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Politique

Je suis Charlie : Chronique d'un évènement historique

Historicité à deux mesures
Pour devenir historique, un évènement est en permanence le jeu d’une confrontation entre l’ancien et le nouveau. Il doit entrer dans une certaine continuité avec le passé, ce qui lui vaut d’être parsemé de références historiques. Mais il doit aussi faire preuve de rupture, pour se démarquer et avoir une place légitime dans le processus d’historicité.
Je Suis Charlie ne déroge pas à la règle avec, d’une part des références historiques à la philosophie des Lumières, à l’esprit Voltairien et aux références picturales classiques; et d’autre part la nouveauté des réseaux sociaux, qui ont fondamentalement participé à la construction de l’évènement historique, par leur logique de viralité. Ainsi, les livres d’histoire se devront de traiter cette double historicité: celle relative à l’analyse factuelle de ces attentats; et celle attenante au rôle des réseaux sociaux dans le rassemblement populaire qui en a découlé.
S’informer plus vite pour comprendre moins: les réseaux sociaux
Pour Nicolas Vanderbiest, doctorant en Sciences de l’Information et de la Communication et social media analyst pour des entreprises “Twitter est un réseau social par excellence en cas de crise.” Une théorie qui s’est confirmé les 7, 8 et 9 janvier derniers. Pendant ces trois jours, Twitter est pratiquement devenu un moteur de recherche à part entière. Nombre de personnes se sont informées sur les attentats et les avancées de la traque policière préférant Twitter aux sites d’informations plus traditionnels ou agrégateurs d’actu’ tel que Google Actualités. Le point commun entre un site d’informations et Google Actu est qu’ils recensent tous deux des articles écrits par des journalistes, nécessitant ainsi un minimum de temps de travail. Or pendant ces trois jours, du temps que la traque n’était pas terminée, du temps que ces terroristes couraient toujours dans la nature, la France ne pouvait attendre les premiers articles d’analyse et s’est alors plongée dans l’information en continu de Twitter.
Il convient également de dire que cette frénésie qui s’apparentait à une “dictature de l’instant” a été alimentée par les médias traditionnels: en effet, pour TF1 et France 2, le temps s’était aussi arrêté. Les deux grandes chaînes avaient en effet cassé leur grille de programmation pour se consacrer à des après-midi entiers d’antenne, concurrençant ainsi directement les chaînes “tout info”.
Cependant, les informations qui fluent sur Twitter ne sont pas que celles des journalistes, mais aussi celles de citoyens peu emprunts à la vérification de leurs dires. Et pourtant beaucoup de ces contenus sont retweetés en chaine, répandant rumeurs et intox sur la Toile. Quoi de mieux pour donner du grain à moudre aux théories conspirationnistes qui, plus de deux semaines après ces évènements tragiques, fleurissent sur la Toile ?
Je Suis Charlie: slogan et hashtag
Mais, pour devenir un véritable moteur de recherche qui soit un portail d’entrée sur l’actu en continu de l’avancement de l’enquête, de l’énumération des victimes, du recueil des témoignages et des suites de la traque, Twitter avait besoin d’un mot-clé où tout puisse être recensé. #JesuisCharlie est le hashtag qui s’est imposé. Ce hashtag permet de faire converger toutes les informations et de donner un point d’entrée dans l’évènement. Mais il permet aussi de centraliser tout le mouvement de soutien et de mobilisation contre cette barbarie, en reprenant le visuel de Joachim Roncin. #JesuisCharlie n’est alors que la traduction textuelle, adaptée au codage Twitter, du visuel “Je suis Charlie”, crée par le directeur artistique du magazine gratuit Stylist.

Avec le slogan “Je Suis Charlie”, nous sommes dans une solidarité en toute retenue. Le message est extrêmement sobre et neutre n’affichant aucun signe d’appartenance, si ce n’est la typographie du journal “Charlie” et le code couleur noir et blanc porteur de la symbolique du deuil. Et c’est ainsi que tout un chacun peut se l’approprier, sans exception.
La simplicité et la brièveté du message entrent également en jeu dans la faculté de ces trois mots à devenir aussi viraux. En reprenant les codes du slogan publicitaire, son impact est beaucoup plus fort que tous les discours d’émotion et d’éloge. L’emploi de la première personne du singulier se veut à la fois fondamentalement individuel – car porter ce message signifie s’identifier personnellement – ; mais amène paradoxalement à un sentiment d’appartenance collective. Je suis Charlie est véritablement rentré dans la mythologie iconique de l’évènement, jusqu’à couvrir plusieurs sens : un slogan crié dans les rues, une image reprise par des millions des personnes et un mot-clé de référence pour la recherche d’informations.
Le Crayon guidant le peuple
L’iconicité ne s’arrête pas ici. Parmi toutes les photos prises lors de la Marche Républicaine, on aurait pu s’attendre à une rivalité amateurs/photographes, quant à celui qui captera « la » photo, celle qui rentrera dans les livres d’Histoire. Pourtant, le consensus s’est rapidement fait autour de celle du photographe indépendant Martin Argyroglo.

Le cliché s’est imposé comme une évidence puisqu’ il recèle une multitude de référents picturaux, dont les plus cités se retrouvent dans les tableaux de Delacroix et de Géricault, respectivement La Liberté guidant le peuple et Le Radeau de la Méduse. Le rapprochement établi avec ces classiques de la peinture romantique de la première moitié du XIXème siècle, accentue encore davantage l’historicité de l’évènement.
Ainsi, la photo d’Argyroglo reprend les mêmes ressorts de l’esthétique et de la scénarisation que ceux du tableau de Delacroix avec cette idée de révolution impulsée par un peuple uni autour de valeurs communes (la liberté d’expression en tête). L’assimilation au Radeau de la Méduse est plus subtile mais la photographie convoque en nous l’image d’un peuple qui flageole. La combinaison des deux nous donne donc un peuple qui est à la dérive, mais qui face à un ennemi commun, s’uni et s’élève ensemble pour résister.
En définitive, un slogan de ralliement, un visuel fort, des références historiques, sont autant d’éléments qui contribuent à la fabrication d’une matérialité de l’émotion inscrite dans un processus de mémoire collective au service de l’Histoire (celle avec un grand H).
Marie Mougin
@mellemgn
Sources: 
MUST READ
Analyse de #jesuischarlie sur les réseaux sociaux – Reputatio Lab
Les images “iconiques” du 11 janvier, un monument involontaire? –  L’image sociale
GO FURTHER
Guillaume Meurice renonce à sa chronique dans “La Nouvelle Edition” de Canal+ après le refus de diffuser un dessin de Charb – Huffington Post
Pourquoi les Anonymous «sont Charlie» – France Culture Plus #politique
Penser l’école après Charlie – France Culture Plus Babel Oueb
Témoignages
« C’est Charlie, venez vite, ils sont tous morts » – Le Monde
Luz à propos de la une de «Charlie Hebdo» : « C’était mon dernier jus » – Libération
« Il a appelé BFM et leur a demandé de changer leur bandeau » – L’Observatoire des médias
Riss de “Charlie Hebdo” sur France 2 : la peur d’être “achevé” – Nouvel Obs le Plus
A Dammartin-en-Goële, huit heures sous un évier, les frères Kouachi à côté – Libération
L’islam et les valeurs occidentales
Du Coran et de la liberté de penser – La Vie des idées
De la peur à l’intolérance– La Vie des idées
Du religieux au politique : la philosophie islamique– La Vie des idées
L’islam peut-il être français ? –La Vie des idées
L’attentat contre Charlie Hebdo vu par Farhad Khosrokhavar – Bondy Blog
Olivier Roy : « La peur d’une communauté qui n’existe pas » – Le Monde
réseaux sociaux
#JesuisCharlie, #JesuisFlic, #JesuisNico : ce que nous ont appris les réseaux sociaux – Nouvel Obs le Plus
Etre ou ne pas être Charlie : les hashtags en chiffres – Libération
Attentats: comment la Gendarmerie a crevé l’écran sur Twitter – L Express
 vues de l’étranger
Drawing the prophet: Islam’s hidden history of Muhammad images – The Guardian the Observer
I Am Not Charlie Hebdo – New-York Times
Beware of curtailing freedom of expression in the name of #CharlieHebdo – World News Publishing Focus by WAN-IFRA
Polis – Citizen terrorism: the Paris killings and networked media
Polis – The right response to Charlie Hebdo: fear and humanity
Polis – Charlie Hebdo and the Other Within (guest blog)
 Crédits photos:
 Marche Républicaine
Martin Argyroglo
 
 
 

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Politique

Copwatching : la surveillance de la surveillance

Scènes d’interventions gendarmesques musclées, de policiers tabassant sans vergogne ceux qu’ils interpellent ou d’affrontements verbaux entre forces de l’ordre et citoyens… Elles sont devenues légion sur le net et prolifèrent sous l’étendard du “copwatching”. Comprenez : “la surveillance des flics”.

Ce mouvement militant, auto-qualifié “observatoire citoyen des pratiques policières”, institue des bénévoles lambda – les copwtachers – au rang de surveillants des surveillants dans le but de dénoncer et médiatiser les éventuels dérapages des autorités policières.
Cette mission citoyenne passe principalement par la collecte puis la diffusion d’images – photographies ou vidéos – de policiers dans l’exercice de leur fonction, afin de détenir des preuves accablantes en cas de bavures, vices de procédures ou violences. Cette démarche encourage également la demande d’enquêtes, le dépôt de plaintes et les pétitions, recoupant ainsi un débat social de plus large envergure : celui du rôle et de la nature d’une police “idéale et démocratique”.
L’idée générale qui justifierait le copwatching est “que la population et les médias ont un rôle de surveillance vis-à-vis de la police, qui doit sans cesse leur rendre des comptes” (Michaël Meyer, sociologue spécialiste des relations entre police et médias).

Le copwatching est officiellement né en 1991 aux Etats-Unis à Berkeley après la diffusion d’une vidéo amateur montrant le passage à tabac d’un citoyen noir par des policiers blancs. Ce réseau d’associations s’est depuis étendu à d’autres pays (France, Canada et Royaume-Uni principalement) et prend aujourd’hui une ampleur inédite grâce à l’essor des nouveaux supports et techniques médiatiques.
Le citoyen journaliste

Dans la pratique du copwatching, le citoyen ordinaire joue de son droit à filmer/photographier légalement les policiers et gendarmes en exercice pour devenir un agent de dénonciation et d’information. Armé de son smartphone ou appareil photo, le voilà transformé en un reporter d’investigation à l’ère 2.0., capable de mettre à mal les dérives xénophobes, racistes, liberticides, sexistes ou dégradantes des forces de l’ordre.
Bien que le copwatching ait d’abord été la capture spontanée par un témoin d’une scène d’intervention policière, soit une pratique ponctuelle et isolée, c’est la formation en termes de réseau et de plateforme participative qui prévaut désormais. L’objectif est de centraliser des informations, des témoignages ou des images relatives à l’action policière et de constituer une large base de données.
Et si les copwatchers traquent quelque chose, c’est davantage un idéal de justice et d’éthique que les brigades policières en elles-mêmes.
Le surveillant surveillé
Via le copwatching, les policiers, acteurs de la surveillance et voyeurs de la population, se retrouvent dans la position d’être vus et surveillés à leur tour. Quand les observateurs deviennent potentiellement observés, les rapports de hiérarchie et d’autorité se brouillent et s’inversent. Si la surveillance ne provient plus uniquement d’un rapport hiérarchique en top-down, elle s’exerce désormais horizontalement en tout temps et en tout lieu.
L’autorité policière, à travers cette pratique médiatique, se voit alors érodée par l’autorité iconique : la photo ou vidéo devient une ressource stratégique pour son détenteur, qui jouit du pouvoir condamnant de l’image “réelle” et peut faire pression contre une figure sociale perçue jusque là comme intouchable.

L’image au sens large se positionne ainsi comme enjeu au coeur d’une confrontation médiatique. Au travers du copwatching, la bévue la plus anodine comme la dérive la plus violente est susceptible de devenir un événement médiatisé et public. Le policier agit désormais en envisageant la possibilité d’une remédiation de son intervention par les médias et de l’élargissement de la visibilité de ses actions à un public absent physiquement (la hiérarchie directe, les associations militantes, les protagonistes politiques…). Cette anticipation d’images potentiellement dégradantes induit un changement dans le déroulement pratique des opérations : elle incite le policier à un légalisme strict et une approche plus drastique des procédures à suivre.
Les dégâts collatéraux
Cette pratique médiatique engagée questionne nécessairement le rapport entre force publique, médias et perception sociale.
L’un des problèmes à souligner, concernant ce type d’images amateurs, est l’interprétation et l’unicité du point de vue proposé qui y sont convoqués : le copwatcher donne à voir une scène telle qu’il l’a perçu (vision plus ou moins proche de la scène, son plus ou moins audible…). La scène filmée ou photographiée est observable telle quelle par les internautes mais peine à s’inscrire dans un contexte d’action plus large. Si nous prenons en compte le fait que le copwatcher se met bien souvent à filmer quand la situation dégénère de manière visible, on comprend que tous les éléments précédents le “dérapage”, déclencheurs ou non, sont tronqués.
Cette inexistence du hors-champ induit donc une vision purement descriptive des faits qui demanderait à être enrichie par des données complémentaires. Le point de vue unilatéral du témoin de la scène est rarement accompagné de celui de la “victime” et du policier “fautif”, ce qui nous prive de clés de compréhension. Puisque qu’il s’agit d’un regard isolé, porté sur un événement précis à un moment donné, nous pouvons comprendre dès lors le danger qu’il y a à se limiter au strict champ visuel de l’image.
De plus, la performance du policier dans la rue se voit transformée (par sa captation et sa diffusion) en image médiatique qui va ensuite induire une perception sociale du policier dépréciée. Le copwatching en tant que représentation médiatique de la police se dresse à l’encontre d’autres imaginaires policiers aux récits et aux “personnages” déjà forgés : les fins experts des Enquètes impossibles, les bons flics défendant la veuve et l’orphelin des séries américaines à l’ancienne, les policiers sans foi ni loi des films de mafieux…
A ces représentations établies vient s’ajouter la vision véhiculée par le copwatching : celle d’une police violente et injuste. Le danger est de tomber dans l’amalgame et la généralisation : rappelons qu’il s’agit là d’une des multiples représentations médiatiques policières.
Enfin, si la pratique du copwatching s’inscrit dans une volonté de dissuader et réguler les dérives policières, elle peut s’apparenter dans ses formes les plus radicales à un mouvement anarcho-libertaire, purement contestaire face à l’establishement. Cette dérive du mouvement vers une brigade anti-flics a notamment abouti à des dépôts de plaintes par le Ministère de l’intérieur en France, à l’encontre de sites jugés diffamatoires envers les autorités. D’autres dérapages, comme la publication de photographies personnelles ou d’informations privées (adresse, numéro de téléphone…) de policiers soupçonnés d’”abus de pouvoir”, sont régulièrement recensés et rappellent les limites à respecter.
Face à cette pratique médiatique ambivalente, l’indispensable est donc de rester extrêmement prudent et de s’interdire tout jugement précipité. Car, si la frontière est mince entre le bon flic et le mauvais flic, elle l’est tout autant entre le justicier bénévole et le diffamateur malveillant.
Tiphaine Baubinnec
@: Tiphaine Baubinnec
Sources :
ethnographiques.org
copwatch.fr
amnesty.org
boursorama.com
youtube.com
Crédits photos :
https://libcom.org/library/why-copwatch-doesnt-work-arturo
http://www.newyorker.com/magazine/2014/09/01/cop-watch
http://cqfd-journal.org/Tout-flic-flique-flippe
https://www.google.fr/search?tbm=isch&oq=&gs_l=&q=copwatching
 

Politique

Propagande et censure: les médias russes pestiférés par leur nouvelle législation

Encadrement des médias traditionnels 
Depuis le 1er janvier 2015, CNN a cessé d’émettre en Russie. Avant elle, d’autres médias ont mis les voiles : RFI, Voice of America, BBC… Leur point commun ? Ce sont tous des médias étrangers. Alors pourquoi ? C’est la faute d’une nouvelle loi sur les médias qui a été adoptée en octobre 2014. Elle interdit à toute personne physique ou morale étrangère ou de double nationalité de posséder plus de 20 % du capital d’un média émettant en Russie : une mesure visant à limiter la participation étrangère dans les médias russes.

Au-delà du contenu de cette loi, les conditions dans lesquelles elle a été adoptée sont aussi significatives. Déposée le 17 septembre sans la consultation de la population, la loi a été adoptée par la Douma (la chambre basse du parlement russe) au bout de neuf jours, le 26 septembre – soit pratiquement sans débat – et ratifiée le 15 octobre. Nous sommes donc dans une adoption éclair qui est à recontextualiser dans les relations tendues qu’entretient la Russie avec le reste du monde depuis l’annexion de la Crimée.
Encadrements des nouveaux médias
Au-delà du contrôle grandissant sur les médias traditionnels, de nouvelles mesures touchent aussi les médias numériques. Depuis le 22 avril 2014, tout blogueur qui atteint le seuil des 3 000 visiteurs a pour obligation de se faire indexer auprès des autorités et devient autant responsable devant le gouvernement que n’importe quel média institutionnalisé. Depuis le 4 juillet 2014, les acteurs étrangers de l’Internet ont pour interdiction de stocker les données des utilisateurs russes en dehors du territoire. Une mesure qui a provoqué le départ des ingénieurs de Google le 12 novembre 2014.
Parallèlement, l’affaire Navalny révèle des demandes de censure de plus en plus nombreuses de la part du Kremlin aux géants de l’Internet. Un procès est actuellement en cours contre Alexei Navalny, avocat et opposant politique russe, et son frère Oleg. Ils sont accusés d’avoir détourné l’équivalent de 400 000 € à la société Yves Rocher Vostok, qui affirme n’avoir subi aucun préjudice de son côté. Le 19 décembre une page Facebook a été ouverte pour appeler à un rassemblement de soutien à Alexei Navalny. Mais dès le lendemain, la page était bloquée. Cette mesure répond à la demande du procureur général, qui s’en réfère de nouveau à une nouvelle loi. Celle-ci date du début de l’année 2014 et permet à tous les procureurs d’ordonner le blocage de sites sans avoir eu de mandat préalable de la cour, pour raisons de soupçons d’extrémismes, ou d’incitation à manifester contre l’accord des autorités. Twitter, Google et Youtube affirment avoir reçu des requêtes similaires, sans y avoir répondu. Pour se rattraper, Facebook a refusé de bloquer la nouvelle page de rassemblement qui a fleuri. Mais pour le blogueur Leonid Volkov, la censure menée conjointement par le procureur général, le Roskomnadzor (service de surveillance d’Internet et des médias traditionnels du ministère des télécommunications) et Facebook ont fait plus de bien que de mal au soutien à Alexei Navalny. 12 000 personnes avaient rejoint la première page Facebook du mouvement, censurée, tandis que la nouvelle compte plus de 15 000 adhérents.

 
De la propagande des uns
Selon Ilze Juhansone, représentante de la Lettonie à l’Union Européenne, la crise ukrainienne a créé un regain de propagande russe. Les chaînes russophones incitent à la haine des nationalistes ukrainiens et pratiquent la désinformation. Un reportage sur l’incendie d’Odessa, survenu en mai 2014 et qui a fait 40 morts contenait un message subliminal image par image : « L’incendie est le fait des ultra-nationalistes de Pravy Sektor » un groupe radical ukrainien. Un autre reportage, cette fois-ci sur le crash du vol MH17 arguait que ce Boeing de Malaysia Airlines avait été abattu par des avions ukrainiens.
Dernièrement, la chaîne russophone Inter a diffusé en Ukraine pour le soir du Nouvel An un concert en direct depuis Moscou avec des célébrités connues pour avoir publiquement affiché leur soutien à Vladimir Poutine dans le conflit avec l’Ukraine. Tel que le chanteur Yossif Kobzon qui a pris le parti des séparatistes du Donbass dont il est originaire.
A la censure des autres
Enfin, la propagande russe pousse les pays qui se considèrent victimes de celle-ci vers de plus en plus de censure. Cette stratégie n’est pourtant pas la bonne car elle va augmenter la défiance des communautés russes au lieu de capter son audience. En avril 2014 la Lettonie a interdit la diffusion de chaines russes sur son territoire. En juin, la Lituanie a suspendu pour trois mois trois chaînes de télévision russes. L’Ukraine de son côté multiplie les mesures : après la création un ministère de l’Information, malgré les critiques de l’Union Européenne, le pays a interdit 14 chaînes de télévision russes, a perquisitionné les bureaux du journal russophone Vesti situés à Kiev et interdit d’entrée sur le territoire une dizaine de journalistes russes. Concernant la chaîne Inter, le secrétaire du Conseil de défense et de sécurité nationale, Oleksandr Tourtchynov et le ministre de la culture Vyacheslav Kirilenko appellent à sa fermeture. Le conseil national de l’audiovisuel doit se réunir à la mi-janvier.
Marie Mougin
@mellemgn
Sources:
ITélé – CNN cesse d’émettre en Russie
Le Courrier de Russie – la participation étrangère dans les médias russes
Le Monde – la nouvelle réglementation sur les données personnelles des internautes russes
Le Monde – les ingénieurs de Google quittent la Russie
Politis – affaire Navalny
Développez – affaire Navalny et réseaux sociaux
Wall Street Journal – demandes de censure de la part de la Russie aux géants du Net
Euractiv – propagande russe en Lettonie
RFI – propagande russe en Lituanie
RFI – face à la propagande russe, l’Ukraine a recours à la censure
L’Expansion – en Ukraine une chaîne russophone menacée de fermeture
Crédits images:
Manifestation de soutien à Alexei Navalny (Associated Press)
Logos des principaux médias étrangers qui ont quitté le pays
Capture d’écran de la page Facebook censurée
 

vigipirateASYM FNC
Politique

La France de la terreur

A la suite des faits divers survenus au commissariat de Joué­-Les-­Tours où deux policiers auraient été poignardés par un individu clamant sa radicalisation ainsi qu’à Nantes en décembre dernier, le premier ministre Manuel Valls a déclaré « jamais nous n’avons connu un aussi grand danger en matière de terrorisme ». S’il s’agissait d’actes isolés les uns des autres, ces faits divers ont effectivement alimenté la glose médiatique par leur proximité avec le phénomène du djihad (« l’effort » en Arabe). Or, la réaction très directe du premier ministre, ainsi que d’autres acteurs politiques comme Florian Philippot sur le plateau de RTL, amène à questionner l’état actuel de la société française quant à son islamophobie au sens large puisque la représentation du « péril terroriste » alimente notre quotidien médiatique et politique, en faisant du terrorisme notre plus grande peur. Certes, c’est par le vote anticipé de plusieurs lois antiterroristes ainsi que par le renforcement sécuritaire, à l’œuvre en France, que l’étau se resserre un peu plus sur la peur du djihad. Par qui les Français sont-­ils vraiment terrorisés et en somme qui nous terrorise ?

 
Un attirail législatif en écho aux faits divers
En raison de l’engagement français dans la lutte contre l’État islamique en Irak et au Levant, ou encore de la participation dans la coalition internationale pour combattre le djihad en Syrie, en Libye mais surtout au Mali et en Centrafrique, le risque d’attentats et la menace terroriste à l’encontre de la France se font, chaque jour, de plus en plus sentir. Ce sont, ainsi, plusieurs mesures qui ont été mises en place afin de réduire ce risque, de le contrer, de le prévenir.
Il s’agit, d’une part, d’un projet de loi initié en juillet 2014 en réponse directe à la multiplication de faits divers relatifs au terrorisme, notamment à la suite de l’affaire Mehdi Nemmouche devant le musée juif de Bruxelles ou encore les assassinats perpétués par Mohamed Merah à Montauban et Toulouse.
Ce dispositif législatif n’est, en réalité, qu’un renforcement puisque 14 lois antiterroristes existent déjà depuis 1986. La nouveauté de la loi votée le 4 novembre 2014 autour d’un consensus des sénateurs socialistes, UMP, radicaux et centristes réside d’abord dans l’interdiction de sortie du territoire d’un individu suspecté de velléités djihadistes à l’étranger. Cette interdiction serait rendue possible par une confiscation des papiers d’identité pour une durée renouvelable de six mois à deux ans. Cette interdiction s’applique également à l’entrée sur le territoire dès lors qu’il s’agit d’un ressortissant de l’Union Européenne ou d’un membre de sa famille. Ce nouvel article pose problème puisqu’il évoque le danger que représenterait la présence de ces individus pour la sécurité des publics. Au-­delà du non­-respect des libertés individuelles, beaucoup de juristes s’inquiètent de l’interprétation qui peut découler d’une telle interdiction surtout en ce qui concerne la communauté rom en Europe.
Ensuite, c’est bien en réponse aux faits divers de ces dernières années, ainsi que du mois de décembre à Nantes ou Joué­-Les-­Tours, que le texte prévoit de parer les « entreprises terroristes individuelles » avec la fermeture de sites faisant l’apologie du terrorisme sur Internet mais aussi en anticipant la radicalisation d’un individu agissant seul ou en groupe. Il s’agirait de surveiller la détention d’armes ou d’explosifs ou la formation au maniement de ces objets. Quid de la présomption d’innocence ou des libertés individuelles ?
De fait, Christine Lazerges, présidente de la commission nationale consultative des droits de l’homme, soulignait dans une interview au Monde que les projets de loi en matière de lutte contre le terrorisme étaient désormais toujours initiés par le ministère de l’intérieur et non le ministère de la justice quelle que soit la majorité au pouvoir. Certes, c’est bien dans une logique d’actualité et de terreur que ces lois sont élaborées de sorte qu’elles provoquent un consensus large au sein des différentes factions politiques au Parlement. L’émotion provoquée par un fait divers ne peut, effectivement, qu’encourager un vote sécuritaire. Toutefois, il s’agit bien d’anticiper un risque et non de le punir. C’est pourquoi ces lois vont à l’encontre même de notre système démocratique et répondent au sensationnel sur un rythme très médiatique sans prévoir les conséquences à plus long terme ou ce qu’un changement politique pourrait entraîner si on les appliquait avec le flou laissé en suspens autour de leur interprétation.
D’autre part, la liberté d’expression est également fragilisée puisque la loi contraint les hébergeurs de sites faisant l’apologie de l’islamisme à la fermeture. S’ils sont une menace de propagande importante, ils sont aussi un moyen d’information quant à l’idéologie djihadiste et les fermer ne représente en rien une défense de la démocratie contre la radicalisation, sinon une répression punitive ayant à voir avec les méthodes djihadistes.
Vers une société paranoïaque
Ce renforcement législatif est également accompagné d’un plan Vigipirate comprenant 300 mesures confidentielles à activer selon la gravité de l’alerte. Si elles sont jugées « indispensables » pour Le Figaro, ces lois reflètent également le climat de terreur dans lequel vivent les citoyens français. En pratique, c’est en effet, une multitude de signes qui rappellent la menace : contrôles d’identités, fouilles et patrouilles dans les lieux publics indiquent bien un risque et provoquent par conséquent la peur.
Certes, cette peur se matérialise par la traque d’un ennemi intérieur et elle rapproche notre démocratie de l’enfer décrit par George Orwell dans 1984.
Islam et djihad sont, en effet, associés dans les représentations médiatiques mais également dans les faits puisque les opérations Vigipirate s’appuient sur des contrôles discriminatoires. Dès lors, c’est en traquant le terrorisme que l’on terrorise la population. D’une part, la population musulmane qui subit l’amalgame entre sa religion et un courant criminel et barbare qui s’oppose totalement à la sagesse que peut enseigner l’Islam. D’autre part, ceux qui craignent autrui et finissent par accepter une concession face à notre système démocratique pour mieux se protéger. Pis, ces mesures pourraient à terme ressembler au Patriot Act des États-­Unis mis en place après les attentats du 11 septembre et qui légitime la surveillance d’un citoyen dès lors qu’il représenterait une menace pour la sécurité du pays. Les dérives des agences de surveillance mais surtout la capacité de contrôler nos données personnelles nous orientent alors davantage vers une société paranoïaque puisqu’elle pousse beaucoup de citoyens à douter de l’État de droit et à croire aux théories du complot.
En conséquence, ces mesures préventives isolent d’elles-­mêmes une partie de la population qui n’est pas logée à la même enseigne que le reste des citoyens français à tel point qu’il est bon de se demander si les Musulmans se sentent en sécurité en France à l’heure actuelle. Ces représentations de l’intégrisme religieux poussent, d’ailleurs, de plus en plus de jeunes français à se radicaliser, qu’ils soient d’ailleurs Musulmans ou non. Ce sont ainsi plus de 1089 français impliqués dans des filières vers la Syrie et l’Irak à la date du 23 octobre 2014 d’après le socialiste Sébastien Pietrasanta, rapporteur du texte à l’Assemblée nationale. Or, dans la plupart des cas, ces individus sont présentés comme déséquilibrés ou empêtrés dans un axe du mal. Pourtant, ce sont bien les conditions sociales et l’isolement de ces personnes qui les amènent au fondamentalisme et à s’engager dans une voie où ils n’ont plus rien à perdre. Le retour de ces Français est souvent vu comme une menace à exterminer plutôt qu’une blessure à guérir. Leur détresse n’est jamais prise en compte et leur réinsertion n’est pas envisagée de sorte que la peur entraîne la haine puis l’exclusion d’une jeunesse qui ne trouve plus sa place en France.
Ainsi, c’est à travers un travail d’information sur ce qu’est le djihad et d’intégration solidaire qu’un vrai travail idéologique doit être mené en France afin que subsiste notre démocratie. Ce sont des films comme Timbuktu où la figure du jeune djihadiste Mamby rappelle que le choix de l’islamisme n’est pas rationnel et que ces jeunes qui choisissent le départ restent des êtres humains. Dès lors, si c’est la dignité et les droits de l’homme que l’on cherche à protéger en s’opposant au djihad, encore faut-­il que notre État les respecte.
Marie Vaissette
Sources :
Lesechos.fr
Rue89.nouvelobs.com
Youtube.com
Le Monde 1, 2 , 3 & 4
Lefigaro.fr
France2.fr
Ladocumentationfrançaise.fr
Libération.fr

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Politique

THE INTERVIEW : UN ACTE DE GUERRE ?

 
La nouvelle est tombée comme un couperet le 17 décembre dernier. La comédie produite par le grand studio américain Sony Pictures Entertainment, The Interview, – en français L’Interview qui tue – s’est vue refuser une sortie nationale en bonne et due forme dans les salles de cinéma américaines et mondiales. Initialement prévue pour le 25 décembre aux États-Unis et le 11 Février en France, cette production met en scène le duo d’acteurs Seth Rogen et James Franco dans une comédie franchement potache. À l’origine de cet échec cuisant, un conflit entre l’Oncle Sam et son éternel ennemi, la Corée du Nord. Retour sur une affaire à prendre avec une pincée de recul et un soupçon de dérision…

Un synopsis décidément trop provoquant
The Interview retrace le périple de deux journalistes américains en mission pour la CIA. Leur objectif : éliminer le leader politique nord-coréen Kim Jong Un. Âmes sensibles s’abstenir. Dans la scène de l’assassinat en question, d’une finesse cinématographique sans précédent, on pourrait voir la tête du dictateur exploser dans une effusion de sang. Il n’en fallait pas plus pour indigner Pyongyang, qui a dès lors défié Sony de diffuser son film, en l’accusant ni plus ni moins « d’acte de guerre ».
Vous l’avez compris, ni la nuance, ni la demi-mesure ne font partie de cette affaire. Cet avertissement du régime nord-coréen vient ponctuer une lutte acharnée qui dure depuis plus de quatre semaines, la dictature ne s’étant pas contentée d’un simple rappel à l’ordre. Une organisation de hackers nord-coréens nommée Guardians of Peace a détourné plus de 100 terabytes de données, dont les informations personnelles de 47 000 employés et collaborateurs de Sony Pictures Entertainment. Ils ont également menacé le studio d’attentats si le film sortait dans les salles américaines. « Rappelez vous du 11 Septembre. » Voilà ce que les employés de S.P.E pouvaient lire sur leurs ordinateurs pendant les cyber-attaques. Plusieurs médias américains d’envergure ont d’ailleurs relayé l’information, baptisant, au passage, l’affaire « Sony Leaks ». Parmi eux le New York Times, qui affirme, selon des sources gouvernementales, que la Corée du nord était « centralement impliquée » dans le piratage des données de S.P.E. La dictature nord-coréenne a immédiatement démenti toute implication dans cet acte en apportant tout de même son soutien aux auteurs. Comme ci cela ne suffisait pas, l’agence de presse gouvernementale nord-coréenne a de nouveau agité la menace de l’arsenal nucléaire du régime et conseillé à Washington de « réfléchir à deux fois à sa politique hostile » envers Pyongyang.
Hollywood capitulerait-il ?
Cette annulation forcée sonne comme une défaite pour un studio aussi puissant et influent que S.P.E. Avant que Sony ne déclare officiellement l’annulation de la sortie du film, les réseaux de distribution hollywoodiens refusaient déjà de le diffuser. Selon le Président américain : « Sony a fait une erreur ». De plus, l’excitation du corps médiatique quant aux affaires de piratage semble avoir quelques peu brouillé les enjeux inhérents à cette affaire. Le Monde, notamment, parlait déjà de « victoire sans pareille dans l’histoire de la guerre cybernétique ». Pourtant si l’on y regarde de plus près, l’aspect économique, avant tout, permet de visualiser plus clairement les obstacles auxquels Sony et tout studio américain doit faire face.
S.P.E comptait amortir un investissement de 80 millions de dollars, 35 pour la campagne de promotion et 44 pour la production, comptant sur la « seasonability » du projet. Ce terme renvoie à la rentabilité du calendrier annuel – les fêtes de Noël et les vacances scolaires sont particulièrement propices à la sortie de productions mainstream, assurant un nombre de spectateurs suffisant pour générer du bénéfice. Voilà l’embarras dans lequel se retrouve Sony : faire une croix sur la période la plus rentable de l’année. Difficile de savoir si cela relève de la stupidité ou de l’exploit, mais une chose est sûre, c’est un aveu de faiblesse vis-à-vis de ses concurrents. S.P.E sortira affaibli de cette épreuve, l’année 2014 ayant été peu reluisante au box-office. Les autres majors hollywoodiennes ont dû être particulièrement soulagées à l’annonce de l’annulation de la sortie de The Interview. C’est pour elles l’occasion inespérée de préserver le succès de leurs blockbusters de Noël. Le Hobbit pour la Warner, Exodus pour la Fox, Hunger Games pour Lions Gate notamment.
Une illustration des luttes inhérentes au Soft Power
Toutes les majors hollywoodiennes sont des ambassadrices de la culture américaine à travers le monde et incarnent un certain idéal de puissance, au-delà des forces militaires, économiques et industrielles. On voit dans cette affaire qu’une major hollywoodienne peut influencer les affaires internationales au même titre que les domaines précédemment cités. C’est parce qu’elles sont détentrices d’une forme particulière de pouvoir et d’influence, le Soft Power. Ce concept renvoie à un pouvoir vu sous le prisme de l’attraction et non pas de la coercition. Un film obéit à tout un système de signe, lui même enraciné dans une culture donnée. Le blockbuster américain, imprégné de sa propre culture, est régi par des codes particuliers et véhicule des valeurs stratégiques : la liberté, la démocratie, l’individualisme, l’économie de marché. La pression nord-coréenne, qui s’est traduite par des actes hostiles, traduit des appréhensions bien plus profondes. Ces luttes interculturelles à l’image de l’affaire Sony Leaks permettent de voir sous un nouveau jour les relations d’attraction et de répulsion que le modèle américain suscite à travers le monde, les tensions entre les affirmations identitaires, sans oublier la course à l’expansion culturelle, à l’heure où les contenus deviennent globaux.
Karina Issaouni
 
Sources
Lemonde.fr 1 & 2
Fréderic Martel – MAINSTREAM, éditions stock

Politique

Étude de cas d’un héros, Obama

Le 4 novembre 2008, Barack Obama était élu 44ème président des Etats-Unis d’Amérique à la suite d’une véritable Obamania médiatique qui avait passionné toute la planète. Certes il est le premier métisse à accéder à la magistrature suprême de ce pays au passé fortement raciste. Mais un tel engouement international pose tout de même question. Que la majorité de ses concitoyens tourne des yeux subjugués vers lui peut sembler normal puisqu’elle l’a élu pour les gouverner, mais le fantasme qui prend le reste du monde fait glisser la figure d’Obama : d’homme providentiel pour son pays il devient un véritable messie pour la planète entière.

Politique

Storytelling : méthode de construction du héros pour les nuls

Il ne fait aucun doute que la sphère politique a subi de nombreuses transformations au cours des dernières années, en France tout particulièrement. Certains de ces changements relèvent de l’évolution des institutions politiques et du recrutement du personnel politique lui-même, mais les changements les plus importants tiennent davantage à la « médiatisation de la vie politique ». Cela renvoie à l’utilisation intensive et régulière par la classe politique de tous les supports médiatiques : presse, radio, télévision et plus récemment Internet ainsi qu’à l’importance croissante donnée à l’opinion publique. Bien que le politique ne se résume pas à l’art de communiquer, il n’en demeure pas moins vrai que beaucoup de décisions prises par les gouvernants sont aujourd’hui tributaires de la manière dont les médias vont les commenter. La relation entre médias et vie politique constitue donc un facteur majeur de la compréhension des enjeux liés à l’évolution des démocraties contemporaines.

Politique

L'euroscepticisme à l'heure du selfie

 
Le 23 septembre dernier, après avoir fait peau neuve, le billet de 10€ est mis en circulation. Afin d’en assurer la promotion, la Banque Centrale Européenne (BCE) lance une campagne sur les réseaux sociaux. Elle invite les internautes à se prendre en photo avec cette nouvelle coupure. Les changements apportés sont minimes : une couleur qui tend davantage vers le orange et une matière plus résistante sont les seules nouveautés à signaler. Rien de bien révolutionnaire, en somme. Rien qui puisse expliquer le déchaînement des internautes et la manière dont Twitter et Instagram se sont enflammés. Pire, la BCE n’a pas su mobiliser les foules et a essuyé un échec cuisant ; le hashtag créé : #mynew10 n’a été repris que 1600 fois. A l’échelle européenne, c’est une catastrophe et un désaveu explicite. Néanmoins, ce drame communicationnel aurait pu être évité.
Une campagne marketing qui prend l’eau
Alors oui, il y a bien quelques personnes, quelques irréductibles Européens, qui ont pris l’initiative au sérieux, certainement attirées par la possibilité de remporter un des 5 iPads mis en jeu. Elles restent malgré tout marginales.

Ce jeu anodin à l’allure lisse a surtout permis de mettre en exergue le ressentiment des Européens à l’égard de leurs institutions. La BCE a sans doute vu dans cette opération le moyen de se moderniser, de toucher un public plus large et plus jeune. Elle désirait certainement surfer sur le succès des autres défis mettant à profit les internautes comme l’Ice Bucket Challenge qui permet de lever des fonds pour lutter contre la maladie de Charcot. Mais, cette attitude frivole dénote particulièrement dans le contexte économique ambiant et le moins que l’on puisse dire c’est que les Européens ne se sont pas privés pour le faire savoir à Mario Draghi. Les réactions sont souvent violentes : on se rappelle tous du geste contestataire de Gainsbourg qui brula un billet de 500 Francs à la télévision pour signifier ce qui lui restait après avoir payé ses impôts. Il semblerait qu’il ait suscité des vocations, certaines personnes se photographiant un billet en feu dans les mains.

L’Europe et ses institutions dans le collimateur des internautes
Les difficultés économiques sont réelles, les prix augmentent, les taux de chômage ne se résorbent pas et même si des pays comme la Grèce, l’Espagne ou encore l’Irlande sont plus touchés que d’autres, aucun n’est vraiment épargné. Difficile d’imaginer, dans ce contexte d’austérité généralisée, que les citoyens se prêtent docilement au jeu du petit selfie demandé par la BCE. Il était évident que les eurosceptiques, anti-européens et autres trolls profiteraient de cette estrade en or pour condamner son action et remettre en cause l’Union européenne. On pense à cette femme qui exhibe son porte-monnaie vide au lieu du billet exigé, ou cet internaute qui symbolise la baisse de son pouvoir d’achat : avec 10€ il ne peut se payer qu’un paquet de cigarettes et un demi. L’euroscepticisme est de plus en plus prégnant et de nombreux partis défavorables à l’Europe siègent au Parlement : c’est le cas de l’United Kingdom Independence Party et du Front National. L’un de leurs leitmotivs concerne l’abandon de la monnaie commune, l’Euro, et le retour à la monnaie nationale. C’est d’ailleurs ce qu’ont semblé demander certains internautes.

Europe, une princesse fédératrice ?
Et pourtant, ce nouveau billet symbolisait la volonté prononcée de la BCE de ne créer aucune polémique et même plus, de rassembler les Européens. En effet, vous l’aurez remarqué, les coupures sont désincarnées au sens où aucun illustre personnage n’est représenté. Cela contraste fortement avec les dollars américains où des figures tutélaires (Pères Fondateurs et Présidents) apparaissent. La BCE ne veut pas de « querelles de clochers entre Etats » (Libération) et opte pour un habillage plus neutre, moins identifiable, moins conflictuel : des constructions architecturales. Sur ces nouveaux billets de 10€, un visage apparaît, celui de la princesse Europe, celle-là même qui donne son nom au continent. L’appel du pied pour un sentiment d’appartenance partagé, pour une cohésion ne pouvait être plus explicite. Mais de fait, ce clin d’œil fédérateur en devient presque grossier. Il n’aura pas empêché la polémique d’enfler sur les réseaux sociaux.

Notons, pour finir, que la BCE s’est installée le 29 novembre dans ses nouveaux bureaux : une tour flambant neuve en plein cœur de Francfort. Selon Le Figaro, ce nouveau siège de la Banque Centrale est, de toutes les institutions, le plus spectaculaire. C’est aussi celui qui aura coûté le plus cher. Les bureaux auront vu le jour pour la somme d’1,2 milliard d’Euro (comme ils paraissent loin les 850 millions d’Euro initialement prévus !). Ces dépenses, que certains jugent déjà superflues, ne font que renforcer le sentiment de défiance à l’égard de l’Union Européenne.
La polémique aura néanmoins assuré la communication du lancement de ce nouveau billet, même s’il est difficile d’envisager pire publicité. Outre la crise et le climat austère qui règne actuellement, cette campagne a eu le mérite de mettre au jour l’humour que partagent les Européens ainsi que leur imagination débordante.
Jules Pouriel
Sources :
lesechos.fr (1)
lesechos.fr (2)
liberation.fr
lefigaro.fr
Crédits photos :
lci.tf1.fr

jeu video
Politique

Le jeu vidéo, un média politique ?

 
A la sortie du dernier opus de la saga Assassin’s Creed, Unity, la voix bien connue de Jean-­Luc Mélenchon s’est élevée pour dénoncer le scandaleux avilissement que le dernier ­né d’Ubisoft infligeait à l’Histoire, et, plus précisément, à « la grande et splendide Révolution de 1789 ».
Le jeu vidéo, un média comme les autres
Pour peu qu’on s’intéresse à la désinformation et au détournement d l’histoire, il y a de quoi hausser le sourcil. Que révèle ce haro sur un jeu vidéo qui n’a jamais eu de prétentions pédagogiques, alors que les romans historiques se multiplient, eux et leur cortège d’anachronismes et de pures inventions, depuis des années ? Le jeu vidéo est un média qui semble affronter les mêmes reproches que ses précurseurs à mesure qu’il se développe. Mais l’inquiétude qu’il suscite lorsqu’il s’empare d’un contexte historique indique peut­-être qu’on a sous ­estimé son potentiel impact idéologique – sauf à considérer qu’Ubisoft, seul leader français du jeu vidéo, ait un devoir d’alignement patriotique. Le jeu vidéo peut-­il être un vecteur d’influence ? Peut-­il véhiculer un message politique sous le divertissement? Peut-­il manipuler, engager, défendre ? Pourquoi la communication de Unity semble-t-elle battre en retraite devant les problématiques historiques ? Il convient de garder à l’esprit qu’aucun langage n’est neutre, le jeu vidéo pas plus qu’un autre : de la même façon qu’un film recèle des partis pris, le jeu a une personnalité signifiante. Néanmoins, beaucoup de jeux dépassent effectivement le simple divertissement pour transmettre des idéologies, des messages, ou tout simplement des valeurs.
Un peu de politique, mais surtout des idéaux flous
Dans Final Fantasy VII, le message écologique est transparent : un groupe de rebelles éco-terroristes affrontent une impitoyable corporation, la Shinra, qui exploite l’énergie terrestre sans considération pour l’impact environnemental que produisent ses agissements. Rien qui ne tende la joue à un réel débat d’idée, contrairement aux manigances polémiques de Robespierre. De même,le joli jeu Proteus propose une balade contemplative dans une nature­ cartoon, où le joueur est invité à explorer sans se presser. Peut­-on qualifier cette visée de politique ? Si aucune idéologie n’échappe à la politique, probablement. Bioshock met en scène une guerre civile faisant rage au sein d’une ville détenue par le camp conservateur, qui refuse d’ouvrir ses portes aux étrangers, et qui s’oppose aux révolutionnaires plus libertaires. Fallout présente un monde post-­apocalyptique dévasté par la radio­activité et la négligeance des autorités sanitaires et politiques. Skyrim développe les idéologies antagonistes d’un peuple nationaliste occupé par un Empire, partisan du droit du sang et réfractaire à la présence d’étrangers, fussent­-ils pacifiques, sur son territoire; l’Empire étant de son côté un envahisseur pacificateur mais régnant sans aucun droit sur sa colonie. On imagine difficilement des sujets plus politiques, mais la réponse n’est jamais clairement définie. Le jeu vidéo se contente souvent d’un paysage politique diffus parsemé de fragments idéologiques : la liberté versus l’administration glacée; l’intransigeance contre la corruption…
Le jeu vidéo a­-t­-il vocation à se politiser?

Comme n’importe quel microcosme social, le jeu vidéo est un formidable observatoire des opinions et des façons d’être. Et comme n’importe quel média, il peut façonner une expérience sociale, qui diffère d’un jeu à l’autre, du communautarisme à l’individualisme, de l’extrême violence à la contemplation, en passant par la réflexion économique. N’oublions pas que nous réfléchissons, comme le métaphorisait Nietzsche, juchés sur notre propre montagne : l’immense majorité des systèmes économiques présents dans les jeux vidéos suivent le modèle libéral, ignorant les autres systèmes. Ce parti pris de ne représenter qu’un modèle unique est éminemment politique, et cette position n’a reçu que peu de critiques. Le jeu vidéo est déjà politique parce qu’il s’empare de problématiques sensibles – mais il échoue à apporter des réponses claires. Mais il ne semble pas exclu de le voir se développer comme un média instrumentalisé : après tout, certains jeux sont interdits dans certains états, en fonction de leur sensibilité (Dead Island en Allemagne, Pokémon en Arabie Saoudite) et de leur…politique.
Pour conclure, une citation de Martin Lefevre, à propos des expériences psychosociologiques qui ont été réalisées à partir d’expériences de jeu, semble s’adapter à cette problématique de l’intérêt politique des jeux vidéo : « (…) C’est aussi et surtout une preuve du potentiel d’évocation de ces merveilleux et terrifiants bacs à sables, où s’inscrivent les grandes questions contemporaines. »
Marguerite Imbert

Sources:

Jeuxvideo.com
News.bbc.co.uk
Gamekult.com
Merlantfrit.net
Franceinfo.fr
Crédits images:
Technobuffalo.com
Merlantfrit.net

please don't wait
Politique

Touche pas à mon net!

 
« La neutralité du Net est l’essence même d’Internet depuis sa création, mais c’est aussi un principe que nous ne pouvons pas prendre pour acquis. » C’est en ces mots que s’est exprimé Barack Obama le lundi 10 novembre. Face à la Federal Communications Commission, – autorité de régulation du marché des télécommunications aux États-Unis – le président américain a tenu un discours sans équivoque en faveur d’un internet ouvert et des libertés individuelles, pressant la FCC d’appliquer des règles strictes pour préserver le web.

Le gendarme américain des télécoms change les règles du jeu
Pour comprendre la raison de ce rappel à l’ordre, il faut revenir en mai 2014, le 15 plus précisément. L’autorité de régulation a alors approuvé un texte qui prévoit la mise en place « d’un traitement préférentiel » entre les différents maillons constituant Internet tel qu’on le connaît aujourd’hui. Pour résumer, les opérateurs pourront faire payer les sites web pour assurer un débit de connexion optimal à leurs utilisateurs. Ceux qui refusent de payer se verraient attribuer une vitesse de connexion bien plus lente. Alors qui se cache derrière ces décisions ? Qui met la neutralité du net en danger ? Pour ceux qui ne seraient pas tout à fait familier avec le concept de neutralité, l’article « Internet sous péage : entre voies express et chemins de terre » devrait vous aider à y voir un peu plus clair.
Barack Obama poursuit: «ni les câblo-opérateurs ni les opérateurs télécoms ne devraient se comporter comme des gardiens de passerelle, en restreignant ce qu’il est possible de voir ou de faire sur Internet.» Cette volonté de réglementation émane de fournisseurs d’accès très imposants sur le marché des télécoms comme Verizon, AT&T ou Comcast. Ces trois entreprises ont d’ailleurs été incriminées dans l’affaire de la NSA suite aux données d’utilisateurs qu’elles auraient communiquées au gouvernement via le fameux programme informatique PRISM. La démocratie paraît presque contre-productive pour leur modèle économique. En plus d’interdire toute forme de priorisation, la neutralité du net passe également par l’exigence d’une transparence accrue, possible avec un internet respectueux de l’anonymat de ses utilisateurs. Pourtant, la conjoncture actuelle campe à des kilomètres d’une vision éthique du web…

« La loi, c’est moi. »
La position de force revient avant tout aux fournisseurs d’accès qui ont su faire entendre leur voix dans le cadre de la législation, bien plus que les utilisateurs ou leurs représentants politiques. TAFTA, c’est sous ce doux nom que se cache la potentielle mort programmée du net libre. Cet accord commercial transatlantique de libre-échange entre l’Union Européenne et les États-Unis, qui est en discussion depuis 3 ans maintenant, pose les fondements du net idéal – pour les multinationales. Peu médiatisé, les réglementations qu’il contient ont de quoi faire pâlir plus d’un défenseur des cyber-libertés.
Parmi les acteurs les plus influents de ces négociations, les multinationales, dont la coalition du commerce numérique (Digital Trade Coalition) qui regroupe des industriels du net et des hautes technologies. Cette coalition – ou plutôt ce lobby, bouscule les négociateurs pour qu’ils abolissent les barrières empêchant une circulation fluide des flux de données personnelles de l’Europe vers les États-Unis. L’USCIB, le conseil américain pour le commerce international, qui réunit des sociétés similaires à Verizon va plus loin. Il affirme que cet accord de libre- échange chercherait « à circonscrire les exceptions , comme la sécurité ou la vie privée afin de s’assurer qu’elles ne servent pas d’entraves au commerce déguisées ». Cette tendance qui vise à libéraliser l’Internet à outrance s’inscrit dans une tradition politique « récidiviste ». TAFTA est le fruit de propositions précédentes similaires, très mal accueillies par la société civile.
Ainsi, entre 2007 et 2010, ACTA, l’accord commercial anti-contrefaçon imposait aux acteurs du net des sanctions pénales et des mesures répressives pour les forcer « à coopérer » avec les industries créatives (cinéma et musique principalement), dans le but de surveiller et censurer les informations délivrées sur la toile, sans passer par l’organe judiciaire. Négocié secrètement, il regroupait 39 pays dont les 27 de l’Union Européenne, les États-Unis et le Japon. Ce traité a été massivement refusé par le Parlement Européen.

Une fois la machine infernale des traités lancée, elle ne s’arrête plus. 2012 marque la naissance du projet SOPA (Stop online Piracy Act) qui permet au procureur d’imposer aux entreprises américaines de « cesser toute activité avec un site accusé de violer les droits d’auteur. » Dans la pratique, cela se traduirait par l’interdiction pour Google de référencer tout site proposant du contenu piraté. La mesure principale du texte imposait aux fournisseurs d’accès américains de rendre inaccessibles les sites incriminés. Il a été refusé par la majorité des entreprises du net…
Le mode opératoire est le même d’un traité à l’autre : des négociations tenues dans l’opacité, avec une tentative quasi-systématique d’écarter l’appareil démocratique. L’ennemi reste le même : la culture du partage. Les mises en garde de la société civile face à ces textes de lois n’ont visiblement pas été suffisantes, puisque les membres européens du parlement ne sont pas opposés au manque de transparence de ces dites négociations, et n’ont même pas exigé leur suspension pendant l’affaire d’espionnage des hauts responsables européens par la NSA…
La confusion est donc totale pour la population. Difficile de s’opposer à une machine aussi bien huilée en tant que simple individu, même si, depuis 2009, l’Union Européenne possède le droit de veto contre ce genre de traité. Le recours politique reste le seul levier que les citoyens européens aient entre les mains pour faire entendre leur mécontentement – mais encore une fois l’opacité des négociations complique la donne. Une solution serait d’adapter la nature des discussions dans un cadre démocratique, loin des pratiques actuelles, qui alimentent la désinformation et les fantasmes autour de ces textes de lois.
Ces conflits d’intérêts montrent à quel point les frontières qui définissent l’Internet sont floues. S’agit-il d’un média, d’un instrument de pouvoir, d’un espace supplémentaire aux luttes géopolitiques ? Un accès démocratisé ou régi par les lois du marché ? Une réglementation plus stricte en faveur d’un Internet considéré comme un service public ferait considérablement avancer les choses, mais la nonchalance des parlementaires ne favorise en rien un avancement dans ce domaine.

Karina Issaouni
Sources
Lemonde.fr
Nytimes.com
Laquadrature.net
Obsession.nouvelobs.com
Crédits Images
Revolution-news.com
Whitehouse.gov
Cagle.com
Oneworldsee.org