Par Marilou Vigroux
“C’était un rêve, une aventure à vivre avant de m’installer dans la vie active.”
À 23 ans, Carla, étudiante en gestion, explique son départ pour l’Australie. Comme elle, de nombreux jeunes Français voient l’Australie comme la destination idéale pour vivre une expérience internationale, qu’il s’agisse de découvrir un nouveau mode de vie, d’améliorer leur anglais ou de travailler tout en voyageant.
Mais qu’est-ce qui rend l’Australie si attractive pour cette génération en quête de sens et d’expériences uniques ?
En 2023, plus de 30 000 jeunes Français sont partis en Australie dans le cadre du visa Working Holiday (WHV, en français PVT), une autorisation de séjour qui leur permet de travailler et voyager pendant un an. Si l’Australie attire, c’est notamment pour son mode de vie détendu, son environnement naturel incroyable, mais aussi pour les opportunités professionnelles et la possibilité de se réinventer.
“No worries” : un état d’esprit qui séduit
Carla, comme beaucoup d’autres, s’est lancée dans cette aventure pour une immersion totale :
“Je voulais sortir de ma zone de confort et apprendre l’anglais en vivant au quotidien avec des locaux. Travailler là-bas m’a aussi permis d’être financièrement indépendante tout en voyageant.”
Ce témoignage est représentatif de nombreux jeunes qui partent non seulement pour travailler dans les fermes ou les restaurants, mais aussi pour enrichir leur parcours personnel et professionnel.
Le visa Working Holiday, très prisé, permet de travailler jusqu’à six mois pour un employeur et de voyager librement dans le pays. C’est une porte d’entrée pour une expérience unique.
“Je suis parti faire de la cueillette dans les fermes du Queensland, une expérience physique mais enrichissante. Cela m’a permis de me découvrir autrement”, raconte Mathis, 24 ans, qui a passé un an à explorer les paysages australiens tout en enchaînant des petits boulots.
D’après une étude menée par le Ministère des Affaires étrangères en 2022, 60 % des jeunes Français partent en Australie pour améliorer leur anglais, tandis que 25 % y voient une opportunité professionnelle ou de carrière. Ces chiffres témoignent d’une volonté marquée d’acquérir une expérience internationale qui enrichira à la fois leurs compétences linguistiques et professionnelles. Les jeunes générations sont en quête d’un équilibre entre aventure et développement personnel.
“Revenir, c’est comme rentrer dans un autre monde”
Cependant, après l’euphorie des premiers mois, beaucoup de jeunes vivent un retour difficile. L’adaptation à la France, après une telle immersion, peut s’avérer compliquée.
“Revenir en France après un an à l’autre bout du monde a été un vrai choc. J’étais déconnectée de tout, les gens ici me semblaient plus stressés, moins ouverts”, confie Adèle, 25 ans, qui a passé une année à Sydney.
Le phénomène de “choc culturel inversé” touche un nombre grandissant de jeunes, confrontés à un retour à la réalité française qui peut parfois paraître plus monotone. Selon une étude menée par le programme Work and Travel en 2021, 30 % des jeunes voyageurs avouent avoir eu du mal à réadapter leur quotidien après un séjour à l’étranger. Cette période de transition est souvent marquée par une remise en question des priorités et des choix de vie.
Un passeport pour l’avenir
Partir en Australie est aussi, pour de nombreux jeunes, un atout dans la construction de leur carrière. De retour en France, un voyage de ce type est souvent perçu positivement par les recruteurs.
“Les jeunes qui partent en Australie acquièrent des compétences de travailleur autonome, une capacité à s’adapter et à communiquer dans un contexte international. Cela fait la différence sur un CV”, affirme Louis, 59 ans, lui aussi parti découvrir le cinquième continent à ses 20 ans.
Les jeunes ayant vécu cette expérience soulignent la dimension positive de cet apprentissage, qui leur permet de se forger un parcours plus solide. D’après un rapport de Pôle Emploi, 41 % des jeunes ayant effectué un séjour à l’étranger déclarent que cela leur a permis de trouver un emploi plus rapidement à leur retour.
Au-delà des motivations professionnelles, beaucoup de jeunes sont attirés par l’Australie pour son mode de vie et ses valeurs.
“Je voulais aussi vivre quelque chose de plus proche de la nature, loin de l’agitation des grandes villes françaises. L’Australie a cette image de pays où on peut vraiment se reconnecter à soi-même”, explique Noah, 22 ans.
Les paysages grandioses de l’Australie, des plages de la Gold Coast aux déserts de l’Outback, contribuent à cette quête d’un mode de vie plus simple et en harmonie avecl’environnement.
Ce retour a des valeurs écologiques et humaines et est corroboré par une étude de 2022 menée par le site Workaway, qui montre que 45 % des jeunes partent en Australie pour s’engager dans des activités écologiques ou humanitaires.
Partir en Australie, c’est bien plus qu’un simple voyage ; c’est une aventure humaine et professionnelle qui marque durablement. Les jeunes qui s’y rendent, qu’ils y restent pour un an ou plus, repartent avec un bagage bien plus large qu’une simple expérience de travail. Ils reviennent souvent plus matures, enrichis d’un point de vue interculturel et d’une vision différente du monde. Comme l’affirme Carla :
“C’est un voyage initiatique, on en ressort changé, prêt à aborder la vie avec un regard neuf.”
L’Australie, terre d’accueil, s’affirme comme le terrain de jeu idéal pour une génération en quête de sens et de renouveau, une destination qui, au-delà de l’aventure, se transforme en véritable tremplin pour l’avenir.
Wikipédia est dans le collimateur des conservateurs américains. Depuis quelques années, la plateforme collaborative est accusée d’être devenue un outil de propagande progressiste, qui trahit son idéal de neutralité. Ces attaques ne sont pas restées sans suite. Elon Musk en a fait son cheval de bataille et promet désormais une alternative « objective », intégralement générée par intelligence artificielle.
Derrière cette querelle se joue un enjeu autrement plus fondamental : qui décide de ce qui est vrai ? Qui a le pouvoir de définir le savoir commun ? En filigrane, c’est le contrôle de la vérité qui est en jeu.
Le savoir comme champ de bataille
Dans les milieux conservateurs américains, le diagnostic est sans appel : Wikipédia serait tombée aux mains d’une idéologie woke décidée à réécrire l’histoire. En s’appuyant sur les grands médias et la recherche universitaire, elle ne ferait que reproduire un consensus qui écarte d’emblée toute lecture réactionnaire des faits.
Wikipédia n’est pas exempte de biais, c’est indéniable. Les chercheurs les documentent depuis des années : contributeurs majoritairement masculins, forte présence de diplômés, déséquilibres thématiques. Mais la polémique actuelle cible autre chose : les pages sur des sujets brûlants, les mouvements sociaux, les figures politiques controversées, ou les débats de société. Sur ces terrains minés, la neutralité est un exercice périlleux parce que le consensus académique lui-même est disputé. Toujours est-il que, par sa logique collaborative, Wikipédia rend ces tensions visibles et négociables.
Là où les choses se gâtent, c’est que l’offensive quitte le terrain des idées pour viser directement les contributeurs du site. L’hebdomadaire Le Point, par exemple, qui qualifie Wikipédia de « machine à calomnier », a menacé de révéler l’identité de plusieurs éditeurs du site. Or, Wikipédia tient grâce à un tissu fragile de bénévoles et de médiations. Intimider celles et ceux qui s’y investissent, c’est tenter de désarticuler un modèle éditorial fondé sur une participation volontaire. Et c’est dans ce climat délétère de suspicion qu’émerge le projet ambitieux de remplacer Wikipédia par une infrastructure concurrente, non pas pour corriger ses biais, mais pour leur substituer un autre récit.
Grokipedia ou l’illusion de neutralité
Dans cette guerre sainte contre Wikipédia, Elon Musk caracole en tête. Depuis des années, il vilipende l’encyclopédie libre et jure d’en « purger la propagande ». Sa promesse tient en quelques mots : remplacer le travail humain des contributeurs par celui d’une intelligence artificielle soi-disant neutre et parvenir ainsi à un savoir pur de toute controverse. Après le rachat de Twitter en 2022, Musk entend désormais annexer la production du savoir. Se réclamant de « la vérité, toute la vérité, rien que la vérité », il lance le 27 octobre 2025 Grokipedia, une encyclopédie dite « objective », générée par son propre modèle d’IA.
Il suffit cependant de gratter un peu le vernis publicitaire pour que l’édifice se fissure. Plusieurs analyses ont examiné les sources utilisées et ont mis en évidence des biais structurels qui sautent aux yeux. Contrairement à la neutralité affichée, Grokipedia repose sur un corpus de sources clairement orienté, qui mélange sans distinction des médias d’extrême droite et des plateformes conspirationnistes comme InfoWars.
Ces glissements ne sont pas des accidents de parcours, ils irriguent le contenu même des articles les plus sensibles. La page dédiée à Adolf Hitler s’ouvre sur les réformes économiques du Troisième Reich, la construction d’autoroutes et le recul du chômage, avant d’évoquer, au troisième paragraphe seulement, les politiques d’extermination raciale du régime. Grokipedia présente aussi l’esclavage américain avec les arguments qu’on utilisait autrefois pour le justifier, et décrit l’assaut du Capitole avec une certaine complaisance envers les émeutiers. Son objectif est limpide : réhabiliter ce qui a été condamné par l’histoire.
Mais le cœur du problème est ailleurs : Grokipedia opère en boîte noire. Impossible d’y trouver un historique des modifications, un espace pour débattre, ou même les critères qui ont guidé le choix des sources. Là où Wikipédia expose au grand jour ses querelles intestines, Grokipedia efface soigneusement toutes les traces de fabrication.
Si le mécanisme produit beaucoup, et vite, avalant le million d’articles en quelques semaines, il se heurte à une impasse structurelle. Le système repose sur un enchaînement simple et circulaire : l’IA génère des articles qui deviennent ensuite la matière première du corpus sur lequel la même IA est entraînée pour produire d’autres articles.
Piégée dans un système en circuit fermé, la machine ingurgite ses propres productions, régurgite sans cesse les mêmes tournures, et finit par s’embourber. Chaque erreur est reprise, amplifiée, recyclée en matière première pour de nouveaux textes. Grokipedia érige ses approximations en vérités et tourne en rond dans un savoir qui ne se nourrit que de lui-même. Elle produit une connaissance circulaire et autoréférentielle. Ce risque théorique deviendrait concret dès lors qu’il n’existe aucun mécanisme de correction externe. Or, c’est précisément la direction que semble vouloir prendre Musk, où seul compte l’alignement avec sa vision du monde.
En se posant en rivale de Wikipédia, Grokipedia supprime précisément ce qui en fait la force : la construction collective du savoir et la confrontation des points de vue. Elle déroule un récit sans aspérités, verrouillé, qui reflète avant tout celui qui l’a conçue.
La tentation d’un savoir sans personnes
Grokipedia ne sort pas de nulle part. Son émergence s’inscrit dans un mouvement plus large : le retour en force d’un anti-intellectualisme assumé, qui brandit le « bon sens » contre l’expertise universitaire et traite les chercheurs en simples idéologues. L’historien américain Richard Hofstadter en avait déjà décrit les rouages il y a soixante ans. Mais aujourd’hui, le phénomène a explosé, porté par quelques personnalités influentes et par la viralité des réseaux.
Aux États-Unis, sous l’administration Trump, des pans entiers de la recherche sur le climat, la santé publique, ou la lutte contre les discriminations ont été liquidés. En Argentine, Javier Milei taxe gaiement les universités de « nids de gauchistes » et brandit la menace sur leurs financements. Ces offensives obéissent à la même partition : les institutions du savoir seraient infiltrées de part en part par une idéologie progressiste qui travestirait la vérité. Lorsqu’il accuse Wikipédia d’être « contrôlée par des activistes d’extrême gauche », Musk ne fait que ressasser ce vieux refrain déjà éculé.
Aujourd’hui, Wikipédia tient presque lieu de rempart, elle perpétue la promesse d’un Web coopératif, transparent, qui échappe aux logiques marchandes. Elle n’est certes pas exempte de défauts, mais elle défend un principe élémentaire : le savoir se forge dans la confrontation des points de vue, et ce processus de fabrication doit demeurer transparent. C’est justement ce modèle ouvert qui révulse les partisans d’une vérité monolithique.
Grokipedia promet tout autre chose : un savoir direct, qui tombe tout cuit. Son succès symbolique tient à un pari risqué selon lequel la machine serait plus fiable que la communauté des experts et des citoyens. Or, les modèles d’IA ne produisent aucune neutralité ontologique ; ils ne font que reproduire les biais, les obsessions et les angles morts des données qui les ont nourris. Gavez-les de sources conspirationnistes, ils vous serviront du complotisme en boîte. Gorgez-les de préjugés, ils les érigeront en dogmes.
Ce basculement ne relève pas du simple choix technique, il charrie une autre idée du politique. Le philosophe Jacques Rancière, dans ses travaux sur la démocratie, défendait l’idée que celle-ci repose sur un postulat fondamental : l’égalité des intelligences, c’est-à-dire la capacité de tout individu à comprendre, débattre et participer à l’élaboration d’un savoir commun. Le projet d’Elon Musk part de l’hypothèse contraire : celle d’un utilisateur impatient, pour qui la compréhension des mécanismes de vérité est superflue. Il suffirait de s’en remettre à la machine pour toucher une vérité lavée de toute controverse.
L’histoire des encyclopédies dessine une trajectoire émancipatrice, celle d’un savoir qui, siècle après siècle, s’arrache aux mains de quelques-uns pour se donner au plus grand nombre. Diderot et d’Alembert l’ont arraché aux clercs. Wikipédia en a fait un chantier ouvert à tous, désordonné mais bien vivant.
Grokipedia rompt avec cette histoire. Elle enferme le savoir dans une machinerie opaque, propriété d’un seul, imperméable à la contradiction. Sous ses airs de neutralité algorithmique, elle organise méthodiquement l’atrophie de notre esprit critique.
L’autopsie d’un silence médiatique
Par Noan Petro Verneau, rédactrice et co-présidente de FastN’curious
Le mercredi 24 septembre 2025, une évaluation du Postdam Institute for Climate Impact Research a confirmé le dépassement de la 7e limite planétaire dans son rapport annuel sur l’état de santé de la Terre. Cette limite, c’est celle de l’acidification des océans. Son dépassement implique de graves conséquences pour les écosystèmes marins et, par ricochet, pour la stabilité climatique globale.
Avez-vous vu passer l’information ? Spoiler : sans doute pas…
En effet, si vous ne suivez pas de médias scientifiques ou spécialisés, il est fort probable que vous n’ayez jamais entendu parler de cette information pourtant essentielle. Malgré son caractère universel, cette annonce n’a pas fait l’objet d’un traitement médiatique important par les grandes rédactions françaises comme internationales.
Mais alors comment expliquer ce silence ? Pourquoi un tel décalage entre urgence scientifique et traitement médiatique ?
Dans cet article, nous tenterons de comprendre les raisons de cette invisibilisation médiatique et ce qu’elle révèle sur notre rapport à l’urgence climatique.
Une limite planétaire ? Qu’est-ce que c’est ?
Le concept de limite planétaire a été formulé pour la première fois en 2009 afin de désigner les neuf seuils à ne pas dépasser pour garantir la bonne santé de la Terre. Cet état de bonne santé correspond à la capacité de la planète à maintenir les conditions nécessaires à la vie en son sein pour tous les êtres vivants, y compris les humains. Dès lors, si on dépassait les neuf limites formulées, cela signifierait que la vie sur terre serait grandement menacée.
Aujourd’hui, sur les neuf limites formulées, sept ont été dépassées, la dernière en date correspondant à l’acidification des océans. Ce phénomène est provoqué par l’absorption du dioxyde de carbone (CO2) émis par les activités humaines. En se dissolvant dans l’eau, ce gaz forme de l’acide carbonique, ce qui fait baisser le pH de l’océan et rend l’eau plus acide. Seulement, les coraux, coquillages et de nombreuses autres espèces marines sont directement fragilisées par cette acidification, menaçant alors tout l’écosystème marin et les populations humaines qui en vivent.
Schéma du processus d’acidification des océans réalisé par l’association Bluetopia
Vous l’aurez compris, ça n’est pas une très bonne nouvelle pour notre planète et notre avenir sur celle-ci. Le but de ce rapport scientifique était donc d’alerter et de faire réagir les gouvernements ainsi que les individus.
Un mauvais timing ?
Manque de chance, au moment de la publication de ce rapport en septembre 2025, l’ancien président français Nicolas Sarkozy est condamné à une peine de prison, la Palestine est reconnue comme un État par plusieurs nations, et Trump vient d’insulter l’ONU. Ce rapport, pourtant primordial, est donc mis sous silence, noyé dans des nouvelles jugées plus intéressantes.
Bref, l’attention des médias est ailleurs.
Pourtant, même après ces semaines d’informations tumultueuses, le rapport du Postdam Institute for Climate Impact Research n’a fait la une d’aucun journal et n’a été le fil rouge d’aucune chaîne d’informations en continu. Et ce constat, on peut l’appliquer à tous les sujets qui touchent aux enjeux environnementaux. Selon l’OME, l’Observatoire des médias sur l’écologie, c’est seulement 3,4% de l’information audiovisuelle qui est dédiée aux enjeux environnementaux en octobre 2025.
On constate donc une réelle invisibilisation des enjeux climatiques et environnementaux sur les chaînes et médias privés français. Serait-ce là le signe d’une logique économique de profit qui dirige les médias français et les pousse à placer les questions écologiques au second plan ?
De fait, possédés par de grandes fortunes, ces médias répondent à des logiques capitalistes de profit. En effet, l’objectif est d’avoir le plus d’audience possible afin d’obtenir plus de revenus. Pour y parvenir, s’opère alors une hiérarchisation de l’information, selon l’intérêt qu’elle suscitera et donc les profits qu’elle pourra générer. Plus l’information est inédite et sensationnelle, et plus elle fera l’objet d’attention médiatique.
L’annonce de l’incarcération de l’ancien président de la République française en est un bon exemple. L’information a fait la une de nombreux médias, y compris à l’étranger, et a donné lieu à de vifs débats sur les plateaux télé. Cette annonce a donc inondé l’espace médiatique français. À côté, la publication du rapport sur l’état de santé de la Terre paraissait bien moins sensationnelle. Il apparaît peut-être même pour certains comme une énième mise en garde et nourrit une forme d’anxiété ou de déprime à ce sujet. Deux émotions bien éloignées du sensationnel et des logiques marchandes des médias privés en France.
Mais on en parle quand même un peu, non ?
Si l’on met de côté le fait que les questions environnementales n’occupent que 3,6% de l’espace médiatique français selon l’OME, oui, on parle un peu de ce sujet. Toutefois, la manière dont certains journalistes abordent la question pose problème et participe à l’invisibilisation ou à la minimisation de ces enjeux.
En effet, une étude publiée par Data for Good et Quota Clima en avril 2025 montre la récurrence de fausses informations circulant sur les chaînes de télé et les radios françaises au sujet de l’environnement. Cela participe à une décrédibilisation et à une fragilisation de la parole en faveur de l’écologie. Cette étude menée par une intelligence artificielle et des fact-checkers a relevé 128 cas de désinformation sur les radios et chaînes de télé françaises sur une période de 3 mois. Et outre la désinformation, déjà extrêmement problématique, il arrive que les enjeux soient diminués ou occultés. Par exemple, lors de fortes chaleurs ou incendies, il est presque commun qu’aucun lien avec le changement climatique ne soit fait et que les images des incendies s’enchaînent avec les images des vacanciers profitant d’une glace au bord de la plage.
Ainsi, bien qu’il soit parfois traité par certains médias, le changement climatique est susceptible de faire l’objet de fake news et n’est pas toujours traité à la hauteur de l’urgence qu’il représente.
Mais en quoi ce détournement de l’attention médiatique est-il vraiment problématique ?
Les médias ont un rôle primordial sur l’opinion et peuvent susciter des prises de conscience qui mènent à l’action et à la participation citoyenne. Les médias sont également un moyen de pression sur les personnes influentes et peuvent confronter directement les personnalités politiques au sujet des lois climatiques insuffisantes. Alors, en évitant les séquences médiatiques liées au changement climatique, les médias participent à une atténuation de l’urgence environnementale dans les consciences, mais surtout à un affaiblissement de l’interpellation des politiques et de l’injonction à l’action.
Photo prise en février 2022, lors d’un rassemblement organisé par Extinction Rebellion et d’autres collectifs, par Antoine Mermet et Hans Lucas, via l’AFP
Il faut tout de même noter des avancées qui vont dans le sens d’un changement de nos pratiques médiatiques. En effet, depuis quelques années maintenant, on constate de minces efforts de la part de certains médias.
France TV notamment a lancé en mars 2023 son nouveau journal Météo-Climat. La chaîne propose des reportages, des analyses et des graphiques qui permettent de faciliter la compréhension des enjeux climatiques tout en apportant des solutions à différentes échelles. La diffusion de ce genre de programme sur une chaîne publique permet de sensibiliser les téléspectateurs en leur faisant prendre conscience des conséquences du changement climatique sur leur vie de tous les jours. C’est un premier pas.
Une autre avancée significative est la potentielle mise en application du projet de loi porté à l’Assemblée par le député socialiste Stéphane Delautrette. Sa proposition de loi vise à renforcer le traitement médiatique des enjeux écologiques dans les médias français. Cela reviendrait à pousser l’ARCOM, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, à surveiller les éventuelles fake news qui pourraient circuler au sujet de la crise climatique, mais aussi tout simplement veiller à son traitement médiatique.
La solution, faute de mieux, est d’adapter nos manières de consommer l’information. Il faut vérifier et croiser les sources que l’on consulte. Il est également possible de s’orienter vers des médias indépendants qui s’attachent à présenter les informations et l’écologie d’une manière enjouée et même ludique. C’est un processus qui peut réconcilier plus d’une personne avec les questions écologiques.
Alors gardons espoir et informons nous de manière responsable, interpellons les médias et les décideurs politiques.
En attendant, restez à l’affût de nouvelles informations concernant la COP 30, qui a débuté ce lundi 10 novembre 2025 à Belém, au Brésil. On espère qu’elle fera l’objet d’un traitement médiatique à la hauteur de son importance.
Quelques médias à suivre sur les réseaux pour l’actu écologique :
@bonpotesVert le média (newsletter mais aussi sur les réseaux)@Lejeuneengage@reporterre
Sources :
https://observatoiremediaecologie.fr/ https://jeunesreporters.org/wp-content/uploads/1225/article-eliseceline.pdfhttps://little-wing.fr/environnement-dans-les-medias-un-silence-radio-qui-fait-du-bruit/ https://linsoumission.fr/2022/02/17/ecologie-27-espace-mediatique/https://www.actu-environnement.com/ae/news/proposition-loi-traitement-mediatique-enjeux-ecologiques-45051.php4
Par Elise Panquiault, rédactrice pour FastN’curious.
Frankenstein | Guillermo del Toro | Official Teaser | Netflix
Les amateurs de frissons n’auront pas manqué l’annonce du prochain film de Guillermo del Toro : Frankenstein.Ce monstre mythique qui a marqué l’imaginaire collectif est de retour sur nos écrans, car même après des dizaines d’adaptations, il n’a pas fini de nous inspirer.Imaginé et couché sur le papier en quelques jours par une adolescente du nom de Mary Shelley, considérée comme une des fondatrices de la science-fiction, il est maintenant repris par Guillermo del Toro, lui-même grand admirateur de l’autrice. Sa filmographie témoigne bien de son amour pour l’étrange : Le labyrinthe de Pan ; La forme de l’eau ; Hellboy… aucun doute que notre créature préférée sera chouchoutée dans cette nouvelle adaptation, qui sera disponible sur Netflix à partir du 7 novembre 2025. Parfait pour prolonger un peu le plaisir d’Halloween !
Pour comprendre comment une telle œuvre, inventée il y a plus de deux cents ans, fascine encore les artistes et le public modernes, il faut revenir sur sa genèse, sur ce qui différencie son monstre des autres, et sur les thèmes complexes et universels qu’elle aborde, dans lesquels chacun continue de se reconnaître.
Les origines
Mary Shelley écrit cette histoire en 1816, alors qu’elle a à peine dix-neuf ans, et qu’elle s’ennuie avec des amis, reclus dans une maison de vacances pendant un été anormalement pluvieux. Pour passer le temps, ils s’amusent à imaginer des histoires effrayantes. En quelques jours, Shelley est devenue une référence majeure dans la littérature de genre et la mère d’un des monstres les plus iconiques de la pop culture.
Il est intéressant de rappeler que le nom « Frankenstein », n’est pas celui de la créature mais bien celui du créateur, le docteur Viktor Frankenstein. C’est lui qui, dans le roman, utilise l’électricité pour insuffler la vie à un corps fait de morceaux de cadavres rafistolés.
Ce synopsis quelque peu grotesque a sûrement été inspiré à Shelley par le galvanisme, un courant scientifique (sans mauvais jeu de mot) qui lui était contemporain, et qui établissait un lien entre la vie et l’électricité. Les expériences consistaient à soumettre des cadavres (d’abord d’animaux, puis d’hommes…) à des courant électriques afin d’observer les spasmes musculaires qui en résultaient.Fun fact : ces expériences auront au moins le mérite de mener, bien plus tard, à la conception du défibrillateur.
La créature de Frankenstein est donc ancrée dans une actualité scientifique contemporaine à l’autrice, c’est bien ce qui permet de qualifier l’œuvre de « science-fiction » et pas seulement « d’horreur » ou de « fantastique ». Mais ce n’est pas tout ce qui fait d’elle un monstre hors du commun.
Un monstre pas comme les autres
Si l’on cherche à définir ce qui fait un monstre, les premières choses qui viennent à l’esprit sont généralement la cruauté et la laideur. Les différentes représentations cinématographiques de la créature réunissent ces deux aspects.
En effet, elle y est souvent dépeinte comme une brute hideuse et sans cervelle. C’est par exemple le cas dans l’adaptation de James Whale de 1931, qui a donné à la créature son apparence bien reconnaissable.Ses yeux morts, sa peau grise et sa taille démesurée en font un monstre effrayant.Le réalisateur prend quelques libertés par rapport à l’œuvre originale, mais elles ne rendent pas forcément justice à la créature, car elles rendent cette tragédie bien manichéenne.Dans ce film la trame globale reste la même que celle du livre : un savant ambitieux redonne la vie à un cadavre qu’il a lui-même assemblé.Le cerveau de la créature proviendrait néanmoins d’un assassin, ce qui sert d’explication à ses actes violents, parfois involontaires.Si dans ses premiers instants la créature se montre curieuse et innocente, comme dans le roman, elle ne tarde pas à montrer des pulsions violentes qui l’horrifient elle-même.
Source image : Frankenstein (James Whale, 1931) – La Cinémathèque française
Elle fait quelques victimes avant de perdre la vie, mais son personnage ne devient jamais plus qu’un grand enfant sans contrôle sur sa force.
Or, le monstre de Mary Shelley est bien plus complexe.
Tout d’abord sa laideur est plus ambigüe, car dans le roman, Viktor Frankenstein précise avoir choisi les parties de corps qui formeraient sa création en fonction de leur beauté. Lorsque la créature prend vie, il décrit les caractéristiques qui auraient dû le rendre beau (des cheveux noirs, de belles dents), mais que la mort n’a fait que rendre grotesques et monstrueuses.
Ensuite, la créature ne se limite pas à une cruauté supposée innée.
C’est une créature touchante. Après avoir été ranimée, elle est comme un enfant : perdue, livrée à elle-même. Le docteur Viktor Frankenstein, horrifié et dégoûté de sa propre création, l’abandonne. Les similitudes avec le film de Whale s’arrêtent là, car après ce rejet, la créature se retrouve en errance. Elle apprend la langue et les coutumes des humains en les observant de loin, sans pouvoir s’en approcher, car sa vue provoque de l’effroi. C’est l’impossibilité de faire partie d’un monde qu’il est condamné à observer de loin qui le rend fou et violent. La créature de Frankenstein nous fascine car c’est la marginalité qui l’a rendue monstrueuse.
Ce que Mary Shelley raconte, c’est l’histoire d’un monstre qui ne trouve pas sa place dans un monde où on l’a placé de force. Une créature d’abord innocente, qui livrée à elle-même et face au mépris de son créateur, se transforme en véritable monstre.
On comprend mieux pourquoi Frankenstein est aussi apprécié : c’est l’archétype du paria, du héros tragique qui ne demandait qu’à être reconnu et protégé par celui qui lui a donné la vie.
Le monstre de Frankenstein résonne en nous des siècles après sa naissance, car il pose la question dérangeante de ce qui nous rend réellement humain. L’isolement, le dégoût de son maître, la vacuité de sa propre existence l’ont rendu fou. C’est un monstre dont les motivations sont terribles, mais que le spectateur est en mesure de comprendre. Ses actions traduisent un profond mal-être. C’est à force d’être traité comme un monstre qu’il en est devenu un. C’est exactement le genre de message que del Toro tente de transmettre à travers ses films : la cruauté des hommes surpasse parfois celle de ceux qu’ils appellent « monstres ». Le docteur Frankenstein passe alors pour le véritable monstre : il a donné vie à une créature par des moyens condamnables, pour ensuite l’abandonner à son sort. S’ensuit une course poursuite entre créateur et créature.
Dans la bande-annonce, une phrase choc marque les esprits « only monsters play God », « seuls les monstres se prennent pour Dieu », une parfaite illustration du paradoxe qui traverse l’œuvre : qui est le plus monstrueux, entre la créature abandonnée et son créateur orgueilleux ?
Images du trailer : La créature (Jacob Elordi) ; Elizabeth, la fiancée de Viktor (Mia Goth) ; Viktor (Oscar Isaac).
Guillermo donne vie à cette histoire qui a profondément marqué son imaginaire, avec un budget de près de 120 millions de dollars. Il n’en faut pas moins pour assurer ses décors gothiques. Sans parler des costumes qui, dans leur fantaisie, créent avec les décors un contraste entre la beauté et le monstrueux.
La créature de Frankenstein n’est donc pas comme les autres monstres, car elle fait preuve de sensibilité et d’intelligence. Mais c’est justement cette part d’humanité qui est à l’origine de son mal-être, et de la violence qui en découle. D’une certaine façon, c’est en s’humanisant que la créature est devenue monstrueuse. Ainsi, Viktor Frankenstein semble être un monstre au même titre que son expérience.
Une histoire intemporelle
L’histoire de Frankenstein continue de résonner dans les publics modernes car elle aborde des thématiques toujours d’actualité 200 ans plus tard.
En effet, dans son adaptation, Guillermo veut montrer que Frankenstein est plus qu’une histoire d’horreur, c’est une histoire sur l’humanité. Comme dans nombre de ses autres travaux, il veut montrer l’humanité des monstres et la monstruosité des humains.Il tient à suivre le récit original tant que possible mais il prend tout de même des libertés qui, loin de dénaturer l’histoire, l’enrichissent : Il montre la complexité des relations entre les personnages.A commencer par une relation plus que conflictuelle entre la créature enfant et son créateur qui fait office de figure parentale défaillante. La créature cherche l’approbation et la protection de son créateur, et perd la raison lorsqu’elle ne parvient pas à l’obtenir.
La beauté du monstre dans le film de Toro (interprété par Jacob Elordi), vise à renforcer sa dimension tragique. Pour cela Guillermo s’est inspiré de représentations religieuses de crucifixion qu’il a observées en grandissant : une beauté pathétique, dérangeante de pureté et de violence. Le choix s’est porté sur Elordi pour sa capacité à interpréter des personnages empreints de pureté, mais aussi de rage, nécessaires pour interpréter fidèlement la créature.
Guillermo rend justice à l’œuvre de Shelley car il comprend qu’il s’agit de bien plus qu’une histoire d’horreur, c’est une tragédie humaine, quasi filiale. Cette idée donne un autre regard sur le fait que le nom « Frankenstein » soit associé à la créature et non au créateur. C’est comme si la première était l’extension du second, comme cela semble être le cas dans les relations familiales défaillantes, où l’enfant n’existe que par rapport au parent, en l’occurrence le père.
Cela a motivé Guillermo à raconter son histoire, non pas du point de vue de Viktor, comme cela est le cas dans le roman, mais de celui de la créature.
Guillermo explore également le personnage d’Elizabeth, fiancée de Viktor. Ses tenues colorées et exubérantes la font ressortir dans le monde sombre et masculin qui l’entoure. Elle se reconnaît dans le personnage de la créature car ils partagent le sentiment de ne pas appartenir au monde qui les entoure, et qu’ils ne peuvent qu’observer depuis les coulisses.
Le roman de Mary Shelley offre un rôle très secondaire à Elizabeth, mais il est probable que l’autrice s’identifiait elle-même à sa créature. Dans Défense des droits des femmes (1792) la mère de Mary Shelley défendait le droit des femmes à l’éducation. Dans un contexte où elles ne recevaient pour la plupart qu’une éducation à caractère domestique, et étaient tenues éloignées de la sphère publique, beaucoup se retrouveraient, comme la créature, à observer le monde sans pouvoir en faire pleinement partie.
Mais ce que Mary Shelley mettait en scène, c’était avant tout une crainte des conséquences de la science sans éthique pour la superviser.
Frankenstein n’est pas seulement une course poursuite entre créature et créateur, déterminés à se détruire mutuellement, c’est aussi une histoire qui résonne chez tous les individus : la peur devant l’évolution exponentielle des technologies auxquelles on peine à s’adapter.Mary Shelley montre à travers ce récit les dangers de la recherche et de l’expérimentation sans éthique. Viktor a transgressé les lois naturelles en ramenant un mort à la vie, avant de l’abandonner dans un monde hostile.Ce n’est pas pour rien que le titre complet de l’œuvre de Shelley est : Frankenstein, ou le Prométhée moderne. Dans la mythologie grecque, Prométhée est un Titan sévèrement puni par les dieux pour avoir offert le feu (symbole de progrès) aux hommes. Ici, Frankenstein dans le rôle de prométhée, transgresse les lois divines en donnant vie à un corps mort. C’est une double transgression : un refus de la mort, et un don de la vie mué par l’orgueil.Frankenstein fait preuve d’hubris (ce qui le distingue de Prométhée qui agissait par bonté), le défaut ultime des héros tragiques. Seulement au lieu d’être puni directement par une force divine, c’est sa créature qui vient le tourmenter, qui lui rappelle ses expériences dépourvues d’éthique, et son traitement cruel de sa propre création.
La créature de Frankenstein est la personnification des conséquences de la science sans éthique, une peur qui reste bien présente à notre ère, en particulier avec les progrès du numérique et de l’IA.Dans une époque où tout va très vite et où il devient difficile de distinguer le vrai du faux, la place de l’éthique et de la morale dans la supervision des nouvelles technologies est plus que jamais d’actualité.Avec un pouvoir de création à la portée de tous et capable du meilleur comme du pire, l’œuvre de Mary Shelley nous rappelle que chacun a le potentiel de devenir un nouveau Frankenstein.
Sources :
Comparaison Entre Prométhée Et Frankenstein – Wadaef FR
Frankenstein | Guillermo del Toro | Official Teaser | Netflix
(3731) Extended interview: Guillermo del Toro – YouTube
Comme le dit Nicky Doll, “Et que la meilleure drag queen gagne !”. Mais comment définir la “meilleure” drag queen ? Sur quels critères sont-elles évaluées ? Gagnent-elles vraiment au mérite ? Ces dernières années, l’émergence des différentes franchises de Rupaul’s Drag Race a positionné l’art du drag sur le devant de la scène, notamment en France avec le succès de Drag Race France, émission présentée par la drag queen Nicky Doll. Ce nouvel engouement pour ces pratiques underground offre un espace de visibilité sans précédent à un art marginalisé et jusqu’alors peu reconnu en tant que tel. Pour ne rien enlever à cet élan d’acceptation et d’ouverture à la communauté queer, Drag Race France est diffusé sur France Tv, une chaîne publique, traduisant peut être une volonté d’inclusion et de reconnaissance vis à vis de personnes souvent peu favorisées par l’opinion publique. Sous les paillettes et le glam, il ne faut toutefois pas oublier que Drag Race est un programme de télé-réalité soumis à des injonctions sociales et financières. Il n’est donc pas étonnant qu’une forme de lissage de cet art soit instaurée à travers les commentaires des juges sur ce qui est accepté ou non, sur ce qui définit une « bonne drag queen ». Cela relève probablement d’une volonté de rendre plus acceptable cette pratique aux yeux du plus grand nombre mais ce n’est pas sans dénaturer quelque peu cet art célébrant avant tout la différence de chacun·e ni sans maintenir dans l’ombre tout un pan de l’art drag.
Une émission calibrée pour le divertissement.
Si les émissions et franchises de Drag Race donnent accès aux pratiques drag ainsi qu’à l’envers du décor au grand public, c’est toujours dans le cadre du divertissement et de la télé-réalité. Cette médiatisation qui se veut inclusive permet de rendre cet art marginal plus familier et accessible à un public plus étendu et résulte probablement d’une volonté de dé-diaboliser le drag, de le dé-sexualiser, en espérant sa reconnaissance à part entière en tant qu’art. Malgré tout, cela impose de se conformer à des codes plus large et de respecter l’avis de l’audience quant aux victoires des drag queens. Ainsi, il ne faut pas sous-estimer le storytelling journalistique inhérent à ce type d’émissions ou encore l’importance des choix de production dans le succès de telle ou telle drag queen.
Pour se pencher plus particulièrement sur le cas de Drag Race France, la saison All Stars sortie cet été prouve combien l’avis du public détermine le parcours des concurrentes. Certaines queens considérées plutôt comme des underdogs, Misty Phoenix et Elips, ont particulièrement brillé cette année alors qu’elles n’avaient pas remporté beaucoup de challenges dans leurs saisons respectives. Sans aller à l’encontre du mérite de ces queens de grand talent, on peut avancer que leur parcours sensationnel est en partie dû à une large communauté de fans qui espérait les voir gagner après avoir été déçu·es qu’elles manquent de reconnaissance dans leurs premières saisons.
Selon la même logique, alors que tout portait à croire que Piche serait une front-runneuse de taille dans ce All Stars suite à sa popularité sans précédent dans la saison 2, elle a été écartée du podium de finalistes suite à un accueil plutôt défavorable du public.
Il faut bien se rendre à l’évidence, Drag Race France reste avant tout une émission de télévision, guidée par un plan établi et sur laquelle pèsent de nombreuses contraintes.
Au delà du choix des gagnantes et des perdantes, c’est la richesse de l’art du drag qui est mise en jeu et pillée puisqu’il n’est pas représenté dans son ensemble.
L’esthétique d’abord révolutionnaire du drag est en effet contrainte de se conformer à certains codes sociaux pour être tolérée et appréciée.
Sous-couvert de la compétition entre drag queens, une esthétique particulière de drag est prônée, au détriment de la diversité artistique qui sous-tend cet art et lui donne toute sa richesse. Ainsi, on remarque que les drag queens reproduisant les codes du genre féminins sont largement plus appréciées et valorisées que celles s’éloignant des normes de genre binaires (masculin/féminin) pour se tourner vers un mélange plus androgyne, vers la création de créatures, ou bien vers une esthétique alternative. (IMAGES ?)
Pour parler en termes queer, on note une favorisation esthétique de la fashion queen ou de la pageant queen au détriment du drag freak, du drag alternatif, du drag cabaret, du drag club kid et bien d’autres.
Ainsi, il ne faut pas oublier que Drag Race France (ou tout autre franchise) n’est qu’un échantillon non représentatif de l’art drag, sorti de sa sphère initiale, débordant vers le mainstream et la pop culture, pris dans des logiques de capitalisation.
La mainstreamisation de cet art underground pose donc une tension entre visibilisation, reconnaissance et appropriation. Cet art par nature anticapitaliste semble devenu une industrie et l’acte de résistance en est transformé en produit de consommation grand public.
Drag Race ne peut être qu’un tremplin d’incitation à soutenir l’art queer et Nicky Doll ne manque pas de rappeler régulièrement à son audience que le drag à la télé c’est bien, mais quil faut le vivre en vrai et soutenir les scènes locales. Soutenir les scènes locales, oui, mais pourquoi quand ce type de divertissement peut être visionné gratuitement depuis son canapé ?
Le drag, entre acte militant et produit culturel grand public
Vous l’aurez compris, le drag que l’on voit depuis chez nous, diffusé sur une chaîne de télévision publique est soumis à un prisme médiatique. Si le casting est relativement diversifié et inclusif, il reste majoritairement composé d’hommes cis blancs, bien qu’ils soient homosexuels.
Cette sur-représentation des hommes cis blancs peut paraître étrange quand on sait que le drag est en partie né d’un milieu subversif et principalement racisé qui n’est donc pas vraiment représenté. Le casting des participantes semble donc adapté pour convenir à un groupe majoritaire correspondant à une population dominante cis et blanche, ce qui donne presque un sous-texte ironique : oui, nous faisons du drag, mais pas d’inquiétudes nous sommes des hommes blanc cis qui se maquillent pour s’amuser, rien de plus.
Ce caractère presque frivole construit par les perruques, les talons strassés et le makeup ne doit pas cacher le drame qui sous-tend l’art du drag. Cet art se développe sur la scène ballroom dans les États-Unis des années 1980, presque en parallèle de l’émergence des études de genre. Conçues pour être un safe space et une reconstitution du modèle familial, les Houses composant la scène ballroom sont d’abord un espace d’expression, de liberté et un refuge pour celleux qui en sont membres. Ces maisons de substitution sont l’oeuvre d’une communauté queer racisée ne trouvant pas sa place dans une société à la fois blanche et hétérosexuelle.
L’art drag et plus largement la scène ballroom questionnent les grands concepts de féminité, masculinité, hétérosexualité et blanchéité. C’est dans cette même temporalité, à la fin des années 1990 que la pensée queer est théorisée par des autrices comme Judith Butler (Trouble dans le genre, 1990) ou Monique Wittig (The Straight Mind, 1992), exposant le contrat hétérosexuel comme un régime poitique.
Dès lors, le genre progressivement pensé comme une construction sociale et le fait d’afficher publiquement un autre contrat de genre que celui qui nous est assigné s’affirme comme une revendication politique. Le corps devient l’étendard politique de cette communauté marginalisée qui souhaite casser les codes sociaux binaires et la scène ballroom s’impose comme intrinsèquement politique.
Cette déconstrustruction du patriarcat et des injonctions féminines ou racisées sur l’appropriation de l’espace et des corps se voit remise en question dans Drag Race France qui compte, sur 4 saisons et 31 candidates, uniquement 6 queens racisées et 2 femmes transgenre. On constate donc sans difficulté que le show est mené par une majorité d’hommes blancs et exclut les hommes transgenres. Par ailleurs, il est important de souligner que l’art du drag ne se limite pas aux drag queens et que les drag kings sont presque absents de Drag Race France (à l’exception de deux apparitions en tant qu’invités).
Médiatisation du drag et hégémonie culturelle : une visibilité sous conditions.
La franchise Drag Race permet au drag d’exister hors de la ballroom et du cabaret et ouvre les portes de cet art niche à tous – une visibilité qui se révèle à double tranchant. De nouveaux publics extérieurs sont alors touchés et cela mène à une forme d’appropriation culturelle par la classe dominante. En effet, l’appropriation culturelle débute quand il y a capitalisation et profit (matériel ou symbolique) d’éléments de culture d’un groupe dominé par le groupe dominant. Habibitch, artiste et activiste queer décoloniale inscrit même cette dynamique dans un continuum colonial. Gagnante de la saison All Stars 2025, Mami Watta nous fait part de l’importance de penser à la raison d’être du drag, à ses origines et à son aspect politique, sans lesquels le drag n’est plus qu’un produit marchand de divertissement. Elle ne cache pas son souhait que le drag ne soit pas sur-médiatisé afin qu’il demeure un art underground queer exercé par et pour une communauté spécifique et ne tombe pas dans les codes d’une culture télévisuelle. La scène ballroom et le drag sont ouverts à tous mais doivent rester un espace de sécurité hors du système hétéro-normatif.
Si elle y fait allusion, l’émission Drag Race France ne cherche pas activement à puiser dans l’héritage de l’histoire LGBTQI+ et préfère se tourner vers des imaginaires consensuels. Les projecteurs sont par exemple davantage tournés vers le voguing, une forme de danse, que vers la ballroom dans son ensemble, comme célébration de la culture queer.
Ce n’est pas sans incidence puisque la drag queen Soa de Muse a dénoncé dans Médiapart le racisme systémique dont les drag queens sont victimes. Après la première saison de Drag Race France, alors que les deux autres finalistes Paloma et La Grande Dame – toutes deux blanches – ont été régulièrement invitées sur les plateaux télé, Soa a vécu une invisibilisation médiatique et a bénéficié d’une exposition bien plus limitée. À une toute autre échelle, le départ de Kiddy Smile, figure queer racisée et visage éminent de la communauté ballroom au profit de Shy’m, chanteuse de variété et vidéaste de mode invite à la réflexion.
Belle victoire de représentation pour la communauté queer, Drag Race France reste un dispositif médiatique soumis à des injonctions et affecté par des logiques de capitalisation. De ce fait, il est crucial d’apprécier cet art de manière consciente et éclairée, en étant conscient·es des enjeux qui lui sont liés.
Sources :
Articles :
https://www.mediapart.fr/journal/france/290623/queens-et-noires-comment-les-cliches-racistes-s-infiltrent-jusque-sur-les-scenes-du-drag
https://formation-exposition-musee.fr/l-art-de-muser/2615-le-drag-et-la-scene-ballroom-entre-divertissement-politisation-et-art
https://www.streetpress.com/sujet/1705402131-soa-de-muse-grande-gueule-drag-francais-militantisme-spectacle-art
Ressources vidéo :
Paris is Burning, Jennie Livingstone, 1991.
Autres :
https://rupaulsdragrace.fandom.com/wiki/Drag_Race_France_
Instagram : interview de Mami Watta par Mathis Grosos (@mathisgrosos)
Héloïse Durand
Dans un monde où l’information circule en continu, où les réseaux sociaux bousculent les modèles traditionnels, quel avenir pour la presse écrite, et plus particulièrement la presse locale ? À travers l’interview de Benoît Marin-Curtoud, journaliste à Paris Normandie, plongez dans les coulisses d’un métier en pleine mutation. Place à l’interview:
Quel est votre parcours avant de devenir officiellement journaliste ?
Je m’appelle Benoît Marin-Curtoud, je travaille à Paris Normandie à Rouen. Concernant mon parcours scolaire, j’ai commencé par un stage de journaliste en terminale par hasard et ça m’a passionné, alors qu’avant je ne savais pas ce que je voulais faire. J’avais tout de même développé un journal lycéen, un journal (anti-establishment) qui revendiquait à la façon d’un syndicat des positions pour les élèves. Après cette expérience , j’ai su que c’était le métier que je voulais faire et donc j’ai orienté mes études en fonction de cette envie. J’ai fait hypokhâgne/khâgne à Lyon , puis un mémoire d’Histoire sur les faits divers en attendant d’intégrer une école de journalisme à Lille. Ces études m’ont orienté davantage vers la presse écrite plutôt que vers d’autres médias ( radio, agence, télé). Ensuite, j’ai été embauché en Normandie en 1994 et j’ai occupé les différents secteurs de l’actualité normande au sein de Paris Normandie ( faits divers, faits de société, secrétaire de rédaction/metteurs en page , localier..)
Racontez-moi une expérience en tant que journaliste qui vous a marqué.
Lors de mon premier poste au Havre, on était dans une époque où Internet était encore peu développé et tout se faisait par des sources qui étaient nos contacts personnels . Ils pouvaient être magistrat, police, avocat, gendarmes. J’avais réussi à développer un réseau suffisamment solide et réactif pour être au courant de tout ce qui se passait dans mon secteur. Je recevais très régulièrement des appels m’invitant à aller dans tel ou tel lieu parce qu’un crime avait été commis, parce qu’un incendie s’y était déclenché ; finalement c’était l’époque où les sources judiciaires et pompiers se protégeaient moins du regard des médias. Pour l’anecdote, j’avais un degré d’intimité tel avec mon réseau qu’un jour, je me baladais avec mon épouse et j’ai senti à l’odeur qu’il y avait un incendie en cours. Il m’a suffi de deux coup de fil pour savoir où, quand, comment, et j’étais sur place en même pas un quart d’heure.
Actuellement, comment choisissez-vous vos sujets ?
Les sujets doivent être nécessairement d’intérêt général à la locale de Rouen. Par exemple, le départ en retraite d’une secrétaire de mairie qui a longuement travaillé pour sa commune est certes émouvant pour la commune, mais cet événement relève davantage de la commune car il ne va pas intéresser nos lecteurs au-delà de la commune concernée. On couvre les évènements et problématiques transversales aux communes comme les transports publics, l’accès à la santé et aux soins, les phénomènes de transition écologique et sociale. Ces sujets doivent rayonner sur la métropole de Rouen. Même si c’est un sujet dans une commune, il doit être suffisamment intéressant et inspirant pour les autres communes pour qu’il soit publié.
Pouvez-vous revenir rapidement sur les grandes étapes de la création d’un journal quotidien ?
C’est une œuvre collective. Tous les matins on se réunit par service pour déterminer nos sujets du jours, et on attribue un journaliste qui est chargé de couvrir cette actualité en rendant un article. L’article a une version print ( imprimé) et une version web et éventuellement une vidéo. Ces productions sont relues par le service avant d’être publiées sur les réseaux de Paris Normandie, puis d’être envoyées à l’imprimerie.
Selon vous, quelle est la différence entre les échelles des journaux ( presse locale, nationale, internationale) ?
Le métier en lui-même ne change pas : il s’agit toujours d’obtenir et de vérifier une information, peu importe si la presse est nationale, locale ou autre… Ce qui change, ce sont les champs de compétences et les sources utilisées. Une presse nationale va interviewer des responsables nationaux la plupart du temps, une presse internationale va s’occuper de géostratégie, de géopolitique, d’enjeux mondiaux. La différence est davantage une question d’échelle, que de nature de métier.
Par curiosité, vous lisez quels titres de journaux ?
Pour l’essentiel je lis Paris Normandie, Le Canard Enchaîné, Charlie Hebdo. Et ensuite, ce sont des journaux que je trouve sur Internet. J’ai parfois des lectures du Parisien, du Figaro, de Libération, de Courrier international, parfois des magazines comme Society, Le Monde Magazine. Je lis principalement de la presse francophone, mais de temps en temps quand une actualité en Angleterre m’intéresse je vais voir les sites anglais.
Actuellement, quelles sont les grandes transformations de votre métier ?
On est passé d’un métier d’artisanat à un métier d’industrie, notamment avec l’introduction des outils numériques et de la révolution annoncée de l’intelligence artificielle, qui font que nous sommes en retrait un petit peu sur l’information en tant que presse écrite. La presse écrite est un vieux média par rapport à d’autres médias plus agiles qu’on retrouve sur les Réseaux Sociaux, la radio ou même la télévision. Aujourd’hui la transformation, c’est la fragmentation du nombre de médias. Les médias traditionnels ont de moins en moins d’audience sur les réseaux sociaux. Pour caricaturer, c’est un peu une lutte entre le vieux monde et le nouveau monde qui est en train de se jouer, et c’est plutôt le vieux monde qui est en train de perdre en ce moment. Mais nous sommes convaincu qu’une information de qualité et vérifiée par des journalistes professionnels a toujours un avenir, même si son mode d’expression (est-ce qu’on va davantage être numérique, davantage être sur les réseaux sociaux… ) peut changer.
Ces transformations ont-elles des répercussions économiques ?
Avec la fragmentation du nombre de médias payants et l’irruption de médias gratuits, notamment sur les réseaux sociaux et plus généralement internet; et le fait que les personnes ont un temps disponible limité pour s’informer, l’audience des médias payants diminue énormément. L’économie des médias en est chamboulée. Cela veut dire que les médias ont aujourd’hui des problèmes de financement : ils n’arrivent pas à générer des revenus suffisants pour salarier des journalistes en France. Très régulièrement, les médias traditionnels sont obligés de supprimer certains postes de journalistes par économie.
Et donc des répercussions sociales ?
A l’évidence oui. La numérisation de l’information a des répercussions sociales quel que soit la qualité des réseaux d’informations. Tout récemment par exemple, Paris Normandie a effectué un plan social pour s’adapter économiquement à cette nouvelle forme d’expression des médias, en supprimant ce qu’on appelait les secrétaires de rédactions. Ces journalistes professionnels étaient chargés de relire et de vérifier la qualité des articles tant informationnel que rédactionnel des articles. Le pari que fait Paris Normandie ( que je ne partage pas trop) est qu’en mettant moins de moyens sur la qualité , on pourra être plus agile sur les réseaux sociaux numériques tout en faisant des économies.
Quel avenir voyez-vous pour la presse locale ?
J’ai la conviction qu’il y aura toujours un avenir pour la presse locale puisque c’est le premier échelon de la presse, et il y a une nécessité d’aller chercher l’information dans les territoires , les communes et les collectivités. C’est un travail que ne fait pas vraiment pour l’instant les réseaux sociaux. C’est la première brique informationnelle dans le paysage national. Donc il y aura toujours un avenir pour les médias locaux, d’autant que la règle qui n’est pas démentie par les réseaux sociaux, c’est que plus l’information est proche des gens, plus elle les implique et donc plus elle est recherchée. J’imagine donc toujours un avenir pour la presse locale, mais cet avenir ne va pas forcément passer par des médias traditionnels comme les journaux, mais davantage par des sites d’informations sur internet, par des réseaux sociaux d’informations, jusqu’à trouver un algorithme d’intelligence artificielle qui fera des newsletter pour chacun des lecteurs selon leurs centres d’intérêts et leur lieux de vie. Ça va être l’avenir. Mais pour fournir le contenu à ces newsletter peu importe la forme qu’elles prendront, il y aura évidemment toujours besoin de journalistes de terrain pour prendre les premières informations. On ne peut pas faire l’économie de ça, ou alors on fait l’économie complète de l’information dans les territoires. Ça peut être une deuxième option, car on voit que les jeunes générations lisent en proportion moins d’actualité locale au profit d’autres lectures. C’est un peu le danger, mais c’est parce que le temps disponible de chacun est limité et qu’on a généralement du mal à voir l’intérêt de connaître les enjeux de notre localité. C’est pourtant selon moi une nécessité démocratique pour être un vrai citoyen informé.
Y a t-il des sujets sous-estimés en Normandie ?
Un des sujet sous-estimé est l’accès égale au soin. Le modèle français a pour ambition de donner un accès facile aux soins et aux médecins, mais la Normandie s’est progressivement transformée en désert médical, avec son explosion démographique et en parallèle la raréfaction du nombre de médecins. C’est un sujet qu’on traite assez mal dans la presse locale. On essaye de se rattraper en 2025 avec une série de sujets sur ce thème, car c’est le quotidien de beaucoup de personnes que de trouver un rendez-vous pour un médecin généraliste ou spécialiste facilement, et dans des délais raisonnables.
Un petit mot pour nos lecteurs Fast’N’curious ?
Le plaisir de rédiger doit rester essentiel ! Trouver des belles formules, des belles phrases qui claquent, ça fait partie du plaisir peu importe le type de presse. Bien écrire un papier c’est beaucoup de plaisir, alors que si on fait ça un peu automatiquement on perd 90 % du sel de ce métier. Bonne lecture !
Au fil de cet entretien, on comprend les dilemmes auxquels sont confrontés les médias : Comment répondre aux défis du numérique ? Comment maintenir une information de qualité quand la pression économique pousse à réduire les effectifs ? Comment capter l’attention des lecteurs à l’ère de l’instantanéité ? Ce témoignage éclaire les enjeux d’adaptation du journalisme d’aujourd’hui et de demain, par rapport à l’époque où la presse reposait sur le carnet d’adresse et les coups de téléphone. Seul l’avenir nous dira comme la presse se réinventera au cours de ces prochaines années. Nous espérons que cet entretien écrit, un format un peu différent de d’habitude, vous a plu. A bientôt!
Ariane Marin-Curtoud
Vous a-t-on déjà parlé de Robert Johnson ?
L’homme à la guitare maudite, aux cordes envoûtantes, père du blues, de la country et du jazz, Johnson était un homme empli d’autant de talent que de mystère. L’histoire raconte qu’à la croisée d’un chemin, il aurait pactisé avec le Malin, vendu son âme en échange du génie et de la célébrité. Vrai ou faux ? À vous d’en décider.Pour cela, il vous suffit de regarder Sinners, un film produit par Ryan Coogler, qui, pour le plaisir de nos yeux, met doublement en vedette Michael B. Jordan.Sorti en salles le 16 avril 2025, ce film inspiré de cette légende est un chef-d’œuvre mêlant avec habileté horreur, références culturelles et héritage musical. Amour déconstruit et vodou, ce film mérite une analyse précise… et c’est avec plaisir que FastnCurious s’en charge.
Recontextualisation :
Ryan Coogler remonte le temps, au Mississippi des années 1930, en plein cœur de la ségrégation raciale. C’est la terre natale des frères jumeaux Smock et Stack, les personnages principaux. Après avoir fait fortune à Chicago, ils reviennent avec un projet ambitieux : ouvrir un club de blues, un lieu de libération. Mais leur rêve se heurte à des forces maléfiques qui hantent le Mississipi, des vampires, pour ne rien spoiler.
Le péché d’aimer et d’être aimé ?
image extraite du film
Chez Ryan Coogler, le couple n’est jamais juste un duo amoureux. Dans Sinners, aimer devient un acte de transgression, il est politique, social, racial. Un péché, peut-être. En tout cas, un acte chargé. Coogler ne célèbre pas l’amour universel : il donne la parole à ceux qu’on préfère, bien souvent, ne pas voir aimer. Ceux dont l’existence même dérange l’ordre établi.
Le couple formé par Stack et Mary illustre à merveille cette tension. Mary, bien qu’ayant des origines afro-descendantes, est perçue comme blanche aux yeux du monde. Une perception remise en question par la fameuse one-drop rule, héritée de l’histoire raciale américaine, selon laquelle une seule goutte de sang noir suffit à faire de vous un corps racialement « autre ». C’est dans cette ambiguïté que Coogler frappe et installe un couple mixte là où on ne l’attend pas, en jouant sur le regard social et nos propres lectures du corps.
Leur relation, impossible à vivre au grand jour, fait écho à de nombreuses histoires invisibilisées. Ce n’est pas un hasard si Coogler les a faits vampires. Amoureux condamnés à l’ombre, Stack et Mary incarnent une métaphore assumée : l’amour illégitime selon la norme ne se montre pas ou alors à ses risques et périls.Mais le film ne se contente pas de constater cette invisibilisation. Il la défie. Dans la scène post-générique, le couple entre main dans la main dans un bar, à la lumière (ou presque). Ce plan, bref mais puissant, fonctionne comme une réparation fictionnelle. Coogler ne réécrit pas l’Histoire, il en propose une version parallèle : un espace mental où les Stack et Mary du passé et du présent ont enfin le droit d’exister, et d’aimer, pleinement.
Cette évocation renvoie directement à l’affaire Loving v. Virginia, qui aboutit en 1967 à l’abolition des lois interdisant le mariage interracial aux États-Unis. Cette décision historique de la Cour suprême a marqué un tournant : elle reconnaissait enfin que l’amour ne devait plus être conditionné par la race. Comme Sinners, ce contexte rappelle à quel point l’amour a longtemps été, et reste parfois, un acte politique.
Noire, grosse et aimée : Annie
image extraite du film
Parfois, le simple fait de voir un certain profil aimé et désiré à l’écran semble relever de la provocation. Ça gratte, ça dérange. Mais en vérité, difficile d’en vouloir totalement au public : quand un schéma est systématiquement dissimulé, contourné ou tout bonnement refusé par l’industrie, le jour où on choisit de le briser, ça coince. Pourquoi ? Car nous avons tous été formatés.
Allez, testons quelque chose : êtes-vous capables de citer trois femmes noires, grosses, réellement aimées au cœur d’une intrigue amoureuse au cinéma, sans qu’elles ne soient réduites à un fantasme pseudo-exotique façon Vénus ?
(Petite pause culture : Saartjie Baartman, surnommée la Vénus, était une femme exhibée dans les foires européennes du XIXe siècle pour son corps, traité comme un objet de curiosité coloniale.)
Non ? Toujours pas ? C’est normal, elles n’existent pas. Ou plutôt : on les empêche d’exister.
Quand on daigne représenter des femmes noires grosses dans les médias, c’est souvent à travers le prisme de la souffrance ou de la monstruosité sociale. Prenez Precious (2009, Lee Daniels), par exemple : une jeune fille noire, grosse, abusée, en échec scolaire, presque privée d’horizon. Ce n’est pas une héroïne, c’est un corps-problème. Sa douleur devient spectacle. Et surtout, aucun désir ne l’effleure, encore moins une romance.
C’est pourquoi le personnage d’Annie fait office de révolution. Annie est noire, grosse, sorcière (tant qu’à faire), et aimée. Vraiment aimée. Par un homme que la société considère comme « beau », comprenez : grand, musclé, charismatique. Et c’est précisément là que ça coince.
Les réactions sur les réseaux sociaux ont été d’une violence désarmante : dès ses premières secondes à l’écran, certains ont pensé qu’Annie interprétait le rôle de la mère de Smock. D’autres, plus subtils mais tout aussi toxiques, ont exprimé leur « incompréhension » face à ce couple « incongru ». Bref : pour beaucoup, un homme aussi « désirable » n’a aucune raison de tomber amoureux d’une femme qui ne coche pas les cases du fantasme occidental standardisé.
Et cette gêne n’est pas que virtuelle. Elle se glisse aussi dans la promo du film. Tandis que Hailee Steinfeld, plus célèbre, je vous l’accorde, mais tout de même dans un rôle secondaire, est invitée à débriefer sa love story fictive sur les plateaux télé, l’actrice incarnant Annie est, elle, soigneusement tenue à l’écart de ces discussions-là. Pas de canapé rouge, pas de blague sur leur « alchimie à l’écran », pas de compliments gênés sur la « tension sexuelle entre eux ». Le message implicite est clair : on peut tolérer la relation dans la diégèse, mais surtout pas dans l’imaginaire collectif.
Pourtant, c’est là que Sinners marque un point. Il ne se contente pas de mettre un couple improbable à l’écran, il oblige à regarder ce que l’on n’a pas appris à désirer. Il confronte le spectateur à ses propres biais. Le couple formé par Annie et Smock n’est pas là pour cocher une case diversité, il est là pour nous faire comprendre une chose simple : l’amour, le vrai, ne devrait pas être un privilège esthétique.
Louisiana, fille préférée de maman Vodou
Impossible de parler de Sinners sans évoquer croyances, colonialisme et héritage culturel. Car ici, la musique n’est pas qu’une simple ambiance : c’est une mémoire vivante. Ryan Coogler puise dans les racines africaines pour composer son récit. Il rend hommage à une tradition qu’on a trop souvent voulu effacer à coups de Bible et de poudre à canon : celle des griots, figures majeures de la transmission du savoir en Afrique de l’Ouest.
Les griots, ce ne sont pas seulement des musiciens ou des conteurs : ce sont des bibliothèques humaines. Entre le XIIe et le XIVe siècle, notamment dans l’Empire du Mali, ils incarnaient l’histoire orale. Pas d’école, pas de manuels, mais des chantres qui traversaient les villes pour raconter, enseigner, éduquer à coups de récits, de chants, de proverbes. Leur instrument de prédilection ? La kora, ancêtre direct de la guitare, élément central du film. Ce que Coogler souligne est simple : sans les griots, sans ces passeurs de mémoire, c’est tout un pan de l’héritage africain qui se serait éteint.
Si le savoir a survécu, les croyances aussi. Il suffit de regarder le Vodou. Contrairement à ce que Hollywood a tenté de nous vendre pendant des décennies, non, le Vodou n’est pas une invention obscure de l’esclavage. C’est une religion africaine ancienne, structurée, encore pratiquée aujourd’hui, et qui a traversé l’Atlantique avec les corps déplacés de force.
Grâce à des figures de transmission comme Annie, la sorcière de Sinners, Coogler montre que ces croyances n’ont jamais disparu. Elles ont résisté.
Et où ces croyances se sont-elles enracinées ? En Louisiane, évidemment. Terre d’exil, de croisements et de métissages, la Louisiane, et plus encore La Nouvelle-Orléans, est devenue l’un des foyers majeurs du vodou aux États-Unis. Il faut rappeler que la Louisiane fut l’un des principaux territoires de la traite transatlantique dans le Sud du pays. D’abord colonie française puis espagnole, elle a vu l’arrivée de milliers de personnes réduites en esclavage, notamment après la Révolution haïtienne. Mais cette mémoire ne s’arrête pas aux frontières de la Louisiane. L’État du Mississippi, situé juste à l’est, partage avec elle une trajectoire coloniale et esclavagiste semblable. Ces deux territoires voisins ont été profondément façonnés par l’économie de plantation, par le système esclavagiste et par les migrations forcées de populations africaines. C’est cette histoire commune qui explique pourquoi certaines croyances spirituelles africaines, comme le vodou, ont fini par traverser les rives du fleuve Mississippi. Si elles y ont pris racine de manière plus discrète qu’à La Nouvelle-Orléans, elles ont néanmoins survécu, notamment à travers des formes populaires comme le hoodoo.
Le choix de ce décor n’a donc rien d’anecdotique : il permet à Coogler de faire dialoguer passé et présent et de rendre à la spiritualité africaine toute sa complexité, sa dignité et sa beauté. Car non, Annie ne fait pas peur. Elle protège. Son amulette, qu’elle donne à Smock, devient un symbole puissant : le Vodou comme outil de survie, pas comme menace.
Et c’est là que Coogler frappe fort : il refuse de présenter le Vodou comme une croyance « exotique » ou marginale. Il le montre pour ce qu’il est, une spiritualité à part entière, un refuge, un outil de résilience. Une croyance comme une autre.
image extraite du film
En miroir, Sinners critique ouvertement l’imposition violente du christianisme dans les plantations. La scène la plus marquante reste celle du baptême inversé entre Remmick (le vampire originel, figure du Mal) et Samuel. Remmick mime les gestes sacrés, cite Mathieu 6 : 9-13 (« Notre Père qui es aux cieux ! Que ton nom soit sanctifié ; que ton règne vienne ; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel…») et détourne les codes chrétiens pour mieux en souligner les ambiguïtés. En faisant du Mal un personnage capable de réciter la Bible et d’utiliser ses rites, Coogler interroge l’autorité d’une religion imposée de force, et rappelle que selon les Écritures elles-mêmes, le diable n’est qu’un ange déchu. L’image du baptême, symbole de pureté et de renouveau, devient ici une scène de domination et de terreur : un geste censé sauver est vidé de son sens, retourné contre le corps noir. Par ce détournement visuel fort, le film fait apparaître les contradictions d’un discours religieux utilisé historiquement comme outil de soumission.
Entre musique et héritage : rendons à César ce qui appartient à César
On ne le répétera jamais assez : sans les Noirs, pas de musique moderne. Jazz, blues, soul, funk, rock, hip-hop, R’n’B, country, on pourrait presque, j’ai bien dit presque, dire que les cultures noires ont inventé la bande-son du monde occidental. Et Ryan Coogler le sait.
Le moment le plus fort ? Sans doute cette scène où le temps se fige, littéralement, à la suite d’un rituel déclenché par Samuel. Dans cette pause surnaturelle, un défilé musical s’enclenche. Comme un vinyle géant qui rembobine l’Histoire. Jazz , riffs de blues, échos de gospel, beats du hip-hop, soul, percussions africaines, chaque morceau rappelle d’où vient ce son qu’on consomme aujourd’hui sans même plus y penser.
image extraite du film
Coogler ne se contente pas de nous régaler les oreilles : il construit un manifeste sonore, une véritable cartographie des luttes, des deuils et des réinventions. Parce que oui, cette musique née de l’oppression, des champs de coton, des ghettos et des exils est devenue un pilier de la culture mondiale… tout en étant constamment pillée.
Cette séquence est un rappel à l’ordre : rendez à César ce qui appartient à César. Ce n’est pas Elvis qui a inventé le rock. Ce n’est pas Justin qui a inventé la soul. Ce ne sont pas les majors qui ont inventé le rythme.
En figeant le temps, Coogler rend la parole à celles et ceux qu’on a réduits au silence : les artistes, les griots modernes, les génies anonymes étouffés par les maisons de disques ou l’histoire officielle. Il montre que chaque note noire a un passé, une mémoire, une douleur, une puissance. Et quand on y pense, qui mieux que des vampires pour raconter une histoire de transmission, de cycle et de résurrection ? La musique n’est jamais morte, elle a juste appris à survivre.
Coogler & Stallone : l’art pour l’art
Sinners, comme chaque réalisation de Ryan Coogler, est une lettre d’amour au cinéma. Et plus précisément à Sylvester Stallone. L’hommage est évident dans une scène où Coogler pastiche clairement Rambo, saga culte des années 1980. On y retrouve la figure de John Rambo, ancien soldat des forces spéciales traumatisé par la guerre du Vietnam, devenu une icône du héros solitaire, ultraviolent, invincible.
Dans cette scène de Sinners, Smock reprend tous les codes : le torse gonflé, les armes sophistiquées, l’endurance surhumaine et le regard fermé. Une masculinité de pierre, capable d’esquiver les balles avec une grâce presque chorégraphique. Coogler s’amuse, évidemment, mais il ne choisit pas ce modèle par hasard.
Ce n’est pas la première fois qu’il convoque Stallone dans son œuvre. Dans Creed (2015), il relançait déjà la saga Rocky en racontant l’histoire du fils d’Apollo Creed, toujours interprété par Michael B. Jordan. Et ce n’est pas anodin si Jordan est le fil rouge de toute la filmographie de Coogler. Il représente un autre type de héros, plus complexe, plus moderne, qui vient rééquilibrer l’héritage un peu ennuyeux de l’homme fort à l’ancienne.
À travers ces clins d’œil, Coogler rend hommage à ses influences tout en les rejouant à sa manière. La figure de Stallone est là, mais elle est déplacée, retravaillée, presque questionnée. Et même si l’ombre de Rambo plane, c’est bien Michael B. Jordan qui incarne l’avenir, avec bien plus de nuances.
Enfin, Sinners, ce n’est pas juste un film de vampires noirs, comme certains pourraient le croire trop vite. C’est un film dense, plein de références culturelles, historiques et musicales, qui raconte bien plus que ce qu’il montre. Et si vous hésitez encore… on espère avoir suffisamment piqué votre curiosité. Parce que franchement, entre nous, Ryan Coogler ne mérite pas juste vos applaudissements, il mérite aussi notre argent.
Sources :
Robert Johson :
Jazz Culture : Et le Diable a surgi – La vraie vie de Robert Johnson de Conforth & Wardlow :
https://www.radiofrance.fr/francemusique/jazz-culture-et-le-diable-a-surgi-la-vraie-vie-de-robert-johnson-de-conforth-wardlow-7122714
SEB : Il a vendu son âme au diable ?
Le péché d’aimer et d’être aimé :
Documentaire HBO : The Loving Story (2011)
Film : Loving (2016) , Netflix :
https://www.netflix.com/title/80099974#:~:text=Inspir%C3%A9%20de%20l’histoire%20vraie,mixtes%20par%20la%20Cour%20supr%C3%AAme.
Noire, grosse et aimée :
Livre : Amours silenciées : repenser la révolution romantique depuis marges (2022) Christelle Murhula
Film : Precious (2009) Lee Daniels
Louisiana, fille préférée de maman Vodou :
2 minutes pour comprendre le griot :
DA KALI : The pledge of the art of the griot :
The Voodoo Renaissance of New Renaissance :
Uncovering the power of Hoodoo : An Ancestral journey
Eden Nsimba Nzinga
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Souvenez-vous, en septembre dernier, nous évoquions le “gouvernement de la honte” pour décrire le gouvernement Barnier. En novembre, Gisèle Pélicot soulignait qu’il fallait faire “changer la honte de camp”. Aujourd’hui, les opposants de Donald Trump scandent “Shame on you” face au nouveau président des États-Unis. Ce qui était autrefois un sentiment intime, porté en silence, semble désormais sur toutes les lèvres. Amplifiée par les médias, cette émotion n’est plus un fardeau solitaire ; elle devient un moteur de révolte, une arme d’indignation qui peut redéfinir les normes sociales. Le philosophe Frédéric Gros la considérait comme un sentiment à double destin, pouvant mener à la résignation ou nourrir des colères collectives. Ainsi, dans un monde où la honte se fait entendre, jusqu’où peut-elle nous pousser à l’action ?
Lorsque la honte s’impose à nous dans sa version la plus destructrice, elle engendre une profonde désestime de soi. Il s’agit de sa forme la plus connue, celle que l’on a déjà tous vécue. Cette honte est une arme de contrôle social redoutable. Elle réduit au silence, enferme dans la solitude et conduit à la soumission ; agissant comme une censure implicite. Ainsi, elle nous dicte des comportements normatifs. C’est elle qui, pendant des décennies, a maintenu des femmes dans le silence sur les violences qu’elles subissent (ou encore, c’est elle qui m’empêche de mettre du Kendj en soirée alors que j’adorerais danser sur « Andalouse »). Elle bloque la communication interpersonnelle et devient un poids écrasant qui empêche l’épanouissement individuel.
La honte, principe actif d’une révolution
Pourtant, Karl Marx disait que “la honte est un sentiment révolutionnaire”. En effet, ce sentiment n’est pas toujours un frein : il peut être un déclencheur de révolte. L’histoire en témoigne. En 1971, ce qui était jusque-là une souffrance intime et indicible devient un cri collectif. 343 femmes déclarent publiquement avoir avorté dans un manifeste publié par Le Nouvel Observateur, catalysant un débat public qui aboutira à la légalisation de l’IVG en France. Aujourd’hui, l’avortement est un droit constitutionnel, tandis que dans d’autres pays, il reste un crime.Primo Levi parlait quant à lui de la “honte du monde”, cette rage impuissante qui naît face aux bas-fonds de l’humanité. Dans ces cas-là, la honte n’éteint pas la flamme intérieure, elle l’attise. Elle devient une force qui pousse à désobéir, à refuser l’inacceptable. Aujourd’hui, on ne crie plus seulement à l’injustice ; on hurle à la honte.
Ce qui rend cette émotion si puissante, c’est qu’elle nous rappelle ce que nous avons de plus précieux : notre dignité. Sous toutes ses formes, la honte est un indicateur moral, une boussole qui dépend des normes et des valeurs d’une époque. Lorsque ces valeurs sont injustes, c’est la honte elle-même qui les renverse, provoquant un changement de paradigme.
De la honte à la lutte
L’un des moyens les plus efficaces pour combattre la honte est de la déplacer. Faire changer la honte de camp, inverser les rôles, c’est refuser d’en être la victime. Le mouvement #MeToo en 2017, par exemple, a permis à des milliers de femmes de rejeter la honte qui leur était imposée pour la renvoyer sur leurs agresseurs. Ce renversement repose en grande partie sur la médiatisation. Là où le silence protégeait, l’exposition publique brise l’impunité. L’affaire Pélicot en est un exemple frappant : en sortant du huis clos, elle a permis une relecture collective des faits et a replacé les acteurs du procès sur une scène de visibilité.
Ce phénomène de déplacement de la honte s’inscrit dans un processus plus large qui peut être expliqué par la théorie de la fenêtre d’Overton. Lorsqu’une cause qui était jugée inacceptable devient de plus en plus partagée et médiatisée, elle peut passer par différentes étapes : de l’idée impensable à l’idée acceptable, jusqu’à devenir une norme légitime puis un droit. Ce phénomène est visible dans des luttes comme celle pour l’IVG, où des tabous se sont progressivement transformés en revendications sociales puis légales. La honte, autrefois dirigée contre les victimes, devient ainsi un outil de lutte légitime, qu’on cherche à surmonter ou à retourner contre les systèmes qui l’ont imposée.
De la presse traditionnelle aux réseaux sociaux, chaque média joue un rôle dans la diffusion et l’amplification de cette dynamique. Le web 2.0 devient un terrain de revendication immédiat, un espace où l’indignation se propage et se transforme en action.
Dans un tout autre registre, la communauté LGBTQIA+ et la Marche des Fiertés ont transformé des décennies de honte intériorisée en une célébration de fierté collective. Ce qui était autrefois tabou, caché dans l’ombre, s’exprime aujourd’hui au grand jour, parfois même avec exubérance.
Ces mouvements illustrent une idée fondamentale : la honte, pour perdre son pouvoir destructeur, doit être rendue visible. En brisant le silence, en créant un espace médiatique pour que cette émotion soit partagée, elle se dissipe. Elle peut alors devenir une force de cohésion, un moteur pour le changement.
La honte est une émotion universelle, mais elle n’est jamais neutre. Entre tristesse et colère, elle peut nous défigurer ou nous transfigurer. Elle peut nous soumettre ou nous libérer. Tout dépend de ce que nous en faisons. La honte triste nous pousse à baisser la tête, mais la honte colère nous force à relever le poing. À la fois poison et remède, elle porte en elle le potentiel de transformer le monde – à condition de ne pas en être l’esclave, mais le maître.
Sources :
La honte est un sentiment révolutionnaire – Frédéric Gros
Le MeToo français s’attaque à la racine : la honte, France Inter: https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-edito-culture/l-edito-culture-du-jeudi-29-fevrier-2024-7662830
“C’est à eux d’avoir honte” : au procès des viols de Mazan, le cri du cœur de Gisèle Pelicot, France 24:
https://www.france24.com/fr/france/20241023-c-est-%C3%A0-eux-d-avoir-honte-au-proc%C3%A8s-des-viols-de-mazan-le-cri-du-c%C5%93ur-de-gis%C3%A8le-pelicot
« Manifeste des 343, dans les coulisses d’un scandale », sur Histoire TV: interruption volontaire d’un tabou, Le monde
Maylïs Fabre
Cette semaine découvrez le premier article gagnant du concours FastNCurious 2025 sur le thème de “La Honte” …
La honte est définie par le CNRTL comme un sentiment de pénible humiliation qu’on éprouve en prenant conscience de son infériorité, de son imperfection (vis-à-vis de quelqu’un ou de quelque chose). Elle est souvent perçue comme un sentiment négatif, intime et paralysant. La définition le démontre, la honte est personnelle. Pourtant, en 2018, c’est cette honte qui a poussé toute une nation, l’Afrique du Sud, à éviter une catastrophe lors de la crise de l’eau. La honte peut-elle, alors, être moteur de changement collectif comme le démontrerait la crise du « Jour Zéro » ?
Depuis 2016, l’Afrique du Sud faisait face à une crise hydrique grandissante. Début 2018, les projections sont unanimes : si le niveau de consommation d’eau douce ne baisse pas, le pays n’aura plus d’eau courante avant la fin de l’été austral.
Le gouvernement durcit alors drastiquement les restrictions en limitant la consommation à 50 litres par habitant, le minimum recommandé par l’OMS. Grâce à de très nombreuses campagnes de sensibilisation, un élan collectif prend rapidement forme. Officiellement, le gouvernement recommande de ne tirer la chasse qu’en cas de « grosse commission », limiter les douches à deux minutes, il ira même jusqu’à sponsoriser un album comprenant uniquement des titres populaires réduits à une durée de deux minutes pour encourager les consommateurs à limiter leur temps de toilette. Les lessives et les boissons seront même limitées.
Une conscience collective s’éveille, et, progressivement, une pression sociale s’installe : respecter les quotas devient la norme et les individus qui ne les respecteraient pas sont pointés du doigt, couverts de honte. Ces changements de comportement ont permis à l’Afrique du Sud de ne pas subir la coupure totale d’eau en 2018.
Pourtant, le CNRTL définit la honte comme un sentiment négatif et personnel. Comment expliquer alors qu’elle puisse devenir un outil collectif de perfectionnement social ? La différence ne résiderait-elle pas dans la conception culturelle que nous en avons ?
En anglais, la honte se dit shame, définie par Cambridge comme « a feeling of guilt and embarrassment ». Mais shame est aussi un verbe : « to shame someone », signifiant « couvrir quelqu’un de honte ». Dès lors, dans les sociétés anglophones, la honte est moins personnelle : le lien direct entre le sentiment et l’action en fait un outil social plus explicite. Aujourd’hui, cette logique se manifeste par le phénomène omniprésent du shaming : fat shaming, green shaming, etc., une dénonciation publique qui façonne de nouveaux comportements, qu’ils soient positifs ou négatifs.
Cela s’est traduit, très récemment, par des autocollants « I bought this before Elon went crazy » (« J’ai acheté cela avant que Elon [Musk] devienne fou ») sur de nombreuses voitures Tesla. Par ce simple message, leurs propriétaires cherchent à éviter un potentiel public shaming. Dans les sociétés francophones, notamment en France, la honte fonctionne différemment. L’idée de « couvrir quelqu’un de honte » est souvent plus diffuse, souvent remplacée par l’ironie, la moquerie ou la caricature. Mais avec l’essor des réseaux sociaux, le concept de shaming s’y installe progressivement, adoptant une posture davantage militante. On l’observe notamment à travers les publications jaunes de Raphaël Glucksmann, qui désignent publiquement des figures ou institutions comme responsables de certains faits, amplifiant ainsi la pression sociale collective.
Si dénoncer un comportement peut forcer à le questionner, le shaming provoque-t-il inévitablement un changement ?
Si le shaming changeait efficacement les comportements, un simple regard désapprobateur suffirait, pour un fumeur, à quitter le tabagisme. Pourtant, les campagnes anti-tabac s’appuient sur la prévention, l’accompagnement ou même la peur, jamais sur la honte. C’est là tout le paradoxe du shaming : pointer du doigt un comportement ne signifie pas aider à le corriger.
Que se passe-t-il lorsque la honte ne s’accompagne d’aucune alternative viable ? Prenons l’exemple du fast fashion shaming : dénoncer les conditions de production de marques comme Shein et Zara peut sembler moralement juste. Pourtant, cette démarche occulte une réalité socio économique fondamentale : tous les individus n’ont pas accès aux mêmes ressources, qu’il s’agisse de moyens financiers ou d’accès à l’information.
Lorsque le shaming ne cible pas uniquement les entreprises mais aussi les consommateurs, pour inciter à un boycott notamment, sans pour autant proposer d’alternative, il risque de stigmatiser des individus déjà en difficulté. Quand un comportement est dicté par des contraintes réelles et qu’aucune solution ne semble envisageable, la honte ne corrige rien : elle ne fait que renforcer la disqualification sociale. Dans ces conditions, elle devient un poids supplémentaire, non plus un levier de transformation, mais un facteur d’exclusion qui éloigne encore davantage l’individu de tout potentiel changement positif.
Si la honte peut inciter au changement, elle peut devenir oppressante et contre-productive si elle n’offre pas d’alternative au comportement problématique. À l’ère numérique, le shaming se propage plus rapidement que jamais. Mais si cet outil est désormais à la portée de tous, qu’en est-il des motivations et de la légitimité de ceux qui l’exercent ?
Eva Molinari