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Grande gagnante du concours FastN “Folie”

Par Héloïse Horent, qui a su séduire les membres du jury avec son texte sur le thème de la folie. À quel moment passe-t-on de « personne un peu intense » à « folle » ? Qui décide : le médecin, le groupe, la rumeur ? « Folie » est un mot à double fond. Il peut désigner des troubles qui appellent du soin et du respect. Mais il sert aussi, très souvent, à nommer l’écart aux codes. Autrement dit, la folie n’est pas seulement une réalité psychique, c’est aussi une construction sociale. Je suis folle. Enfin, c’est ce qu’on me dit. Je l’ai compris un matin où j’ai tenté l’exercice préféré de notre époque : me « pitcher ». On m’avait demandé de résumer qui j’étais en soixante secondes. J’ai accéléré, empilé des idées, glissé une blague, puis une conclusion trop sûre d’elle. À la fin, le silence a parlé pour tout le monde : « particulière ». Pas folle au sens clinique, folle au sens : « difficile à ranger ». Nous avons tous un rapport à la folie, mais nous ne la montrons pas tous. Certains apprennent à la contenir, à la rendre présentable, à la transformer en anecdote inoffensive. D’autres, par tempérament ou par fatigue de jouer, la laissent apparaître. Et comme la société adore ce qu’elle peut lire vite, elle colle des étiquettes. En communication, on appelle cela un cadrage, un mot qui simplifie et évite le détail. Je décide donc de traiter la folie comme on traiterait un objet du quotidien, un objet qu’on croit connaître parce qu’on le nomme souvent, alors qu’on ne le regarde jamais vraiment. Francis Ponge a pris le parti pris des choses, il a accordé de la dignité au savon, à l’huître, au cageot, en montrant qu’il y avait là une poésie et une utilité. Moi, je prends le parti pris de la folie. Je la pose sur la table, comme un produit mal étiqueté, et je retravaille son packaging. Je ne vends pas la folie-détresse qu’on doit accompagner, je vends la folie-exutoire, celle qui desserre la pression et rappelle qu’un être humain n’est pas une fiche “à remplir”. Sortir la Folie du coin honteux où on l’a reléguée, voilà l’idée : la rendre acceptable, non comme scandale, mais comme soupape. Goffman l’avait dit : la vie sociale est une scène, et nous passons notre temps à « tenir la face », à gérer une présentation de nous-mêmes. Dans ce théâtre, « folle » désigne celle qui déborde du script et oblige les autres à improviser. Or l’improvisation inquiète : elle révèle que la normalité n’est pas une vérité, mais un accord. Cet accord a souvent été brutal : on a redouté, moqué, puis enfermé. Encore aujourd’hui, entrer en psychiatrie peut déclencher une phrase défensive : « je ne suis pas folle, je suis accompagnée ». Comme si le soin devait s’excuser. Pourtant, la folie n’a pas toujours été uniquement un bannissement. Au Moyen Âge, le fou ou le bouffon pouvait dire des vérités interdites ; au Carnaval, les rôles s’inversaient : soupape collective, défouloir organisé, permission de déraper sans perdre sa place. Si vous avez encore des doutes, je vous présente l’ambassadeur universel de mon produit : le chat. Animal digne, quasi aristocratique, qui, sans prévenir, traverse le salon comme une rumeur, saute sur un coussin comme si le coussin avait un passé trouble, puis redevient normal en trente secondes, l’air de dire : « Je ne vois pas de quoi vous parlez. » L’humain fait pareil, mais il ajoute des justifications. Il dit : « Je ne sais pas pourquoi je rigole. » Ce qui signifie : « Je viens d’atteindre mon quart d’heure de folie. » La différence entre nous et le chat, c’est que lui ne culpabilise pas. Nous, si, parce que nous avons intériorisé l’idée que déborder, c’est déjà sortir de la norme. Bourdieu rappellerait que le produit est universel, mais que son autorisation ne l’est pas : tout le monde n’a pas le même droit au débordement. Selon le genre, le milieu, la réputation, la même folie sera lue comme charme ou comme faute. Et Barthes ajouterait que, dès qu’un débordement devient récit, il devient acceptable : l’écart se convertit en « bonne histoire », donc en signe socialement propre. On cite parfois Paulo Coelho : « La folie, c’est l’incapacité de communiquer ses idées. » J’oserai le contre-slogan : la folie est parfois une manière de communiquer quand le langage ordinaire étouffe. Elle dit, par excès, ce que le cadre interdit. Reste le versant sombre, qu’il faut nommer sans le réduire : Schopenhauer pense la folie comme une maladie de la mémoire, quand l’esprit remplace une réalité trop douloureuse par une fiction vivable. Freud rappelle que le moi n’est pas maître dans sa propre maison : nous ne pilotons pas tout. Ce rappel évite la publicité malhonnête : l’exutoire ne doit pas masquer la souffrance. Ainsi, ce que je veux regarder ici, ce n’est pas la folie comme caricature, mais la folie comme mot qui classe, qui contrôle, qui bannit, et qu’on pourrait, peut-être, réhabiliter, au moins dans sa version libératrice. Dire clairement qu’il y a des folies qui abîment et qu’il faut soigner, et des folies qui soulagent et qu’il faut cesser de punir. Et si l’on me demande ce que mon « produit » change, je réponds ceci : il ne promet pas la normalité ; il promet le droit de respirer sans se justifier. Autrement dit, il ne cherche pas à rendre tout le monde fou. Il cherche à rendre moins honteux le fait que nous le sommes déjà, chacun à notre manière, et que nous passons notre vie à décider si nous allons le cacher, le jouer, ou l’assumer.
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Rêveries du consommateur solitaire

Par Marius Prud’Homme, Participant au concours FastN’Curious sur le thème de la folie et coup de coeur du jury Mur blanc. Notre rêveur se réveille. La lumière ardente des six faisceaux blancs au-dessus de sa tête lui brûlent la rétine. Il se sent embrumé, pris dans un sommeil artificiel. Il se lève. “Tiens ! le ciel est blanc ; ça alors ! Le sol aussi !” se dit-il en lui-même. Il avance. Là, debout devant lui, il voit passer un spectre poussant un étrange objet métallique ; notre rêveur peine à reconnaître. Il se dit: “est-ce un rêve ? Ici-bas, non seulement les chevaux ne tirent plus les chars, mais encore, ce sont les Hommes qui les poussent ! Quel monde étrange !” Il continue. Soudain, notre rêveur se souvient qu’il cherche quelque chose : “Ah, mais je cherche quelque chose ?” Mais que cherche-t-il ? “Mais quoi ?” Peut-être le bonheur qui sait ? Il se penche vers l’étagère qui lui fait face. Là se dressent des bocaux pleins de morceaux de ferraille. Il constate que ces bocaux sont sûrement trop petits pour contenir le bonheur. Il interpelle un spectre qui se tient au bout de l’allée. “- À quoi servent ces bouts de ferrailles ? Bienveillant le spectre lui explique que ce sont des ***, qu’ils servent à relier des feuilles ensemble, à une condition : qu’il n’y ait pas trop de feuilles — bien entendu, mais qu’il y en ai le taux minimal — allez savoir, l’on peut trouver des fous qui n’en attacherait qu’une seule avec elle-même : ils feraient chose vaine ; ce que le font la plupart des fous d’ailleurs. “Alors comme ça, je pourrais écrire une histoire sur des feuilles et les relier ensemble à l’aide de cet ustensile ?” Révolté, le spectre lui répondit précisément en ces termes et la discussion se déroula fidèlement comme suit : “- Surtout pas malheureux ! Sauf si vous êtes un écrivain — bien sûr ! Êtes-vous un écrivain ? – Non, enfin je ne crois pas. Pourquoi, devrais-je ? – J’ai oublié de vous le notifier — cela me semblait évident : cet ustensile sert à relier des choses sérieuses ! Enfin, en vérité il paraît que vous pouvez relier des choses futiles, mais on vous prendrait pour un fou. Mais — qui êtes-vous, que faites-vous ? -Moi je suis rêveur, enfin je crois. -Et en quoi cela consiste Monsieur ? -Oh et bien cela, tout dépend de vous !” Notre rêveur continue sa course folle. À l’angle d’une autre allée, il fait la rencontre d’un autre spectre. “- Est-ce là que se trouve le bonheur ? Demande notre rêveur. – Pour certains oui. – Et pour les autres alors ? – Et pour les autres, ils s’en abreuvent et pourtant ça les tue. Ils peuvent même parfois en devenir fou. -Et pourquoi alors en boire si on ne peut pas savoir ? – Parce qu’il faut bien jouer ! C’est un drôle de jeu de hasard, où beaucoup perdent. En fait tout le monde perd, mais souvent ceux qui le savent n’en font rien. – Il faut être bien triste pour se livrer à un tel jeu. – Peut-être… tiens passe-moi cette bouteille derrière toi.” Notre rêveur, bonhomme, se retourne pour s’exécuter. Une fois sa marchandise récupérée le spectre s’en va sans mot dire. Plus loin, notre rêveur rencontre de nouveau un spectre. Celui-ci semble moins loquace. Il répète “à moi”. Notre rêveur en a peur, il préfère garder une distance. Devant une étagère pratiquement vide et se dit : “tiens, cette étrange boîte colorée me laisse pantois. Ses couleurs m’évoquent beaucoup de joie ! Le singe à casquette dessiné dessus semble heureux, il sourit.” À peine tend-il la main que le spectre le bouscule en criant “à moi !”. Notre rêveur l’interroge alors sur ses motivations. “- Vous aussi êtes venus chercher le bonheur ? – Pousse-toi ! C’est à moi ce que tu regardes ! – En vertu de quoi ? – C’est moi qui l’ai vu le premier, alors il est à moi ! Puis vous avez voulu profiter de ma générosité, c’est parce que je l’ai vu que vous avez voulu le prendre ! Avouez ! – Partageons-le ? – Ah ça certainement pas !” Le spectre se saisit du paquet et s’enfuit. Notre rêveur en arrive finalement à cette conclusion : il semblerait que, parmi tous les spectres qu’il a croisés, aucun n’avait trouvé le bonheur. Pourtant tous le cherchaient avec, au moins, la même énergie que lui. *** *grésillements* “Radio-Italiana-Franca, le canal-radio littéraire franco-italien le moins écouté de toutes les années70 !” *grésillements* “Pietro Desnos Pasolini, après la lecture de ce court texte, intitulé les Rêveries du consommateur solitaire, comment abordez-vous ce sujet : la folie et la littérature ? P.D.Pasolini, avec un fort accent italien : Je me permets de… rebondir… sur la petite histoire d’abord… Je crois que parfois on dit que la folie se manifeste par l’écart… à la norme… à la logique… au bon sens même. Alors on pourrait en effet… déjà… reprocher à cette histoire que trop d’écart ne s’appelle pas plus folie… que bêtise. – Et sur le lien entre folie et littérature ? – Là… il me semble que la folie… la transe ou la poésie c’est… la vérité… celle qui guérit Artaud augrand amphithéâtre de la Sorbonne… – Et peut-être aussi ce qui le rend malade ? – Oui… aussi… de surcroît.”
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Disparition du Guide Suprême iranien : libération ou condamnation ?

Article rédigé par Lilou Soulet Regards braqués sur le Moyen-Orient. Lors de frappes israélo-américaines visant des dirigeants iraniens à Téhéran, il a succombé le 28 février 2026 à l’âge de 86 ans. L’annonce de la mort de l’ayatollah Khamenei retentit aux quatre coins du monde. Cet événement incite à faire un détour historique sur l’Iran pour mieux comprendre les enjeux internationaux actuels. Des racines historiques anciennes Son histoire remonte à des milliers d’années, dans un pays où se trouve l’une des civilisations les plus anciennes du monde. On retrouve ses premières traces sur les hauteurs de Sialk à côté de Kâshân dès la fin du VIIe siècle au IIIe millénaire av. J.-C. En avançant dans le temps, la région iranienne s’est construite en tant que grand Empire Perse dès l’Antiquité avec notamment durant VIe siècle av. J.-C la fondation de l’Empire achéménide, l’un des plus grands empires de l’histoire s’étendant du Moyen-Orient jusqu’à l’Inde. Affaibli sous la dynastie Qadjar durant le XIXe siècle, le pays aux ressources riches en pétrole est convoité et subit de plus en plus l’influence du Royaume-Uni et des Etats-Unis. C’est en 1925 que Reza Chah Pahlavi prend par la suite le pouvoir et décide de moderniser le pays de façon autoritaire. Le durcissement du régime par son fils Mohammad Reza Chah lui ayant succédé (1941 – 1979) et la répression de l’opposition, en particulier les agitations populaires et manifestations étudiantes, amplifient les mécontentements au sein de la population iranienne.  Quels sont les facteurs ayant mené à la Révolution Iranienne ?  Le 25 août 1941, les britanniques et les soviétiques envahissent le pays. Reza Chah abdique étant favorable à l’Allemagne et c’est son fils Mohammad Reza Chah Pahlavi qui lui succède.  Durant son règne, un tournant majeur se produit : le nouveau successeur se range du côté des occidentaux en opérant un coup d’État organisé avec l’aide de la CIA et du MI6 renversant le premier ministre Mohammad Mossadegh. Ce dernier avait nationalisé l’industrie pétrolière et menaçait ainsi les intérêts des américains et des britanniques. Ce rapprochement avec les USA s’explique par un contexte tendu, celui de la Guerre froide et d’une volonté des américains d’éviter à tout prix une révolution communiste. De ce fait, le Chah renforce la police politique (SAVAK), la surveillance et la censure. Accumulée à cela, la Révolution Blanche de 1960 lancée par le Chah avait pour objectif de moderniser le pays, par l’industrialisation et la réduction du pouvoir des religieux. En conséquence, cela a provoqué de nombreuses contestations. Face à une opposition croissante, le régime se durcit, devenant un régime dictatorial. C’est ce mécontentement accumulé qui a mené à la Révolution iranienne de 1979. Inéluctablement, cela a conduit à la fin de la dynastie Pahlavi, et le début du règne de Ruhollah Khomeini, transformant l’Iran en un État théocratique islamique. Ainsi, est née de cette Révolution islamiste, la République islamique d’Iran le 1er février 1979.  Le régime de Khamenei succède donc à celui de Khomeiny à sa mort, devenant dès 1989 le Guide suprême de la Révolution. Ce titre découle de la théorie du Wilayat al-Faqih, concept central dans le chiisme ayant été au cœur de la révolution iranienne de 1979. Selon cette théorie, “le faqih”, juriste théologien détient le pouvoir légitime de gouverner la communauté musulmane durant l’absence de l’Imam. Le guide suprême reçoit alors les pleins pouvoirs qu’il s’agisse du domaine religieux, politique, militaire, légal ou même moral concernant toutes les mesures prises par l’Etat. Un régime qui fait face à de nombreux soubresauts 37 ans. C’est la longévité du pouvoir de Khamenei, confronté à de nombreuses crises toutefois.  Premièrement, et une des raisons expliquant les conflits actuels, concerne le programme nucléaire iranien. Depuis les années 1990-2000, l’Iran annonce ce programme comme étant un projet civil mais reste soupçonné d’être sous couvert d’intentions militaires. Alliée du Hezbollah (Liban), du régime syrien et de groupes armés anti-Israël, la possession iranienne nucléaire inquiète ses opposants : les Etats-Unis et Israël percevant une véritable menace existentielle. Néanmoins, le nucléaire n’explique pas à lui seul les conflits actuels qui touchent de nombreux pays du Moyen-Orient, s’inscrivant dans un contexte régional déjà instable, marqué par le conflit israélo-palestinien et par l’opposition entre l’Iran et Israël depuis la révolution islamique de 1979. L’Iran soutient, en effet, des groupes hostiles à Israël ce qui alimente une guerre indirecte dans la région. C’est dans ce contexte de rivalité que le Guide Suprême a perdu la vie, point culminant de décennies de tensions politiques, militaires et idéologiques. Par ailleurs, le régime malgré son apparente stabilité durant ces années a régulièrement été contesté. Une des premières grandes révoltes après la Révolution de 1979 date de 1999 lorsque le journal réformateur Salam a été fermé entraînant de violentes manifestations étudiantes à Téhéran, en quête de libertés politiques. D’ailleurs cet événement a été marqué par la riposte des forces de l’ordre qui a conduit à des arrestations massives et comptant au moins 4 morts.  Les élections présidentielles de 2009 sont marquées aussi par le mouvement vert contestant les résultats considérés truqués par une grande partie de la population, suite à la victoire annoncée de Ahmadinejad réélu après son premier mandat présidentiel de 2005 à 2009. Il reste ainsi président jusqu’en 2013. Le problème n’est d’ailleurs devenu plus seulement politique mais social, par de grandes protestations dès 2019 à cause de la hausse du prix de l’essence. Des sanctions internationales et notamment américaines, imposées en particulier à cause du programme nucléaire, ont engendré une grave crise économique.  Enfin, la mort de Mahsa Amini en 2022 a provoqué de grandes manifestations revendiquant plus de liberté notamment concernant les droits des femmes, désirant la fin de la police religieuse. Cette jeune femme morte en détention avait été arrêtée pour un voile supposément mal ajusté. Un futur incertain ? La mort de l’ayatollah engendre ainsi de nombreuses questions quant à l’avenir du pays, déjà sur la piste d’un nouveau successeur, le fils d’Ali Khamenei. C’est l’Assemblée des experts, organe essentiel dans la politique iranienne composée de hauts dignitaires religieux qui se charge de cette mission. Effectivement, élisant le Guide Suprême, cet organe est lui-même élu au suffrage universel direct. Au-delà des défis sur le territoire national que devra affronter Mojtaba Khamenei, c’est aussi un devoir d’image étrangère hautement symbolique, renvoyant un message clair au monde entier quant à la stabilité du pouvoir malgré le chaos actuel.
Politique

Les Think Tanks : laboratoires d’idées ou usines à influence ?

Article rédigé par Noan Petro–Verneau Imaginez une organisation qui n’est ni un parti politique, ni une entreprise, ni une ONG, mais qui dispose de l’oreille des ministres, publie des rapports qui alimentent les débats parlementaires et façonne discrètement le vocabulaire des grands médias. C’est, en substance, ce que font les think tanks ; ces « réservoirs d’idées » dont le nom anglophone masque souvent l’influence considérable qu’ils exercent sur nos démocraties. Si la notion peut sembler abstraite ou lointaine, elle est pourtant au cœur de mécanismes qui touchent directement à la manière dont les décisions politiques se prennent. À l’heure où la défiance envers les élites et les experts est à son comble, comprendre ce que sont les think tanks, qui les finance et dans quel(s) intérêt(s) ils opèrent, devient un enjeu civique de premier ordre. Qu’est-ce qu’un think tank ? Une définition floue, une réalité plurielle Le terme « think tank », littéralement « réservoir de réflexion », désigne des organisations dédiées à la production et à la diffusion de savoirs à vocation politique. À mi-chemin entre le laboratoire de recherche et le lobby, ils se distinguent des universités par leur orientation vers l’action publique, et des cabinets de conseil par leur prétention à l’intérêt général. Cette définition recouvre en réalité une grande hétérogénéité. On y trouve de petites structures militantes d’une poignée de chercheurs, comme de grandes institutions dotées de centaines d’employés et de budgets comparables à ceux de facultés entières. Leur point commun : produire des analyses, des propositions et des récits destinés à infléchir l’agenda politique et médiatique français. Une naissance américaine, une diffusion mondiale Le phénomène est né aux États-Unis à la fin du XIXe siècle, avec la création de la Brookings Institution en 1916, souvent citée comme le premier think tank moderne. Le modèle s’est ensuite exporté au Royaume-Uni, avec le Fabian Society ou le Institute of Economic Affairs, puis progressivement en Europe continentale à partir des années 1980-1990. En France, la tradition est plus récente et longtemps restée marginale, compte tenu d’un modèle où l’État s’appuie davantage sur ses propres corps d’expertise (Conseil d’État, INSEE, direction du Trésor). Mais depuis les années 2000, les think tanks français se sont multipliés : Terra Nova, l’Institut Montaigne, la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), le Jean-Jaurès, ou encore l’IFRAP, pour ne citer qu’eux. Qui paie, décide ? Ou la question du financement et de la transparence Des modèles économiques opaques La question du financement est sans doute le sujet le plus sensible qui entoure les think tanks. Contrairement aux partis politiques, soumis à des règles strictes de transparence financière, ou aux entreprises, tenues à des obligations comptables publiques, les think tanks bénéficient dans de nombreux pays d’un cadre juridique particulièrement permissif. Leurs ressources proviennent généralement de trois sources : les dons de fondations privées ou d’individus fortunés, les financements d’entreprises et de fédérations professionnelles, et dans certains cas des subventions publiques. Cette mixité des sources n’est pas en soi problématique : c’est leur opacité qui l’est. Le problème structurel des conflits d’intérêts Lorsqu’un think tank plaide pour la réduction de la fiscalité sur les entreprises et que ses principaux donateurs sont de grands groupes industriels, le conflit d’intérêts est flagrant, bien qu’aucune règle ne l’interdit formellement. Aux États-Unis, des enquêtes journalistiques ont régulièrement mis en lumière ces liens troubles : le Mercatus Center, proche de l’idéologie libertarienne, est ainsi largement financé par les frères Koch, figures de la droite radicale américaine. En France, l’Institut Montaigne publie chaque année la liste de ses contributeurs, une pratique qui, bien que louable, reste encore trop rare. La plupart des structures restent discrètes sur leurs sources de revenus, invoquant la confidentialité des donateurs ou l’absence d’obligation légale. Cette opacité nourrit de manière légitime le soupçon. Vers plus de régulation ? Plusieurs propositions émergent pour encadrer ce secteur : obligation de déclaration des sources de financement au-delà d’un certain seuil, interdiction des financements étrangers pour les organisations travaillant sur des sujets de politique nationale, ou encore création d’un registre européen des lobbies incluant les think tanks. L’Union européenne a d’ailleurs fait un pas en ce sens avec son registre de transparence, mais son application reste incomplète et les sanctions inexistantes. Influence sur les politiques publiques, entre expertise et lobbying Les canaux d’influence Comment un think tank passe-t-il de la production d’idées à leur traduction en politiques concrètes ? Les voies sont multiples et souvent informelles. La plus directe est le placement de ses chercheurs aux postes de décision : de nombreux hauts fonctionnaires, ministres et conseillers présidentiels sont d’anciens membres de think tanks. En France, la passerelle entre l’Institut Montaigne et les cercles de pouvoir macronistes a été abondamment commentée. Il existe aussi une influence plus diffuse, opérant sur le temps long : en popularisant certains concepts (« flexisécurité », « choc de compétitivité », « économie de l’offre »), les think tanks contribuent à cadrer les débats politiques et à définir ce qui est présenté comme raisonnable ou inévitable. C’est ce que le politologue Antonio Gramsci appelait, avec d’autres mots, la « bataille des idées ». L’instrumentalisation de l’expertise Le statut d’expert conféré aux chercheurs de think tanks leur permet de s’exprimer dans les médias, d’être auditionnés par les commissions parlementaires et d’être cités comme références neutres, alors même qu’ils portent des agendas idéologiques parfois très marqués. La confusion entre expertise et militantisme déguisé constitue l’un des principaux angles morts du débat public contemporain. Il serait injuste, cependant, de faire une généralité sur tous les think tanks. Certains produisent des travaux d’une réelle rigueur académique et contribuent positivement au débat public. La Fondation Terra Nova, proche de la gauche réformiste, ou l’Institut Jacques Delors, spécialisé dans les questions européennes, ont ainsi alimenté des réflexions sérieuses, même s’ils ne cachent pas leur orientation politique. Une légitimité démocratique contestée Qui parle au nom de qui ? La question démocratique est peut-être la plus fondamentale. Dans une démocratie représentative, la légitimité à parler au nom de l’intérêt général découle d’une élection. Les think tanks, eux, ne tiennent leur légitimité que de leur réputation intellectuelle, elle même construite sur des réseaux relationnels, des budgets de communication et des stratégies d’influence sophistiquées plutôt que sur le suffrage universel. Nous sommes bien loin d’un idéal démocratique favorisant le dialogue social. Cette tension est d’autant plus aiguë que les think tanks tendent à reproduire les biais de classe des élites qu’ils prétendent conseiller : leurs chercheurs sont majoritairement issus des grandes écoles ou de l’Ivy League. En ce sens, leurs rapports s’adressent d’abord à des audiences déjà acquises à leur vision du monde. La question de la représentativité sociale de cette expertise autoproclamée reste entière. Un outil de pluralisme ou de domination ? La défense classique des think tanks insiste sur leur contribution au pluralisme démocratique : face à un État souvent monolithique dans sa production de normes et de savoirs, ils introduiraient de la diversité et de la contradiction. Il y a une part de vérité dans cet argument : le débat entre think tanks de gauche et de droite peut effectivement enrichir la délibération publique. Mais cette vision optimiste occulte un déséquilibre structurel : les think tanks les mieux dotés financièrement, et donc les plus influents, sont dans la grande majorité des cas ceux qui défendent les intérêts du capital et des milieux d’affaires. Aux États-Unis, des études montrent que les think tanks conservateurs et libéraux dépensent collectivement trois à quatre fois plus que leurs équivalents progressistes. France vs. États-Unis : deux cultures, deux modèles Le modèle américain : puissance et idéologie Aux États-Unis, les think tanks occupent une place centrale dans l’écosystème politique depuis un siècle. Leur influence est institutionnalisée : il est courant qu’une nouvelle administration vienne y recruter massivement ses cadres, ou qu’elle s’appuie sur leurs travaux pour élaborer des politiques en quelques semaines. La Heritage Foundation a ainsi fourni à Donald Trump une feuille de route idéologique dès son arrivée au pouvoir, et sa réédition enrichie, le « Projet 2025 », a suscité un vif débat lors de la campagne de 2024. Le modèle américain se caractérise aussi par son hyper-polarisation idéologique. En effet, il est rarissime qu’un think tank américain se revendique apartisan. Chacun est clairement identifié sur l’échiquier politique, ce qui, paradoxalement, facilite l’identification des biais par le lecteur averti. Le modèle français : une influence en construction En France, la tradition étatiste a longtemps étouffé l’émergence d’un écosystème de think tanks comparable. L’État produisait lui-même son expertise, par le biais des grands corps, des cabinets ministériels ou du Commissariat général au Plan. La montée en puissance des think tanks français est donc relativement récente et s’est accélérée avec l’européanisation des politiques publiques et la montée des think tanks bruxellois. Le modèle français se distingue par une plus grande ambiguïté idéologique affichée. La plupart des think tanks français se revendiquent de la transversalité et du pragmatisme, parfois de façon sincère, parfois pour masquer des orientations politiques bien réelles. Cette rhétorique de la neutralité peut être plus trompeuse que la franchise idéologique américaine. Conclusion : pour une citoyenneté critique En somme, les think tanks sont, comme toutes les institutions humaines, le reflet des rapports de force qui traversent nos sociétés. Ignorer leur existence et leur influence, c’est se priver d’une clé de lecture essentielle pour comprendre comment les idées deviennent des politiques, et comment certains intérêts parviennent à se déguiser en intérêt général. La réponse ne réside pas dans leur suppression, qui serait une atteinte à la liberté d’expression et au pluralisme, mais dans la construction d’une citoyenneté mieux armée pour les décrypter. Il est alors de mise d’exiger la transparence financière, l’identification claire des affiliations idéologiques, le croisement des sources et il faut également refuse la confusion entre réputation et neutralité. Les think tanks peuvent être des outils précieux de la délibération démocratique. Encore faut-il savoir qui tient l’outil, et dans quel but. Pour aller plus loin : Clément Sénéchal, Les thinks tanks : pour qui et comment ? Diane Stone, Capturing the Political Imagination: Think Tanks and the Policy Process (1996) Thomas Medvetz, Think Tanks in America (2012, University of Chicago Press)
Culture

Minus, le réseau social qui redonne leur poids aux mots

Et si… l’on n’avait le droit qu’à 100 tweets au cours de notre vie ?  “Bienvenue sur le réseau social Minus. Il vous reste 100 posts…” Une sobriété percutante, un mode d’emploi déconcertant. S’inscrire sur Minus, c’est accepter de prendre part à une expérience sociale et artistique hors du commun. Le choc de la sous-stimulation En 2021, l’artiste américain Ben Grosser, qui s’intéresse aux implications sociales, communicationnelles et politiques du monde digital, crée Minus, qu’il présente comme un réseau social « fini ».  Il s’oppose ainsi aux réseaux sociaux actuels, qui suivent une logique commune du « toujours plus ». Leur but est simple : nous faire passer toujours plus de temps sur leur plateforme, poster plus, liker plus, commenter plus… acheter plus.  Dans ce brouhaha communicationnel, quelle valeur accordons-nous à ce que nous voyons et lisons ? Quel pourcentage de ce que nous scrollons retiendrons-nous plus de quelques minutes ?  Le but de Minus, c’est tout d’abord de nous faire prendre conscience de cette sur-stimulation à laquelle on nous a habitué(e)s. Cette prise de conscience se fait par le choc inévitable produit dès l’arrivée sur cette interface trop simple, en noir et blanc, dont le design est proche de celui d’un Twitter épuré. Sur Minus, pas de pubs ni de recommandations, pas d’images ni de vidéos… La logique de ce réseau social n’est ni marchande, ni chronophage.  On peut y faire deux choses : écrire un des 100 posts auxquels on a droit dans sa vie, ou lire ceux des utilisateurs du monde entier, qui défilent dans l’ordre de leur publication, sans tri algorithmique. Sur Minus, on s’ennuie vite, et c’est tant mieux. A la recherche de la créativité perdue Sur Minus, aucune publication ne passe inaperçue, de même qu’aucune ne fait le buzz. Les prises de parole de chaque utilisateur défilent; elles se valent toutes, et elles valent toutes beaucoup. Depuis 2021, les utilisateurs, désorientés, tâtonnent, à la recherche de sujets qui importent vraiment. Que dire, maintenant que chaque prise de parole compte ? Écrire sur Minus, c’est se forcer à l’introspection, se demander ce qui compte vraiment à nos yeux, ce qu’on a envie de partager avec le monde.  Ce que ça donne ? Des poèmes, de l’humour, des citations, des adresses à un proche, des aveux, et ce dans toutes les langues, car rien n’est traduit. Simple expérience ou modèle de réseau social durable ?  Ben Grosser ne le mentionne pas, mais moins d’interactions numériques c’est aussi moins d’émissions de carbone. En 2022, Greenly, organisation française spécialisée dans la comptabilité carbone, avait estimé qu’un tweet générait environ 0,026 g de CO2. Avec 316 milliards de tweets émis chaque année, la plateforme d’Elon Musk génère donc 8 200 tonnes de CO2 par an…soit l’équivalent de 4 685 vols Paris-New York. Ainsi, raréfier nos publications en ligne, comme nous encourage à le faire Ben Grosser avec Minus, aurait un impact écologique non négligeable.  Dans les faits, il n’est pas possible de mettre en place un tel réseau social : il est bien trop facile de tricher en se créant plusieurs comptes au cours de sa vie.  De nombreux utilisateurs de Minus ne se prêtent d’ailleurs pas au jeu, et utilisent leurs 100 posts en un jour. Mais toutes les pratiques des utilisateurs, même ceux qui ne prennent pas l’expérience au sérieux sont bonnes à prendre pour Ben Grosser, qui souhaite avant tout provoquer un choc, et offrir une pause au milieu du brouhaha quotidien de la communication.  Le but de Minus n’est pas de s’imposer comme le réseau social dominant. C’est une parodie poétique visant à dénoncer les logiques capitalistes derrière les réseaux sociaux, et rétablir l’équilibre entre prise de parole en ligne et réflexion. En définitive, cet anti-réseau social ne limite pas la parole, il expose simplement son inflation. Minus ne nous pousse pas à écrire, mais nous demande si nous avons encore quelque chose à dire. Sources
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Culture

Stranger Things : La force de la nostalgie

Le 1er janvier 2026, la série phénomène Stranger Things a conclu sa cinquième et ultime saison.Cette série lancée en 2016 a été déterminante dans le succès de la plateforme de streaming Netflix, et a cumulé une communauté de fans dédiés et enthousiastes. Sa fin marque celle d’une ère dans l’histoire de l’audiovisuel, même si des spins off sont à prévoir pour explorer davantage cet univers.  Stranger Things s’est ancré efficacement dans la pop culture grâce à une esthétique travaillée et nostalgique toute droit sortie des années 80, qui a été particulièrement appréciée. Si la fin douce-amère écrite par les Duffer a touché la plupart des fans, d’autres considèrent que la série a été victime de son propre succès, et s’est laissée aller à un capitalisme de la nostalgie qui a nui à la qualité de son écriture. Le succès inattendu de la série  Stranger Things devait d’abord s’appeler « Montauk », du nom de la ville où devait se situer l’intrigue. Le choix de cette ville bien réelle de Long Island était une référence au « Montauk Project », une série de théories complotistes accusant le gouvernement américain de mener des expériences paranormales. Ces théories ont grandement inspiré l’histoire, en particulier avec le personnage d’Eleven, une petite fille aux étranges pouvoirs, rescapée d’expériences gouvernementales tenues secrètes. L’idée de tourner à Montauk finit par être abandonnée pour des raisons de logistiques et de budget. Le nouveau nom : Stranger Things, rend hommage au « Needful Things » de Stephen King, roi de l’horreur et idole des Duffer.  Netflix ne plaçait pas beaucoup d’espoir dans le succès de ce projet novateur et expérimental. Les membres du casting (parmi lesquels Winona Ryder était la seule actrice d’envergure) et les réalisateurs eux-mêmes étaient assez pessimistes quant à la réception de cette première saison, que l’on imaginait facilement être la dernière.  Pourtant, Stranger Things a connu un succès immédiat et spectaculaire, qui a pris tout le monde de court. Ce succès peut s’expliquer par les personnages charismatiques interprétés par des acteurs amateurs mais talentueux, une identité musicale qui mêle des sons de synthèse avec des classiques des années 80, une histoire intrigante parfaitement orchestrée et un monstre menaçant, dont la discrétion fait la force car il reste invisible pour la plus grande partie de la saison.  La série est très vite devenue une institution de la pop culture, et a été renouvelée jusqu’à sa cinquième et ultime saison. Elle aura cumulé des milliards de vues et de dollars de recettes à Netflix. Une référence pop culture reposant sur le fantasme des « eighties » Stranger Things est devenu en très peu de temps une référence incontournable de la pop culture. Chaque saison créait un effet d’attente qui en faisait un véritable évènement. L’épisode final, diffusé sur Netflix le 31 décembre 2025 (aux Etats-Unis) marque la fin de l’année mais également celle d’une ère pour la plateforme de streaming.  Un lien particulièrement fort s’est établi avec les téléspectateurs, entre les anciens enfants des années 80, et les nouvelles générations qui, en plus d’avoir grandi avec les acteurs et la série, fantasment l’esthétique et l’apparente insouciance d’une époque qu’ils ne peuvent que vivre par procuration.  C’est en effet la nostalgie pour les années 80 qui a été déterminante dans le succès de Stranger Things. Les vêtements, coiffures, décors et gadgets deviennent de plus en plus stylisés au fur et à mesure des saisons et de la fanbase grandissante. Cette esthétique exacerbée est le résultat d’un budget de plus en plus important et d’une esthétique devenue indissociable de la série.   Cette inspiration vient de la jeunesse des Duffer Brothers, dont ils tirent de nombreuses références pop, telles que E.T. ou encore les Goonies.On retrouve dans ces trois œuvres de fiction une dynamique narrative particulière : des protagonistes jeunes défiant l’autorité pour se confronter à des phénomènes étranges.  La musique fait aussi partie intégrante de l’esthétique de Stranger Things : son usage des sons de synthèse et de musiques des années 80 en font une bande son unique et reconnaissable. La popularité de la série est telle qu’elle a remis sur le devant de la scène des musiques comme « Running up that hill » ou « Purple rain » dont le nombre d’écoute a augmenté de façon exponentielle après leur utilisation dans les saisons 4 et 5. Ainsi les vêtements, la musique, les références cinématographiques, mais aussi les objets comme les talkies-walkies et les bornes d’arcade ancrent l’intrigue dans une réalité matérielle et culturelle qui fait appel à la nostalgie des téléspectateurs, et créent un attachement pour la série. L’économie de la nostalgie Cette nostalgie a représenté une opportunité marchande conséquente. Stranger Things n’est pas seulement devenu une source de revenu pour son grand nombre de visionnage, mais aussi pour son potentiel de création de produits dérivés et de partenariats avec des marques. De nombreux pop-up stores ont vu le jour avec la promesse de plonger les visiteurs dans l’ambiance de leur série préférée.La série s’est aussi adonnée à un nombre important de placements de produits pour des marques anciennes à la recherche d’un renouvellement de leur image, comme coca-cola, qui est consommé avec plaisir par un personnage de la série dans une séquence de placement de produit naturalisée dans l’intrigue, ou burger King, qui a proposé plusieurs menus directement inspirés de la série.  Un exemple plus flagrant encore est celui du glacier fictif « Scoops Ahoy », invention de la série, que Netflix a concrétisé dans des pop-ups grâce à un partenariat avec Baskin-Robbins. Cette actualisation d’un lieu fictif est un exemple d’hyperpublicitarisation, car il permet à Netflix de maximiser sa présence publicitaire, et de faire du profit sur une référence connue et appréciée de ses téléspectateurs amateurs de la série.Stranger Things est devenu un moteur culturel de grande ampleur. Il est devenu déterminant dans la consommation de produits culturels de millions de personnes, dans leur consommation de musique, mais aussi de jeux. Dès sa première saison, il a relancé l’intérêt pour le jeu de rôles Donjons et Dragons, qui jusque-là n’intéressait plus qu’une niche de passionnés, et qui en l’espace de quelques années a rapporté un chiffre d’affaires de plus d’un milliard de dollars. Une édition spéciale de DND en partenariat avec Stranger Things a d’ailleurs vu le jour.La figure du « geek » a d’ailleurs connu une transformation sémiotique. Glorifiée par Stranger Things, cette figure marginale devient un héros et un conteur d’histoire à travers les personnages phares de Eddie et Mike. Cette transition peut marquer un intérêt renouvelé pour l’imagination et le lien social a une époque où le numérique et la modernité ont remplacé la plupart des instances de socialisation basées sur le jeu de société. Conclusion Stranger Things est une instance culturelle marquante empreinte de nostalgie pour un passé stylisé et idéalisé où la vie et le lien social semblent toujours plus simples. Cette représentation est sans doute la conséquence d’une actualité anxiogène et très médiatisée, qui pousse à se tourner vers un divertissement aux références ancrées dans un passé que l’on aime imaginer plus insouciant et dont les problématiques ne nous touchent plus. Stranger Things met également en avant des personnages marginaux qui nouent des amitiés solides et vivent des aventures épiques. L’univers culturel « eighties » devient également un moyen de se protéger du danger, voire de le combattre lorsque les personnages utilisent la musique et les références DND pour faire face aux antagonistes.  Stranger Things est cependant dénoncée par un grand nombre de téléspectateurs pour avoir laissé cette économie de la nostalgie et son amour de l’esthétisme prendre parfois le dessus sur la qualité du scénario et des personnages. La série est en effet devenue maître dans l’art du placement de produit naturalisé, signant des contrats avec plusieurs dizaines de marques différentes à chaque saison.Étant donné qu’elle a rapidement pris des proportions auxquelles les réalisateurs ne s’étaient pas préparés, l’intrigue intimiste et paranormale qui avait séduit les fans de la première heure a été mise à mal. L’histoire, d’abord centrée sur la disparition d’un enfant dans des circonstances étranges et la découverte d’une petite fille avec des pouvoirs paranormaux, devient une lutte contre une créature araignée venant d’un autre monde sur fond de course aux armes surnaturelles pour la guerre froide. Bien que les fans soient divisés sur la fin de cette série phénomène, l’héritage de Stranger Things ne se limite pas à ses cinq saisons, mais aussi à son pouvoir d’influence culturel et économique qui aura changé le paysage du streaming et de la publicité. Sources : Pourquoi la série Stranger Things s’appelle Stranger Things ? | Premiere.fr La nostalgie ou l’émotion lucrative : l’instrumentalisation du passé comme stratégie dessinant le présent de l’industrie culturelle et des marques : le cas <i>Stranger Things</i> – DUMAS – Dépôt Universitaire de Mémoires Après Soutenance Quand Stranger Things à relancer Dungeons and Dragons « Stranger Things » ou le triomphe de la nostalgie
Culture

Théodora ou le retournement du stigmate

Article rédigé Thelma Bergès Theodora était inconnue du grand public il y a encore quelques mois. Désormais, sa présence au sein du paysage musical s’impose comme une évidence. De son nom complet Lili Theodora Mbangayo Mujinga, l’artiste développe dès 2021 son image publique à travers 3 EPs, avant de sortir Bad Boy Lovestory, la mixtape qui a définitivement assis sa notoriété. Gagnant en visibilité à une vitesse fulgurante, elle a su transformer la viralité de son titre Kongolese sous BBL en véritable phénomène culturel, la menant à la reconnaissance médiatique et populaire qu’elle génère aujourd’hui. Se jouant des codes et des stéréotypes, l’artiste porte une identité visuelle profondément créative et une personnalité affirmée ; que ce soit sur ses pochettes d’albums, ses affiches de concert, ses posts Instagram, ses shootings presse ou encore dans ses collaborations avec la mode, Theodora a le sens du détail, et les détails ont du sens. En baptisant sa première mixtape « Méga BBL », Theodora jongle d’ores et déjà avec les mots et les références. Acronyme de « Bad Boy Lovestory », ces 3 lettres évoquent néanmoins une toute autre image dans l’imaginaire collectif : le Brazilian Butt Lift, une intervention de chirurgie esthétique visant à remodeler les fesses, et à façonner une morphologie plantureuse. Silhouette emblématique de la génération utilisatrice des réseaux sociaux dont Kim Kardashian s’est faite reine, un tel titre ancre immédiatement le projet dans la pop culture contemporaine, l’hyper-féminité et la dimension transgressive qui lui semble inhérente. Kongolese sous industrie musicale française  Ce positionnement choisi s’inscrit dans un contexte plus large. Il faut souligner qu’être une femme noire, artiste, en France, en 2025, vient avec son lot de stéréotypes. Le traitement médiatique et le discours qui entoure le personnage public de Theodora constituent un témoignage plus général de l’imaginaire qui entoure la perception de la femme noire dans les pays occidentaux. De ce fait, par sa simple existence dans la sphère publique, la figure de Theodora cristallise des imaginaires collectifs où s’entremêlent racisme et sexisme — un phénomène que la chercheuse Moya Bailey désigne sous le terme de misogynoir. Il s’agit là d’une dynamique qui présente des manifestations particulièrement récurrentes, telle qu’une mécanique de décrédibilisation de la colère légitime des femmes noires à travers la construction sociale de la « angry black woman », ou encore une hypersexualisation systématique. Cette dernière dimension s’appuie sur des stéréotypes coloniaux persistants basés initialement sur des figures historiques telle que la Jezebel, dont la construction idéologique continue d’influencer le cadre interprétatif réservé aux femmes noires. Patricia Hill Collins détaille dans Black Feminist Thought (2000) la manière dont le narratif de la « femme noire sexuellement agressive » avec un « appétit sexuel insatiable » a été créé dans le but de légitimer la violence sexuelle que subissaient les femmes esclaves. Si l’image de Jezebel ne subsiste pas en tant que telle dans l’imaginaire collectif, son schéma idéologique persiste à travers des représentations modernes dans la publicité, le cinéma ou la musique. C’est dans cette configuration qu’intervient Theodora, bien consciente des enjeux avec lesquels elle doit composer. Si sa notoriété a explosé soudainement avec le titre « Kongolese Sous BBL », l’artiste ne s’est pas pour autant présentée désarmée face à l’hostilité du paysage musical français. Incarner le stigmate  Avant même de se pencher sur le discours porté par les paroles, la pochette de « Kongolese sous BBL » donne le ton. Cette dernière fait référence à un célèbre mème Internet lui-même tiré d’une image type de l’évolution de l’Homme, souvent utilisée pour imager un hobby ou illustrer une critique sociale. La majorité des narratifs initiaux mettent en scène des hommes, et lorsque l’illustration se colore, des hommes blancs. Cette scénarisation évolutive a par la suite été transposée sur un personnage féminin dans un contexte contemporain.  La réinterprétation qui en résulte met en scène une jeune femme arborant des attributs qui se veulent symboles de vulgarité et de superficialité (blondeur, formes généreuses, talons hauts, couleurs criardes, style dénudé) avant de tomber sur un livre et de se transformer au fil de sa lecture en une femme «respectable» – discrète, rhabillée et amincie. À l’inverse, sur la pochette de « Kongolese sous BBL », une Theodora plus effacée, studieuse, s’affirme en « Boss Lady » (le personnage public qu’elle a popularisé) au fil des pages. Les talons lui confèrent de la hauteur : elle domine. Ses formes lui donnent du poids : elle est légitime. Sa nouvelle démarche l’autorise à prendre de l’espace : elle est assurée. Elle revisite à son tour le scénario, faisant de l’objet livre, symbole de savoir, un outil de réappropriation féminine, et non un symbole de reconnaissance académique et sociale nécessaire à une réussite qui en dénigre ses manifestations. Elle souligne un discours sexiste et raciste qui lie les morphologies plantureuses et l’hyper-féminité à la superficialité et la vulgarité. En une image, elle pose les bases de son personnage et active un narratif clair à travers un fort ancrage dans la culture populaire et les codes d’Internet. L’histoire est d’autant plus percutante qu’elle résonne avec le parcours de Theodora, qui a suivi une prépa ENS avant de se consacrer à la musique. Ces raccourcis idéologiques qui confondent sensualité et frivolité, qui opposent l’intellectualité à la performance de la féminité, et qui s’appliquent plus généralement à décrédibiliser les femmes, Theodora s’applique à les déconstruire depuis plusieurs années. Avant de porter ces thématiques publiquement, elle les a défendue auprès de ses proches : « Mon père a voulu me comprendre à un moment donné. Il y a eu la fracture de comprendre que l’un n’empêche pas l’autre : ce n’est pas parce que je suis sexy que, d’un seul coup, je vais faire n’importe quoi de ma vie. Il a fini par comprendre que c’était juste une manière pour moi de m’exprimer, que j’étais juste comme ça. » Désormais, c’est à la radio qu’elle s’exprime. « Kongolese Sous BBL » est diffusé sur les ondes, et Léa Salamé l’interroge sur France Inter quant à son approche du Brazilian Butt Lift : « Je n’en ai pas du tout envie […], mais je trouvais ça assez drôle de jouer avec ce cliché. […] En jouant sur le BBL, je voulais aussi contrer ce truc de d’injonction avec toutes ces nouvelles normes de corps. […] Quand je chante clairement […] « que mon cul est si gros » alors qu’il ne l’est pas particulièrement, c’est aussi pour dire aux gens que ce n’est pas grave, […] et que ça me fait rire. C’est amusant ; je pense que c’est aussi pour ça que beaucoup de femmes ont adoré le morceau. Il y avait un truc libérateur de dire “mes seins sont gros alors qu’ils le sont pas […] C’est comme si on répondait à une injonction, tout en sachant qu’on est toutes hypocrites en y répondant. » L’artiste embrasse ainsi une dimension parodique. Elle convoque ici une revendication explicite du contraste entre son discours en chanson et la réalité, et exacerbe la fiction qui sous-tend l’injonction corporelle. Cette mécanique d’appropriation du stigmate, récurrente dans son projet artistique, n’a pas vocation à se conformer aux projections mais à les décrédibiliser par l’ironie.  C’est là toute la force du discours de Theodora. À travers des rythmiques entraînantes, des propos humoristiques, des vêtements extravagants et un sens général du divertissement, elle incarne des messages.  Ainsi, elle semble mener un combat qui prend déjà des airs de célébration.
Politique

La résistance givrée en Russie : L’apathie du peuple russe

Article rédigé par Justine Rocher Où en est la résistance interne en Russie ? Depuis bientôt quatre ans que dure la guerre en Ukraine, le peuple russe a peu fait parler de lui pour sa rébellion contre le Kremlin. Une prise de température de surface révèle une Russie qui a socialement peu évolué depuis l’invasion de l’Ukraine, et dont la population semble comme résignée face à la laideur de la guerre qui s’opère à sa porte. Existe-t-il une résistance intérieure, est-elle possible, est-elle seulement voulue ? Il y a bien eu des manifestations timides pour soutenir le peuple ukrainien et dénoncer le gouvernement. Il y a bien eu des attaques revendiquées par la NRA en 2022 (l’Armée Nationale Républicaine, groupuscule d’opposition au gouvernement Poutine) contre des trains transporteurs de chars de guerre. Mais trop de facteurs jouent en la défaveur de la levée concrète d’une opposition intérieure. Le peuple russe est assagi ; à la fois par la peur de la répression du gouvernement, et par un nationalisme conduisant la majorité des Russes à ne pas se heurter aux projets belliqueux de leur président. Exclusion du territoire, sanctions sévères, peines d’emprisonnement, arrestations arbitraires lors des manifestations, liberté d’expression piétinée… Une Russie contre Poutine ne semble même pas envisageable au vu de la main de fer qu’exerce l’ours du Kremlin sur son peuple. Et peut-être parce qu’historiquement le peuple russe a été habitué à un gouvernement répressif, le contrat d’apolitisme régissant les relations politiques qu’entretiennent les Russes avec leur gouvernement est d’autant plus évident depuis le début de cette guerre. L’enjeu majeur est la fiabilité discutable des sondages en temps de guerre. Selon une enquête du 6 novembre 2022 réalisée par Russia Watcher, 72,3% des Russes sont en faveur de cette guerre avant tout idéologique. Ce projet d’enquête a été mis en place seulement quelques mois après le début de la guerre afin de recueillir des données sur l’opinion publique en Russie, et ainsi de comprendre pourquoi les Russes continuent à soutenir la guerre. Plus de neuf mois après le début de l’offensive en Ukraine, Poutine compte toujours une large majorité de soutiens dans ses rangs. Qu’en est-il à l’heure actuelle ? Selon le Centre Levada, un organisme analytique russe non-gouvernemental qui a réalisé une enquête en décembre 2025, le taux de popularité de Poutine est élevé : 85% des Russes lui feraient encore confiance. Cela semble conforter l’idée d’un consensus national, mais le Centre Levada, s’il se revendique indépendant, est dans le viseur des autorités russes et leurs données sont à prendre avec des pincettes. Quant aux opposants, la crainte d’affronter l’opinion générale et de subir les répressions du gouvernement étouffe toutes velléités de soulèvement. Le manque de résultats concrets des actes de révolte isolés se heurte à la logique répressive du président, aveuglé par son esprit de revanche guerrière sur l‘Ukraine. Le risque de perdre sa carrière, sa liberté, ou même sa vie pour une rébellion inefficace fige les opposants dans une torpeur passive. Le mutisme dont fait preuve la population est surtout causé par la peur d’exclusion sociale qui menace celui dont l’avis diffère de l’ambiance générale du pays. Si de nombreux Russes s’opposent théoriquement à la politique de Poutine, ils ne sont pas prêts à sacrifier leur confort de vie, et peu enclins à mettre ce sujet sensible sur la table familiale. Un tabou sociétal et une pomme de la discorde comme l’a pu l’être l’affaire Dreyfus, en somme. La résistance russe à l’état embryonnaire ne peut encore se développer, empêchée par le peuple lui-même. Pour l’heure, la mentalité russe n’est pas encore mature pour bousculer l’ordre politique établi depuis plus de vingt-cinq ans. La révolte n’est pas en marche. Mais cette révolte givrée pourrait être stimulée par des sanctions économiques plus ascétiques, ou par un tribut de sang russe jugé trop élevé. Un rassemblement contre la guerre en Ukraine devant l’ambassade de Russie à Paris, le 24 février 2022 © THOMAS COEX / AFP
Politique, Société

CAN 2025 : Un autre football est-il possible ?

Article rédigé par Luca Brissonnet La remise du prix de la Paix de la FIFA à M. Trump le 5 décembre dernier, un prix créé en toute hâte après la désillusion de la non-attribution du Nobel de la paix à un président des États-Unis décidément capricieux, apparaît comme la claire manifestation de la dérive corruptive des instances internationales du football. On ne compte plus les faux pas, ingérences politiques et polémiques autour de Gianni Infantino, dirigeant de la FIFA, la première instance footballistique internationale. Les récentes attributions de Coupes du monde, grand-messe du football mondial, interrogent l’utilisation de ce sport comme outil géopolitique au service de projets plus que douteux : en Russie en 2018, au service du soft power de M. Poutine ; au Qatar en 2022, « la Coupe du monde du pétrole », avec 6 500 ouvriers morts dans la construction des stades dans le désert ; bis repetita avec l’attribution de la Coupe du monde 2034 à l’Arabie saoudite ; la Coupe du monde en Amérique du Nord, mais dans les faits surtout aux États-Unis, pour le plus grand plaisir de M. Trump. Cette « mafia en col blanc », pour qui la valeur économique compte plus que la passion, les droits  humains ou le respect des joueurs et des sélections, contrôle aujourd’hui tout le football mondial. Et certains de s’écrier : « Tout ? Non ! Un village peuplé d’irréductibles résiste encore et toujours à  l’envahisseur ! ». Cet îlot de paradis (sic) s’appelle la CAN (Coupe d’Afrique des Nations),  l’équivalent de la Coupe du monde mais avec les seuls pays africains. Une compétition vue depuis  l’Occident par les nostalgiques d’une « certaine idée du football », pour reprendre la formule du  Général, comme le dernier bastion d’un football populaire et éthique, outil de décolonisation et  représentant d’une culture africaine trop souvent méprisée. Elle lançait sa 35ᵉ édition le 21  décembre dernier au Maroc. Retour sur l’histoire de cette compétition, créée au siècle dernier, à une époque où avant-centres et chefs d’État discutaient politique, une époque où la CIA liquidait des chefs d’État africains au petit-déjeuner.  Le projet de la CAN naît en effet à la fin des années 1950, dans un moment très fort de  décolonisation. En 1957, le dirigeant égyptien et leader du mouvement panarabe et non-aligné  Gamal Abdel Nasser est en position de force face aux Européens, du fait de la nationalisation du  canal de Suez un an plus tôt, qui frustre ces derniers des retombées économiques qu’ils espéraient  tirer de ce passage commercial. C’est cette position qui lui permet de mettre la pression sur la FIFA, institution européenne, pour créer une compétition de football exclusivement africaine.  Les Occidentaux voient d’un mauvais œil ce projet, qui pourrait renforcer la cohésion des pays  nouvellement indépendants contre les anciens pays colonisateurs, mais ils sont pourtant contraints  d’accepter : est alors créée l’institution organisatrice de la compétition, la CAF (Confédération  africaine de football), ainsi que la compétition elle-même, à l’époque appelée la Coupe Abdelaziz  Salem, en hommage au premier membre africain du comité exécutif de la FIFA.  La première édition, qui doit accueillir quatre pays — Soudan, Égypte (seul pays alors à avoir participé à une Coupe du monde), Éthiopie, Afrique du Sud — prend dès ses débuts une décision  politique forte : l’exclusion de ce dernier pays de la compétition, après l’interdiction faite aux Noirs de jouer dans l’équipe. L’Afrique du Sud sera exclue de la CAN jusqu’en 1996 pour cause d’apartheid.  L’Égypte l’emporte cette fois-là, avec en finale un quadruplé de son numéro 10 légendaire, Ad Diba. Cette ébauche de tournoi est en réalité une promesse : tous les deux ans à partir de cette date, les pays africains indépendants pourront se retrouver ensemble autour du football, et le nombre de  participants est appelé à grossir avec le temps, au gré des indépendances respectives.  La participation à la CAN, pour un pays nouvellement indépendant, constitue d’abord une étape clé  dans sa reconnaissance internationale : l’admission au sein de l’ONU ou de la CAF est une priorité.  Mais cette participation est aussi le moyen de rencontrer d’autres chefs d’État africains et de créer  une communauté d’États sur le continent, dans le sillage du courant panafricain qui se développe  dans les années 1960 sous l’impulsion de Kwame Nkrumah, dirigeant du Ghana, pays qui accède à  l’indépendance en 1957 et remporte notamment deux CAN consécutives en 1963 et 1965.  La CAN est donc une compétition autant politique que sportive, qui agit comme un moteur original  dans le processus — lourdement entravé par les Occidentaux (je renvoie ici au documentaire  Soundtrack to a Coup d’État, qui aborde la question de l’assassinat de Lumumba au Congo, par  ailleurs grand ami de Nkrumah) — de décolonisation.  Que reste-t-il aujourd’hui de cette subversion ? Le football a changé, comme dit l’autre, et  l’explosion des intérêts économiques l’a profondément transformé. Ne nous leurrons pas : le monde du football n’est ni marxiste ni écologique, en témoigne le partenariat de la CAN avec l’entreprise  TotalEnergies depuis 2016…  Mais cette compétition dérange encore l’Occident. Son organisation originale — tous les deux ans  (alors que les grandes compétitions, comme la Coupe du monde ou l’Euro, se déroulent  généralement tous les quatre ans), et souvent en hiver, pour cause de fortes chaleurs l’été dans les  pays africains organisateurs, comme ce fut le cas lors des dernières éditions, au Cameroun en 2021  et en Côte d’Ivoire en 2023 — gêne les clubs européens.  Cette compétition en plein hiver, qui empiète sur la saison régulière des clubs, prive ces derniers  d’un grand vivier de joueurs qui rejoignent leurs sélections pendant trois semaines. Bien sûr,  nombreux sont les clubs européens à faire la moue lorsqu’il est temps de lâcher leurs pépites, avec les risques de blessures et de fatigue inhérents à une compétition internationale de ce niveau.  S’engagent alors souvent des bras de fer, et petit à petit le lobby des grands clubs européens, ceux  qui génèrent le plus de profits et disposent de la plus grande influence sur la FIFA, gagne du terrain. En témoigne l’annonce du président de la CAF, avant la CAN au Maroc, du passage à une CAN  tous les quatre ans au lieu des deux ans traditionnels, une mesure longtemps plébiscitée par Gianni  Infantino lui-même, qui n’a vraisemblablement jamais compris ce qu’il considérait comme une  hérésie.  La CAN tous les quatre ans, c’est moins de retombées économiques pour les pays organisateurs,  moins de visibilité pour les sélections africaines, très peu nombreuses à se qualifier pour la Coupe  du monde. Ce décalage montre un certain mépris des Européens pour ce qu’ils considèrent souvent  comme une compétition mineure, alors que l’audience de la CAN est conséquente : 1,4 milliard de  spectateurs pour la CAN 2023 en Côte d’Ivoire (source : ExpressVPN).  À titre de comparaison, la Copa América, coupe des pays américains, souvent comparée à la CAN  comme une compétition d’un meilleur niveau de jeu et avec des sélections plus développées  (Argentine, Brésil, Uruguay…), attirait « seulement » 500 millions de spectateurs en 2007 (l’Euro  domine encore largement, avec environ 5 milliards de téléspectateurs en 2024).  Autre exemple frappant de ce mépris : la décision de décaler la date de la CAN initialement prévue  pour l’été 2025 à l’hiver. Pour quelle raison ? L’organisation en juillet de la « Coupe du monde des clubs », nouvelle compétition créée de toutes pièces par la FIFA, qui sélectionne arbitrairement les  « plus grands clubs du monde » et les fait s’affronter. Lieu de la compétition ? Les États-Unis…  La CAN est et restera toutefois une vitrine de la culture africaine, un aspect de la compétition hérité  de ses fondements et réactualisé tous les deux ans. Le 21 décembre, la cérémonie d’ouverture au  stade Moulay-Abdellah de Rabat mettait à l’honneur à la fois la culture marocaine, avec la venue  des chanteurs marocains Lartiste (connu en France pour Chocolat) et Jaylann, mais aussi la «  dimension africaine de l’événement », selon le média local Le360, avec la venue de la chanteuse  Angélique Kidjo, originaire du Bénin.  La mode est un autre moyen de faire valoir la culture africaine traditionnelle, avec la rituelle  descente de l’avion des sélections et les premières photos. La sélection ivoirienne a notamment fait  parler d’elle cette année en arborant des pagnes brodés jaunes et blancs : si certains y voient  l’affirmation d’une culture propre, avec notamment des motifs adinkra, symboles typiques  d’Afrique de l’Ouest, d’autres y remarquent une coupe échancrée à l’occidentale, perçue comme  une trahison.  Ce débat pose une question : la CAN est-elle l’expression réaliste d’une Afrique qui dévoile sa  culture, ou une simple vitrine de mode conçue sur mesure pour amadouer les publics occidentaux en jouant sur des codes hérités de l’orientalisme ?  Toujours est-il que regarder la CAN, sans en faire nécessairement un acte purement militant, reste  une occasion de sortir des sentiers battus et balisés du football moderne, une occasion de rêver, pour un temps, à une compétition « authentique ». « Rêver », car dans les faits la CAN est déjà devenue  un objet commercial en voie de standardisation, rattrapée par les démons qui semblent s’insinuer  dans les moindres recoins de ce sport à la vocation populaire pourtant si évidente…  Un autre football est-il possible ?  Sources : La CAN, encore une compétition “décoloniale” ? Comment la CAN a accompagné la décolonisation ? La CAN, miroir de l’émancipation africaine La cérémonie d’ouverture de la CAN
Politique

Zohran Mamdani sous le feu des médias en France

Par Jean-François Rodriguez Depuis le mois de Novembre, s’il y a bien un homme du côté des États-Unis qui suscite l’intérêt des médias français (hormis notre cher Donald évidemment) c’est bien le nouveau maire de New York, Zohran Mamdani. Sur les réseaux sociaux d’abord, une véritable fascination s’est créée pour le récent élu. Devenu une fierté pour certains, il n’est qu’une honte pour d’autres. Dans les médias traditionnels, on s’est plus intéressé à ses méthodes de communication, ce qu’il représente face à l’administration de Trump ou même pour la gauche américaine. Mais très vite, dans certains médias et plateaux télé, une défiance générale est née contre le maire. Plongeons au cœur de cette vague médiatique, et essayons de voir s’il ne s’agit pas plutôt d’un acharnement médiatique à l’encontre de Zohran Mamdani.  Un maire islamiste ?  Au lendemain du 4 novembre, l’élection a fortement fait réagir sur les réseaux, si beaucoup de réactions positives furent postées, le maire est vite devenu une figure à diaboliser, une menace. Sur X, on trouve des montages photos de Zohran Mamdani qui l’associe aux terribles attentats du 11 septembre 2001. L’homme est un islamiste pour des figures de droite et d’extrême droite, des accusations graves, n’est-ce pas ? Pourtant les figures à l’origine de ces posts ne peuvent apporter aucune preuve. Mais bon, ce sont les réseaux sociaux : ce type de dérapage y est devenu presque systématique. Normalement dans les médias traditionnels, la tonalité est un peu différente, plus institutionnelle, pourtant, sur CNews et LCI, il est de nouveau un islamiste. On trouve aussi des articles où il est l’incarnation de « l’entrisme islamique pur et dur ». Les attaques se multiplient dans la presse écrite et la télévision qui suivent le ton donné par les réseaux sociaux, où on y dépeint un homme proche des Frères musulmans et antisémite. La question de la véracité de ces propos a été posée à plusieurs journalistes, dont Cole Stangler (un journaliste franco-américain) pour qui ces affirmations ne se basent sur rien, et dont seules des personnes ignorantes du parcours de Mamdani et du contexte politique de New York peuvent affirmer cela. Il rajoute même que cela démontre une sorte de fantasme sur l’islam très « franco-français ». Depuis, la moindre sortie publique du maire peut devenir le lieu de projection de ce fantasme. Par exemple, Mamdani a partagé sur ses réseaux une photo avec l’imam Siraj Wahha (c’est une figure historique de la communauté musulmane de New York). Immédiatement, cette rencontre est devenue une preuve de lien avec le radicalisme. Pourtant, rappelons que d’autres maires, comme Bloomberg ou De Blasio, ont également rencontré l’imam sans que cela ne suscite l’indignation. Un  maire antisémite ?  La critique médiatique ne se cantonne pas à de l’islamophobie envers le maire, mais à des accusations d’antisémitisme. La qualification de « maire antisémite » me vient de Bernard Henry qui se base sur les positions Pro-Palestine ou le soutien au boycott d’Israël de Mamdani. Face à cela, Cole Stranger réagit de nouveau en soulignant l’alliance avec le politicien Brad Lander, membre de l’aile gauche du Parti démocrate et juif. L’homme se décrit comme « un sioniste de gauche », et pour lui, Lander ne pourrait jamais accepter de s’allier et donc contredirait l’image d’un homme isolé et hostile aux juifs.  Certaines vidéos ont également été sorties de leur contexte pour alimenter la polémique. En 2023, lors d’une convention des Socialistes démocrates d’Amérique, Mamdani dit ceci : « Pour faire en sorte que tout le monde se sente concerné par ces questions, nous devons les rendre locales, très concrètes. Nous devons faire comprendre que, lorsque la botte du NYPD vous appuie sur la nuque, c’est Tsahal qui l’a lacée ». Sur plusieurs plateaux et réseaux, ces images ont été interprétées comme une preuve d’antisémitisme, et c’est vrai que ces propos, sortis de leur contexte, alimentent l’idée antisémite d’un complot juif.  On se met alors à entendre que : « dans la logique de Mamdani, la police new-yorkaise était secrètement entraînée par les Juifs » selon Marc Weitzmann dans Tout est Politique (le 5 novembre sur France Info). C’est de « l’antisémitisme pur et simple, sans fard » pour Bénard-Henri Lévy qui sera également repris sur CNews. Mais encore une fois, si on fouille un peu, les affirmations du maire se basent sur une réalité. Il y a bien des entraînements entre la police New-Yorkaise et l’armée Israélienne, qui sont, de surcroît, réguliers et documentés. De plus, le maire Mamdani s’est expliqué à plusieurs reprises sur ce point, précisant qu’il ne faisait que relayer une réalité factuelle, et non promouvoir une idéologie hostile. Un acharnement médiatique, et franchement, c’est grave :  La séquence qui a fait le plus réagir, c’est celle du 9 novembre sur FranceInfo : Alix Bouilhaguet, consacre une séquence d’interview à Manuel Bompard, coordinateur de La France insoumise, autour de Zohran Mamdani. Et là, elle n’énonce pas une, ni deux, mais trois affirmations erronées, présentées comme des faits : Mamdani aurait repris le slogan « Mondialiser l’Intifada », il aurait botté en touche lorsqu’on lui a demandé de condamner le 7 octobre, et aurait levé des fonds pour l’UNRWA, agence onusienne accusée de collusion avec le Hamas. Directement, Manuel Bompard conteste fermement chacune de ces affirmations, soulignant qu’elles ne reposent sur aucune vérification.  Ce n’est que deux jours plus tard que Radio France publie enfin des corrections : Mamdani n’a jamais prononcé l’expression « Mondialiser l’Intifada », il n’évite pas de condamner le 7 octobre, et l’UNRWA n’a aucun lien direct avec le Hamas, les accusations provenant majoritairement d’Israël et des États-Unis.  Si l’on observe l’ensemble des traitements médiatiques, il est clair que Zohran Mamdani a été soumis à un véritable acharnement en France. Entre les accusations non sourcées, les interprétations tendancieuses de photos et vidéos, l’amalgame systématique entre islamisme et islam modéré, et les contre-vérités répétées sur des sujets sensibles, les médias ont multiplié les occasions de diaboliser le maire. Des critiques déconnectées de la réalité new-yorkaise, les préoccupations principales pour ses électeurs étaient le logement, la vie chère et les transports, et non la politique internationale ou les débats idéologiques sur l’islam. Mais cet acharnement médiatique n’est pas seulement problématique pour Mamdani : il révèle un manque de rigueur journalistique préoccupant, constaté jusque dans les chaînes d’information publique. La diffusion massive de contre-vérités et d’amalgames crée une vague de désinformation qui a des conséquences directes sur la perception du public et sur la qualité de notre débat démocratique, car c’est cela leur essence : « la mission fondamentale des médias : éclairer et enrichir le débat démocratique » écrivait Ignacio Ramonet (La Tyrannie De La Communication), pourtant le cas Mamdani nous donne la sensation de l’exact opposé.