipédia par une infrastructure concurrente, non pas pour corriger ses biais, mais pour leur substituer un autre récit. Grokipedia ou l’illusion de neutralité Dans cette guerre sainte contre Wikipédia, Elon Musk caracole en tête. Depuis des années, il vilipende l’encyclopédie libre et jure d’en « purger la propagande ». Sa promesse tient en quelques mots : remplacer le travail humain des contributeurs par celui d’une intelligence artificielle soi-disant neutre et parvenir ainsi à un savoir pur de toute controverse. Après le rachat de Twitter en 2022, Musk entend désormais annexer la production du savoir. Se réclamant de « la vérité, toute la vérité, rien que la vérité », il lance le 27 octobre 2025 Grokipedia, une encyclopédie dite « objective », générée par son propre modèle d’IA. Il suffit cependant de gratter un peu le vernis publicitaire pour que l’édifice se fissure. Plusieurs analyses ont examiné les sources utilisées et ont mis en évidence des biais structurels qui sautent aux yeux. Contrairement à la neutralité affichée, Grokipedia repose sur un corpus de sources clairement orienté, qui mélange sans distinction des médias d’extrême droite et des plateformes conspirationnistes comme InfoWars. Ces glissements ne sont pas des accidents de parcours, ils irriguent le contenu même des articles les plus sensibles. La page dédiée à Adolf Hitler s’ouvre sur les réformes économiques du Troisième Reich, la construction d’autoroutes et le recul du chômage, avant d’évoquer, au troisième paragraphe seulement, les politiques d’extermination raciale du régime. Grokipedia présente aussi l’esclavage américain avec les arguments qu’on utilisait autrefois pour le justifier, et décrit l’assaut du Capitole avec une certaine complaisance envers les émeutiers. Son objectif est limpide : réhabiliter ce qui a été condamné par l’histoire. Mais le cœur du problème est ailleurs : Grokipedia opère en boîte noire. Impossible d’y trouver un historique des modifications, un espace pour débattre, ou même les critères qui ont guidé le choix des sources. Là où Wikipédia expose au grand jour ses querelles intestines, Grokipedia efface soigneusement toutes les traces de fabrication. Si le mécanisme produit beaucoup, et vite, avalant le million d’articles en quelques semaines, il se heurte à une impasse structurelle. Le système repose sur un enchaînement simple et circulaire : l’IA génère des articles qui deviennent ensuite la matière première du corpus sur lequel la même IA est entraînée pour produire d’autres articles. Piégée dans un système en circuit fermé, la machine ingurgite ses propres productions, régurgite sans cesse les mêmes tournures, et finit par s’embourber. Chaque erreur est reprise, amplifiée, recyclée en matière première pour de nouveaux textes. Grokipedia érige ses approximations en vérités et tourne en rond dans un savoir qui ne se nourrit que de lui-même. Elle produit une connaissance circulaire et autoréférentielle. Ce risque théorique deviendrait concret dès lors qu’il n’existe aucun mécanisme de correction externe. Or, c’est précisément la direction que semble vouloir prendre Musk, où seul compte l’alignement avec sa vision du monde. En se posant en rivale de Wikipédia, Grokipedia supprime précisément ce qui en fait la force : la construction collective du savoir et la confrontation des points de vue. Elle déroule un récit sans aspérités, verrouillé, qui reflète avant tout celui qui l’a conçue. La tentation d’un savoir sans personnes Grokipedia ne sort pas de nulle part. Son émergence s’inscrit dans un mouvement plus large : le retour en force d’un anti-intellectualisme assumé, qui brandit le « bon sens » contre l’expertise universitaire et traite les chercheurs en simples idéologues. L’historien américain Richard Hofstadter en avait déjà décrit les rouages il y a soixante ans. Mais aujourd’hui, le phénomène a explosé, porté par quelques personnalités influentes et par la viralité des réseaux. Aux États-Unis, sous l’administration Trump, des pans entiers de la recherche sur le climat, la santé publique, ou la lutte contre les discriminations ont été liquidés. En Argentine, Javier Milei taxe gaiement les universités de « nids de gauchistes » et brandit la menace sur leurs financements. Ces offensives obéissent à la même partition : les institutions du savoir seraient infiltrées de part en part par une idéologie progressiste qui travestirait la vérité. Lorsqu’il accuse Wikipédia d’être « contrôlée par des activistes d’extrême gauche », Musk ne fait que ressasser ce vieux refrain déjà éculé. Aujourd’hui, Wikipédia tient presque lieu de rempart, elle perpétue la promesse d’un Web coopératif, transparent, qui échappe aux logiques marchandes. Elle n’est certes pas exempte de défauts, mais elle défend un principe élémentaire : le savoir se forge dans la confrontation des points de vue, et ce processus de fabrication doit demeurer transparent. C’est justement ce modèle ouvert qui révulse les partisans d’une vérité monolithique. Grokipedia promet tout autre chose : un savoir direct, qui tombe tout cuit. Son succès symbolique tient à un pari risqué selon lequel la machine serait plus fiable que la communauté des experts et des citoyens. Or, les modèles d’IA ne produisent aucune neutralité ontologique ; ils ne font que reproduire les biais, les obsessions et les angles morts des données qui les ont nourris. Gavez-les de sources conspirationnistes, ils vous serviront du complotisme en boîte. Gorgez-les de préjugés, ils les érigeront en dogmes. Ce basculement ne relève pas du simple choix technique, il charrie une autre idée du politique. Le philosophe Jacques Rancière, dans ses travaux sur la démocratie, défendait l’idée que celle-ci repose sur un postulat fondamental : l’égalité des intelligences, c’est-à-dire la capacité de tout individu à comprendre, débattre et participer à l’élaboration d’un savoir commun. Le projet d’Elon Musk part de l’hypothèse contraire : celle d’un utilisateur impatient, pour qui la compréhension des mécanismes de vérité est superflue. Il suffirait de s’en remettre à la machine pour toucher une vérité lavée de toute controverse. L’histoire des encyclopédies dessine une trajectoire émancipatrice, celle d’un savoir qui, siècle après siècle, s’arrache aux mains de quelques-uns pour se donner au plus grand nombre. Diderot et d’Alembert l’ont arraché aux clercs. Wikipédia en a fait un chantier ouvert à tous, désordonné mais bien vivant. Grokipedia rompt avec cette histoire. Elle enferme le savoir dans une machinerie opaque, propriété d’un seul, imperméable à la contradiction. Sous ses airs de neutralité algorithmique, elle organise méthodiquement l’atrophie de notre esprit critique.