Société

Quand la parole des femmes se fait oublier

Le 7 novembre dernier avait lieu un rassemblement dans plusieurs grandes villes de France pour lutter contre l’inégalité salariale. En effet, depuis le 7 novembre, à partir de 16h34 les femmes travailleraient bénévolement. Ces dernières sont payées en moyenne 16% de moins que les hommes (calcul réalisé par Eurostat, organisme des statistiques de L’Union Européenne). Pour lutter contre l’une des plus grandes inégalités qui demeurent en France, des groupes féministes sont apparus sur Internet. Entre blogs et événements Facebook, quelle est la portée de ces nouveaux collectifs ?
Paye ton Tumblr

A l’origine, il était Paye ta shnek. Crée par Anaïs Bourdet en août 2012, ce tumblr rassemble les témoignages de victimes de harcèlement de rue. Simples, ces affiches présentent en citation, un propos retenu par une victime. Efficace, le contenu choque par son contraste avec le choix des couleurs plutôt ludiques.
L’idée lui est venue après avoir visionné une vidéo en caméra cachée de Sofie Peeters dénonçant le harcèlement de rue. En l’espace de quelques semaines c’est plus de 150 messages par jour qu’elle reçoit. Le modèle a été repris par d’autres et nous voyons fleurir aujourd’hui sur la toile de nombreux tumblr pour dénoncer les discriminations contre les femmes : Paye ta robe, Lesbeton, Projet crocodile par exemple.
Le concept se développe parce que ces blogs viennent parer un gouffre médiatique. En effet les femmes sont sous-représentées dans les médias : elles sont 37,6% à détenir la carte de presse en presse régionale et 41,7% en presse nationale. Le taux de présence des expertes quant à lui est de 23% à la radio, 15% dans la presse, 18% à la télévision. Même à la télévision, les présentatrices sont souvent reléguées au rang de potiches, à l’image de Karine Ferri dans The Voice dont le rôle est bien effacé face à Nikos Aliagas. La diversité féminine ne caractérise pas non plus le PAF : la femme télévisuelle est – trop souvent ? – belle, blanche, grande et mince.
Il est donc impossible de parler des problèmes rencontrés par les femmes car elles ne sont ni écoutées ni même représentées dans les médias traditionnels. Les blogs deviennent alors une forme d’expression privilégiée par celles-ci. Internet est l’espace de discussion et de dénonciation des inégalités homme/femme. Il permet de créer une masse militante anonyme beaucoup plus forte qui étend ainsi son réseau beaucoup plus facilement. Il crée une communauté non plus basée sur les centres d’intérêt mais sur les discriminations partagées.
Le mouvement du 7 novembre : « une affaire de bonne femme » ?
 
Les groupes féministes qui naissent sur Internet sont également très actifs dans le monde réel. A l’origine de nombreuses campagnes de sensibilisation, ces collectifs créent également des événements et des rassemblements pour appeler le grand public à réagir. Ces événements font parfois le « buzz » comme le mouvement du 7 novembre, organisé par le collectif féministe Les Glorieuses, relayé par la suite sur les réseaux sociaux telle que la page Facebook Paye ta shnek.
Il est intéressant de constater qu’ici les médias se sont faits une fois de plus observateurs des agissements d’Internet. L’Obs, Le Monde et bien d’autres ont appelé à rejoindre le mouvement. Les femmes journalistes ont manifesté, parfois même au sein des rédactions. Mais ont-ils proposé autre chose que ce rassemblement ? Une action ? Une pétition ? En ont-ils parlé le reste de l’année ?
Il aura donc fallu attendre un mouvement venu des réseaux sociaux pour que les grands journaux nationaux parlent à nouveau, et en dehors de la journée mondiale pour les femmes, d’inégalité salariale. Malheureusement, le mouvement s’est essoufflé aussi vite qu’il est apparu : aucun suivi dans les médias le lendemain, aucune déclaration de politiques (mise à part celles de deux ministres femmes du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem et Marisol Touraine) ni aucune proposition voire même de début de débat. Le traitement médiatique s’est arrêté sur les jours précédents et la journée de l’événement. Et pourtant, les inégalités, quant à elles, perdurent.
Aux armes, citoyennes ET citoyens !
Loin d’être négligeable, la portée de ces blogs est réelle mais limitée si les médias et les politiques ne s’engagent pas, eux aussi. Nous pouvons observer un clivage manifeste entre la masse populaire présente sur Internet et les représentations médiatiques. Pour obtenir un véritable changement des mentalités, sans doute faudrait-il déjà que les médias deviennent eux-mêmes un exemple d’égalité hommes/femmes et se fassent les véritables relais des combats d’Internet. Les luttes pour les droits des femmes nécessitent un traitement médiatique beaucoup plus global. En attendant, les femmes devront une fois de plus travailler autant et gagner moins que leurs collègues hommes jusqu’à ce qu’on en parle à nouveau…l’année prochaine ?
Laura Sébert
LinkedIn
Sources :

L’image des femmes dans les médias, HCE
Les femmes, toujours en minorité dans les médias, Le Monde, le 09/ 03/ 2015
Interview Anaïs Bourdet alias Paye Ta Shnek, MadmoiZelle, youtube, le 06/ 06/ 2016
Paye Ta Shnek, le tumblr

Crédits :
-Paye ta shnek (Facebook)
-Les glorieuses (Facebook)

Société

The school of life: la philosophie est un business, le business une philosophie !

Dans le genre « on ne vous l’apprend pas (ou mal) à l’école », de nombreuses chaînes Youtube ont trouvé leur créneau : certains d’entre vous ont déjà cliqué sur une des vidéos du Nerdwriter, de Wisecrack, ou encore Crashcourse, mais connaissez-vous le concurrent le plus novateur en la matière, The School of Life ?

L’existentialisme à l’heure du web 2.0
Avec plus d’un million et demi d’abonnés, la chaîne publie avec succès une à trois vidéos par semaine en suivant le même concept : répondre à des Pourquoi et des Comment de grands enfants, depuis «Pourquoi vous vous marierez avec la mauvaise personne» jusqu’à «Comment trouver le job de sa vie». Cela vous rappelle sûrement les TedX et en effet, la chaîne en est ouvertement inspirée : c’est un peu comme ça qu’elle a commencé d’ailleurs, avant de se métamorphoser en vulgarisatrice de grands penseurs tels que Confucius, Sartre, ou Rawls, puis de se concentrer sur un recyclage plus « pop » des produits intellectuels de ces derniers siècles. Le tout est conté par la voix du fondateur lui-même, le suisse Alain de Botton, et illustré par différents artistes qui ajoutent une nette plus-value à la chaîne.
Cours de rattrapage (de vie) pour adultes
Là où The School of Life dépasse de loin ses concurrentes, c’est par sa stratégie de marque : la chaîne Youtube n’est qu’une extension d’un projet bien plus ambitieux, qui trouve sa réalisation concrète dans des boutiques disséminées aux quatre coins du monde : Sao Paulo, Melbourne, Séoul… et depuis mai 2014, Paris. Entre papèterie design et lieu de conférences intimistes, les « Schools of Life » prônent, voire prêchent un réapprentissage de l’intelligence émotionnel.
Et le concept fonctionne : à Paris, une quarantaine de personnes suivent trois ou quatre cours dispensés par semaine, et plus de 200 se réunissent pour un « Sunday Talk » un dimanche par mois. Les bases du programme sont élaborées à Londres, à la School of Life originelle, et adaptées « localement » pour mieux répondre à la demande culturelle. Sur place, les cours sont donnés par des « slasheurs », des personnalités dites atypiques ayant eu, à défaut de plusieurs vies, de multiples expériences professionnelles. Alors certes, le public y est homogène (plutôt féminin, entre 30 et 40 ans) mais à Londres, il s’est déjà diversifié et couvre jusqu’au monde entrepreneurial (« comment storytelliser une marque »).
Petites questions idéologiques
Ambitieuse donc, The School of Life risque pourtant de se faire « McDo de la pensée » comme le dénonçaient les magazines GQ ou Silverstripe. Des prêt-à- penser globaux, des importations intellectuelles où vulgarisation se confond avec simplification… la problématique n’est pas nouvelle.
Ce qui devrait interroger un peu plus, c’est l’ambivalence avec laquelle la marque assume son dogmatisme : bien qu’on vous assure que les vidéos comme les conférences n’apportent pas de réponses toutes faites mais sont au contraire les déclencheurs d’une réflexion personnelle, il suffit de quelques clics sur le site pour tomber sur la section « what we believe in ». Et à la lecture, difficile d’échapper au champ lexical du religieux qui sous-tend la pensée de cette faculté de la vie : croyances, sermons, foi… Alain de Botton lui-même a repris l’expression attribuée par les médias d’une « Église pour athéistes », une formule qui floute la frontière entre enseignement et propagande.
Et malgré cette assurance institutionnelle, The School of Life n’est pas à l’abri d’erreurs de communication : c’est ainsi que fin octobre, après plusieurs re-posts, une vidéo sur les « dick pics » (clichés pour la plupart non-sollicités des parties intimes de ces messieurs) a été définitivement retirée. Ayant tenté une approche associant exhibition et vulnérabilité, The School of Life s’était vue reprochée de défendre une pratique plutôt dénoncée comme du harcèlement. Un ratage passé – presque – inaperçu mais qui en dit long sur l’équilibre fin que doit garder la chaîne pour être à la fois innovante en terme de points de vue, sans perdre son public traditionnel.
De leçons en équations : un art de vivre irrésolu
Finalement, ce que nous montre l’histoire marketing de The School of Life, c’est l’opportunité commerciale notable qui réside dans le vide laissé par des institutions comme l’Eglise, l’Ecole, la Famille ou l’Etat, et toutes ces institutions aux grandes majuscules qui s’adaptent tant bien que mal au 21ème siècle.
Tandis que le web offre de nouvelles possibilités dans le domaine du capitalisme cognitif et revalorise les approches de développement personnel, on observe un net mouvement de réhabilitation de l’intelligence émotionnelle. Celle-ci s’oppose à la fois à un hyper-rationalisme qui n’a pas su résoudre la dure équation du sens de la vie, mais aussi à un certain sentimentalisme à l’eau de rose qui nie la complexité des émotions humaines et qui, selon Alain de Botton, continue d’imprégner la plupart des stratégies de communication.
Mais il reste présomptueux de juger de qui possède la légitimité d’enseigner cet art de vivre, surtout lorsque philosophie et business sont confondus.
Mélanie Brisard
Sources :
Le site de The School of Life (en français lorsque vous sélectionnez la localisation parisienne, mais moins fourni que la version londonienne)
La philosophie écrite de The School of Life, ses choix d’enseignements
Ruby Schwartz, doctorante sur le genre et la nature du cyber-harcèlement, analyse l’épisode des « dick pics » de The School of Life pour le Sunday Morning Herald
Alain De Botton fait le parallèle entre le sentimentalisme en stratégie marketing et le style victorien en peinture
Vincent Coquebert pointe dans GQ l’engouement renouvelé pour les conférences à l’échelle mondiale 
Un article pétillant quoiqu’un peu acide de Silverstripe sur la boutique parisienne de The School of Life
Crédits images :
weekendnotes.com
Capture d’écran de la chaîne youtube The School of Life
Devanture de la boutique The School of Life à Paris
Extrait photo de la vidéo en question, issu du Sunday Morning Herald
Carte postale de chez Plonk & Replonk

Société

TAFTA/ CETA : les Canadiens sont-ils des alliés économiques "plus cool" pour l'Europe?

Alors que le CETA vient d’être signé après sept longues années de négociations sans avoir connu de vague médiatique notable avant coup, le TIPP -ou TAFTA- voit sa signature toujours reportée, et apparaît de façon récurrente dans les médias comme un mal à éviter, en négociations pourtant depuis trois ans. En quoi réside la différence de traitement de ces deux accords, dont les dispositions ne semblent finalement peut-être pas si différentes ?
Le CETA, accord économique et commercial global entre l’Union Européenne et la Canada signé dimanche 30 octobre dernier, semblerait avoir été négocié sans réelles frictions. Pourtant, comme le TIPP, ou TAFTA, il est de ces traités internationaux favorisant le libre-échange et préférant la libre concurrence à l’exercice des souverainetés nationales, ce qui déplaît fortement à leurs défenseurs comme à ceux de la conscience environnementale. Et ce fameux TAFTA, négocié depuis 2013 entre les Etats-Unis et l’Union Européenne a été contesté de toutes parts – à tel point que sa signature initialement prévue avant la fin du mandat de Barack Obama en janvier 2017 n’est plus si sûre, ou du moins définitivement écartée de ce délai.
Alors que les médias européens évoquent le plus souvent le TAFTA comme un accord contraire aux principes européens et ont tendance à militer contre sa signature, le CETA, quoique présenté comme controversé, est évoqué comme un accord nécessaire.
Différence de fond ou de forme ?
La première interrogation naturelle, est celle du fond. Les dispositions du CETA sont-elles moins contraignantes que celles du TAFTA, et les considérations environnementales sont-elles protégées ? Le document n’est pas des plus faciles à lire, 521 pages complétées par 1000 pages d’annexes avec pour ligne directrice l’application des principes et obligations fixées par l’OMC. Il en ressort cependant de façon relativement claire, que tout comme le TAFTA, il favorise l’industrialisation de l’agriculture en supprimant les droits de douanes, qu’il est incompatible avec la transition énergétique et la lutte contre les bouleversements climatiques, qu’il réduit le rôle des services publics, affaiblit les exigences en terme de qualité de l’alimentation et va à l’encontre des politiques de soutien et de préférence aux acteurs économiques locaux.
Comment expliquer la différence de traitement des deux, notamment le soutien de l’exécutif français du CETA et son rejet du TAFTA ?
L’avantage de poids du CETA, c’est que ses négociations ont été plus équilibrées : les Européens ont accepté d’élargir leur quota de viandes bovines et le Canada d’ouvrir ses marchés publics et de reconnaître les Appellations d’Origine Contrôlée européenne. Deux points non négociables pour les Etats-Unis jusque là, qui refusent également la solution proposée par l’Europe -et acceptée par le Canada- d’un tribunal permanent dont les audiences seront publiques.
Au-delà des différences de fond, un traitement différent attaché à des puissances qui n’ont pas la même image.
Les Etats-Unis constituant le 1er partenaire commercial de l’Europe, il semble compréhensible de voir que l’UE a plus de difficultés à établir des compromis qu’avec le Canada, qui n’est que son 12ème partenaire commercial.
 Mais on peut également voir la différence de poids dans la contestation du TAFTA, du moins dans les médias, en partie justifiée par la différence d’image que les deux pays diffusent en Europe.
En effet, le Canada diffuse l’image rassurante d’un libéralisme progressiste, surtout depuis la mise en place du gouvernement de Justin Trudeau. Fortement engagé en faveur de l’immigration, il a également  pris l’initiative de cesser les frappes contre l’Etat islamique pour lutter contre le djihadisme localement, respecte la parité, se revendique féministe et défend des projets tels que la légalisation de la marijuana et l’aide médicale à mourir. À l’inverse, les Etats-Unis souffrent toujours de l’image caricaturale de superpuissance voulant imposer ses règles et ses normes capitalistes, surtout auprès des militants écologistes et de ceux défendant le commerce local, ainsi que ceux de la souveraineté nationale. Inquiétude d’ailleurs non atténuée par les enjeux de l’élection américaine et de l’avenir du pays, du moins du point de vue de ses politiques économiques et étrangères.
Il peut être amusant de noter que ce contraste d’imaginaires peut se retrouver ne serait-ce que dans les intitulés des deux traités : CETA (Comprehensive Economic and Trade Agreement) – intitulé inspirant beaucoup plus de flexibilité et de sympathie, que le plus sobre et commercial TTIP (Transatlantic Trade and Investment Partnership).
Carole Ferrandez
LinkedIn
Sources :
– Aude Massiot et Estelle Pattée, LE CETA: quels impacts pour les Européens et les Canadiens, Libération , 18 octobre 2016
– Delphine Simon, TAFTA : quelles différences avec le CETA, France Inter, 27 octobre 2016
– Adrien Pécout, Colin Folliot et Manon Rescan, CETA : qui est pour et qui est contre en France, Le Monde, 1er novembre 2016
– LEXPRESS.fr avec AFP, Traité Tafta : pour la France, à ce stade, « c’est non » dit Hollande, L’Express, 3 mais 2016
– Raoul Marc Jennar, CETA-TAFTA, des traités jumeaux pour détruire la souveraineté des peuples, Mediapart, 24 septembre 2014
– Site officiel du collectif national unitaire stop TAFTA
Crédit image :
altermonde-sans-frontiere.com

Société

#MorandiniGate : buzz ou moralité ?

Cet été, les révélations sur la web-série de Jean Marc Morandini n’ont pas pu vous échapper ! Face à un intense acharnement médiatique, JMM n’a pas réussi à garder son sang-froid. Entre une brève conférence de presse et une forte propagande sur son blog, le journaliste n’a pas appliqué les règles de base d’une communication de crise : prise de conscience de la gravité des actes, évocation du fond de l’affaire et réponse aux interrogations du public. Cette communication ratée a renforcé sa culpabilité aux yeux de l’opinion. Si Europe 1 a évincé le présentateur, iTélé a annoncé son retour sur la chaîne avec une émission quotidienne intitulée « Morandini Live ». Quand justice, morale et audiences s’emmêlent.
Rédaction : 1 ; Direction : 0 !
Le retour de Morandini a éveillé de fortes tensions au sein de la rédaction d’iTélé. Les journalistes voient cette arrivée comme destructrice pour l’éthique du journalisme et pour l’image de la chaîne. En effet, l’image d’une chaîne d’info sérieuse ne semble pas coïncider avec un présentateur accusé de corruption de mineurs. En plus d’une grève et d’une motion de défiance, les journalistes ont déployé une communication massive. Le Monde a notamment publié une tribune de la Société des journalistes, implorant Morandini de renoncer à sa venue. Mais une guerre moderne ne serait pas communicationnelle si elle n’était pas numérique. Le hashtag #JeSoutiensItélé est vite devenu TT (toptweet) France, relayé par de nombreux journalistes et téléspectateurs. L’implication du public a pris une telle ampleur qu’une pétition contre JMM a été lancée.

Face à cet engouement, le groupe a répliqué avec son argument principal: #JeSoutiensLaPrésomptionDinnocence. S’il a été retweeté par Morandini, ce hashtag n’a finalement pas connu un grand succès…
Le privilège de l’audience
La nouvelle image que devait bâtir la chaîne en se rebaptisant Cnews est entachée par la polémique. Face à des employés et à un public mécontents, la communication de la direction se fait attendre. Au lieu d’apaiser les tensions, elle s’est opposée au reste du monde. La guerre numérique pouvait paraître bon enfant, mais la proposition d’une clause de conscience, si elle avait pu constituer une communication efficace (la direction se montrant alors compréhensive), sonne comme une injure pour les journalistes, invités à accepter ou à démissionner. Celle-ci fut alors perçue comme une simple formalisation juridique de la provocation de Serge Nedjar, patron d’iTélé : « Si vous n’êtes pas contents, vous n’avez qu’à partir».
La stratégie du groupe – ne jamais baisser la garde, donne l’impression d’un refus de régler le conflit. Mais pourquoi défendre un présentateur tant rejeté par l’opinion ? Pour défendre l’ami de Vincent Bolloré, pour essayer de faire de l’audience quitte à sembler immoral ? Une telle polémique pourrait effectivement attirer les téléspectateurs, curieux de voir si JMM saura rebondir ou bien s’il subira l’humiliation. L’audimat serait donc privilégié au détriment de l’image de marque. Pari très risqué pour iTélé !
(In)succès
Lundi 17 octobre, point culminant du scandale : nouvel article des Inrocks révélant une nouvelle affaire de corruption de mineurs impliquant Morandini, nouveau déchaînement médiatique, grèves et bataille numérique. Bref, de quoi déstabiliser JMM pour sa première. Si le présentateur le précédant a laissé l’antenne sans lui adresser un mot, il n’a rien laissé paraître. Néanmoins l’émission a donné à la twittosphère de quoi alimenter les conversations, du sujet sur la série New York, unité spéciale (sur la lutte contre les agressions sexuelles) aux problèmes techniques et aux nombreuses allusions à ses détracteurs. Stéphane Plaza s’est fait lyncher pour avoir fait sa promo à travers l’émission, tandis que les annonceurs, refusant d’être associés à l’animateur, ont laissé les coupures pub démunies.

Sur son blog, JMM s’est trop vite réjoui des premières audiences, sûrement dues à une simple curiosité. Dès le lendemain, les audiences ont chuté. La stratégie de la direction a donc échoué, s’attirant au passage les foudres du public et de ses propres salariés. Mais depuis ce jour, la com’ de la direction a pris un tournant inattendu : émission introuvable sur le site d’iTélé, suspension provisoire du programme et nouvel habillage remis à plus tard. Bref, la chaîne semble prouver son incapacité à gérer la crise.
Comment faire croire aux employés qu’on les comprend en éliminant le problème seulement pendant la durée de la grève ? Les tensions entre salariés et directeurs ne vont certainement pas s’estomper de sitôt.
La question reste de savoir si la présomption d’innocence est applicable à une personnalité publique ou si la moralité devrait l’emporter. Quoi qu’il en soit, la réputation d’un homme semble pouvoir déteindre sur l’image d’une chaîne, et la polémique n’amène jamais de bons résultats. Entre le Morandinigate et la nouvelle grille des programmes, Cnews n’en a pas fini avec les polémiques. Affaire à suivre…
Charlotte Delfeld
Sources :
– Delcambre, Alexis et Picard, Alexandre. « I-télé: Morandini à l’antenne, malgré la grève ». Le Monde. Publié le 18/10/2016. Consulté le 18/10/2016.
– Kucinskas Audrey. « Affaire Morandini : comment l’animateur gère sa crise grâce à son blog ». L’express. Publié le 09/08/2016. Consulté le 15/10/2016.
– Le Point. « Affaire Morandini : la guerre des hashtags ». Publié le 15/10/2016. Consulté le 16/10/2016.
– Morandini, Jean Marc. « Le Monde publie une tribune de Jean-Marc Morandini qui répond à la société des journalistes de iTélé». Publié le 14/10/2016. Consulté le 16/10/2016.
Crédits photos:
– Closer
– Twitter : @canal+groupe / @Marcfauvelle / @francoisgapihan

Société

Le Petit Journal est mort, vive le Petit Journal !

Début mai, Yann Barthès annonçait son départ de l’émission la plus regardée de Canal+ en clair : Le Petit Journal. Après une vive réaction de la part des internautes, beaucoup se sont interrogés sur l’avenir de l’émission. Les réactions se sont amplifiées lorsque Canal+ a annoncé l’arrivée de Cyrille Eldin (et non pas Cyril Hanouna, ne pouvant pas être partout à la fois) connu pour ses interventions dans le Supplément et dans Le Grand Journal.
Après plus d’un mois de diffusion, retour sur le non-succès de cette succession.
Relancer la machine après un présentateur de taille
L’annonce de la nouvelle identité du Petit Journal avait déclenché les foudres des internautes. Le 25 août dernier, la photo de Yann Barthès avait été remplacée par celle de Cyrille Eldin sur la page Facebook du Petit Journal. L’avis des internautes ne s’est pas fait attendre et le nombre d’abonnés a dégringolé: 15500 d’abonnés de moins en seulement une heure. Aujourd’hui, on estime une perte de 60 000 abonnés, soit une part d’audience à 45% inférieure à celle de l’an dernier.
À cela s’ajoute une fin particulièrement tragique du Petit Journal de Yann Barthès, avec une intervention de Catherine Deneuve annonçant la fin d’une ère. Difficile de relancer la machine après de tels adieux de la part de Barthès. Ce n’est pas tant l’image de Cyrille Eldin qui est critiquée, mais le départ d’un présentateur plus qu’apprécié ayant fondé l’identité même du Petit Journal.
En effet, Yann Barthès a construit avec son équipe l’essence d’une émission critique, légère, joyeuse et innovante. C’est un personnage qui capte l’attention, alternant entre sous-entendus et plaisanteries fines. Il a su faire ses preuves au sein du groupe Canal+ malgré une position délicate avec son émission dérangeant les politiques. Image qui s’oppose à celle de Cyrille Eldin, connu pour ses bons rapports avec de nombreux politiciens et ses nombreux contacts à l’Assemblée.
Chambouler les codes de l’émission
Bolloré avait annoncé vouloir changer l’orientation de l’émission en adoptant des approches plus douces envers les figures politiques pour mieux saisir la profondeur de leurs idées. Mais l’organisation de l’émission se forme beaucoup plus autour du présentateur et cela s’est ressenti dès le premier soir. Cyrille Eldin nous présente un one man show, imitant le président de la République et enchaînant quelques blagues peu pertinentes sur l’ancien présentateur de l’émission : « Ça me rappelle qu’il faut que j’envoie un petit SMS à Yann Barthès, j’avais oublié. » Eldin précise le contenu, « Yann si tu reviens, j’arrête tout. ». Il n’en faut pas plus pour que le public dénonce son manque de légèreté et que Cyrille Eldin occupe la une des journaux le lendemain.
Ces plaisanteries adressées à Yann Barthès ont finalement incité les téléspectateurs à comparer les deux figures et non à aborder une distance vis-à-vis de ce nouveau format. Le nom de l’émission, Le Petit Journal, influence le téléspectateur qui s’apprête à retrouver le même programme, le même humour. Or, si nous comparons les deux personnages, nous avons d’un côté un Cyrille comédien, très joueur et avec un gestuelle prononcée contre un Yann plus discret, très concis et sûr de lui. Mais, le départ de Yann Barthès accentue davantage les différences entre les deux personnages. Car, même si le présentateur a permis le succès de l’émission, la gloire du Petit Journal est également due aux personnes qui l’entourent (Martin Weil ou Eric et Quentin par exemple). C’est un élément que la plupart des critiques négligent, préférant se focaliser sur l’écart entre les deux présentateurs.
Rivaliser avec le groupe TF1
Reprendre le Petit Journal était un défi de taille. Alors, quand Yann Barthès a annoncé l’arrivée de Quotidien, sa nouvelle émission sur le groupe TF1, accompagné par sa société de production Bangumi, la position de Cyrille est devenue délicate. C’est sans surprise que l’on se retrouve devant un programme de Yann Barthès qui annonçait qu’il garderait la même essence : « On change tout mais sans rien changer, toute l’équipe est avec nous, en gros on ne change pas des masses. C’est bien non ? » (Interview sur France Inter). En effet, c’est même très bien. Quotidien commence avec plus de 1,3 million de téléspectateurs et concurrence même avec Touche pas à mon Poste. Alors est-ce vraiment judicieux de la part de Yann Barthès d’utiliser à nouveau les mêmes codes pour cette émission ? D’une part oui, car l’idée de braver les interdits politiques et de repousser les limites plaisent à la société actuelle. De plus, le personnage qu’incarne Yann Barthès reste un repère pour la génération des 20-30 ans, comme l’était Claire Chazal pour les 45-55 ans. Mais d’un autre côté, la société ne cesse d’aspirer au changement, et Yann Barthès devra sûrement innover lors des prochaines années afin de conserver sa place dans le cœur des français.
Convaincre des téléspectateurs fermés à la nouveauté
Avec des débuts très difficiles, les journaux et les internautes annonçaient la perte du Petit Journal. Mais, après quelques modifications, l’émission regagne du terrain avec des chiffres d’audience ayant doublé du 26 septembre au 12 octobre (de 258 000 à 486 000 téléspectateurs). Certes, le niveau n’atteint pas le million d’habitués du temps de Yann Barthès, mais le Petit Journal remonte la pente. Puis il ne faut pas omettre que ce programme avait connu des débuts peu concluants en 2011 et qu’il n’avait fait que surprendre d’année en année. Alors, peut-être est-ce l’occasion d’aborder un nouveau point de vue sur la politique et d’accepter le changement. Car s’il y a une chose à retenir de ce non-succès, c’est l’incapacité des téléspectateurs français à s’ouvrir aux changements lorsqu’il s’agit d’émissions qu’ils connaissent et suivent régulièrement. Face à de nouveaux codes de la communication et de nouvelles approches, les téléspectateurs se réfugient dans la critique. Mais, le Petit Journal n’a peut-être pas encore dit son dernier mot.
Nathanaelle Enjalbert
Linkedin : Nathanaelle Enjalbert
 
Sources:
– Assouline Gary, La chute vertigineuse du « Petit Journal » de Cyrille Eldin sur Facebook – Le Huffington Post, 25/08/2016 consulté le 22/10/2016
– Lefilliâtre Jérôme, « Quotidien », le remake hollywoodien de Yann Barthès – Libération.fr, 13/09/2016 consulté le 20/10/2016

Société

Sensibiliser les Américains au gaspillage ? Un défi pour « monsieur poubelle ! »

Vous êtes-vous déjà demandés combien pèseraient vos déchets ménagers mis bout à bout ? Eh bien Rob Greenfield, un militant écologiste en a fait l’expérience pour vous ! Pour sensibiliser les Américains au problème du gaspillage alimentaire aux États-Unis, cet environnementaliste décide de porter sur lui les ordures mensuelles d’un Américain moyen.
Son expérience étonnante s’ancre dans un contexte de prévention internationale, car le 16 octobre dernier avait lieu la Journée mondiale de l’alimentation : un timing parfait pour montrer à tous que le gaspillage est un problème majeur dans la société.
« Trash me » ou comment lutter contre le problème de surconsommation américain
En effet, la quantité d’ordures jetées aux États-Unis est incroyable : deux kilos par jour et par personne en moyenne, c’est-à-dire deux fois plus que les Français. Le calcul est vite fait : ce n’est pas moins de soixante kilos de détritus produits en un mois pour une seule personne ! Ce constat affolant ne semble pourtant pas être au centre des préoccupations des Américains, peut-être davantage obnubilés par la course à la présidentielle 2016. Aujourd’hui, les États-Unis sont « le premier producteur mondial de déchets, que ce soit les déchets ménagers, industriels ou toxiques » explique Dominique Lorrain, Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), dans son livre Le Secteur des déchets aux États-Unis, I.
C’est pour cette raison que l’écologiste engagé a lancé son projet « Trash me ». Son objectif est clair : déclencher une prise de conscience. Affublé d’un costume contenant chacun de ses déchets, Rob Greenfield se promène dans les rues de New-York et joue sur une communication visuelle et insolite. Il remplit sa tenue d’emballages divers et variés (excepté les déchets organiques, on vous laisse deviner pourquoi), ce qui le fait gonfler de semaine en semaine altérant ainsi sa capacité à se déplacer. Au terme de son expérience, il aura tout de même accumulé environ quarante-cinq kilos de détritus
Pour Rob Greenfield, la meilleure façon de comprendre le mode de vie d’une majorité, c’est de l’adopter et d’en exposer les conséquences néfastes au grand jour.
Une action originale et décalée
Rob Greenfield utilise les lieux publics pour une visibilité optimale et cherche à renvoyer une image d’un Américain « comme les autres ». Pour cela, son opération s’appuie sur les réseaux sociaux et fait appel à une logique d’identification : il est le miroir qui reflète le fléau de la société moderne, à savoir la surconsommation.
Et si le décalé pouvait être recalé ?
Exhiber ce qu’on refuse de voir c’est aussi prendre le risque d’être perçu comme marginal et incompris par la société dans laquelle l’incitation à la consommation est omniprésente. En vérité, nous n’avons que très peu conscience de l’impact qu’ont tous les emballages accumulés au quotidien, sur notre environnement. C’est donc à la fois une cause difficile à défendre, ainsi qu’une réalité difficile à assumer.
Cependant, Rob Greenfield n’est pas le seul à tenter d’alerter l’opinion publique en jouant sur un visuel percutant. Le « Pétrole Mob » de Greenpeace où les militants français s’engluaient de pétrole pour dénoncer le phénomène de marée noire peu de temps après celle du golfe du Mexique en 2010, avait lui aussi marqué les esprits.

L’homme aux six millions de vues
A trente ans seulement, le défenseur de la planète convainc et suscite l’engouement des médias à chaque opération décalée. En 2015, on l’appelle le « Forest Gump de l’écologie » pour avoir parcouru des centaines de kilomètres à vélo le long de la côte californienne dans le but de prendre soin des paysages locaux ; et l’année suivante, il anime TEDxTeen intitulé « How to end the food waste fiasco. ». Toutes ses expériences et ses astuces pour tendre vers une consommation meilleure sont sur son blog : robgreenfield.tv.
A quelques jours de la Semaine Européenne de la Réduction des Déchets (SERD) qui aura lieu du 19 au 27 novembre 2016, l’expérience de Rob Greenfield s’est achevée à point nommé et soulève la question de l’accumulation des déchets ménagers dans le monde entier.
Vous l’aurez compris, Rob Greenfield ne passe pas inaperçu dans toutes ses entreprises plus folles les unes que les autres : à la fois proche de son public-cible mais aussi présent dans les médias, il semble se placer comme le défenseur moderne et avant-gardiste de la cause environnementale.
 
Steffi Noël
@Steffi Noël sur Twitter
 
Sources :
LORRAIN Dominique, « Le secteur des déchets aux Etats-Unis (1) », Flux, 43, (Rubrique « Entreprises de Réseaux »), janvier-mars 2001, p. 73-84.
« Rob Greenfield, l’homme-ordures de New York », Paris Match. Publié le 05/10/2016. Consulté le 15/10/2016.
« Rob Greenfield, le « forest gump » de l’écologie », Monsieur Mondialisation. Publié le 27 octobre 2015. Consulté le 14/10/2016.
– GENTILLE Denis « Trash me : la folle idée de Rob Greenfield pour lutter contre le gaspillage », Positivr.fr. Publié le 12 septembre 2016. Consulté le 14/10/2016.
RUIZ-GROSSMAN Sarah « This Guy Is Wearing Every Piece Of Garbage He Generates For A Month », The Huffington Post. Publié le 26/09/2016. Consulté le 16/10/2016.
Le site de Rob Greenfield
 
Crédits photos :
Bryan R. Smith, photographe pour ParisMatch

Société

Raptor Dissident VS Marion Seclin, violence rétrograde contre féminisme 2.0

De YouTube au petit écran, Marion Seclin s’est imposée comme porte-parole d’une jeunesse féministe, drôle et brillante. Sa présence sur France 2 dans l’émission AcTualiTy, programme abordant une « autre actualité » est un fait marquant de la rentrée télévisuelle de 2016, montrant l’impact qu’elle peut avoir sur les jeunes (et les moins jeunes espérons-le). Cependant, comme tout combat, elle est confrontée à un gros vilain monstre prêt à tout pour décrédibiliser son message…
D’abord présente sur YouTube et sur le webzine Madmoizelle, Marion Seclin s’est fait remarquer pour sa prise de position franche en faveur du féminisme : dans une de ses vidéos, elle explique qu’elle ne se considère elle-même comme féministe que depuis peu de temps, bien qu’elle fût déjà sensible à bien des idées apparentées à ce mouvement. Si le cœur de ses vidéos est désormais globalement le féminisme, cela ne l’empêche pas de traiter de sujets variés, allant du Mondial du tatouage aux concours de roller derby. On ne peut que constater qu’elle le fait avec un certain brio, associant humour et très souvent une profonde implication dans la lutte vers l’égalité. Certains passages de ses vidéos sont assez savoureux, notamment quand elle lit les tweets qu’elle reçoit via le hashtag #tesfeministemais et souligne la non pertinence de la grande majorité de ces « perles », pour la citer : oui les féministes peuvent être épilées ET engagées et, non, être féministe n’implique pas un rejet de la sexualité ou des relations avec les hommes, bien au contraire. Sa stratégie est clairement d’utiliser l’humour comme arme contre le sexisme : cette déconstruction en règle des grands clichés sur les féministes est un vent d’air frais qui vient dépoussiérer un combat de plus en plus mené par des jeunes gens aussi dynamiques et engagés qu’elle.
Le dinosaure de la haine

Le féminisme étant toujours aujourd’hui un sujet très sensible, nous découvrons sous ses vidéos des micros débats dans les commentaires, parfois assez violents. Cependant, la vidéo qui a le plus fait réagir et ce, non plus uniquement son public, mais aussi les autres YouTubeurs, a été celle sur le harcèlement de rue. Sujet brûlant s’il en est, échauffant aussi bien les sphères politiques que le grand public. Il n’est alors pas étonnant que quand elle se risque à aborder cette thématique, les réactions ne soient pas que positives. Et c’est ici qu’un dinosaure surgit, assoiffé du sang impie de féministes : le terrible et impitoyable Raptor Dissident. Si ce nom ne vous parle pas, ne vous inquiétez pas ; vous n’avez juste pas suffisamment fréquenté le forum on ne peut plus enrichissant du site jeuxvideo.com dont il était un membre actif. Sur la description de son compte YouTube, il se présente lui-même comme étant « tellement haut dans l’échelle de la haine que même en mettant des patates à des orphelins et en balayant des handicapés tu pourras à peine me rejoindre sur le podium des plus gros fils de pute que cette terre ait portée ». Bon. Il a le mérite d’être clair. Il s’attaque globalement à tout le monde, usant à outrance d’un vocabulaire que nous qualifierons de fleuri.
Chacune de ses vidéos génère des commentaires qui ont tendance à faire perdre foi en l’humanité : avalanche d’insultes, de réflexions homophobes, sexistes, racistes et même parfois tout cela à la fois (combo !). Comme on pouvait s’y attendre, il a donc répondu à la vidéo de Marion Seclin et ce d’une manière peu fine, dirons-nous. Il nous ressort tous les vieux clichés qui sentent bon le moisi : les féministes sont des hystériques, moches évidemment, qui sont narcissiques et ne réalisent pas que les hommes aussi ont des soucis. Comment alors lui expliquer gentiment qu’ici nous parlons de harcèlement de rue qui touche en immense majorité les femmes, jolies ou pas jolies, minijupe ou pas. Mais rappelons la définition de harcèlement de rue : « Le harcèlement de rue, ce sont les comportements adressés aux personnes dans les espaces publics et semi-publics, visant à les interpeler verbalement ou non, leur envoyant des messages intimidants, insistants, irrespectueux, humiliants, menaçants, insultants en raison de leur sexe, de leur genre ou de leur orientation sexuelle ». Tout est dit. Pourtant, selon lui, les hommes sont également victimes de harcèlement de rue puisqu’on leur vole leur téléphone ou qu’on les agresse. Nous avons donc ici affaire à une grosse confusion : il parle d’agression et non de harcèlement, et puis il semblerait aussi que les femmes sont également victimes de ce genre de crimes. Mais pour lui « se faire mater et violer » c’est la même chose que de « se faire casser la gueule et voler ». Sans commentaire. Et bien entendu il utilise l’argument selon lequel elle confondrait drague de rue et harcèlement. Mais le but ici n’est pas d’analyser point par point les manques de son « raisonnement ». En effet, ce qui est frappant, c’est de voir à quel point la haine qu’il génère est dangereuse pour son public majoritairement jeune. Il n’est alors pas surprenant que la vidéo ait été supprimée par YouTube, compte tenu du nombre de fois où elle a été signalée comme offensante : ce n’est d’ailleurs pas la seule vidéo du Raptor Dissident à avoir été supprimée… Suite à cela, il publie une vidéo où il dénonce un complot contre lui de la part d‘autres YouTubeurs comme Mathieu Sommet (Salut Les Geeks) ou encore Masculin Singulier. Mais ce qu’il oublie de dire c’est qu’on a le droit d’être énervé, le droit de dénoncer de façon parfois virulente mais que la haine n’est pas constructive ; la preuve, Bonjour Tristesse, chaîne où un autre Matthieu frappe avec force sur les politiques et leurs incohérences, est un succès et ses vidéos ne sont pas supprimées…
Faites l’humour pas la haine
La critique en soi n’est pas une mauvaise chose, elle peut être constructive ; la vidéo de Marion Seclin n’est effectivement pas parfaite et c’est d’ailleurs pour cela qu’elle a ensuite publié une autre vidéo où elle répondait aux critiques. Cependant ici il est difficile de prendre au sérieux un discours où le mot « connasse » apparait toute les 30 secondes et où les souffrances morales des femmes sont amoindries. Contrairement à ce qu’affirme notre cher Raptor, le féminisme actuel lutte pour des causes qui sont loin d’être futiles : c’est tout un imaginaire et un inconscient sociétal qu’il faut déconstruire et l’humour est un moyen intelligent de le faire, bien plus puissant que la haine.
 
Laura Laarman
 
Sources :
Stopharcelementderue
YouTube Supprime Mes Vidéos – Raptor Vs Wild
Marion Seclin, Féminisme en declin – EMCM #7 – Raptor Dissident (Reupload)
Bonjour Tristesse
 
Crédits photos:
Thumbnails des vidéos de Marion Seclin et du Raptor Dissident.

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Société

L'intime au service des ambitions

Dimanche 9 octobre, coup d’envoi de la nouvelle émission de M6 à l’orée d’une course à la présidentielle déjà bien engagée. Karine Le Marchand à sa tête, nous voilà plongés dans l’intimité des politiques ou du moins dans ce qui leur plait de nous narrer pour attendrir et susciter l’empathie auprès du téléspectateur. Il n’est plus question de clivage gauche/droite, mais seulement d’hommes et femmes politiques avec des blessures et des fêlures: en somme une histoire de vie ! Une histoire de vie, ou un format médiatique spécialement affrété pour servir le story-telling de ces hommes et femmes politiques?
 

« Bienvenue presque chez vous »
Les canapés changent à chaque homme politique, tout comme le décor de l’appartement immédiatement introduit en début de séquence par l’animatrice à l’aide d’un « bienvenue presque chez vous ». Aussi toute l’ambiguïté de l’émission repose sur ce paradoxe: on feint la proximité et on invite le politique à se sentir comme à la maison, mais le discours est rôdé, l’intimité factice et la gêne certaine pour le téléspectateur pris dans le carcan du voyeurisme.
Et pour cause, il s’agit ici de narrer un parcours de vie en commençant bien sûr par l’enfance et la famille, deux thématiques efficaces lorsqu’il s’agit de mobiliser les leviers de l’émotion en feignant la confidence. Les différentes anecdotes, les témoignages de l’entourage et la projection de photos de famille, participent de la réussite émotionnelle du format qui invite à la projection et à l’identification du téléspectateur pour ces hommes et ces femmes aux parcours parfois compliqués, mais toujours attendrissants.
Pas de doute possible donc, nous sommes bien sur M6, l’émission du coaching psychanalysant : « Belle toute nue » vous apprend à aimer votre corps, « Déco » vous apprend à aimer votre intérieur, « Nouveau look pour une nouvelle vie » vous apprend à aimer votre image, et « Ambition intime » vous apprend à aimer les politiques. Karine Le Marchand apparaît ici comme la coach de l’amour: si les agriculteurs cherchent l’amour d’un ou d’une conjointe, les politiques recherchent celui de leurs électeurs. L’exercice de séduction ne se cache plus et tous les ressorts narratifs de l’émotion sont ainsi mobilisés pour remplir le contrat.
Aussi, l’opération séduction est double: les politiques en usent pour faire face à la défiance croissante des français ; tandis que l’animatrice qui est « nulle en politique, [ne sachant] même pas qui est Jaurès » (dépêche AFP), minaude devant ces hommes et femmes à coup de sourire mielleux et de rires retentissants. Corps et sourires trahissant le flirt mis en place dans la relation qu’elle instaure. Une attitude désolante où la femme semble réduite à sa condition d’objet de désir pour tenter de créer une intimité aléatoire avec son interlocuteur.
 
Ambitions intimes, la nouvelle télé-réalité politique ?
La question mérite d’être posée puisque le format est calqué sur l’émission phare de la chaîne, L’amour est dans le pré: on y retrouve la même voix off de la présentatrice pour chapitrer le portrait ou la playlist romantique et larmoyante comme pour dicter l’émotion au téléspectateur. Mais la chaîne pousse encore plus loin la ressemblance en faisant intervenir un ancien candidat agriculteur, Thierry, pour interpeller directement Bruno Le Maire: la séquence sert alors doublement l’homme politique, qui donne la parole à un agriculteur – profil majeur de son électorat – tout en le poussant à parler de son intimité avec sa femme, au sens le plus singulier du terme.
On parle donc de vie, de mort, de sexe dans cette émission, soit des aspects bien éloignés d’un programme politique mais qui rassemblent et cristallisent l’intérêt du téléspectateur pour une émission, somme toute, parfaitement produite.
 
Une production rythmée et une émission parfaitement marketée
On peut être agacé par l’exercice de mise en scène de nos politiques, mais on est tenu par une production et un montage rythmés qui donnent envie de voir la suite ; on est gêné par un trop plein d’émotions suggérées mais on s’étonne de l’être passablement à notre tour. Bref on regarde l’émission en entier sans forcément oser le dire.
Le format ne fait pas dans la nuance mais crée l’ambiguïté car ce n’est ni une émission politique où l’on parle de l’intime, ni une émission intime où l’on parle de politique. Or, le programme s’inscrit explicitement dans le débat démocratique en vue des prochaines présidentielles, preuve en est la signature qui clôture l’émission « je rappelle que ceux qui ne voteront pas ne pourront pas râler pendant 5 ans. Ça serait dommage! »
En définitive, c’est un format nouveau, à cheval entre la télé-réalité et la confession marketée parfaitement produit à destination d’un public non intéressé par les émissions politiques par ailleurs. Aussi agaçant que prenant, l’émission est controversée mais réussit le pari de faire parler d’elle en convoquant une narration jusqu’alors inédite dans le domaine de la politique.
Charlotte Bavay
linkedin
@charlottebavay
Crédits photo :
Pierre Olivier / M6
 

Société

Les tabloïds 2.0

Procès de stars, histoires rocambolesques et rarement fondées, morts tragiques, éthique discutable
et discutée… Le dimanche 24 juillet, Arte diffusait un excellent documentaire sur « la splendeur et
la décadence » d’un genre médiatique qui à sa grande époque faisait la pluie et le beau temps dans
le star system : la presse à scandale, ou tabloïd. Cette presse connaît de nos jours un déclin aussi
irrémédiable que paradoxal : parce qu’aujourd’hui la culture tabloïd est devenue la norme
culturelle, on n’a plus besoin des tabloïds. Anonymes, stars, médias, politiques – personne n’est
épargné. Retour sur un phénomène de société devenu fait social.
 
1,6 milliards de paparazzi
 
Dans son épilogue, le documentaire s’interroge sur le déclin de la presse à scandale, dont les ventes
ne cessent de diminuer. Les tabloïds britanniques, maîtres du genre, enregistrent une diminution de
leurs ventes de 10% en moyenne entre les mois de juin 2014 et 2015, d’après Press Gazette. Des
affaires où le manque total d’éthique des tabloïds était pointé du doigt ont certainement contribué à
leur déclin. Pour exemple, les écoutes pirates du portable de Milly Dowler, jeune fille sauvagement
assassinée en 2002, par le journal News Of The World dans le but de la localiser. Le tabloïd a
publié son dernier numéro peu après le scandale ­ révélé dix ans après les faits ­ et ses dirigeants
sont passés au tribunal.
Mais ce qui a définitivement enterré les tabloïds marque en même temps leur consécration :
aujourd’hui, tout le monde est son propre tabloïd, comme l’explique le documentaire :
« Célèbre ou non, voyeur et exhibitionniste à la fois, chacun devient son propre tabloïd, se prend
soi­même en photo et diffuse directement ses faits et gestes sur Internet. Plus besoin de fouiner
pour faire des révélations, tout est déjà là. Les tabloïds agonisent, vive la culture tabloïd ».
Avec les réseaux sociaux, le culte de l’image et le narcissisme atteignent leur paroxysme.
Instagram, Snapchat, Facebook… L’image de l’utilisateur est au centre de leur succès. Facebook
compte 1,6 milliard de paparazzi, en quelque sorte. Chacun devient son propre média, révèle une
part de sa vie privée. Dans cette société, si le rôle des tabloïds est largement déprécié leurs
méthodes sont devenues la norme. En effet, le mécanisme sur lequel fonctionnent les tabloïds est le
même que celui de ces réseaux : le faux. On montre une réalité augmentée, embellie tant dans le
choix du moment exposé que dans les moyens mis à disposition pour farder une image, tels que le
filtre sur Instagram.
Ce culte du faux ne pose pas de problème tant qu’il ne fait pas de mal. Seul souci, on commence à
remarquer le contraire. Dans les domaines politiques et médiatiques, le faux prend des formes bien
plus pernicieuses : le mensonge et l’hypocrisie au service d’un objectif économique ou idéologique.
Fausses nouvelles, détournement des faits pour présenter une « réalité » qui fait élire ou qui fait
vendre – la culture tabloïd a gagné, pour notre plus grand mal.
 
Bienvenue dans l’ère de « la post­vérité »
 
Katharine Viner, rédactrice en chef du Guardian, décrit dans un long article une époque où en
politique, le faux compte davantage que le vrai, l’émotion plus que la démonstration. Elle voit ainsi
en l’issue du Brexit le « premier vote majeur dans l’ère de la politique post­vérité ». Dans ce
système, la vérité factuelle ne compte plus. Le monde est trop complexe, chacun a sa vérité
subjective, son idéologie. Le débat d’idées n’est plus au cœur de la politique. Il ne s’agit plus de
convaincre mais de persuader, et les médias ont un rôle dans ce bouleversement.
 
Le Brexit : un point de bascule
 
Dans le débat qui a fait rage entre avocats du « Leave » et défenseurs du « Remain », deux
stratégies se sont affrontées. Les pro­Remain exposaient des faits, une vérité factuelle sur les
conséquences d’une sortie de l’Union Européenne pour le Royaume­Uni. Les pro­Brexit se
moquaient de cette approche qu’ils qualifiaient de « Project Fear » et préféraient insister sur la
distance entre les technocrates européens et un Royaume­Uni des laissés pour compte, dont les
intérêts ne priment jamais dans les négociations à Bruxelles. Les 51,9% de voix en faveur du
« Leave » ont prouvé que l’émotion l’emportait sur la démonstration, et qu’en politique la vérité
n’avait plus grand intérêt. En effet, peu après le résultat, les principaux défenseurs du « Leave » ont
révélé que les promesses gages de leur victoire n’étaient que des mensonges. Ce qu’il s’est passé au
Royaume­Uni atteste d’une montée globale du populisme dans le monde occidental, dont Donald
Trump constitue l’incarnation. Dans ce processus, les politiques ne sont pas seuls à avoir un rôle.
 
Le rôle des réseaux sociaux
 
Comme l’explique Katharine Viner, le mensonge en politique est loin d’être nouveau. Certains y
verraient même un pléonasme. Ce qui change, c’est la vitesse et l’intensité de la propagation des
faux arguments. Alors que les réseaux sociaux sont le mode privilégié de 12% des internautes
(28% pour les 18­24 ans) pour accéder à l’information, les algorithmes des plus fameux d’entre eux
(comme Facebook) présentent aux utilisateurs presque uniquement des contenus qu’ils sont
susceptibles d’apprécier, contribuant ainsi à réduire leur appréhension des choses, les protégeant
des points de vue divergents. Indirectement, les réseaux sociaux confirment leurs croyances aux
utilisateurs en les confinant dans un monde qui leur ressemble. Comment alors défaire une
croyance avec des faits ? Le combat n’est pas égal.
 
Les médias responsables du règne de la « post­vérité » ?
 
Dans un système où prime l’engagement par l’émotion, les médias d’information ont pour la plupart
cédé à la méthode des tabloïds en axant leurs contenus sur le sensationnalisme pour générer du
clic. La partielle perte de rigueur de certains titres journalistiques est donc due pour Katharine
Viner au business model des médias sur le web : leurs ressources dépendent de la valeur de leurs
espaces publicitaires pour les annonceurs, définie par un seul critère – l’audience, qu’il faut attirer à
tout prix.En outre, si le rapport désormais horizontal qui s’est instauré entre les médias et leur
audience avec les réseaux sociaux est très appréciable, il a ses mauvais côtés. Katharine Viner
parle du phénomène de « cascade d’information » : même dans le cas d’une information fausse ou
incomplète, l’internaute partage le contenu, qui est ensuite partagé par d’autres utilisateurs et ainsi
de suite jusqu’à devenir viral.
Par conséquent, si l’audience définit les stratégies éditoriales, elle peut aussi donner un poids
conséquent à certains contenus par le simple biais du partage. Lorsque l’on sait que 59% des
contenus sur les réseaux sociaux ne sont pas lus avant d’être partagés, on peut sérieusement
envisager la diffusion ultra­rapide d’informations erronées biaisées par une idéologie ou un objectif
économique comme une réalité déterminante dans la propagation de certaines pensées.
Les médias sont aujourd’hui tributaires de leurs lecteurs, et cela est une bonne chose s’ils ne cèdent
pas à la culture tabloïd sensationnaliste de la « non vérité », qui veut avant tout mobiliser les
émotions et les croyances. Mais l’indépendance et la qualité de travail nécessitent des ressources.
C’est sur ce nouveau contrat de lecture que repose la relation entre les journalistes et leur audience,
qui en s’abonnant doit avoir la sensation de rejoindre une équipe, de soutenir un projet, une
communauté. C’est peut-­être en ce sens que la campagne d’abonnement du Guardian
s’articule autour du verbe to support. S’abonner revient à effectuer un geste citoyen, à s’engager. Si
les médias dénoncent le règne de l’émotion sur celui du fait, ils semblent utiliser les mêmes
ficelles.
 
Clément Mellouet

Société

Le datajournalisme va-t-il sauver les médias d'information ?

Perte d’audience, concurrence accrue, baisse de confiance… Les médias d’information payants sont aujourd’hui confrontés à une crise. Depuis quelques années émerge une pratique journalistique qui semblerait pouvoir leur redonner leur dimension d’antan : le datajournalisme.
Le « journalisme de données » est une technique qui consiste à analyser un vaste ensemble de données complexes (des data) pour en extraire des informations pertinentes et les rendre intelligibles au grand public. Les sources sont fiables, les informations à la fois attrayantes et intéressantes. L’intérêt du datajournalisme pour les médias d’information est d’autant plus visible lorsqu’il permet de faire des gros coups, qui boostent l’audience – les « Panama Papers » en sont un exemple criant. Mais lorsqu’il a prétention à devenir hégémonique, à être seul détenteur du Vrai, le datajournalisme dévoile ses failles. Nate Silver, star du datajournalisme aux Etats-Unis, en a récemment fait les frais en prédisant un score de 2% pour Donald Trump aux primaires républicaines.
La « crise » des médias d’information payants
Si l’on parle d’ordinaire de « crise » des médias d’information, c’est pour désigner la presse quotidienne française dont les ventes ne cessent de diminuer. Il faut pourtant nuancer cette affirmation, le déclin de 8,6% des ventes papier en 2015 étant assez bien compensé par les abonnements sur format digital, qui ramènent la baisse générale à 1,4%. Cependant plusieurs facteurs montrent que les médias d’information – pas uniquement la presse – connaissent actuellement des difficultés.
Un secteur très concurrentiel
Les quotidiens d’informations font face à la concurrence des médias gratuits. La plupart d’entre eux est aujourd’hui passée au bimédia, avec une version du journal disponible en ligne. Mais face au rythme auquel court l’information sur Internet, les quotidiens donnent accès à une grande partie de leurs contenus gratuitement en comptant sur les revenus publicitaires de leurs sites. C’était sans compter sur les « bloqueurs de pub » – AdBlock en tête – qui ont permis aux internautes de ne plus subir l’omniprésence d’annonces autour de leurs articles. Face à cela, plusieurs quotidiens ont mené une « opération contre les bloqueurs de publicité » en mars dernier.
A la télévision et à la radio, la concurrence est surtout à l’oeuvre entre les médias eux-mêmes. On comptera bientôt pas moins de quatre chaînes d’information sur la TNT : BFM TV, ITélé, LCI (arrivée le 5 avril), et la chaîne info du service public à partir de la rentrée prochaine. De même, la case la plus importante en radio est la matinale, dont la mission principale est d’informer.
Une perte de confiance
La confiance des Français dans les médias ne cesse de s’effriter. C’est du moins ce que dénote le « Baromètre 2016 de confiance des Français dans les médias » réalisé par TNS Sofres sur un échantillon de 1061 personnes. On y découvre que le degré de crédibilité des médias est en chute libre : sur Internet, il s’élève à 31% (huit de moins que l’année passée), 50% pour la télévision (-7%), 51% pour la presse (-7%) et 55% pour la radio (-8%). De même, 64% des interrogés considèrent que les journalistes ne sont pas indépendants du pouvoir politique, et 58% des pressions de l’argent.
Le constat est sans appel : les médias d’information pâtissent d’un déficit commercial et de confiance. C’est là que le datajournalisme entre en scène. Il va permettre à plusieurs médias d’informations de réaliser un coup d’ampleur mondiale, qui va alimenter leurs Unes pendant plusieurs jours.
Les « Panama Papers », la plus belle réussite du datajournalisme
Leur nom est un symbole à lui tout seul. Les « Panama Papers », en hommage aux « Pentagon Papers » du New York Times de 1971, sont une version 2.0 du journalisme d’investigation : un datajournalisme porté à une échelle mondiale. Ce sont en effet 370 journalistes issus de 109 médias internationaux qui ont épluché les quelques 11,5 millions de documents (2,6 téraoctets de données) de Mossack Fonseca, spécialiste de la création de sociétés écrans basé au Panama. Les rédactions, coordonnées par le Consortium International des Journalistes d’Investigation (ICIJ), ont démontré que les data alliées à un travail collaboratif permettent aux médias de faire des gros coups.
 

 
Les médias d’information participants ont redoré leur blason. Associées à la rigueur journalistique, les data ont une utilité citoyenne. Elles permettent de dévoiler les abus des puissants au monde entier. Avec les « Panama Papers », les médias d’information sont du côté du peuple. Et ce dernier le leur rend bien. Pour preuve le bond des ventes papier du Monde, seul journal français ayant pris part à l’opération : +109% le premier jour de la publication des révélations, +56% le deuxième. Le trafic web n’était pas en reste, avec 6,4 millions de visites cette semaine-là dont un tiers sont passées par un contenu « Panama Papers ». L’émission Cash Investigation (sur France 2), affichait quant à elle 17,1% de part d’audience pour son numéro consacré au scandale. On pourrait croire que le datajournalisme est tellement efficace qu’il finira par tout remplacer.
Le cas Nate Silver, ou quand le datajournalisme se brûle les ailes
Nate Silver est une star du datajournalisme aux Etats-Unis. Il doit cette popularité à deux coups d’éclat. Son site spécialisé dans le journalisme de données, FiveThirtyEight, a prédit les résultats dans 49 des 50 Etats durant les élections présidentielles de 2008 et a réalisé un sans-faute en 2012. Auréolé de ces succès, le datajournaliste affirmait en juin 2015 que Donald Trump n’avait que 2% de chances de s’imposer aux primaires de son parti. Bien que sa méthode (basée sur l’analyse des sondages et de l’histoire du pays) semble sans failles, Nate Silver s’est vu contraint de réévaluer cette estimation à 13% en janvier 2016 et a été ensuite dépassé par les événements.
N’a-t-il pas droit à l’erreur ? C’est sans doute ce qu’il aurait pu plaider s’il n’avait pas tenu des propos visant à décrédibiliser le rôle des éditorialistes politiques. Quelle importance pourraient avoir leurs opinions, leurs ressentis face à l’exactitude mathématique du datajournalisme ? Aucune, si l’on en croit son article publié le 23 novembre 2015 sur FiveThirtyEight. Intitulé « Dear media, stop freaking out about Donal Trump’s polls », il y réfute les critiques de ceux qui « couvrent la politique pour vivre ».
Depuis les abandons de Ted Cruz et John Kasich, les adversaires de Nate Silver ne cessent de faire remarquer ses erreurs d’estimation, souvent avec mauvaise foi. Ils mettent le doigt sur les erreurs, passant sous silence les nombreux succès. Le datajournaliste a par ailleurs reconnu avoir utilisé une méthode moins rigoureuse qu’à son habitude pour effectuer ses analyses dans le cas de Donald Trump et a révisé sa copie.
Que retenir de tout cela ? Le datajournalisme est une évolution profitable au secteur de l’information, en quête de renouvellement et de regain d’attrait. Mais lorsqu’il traite de politique, il a une limite. Certes il permet d’analyser la part sociologique de l’Homme : les statistiques illustrent ou dévoilent un fait social qui, en tant que norme, peut servir à prédire quelques comportements. Mais il ne peut percevoir le pouls d’une nation, son caractère ambivalent et imprévisible, aux traductions fortes (l’émotion collective, le débat…). Jusqu’à preuve du contraire, l’âme d’un peuple ne transparaît pas dans des données informatiques, ni dans les sondages.
Clément Mellouet 
Sources: 
La Dépêche, Presse: les quotidiens se battent pour compenser le déclin du papier, 03/02/2016
Le Figaro, Opération contre les bloqueurs de publicité, 21/03/2016
TNS Sofres, Baromètre 2016 de confiance des français dans les médias
NationalArchives.com, Pentagon Papers
Five Thirty Eight
Five Thirty Eight, Dear Media, Stop Freaking Out About Donal Trump Polls, 23/10/2015
Crédits photos: 
Observatoire du Web Journalisme
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