Médias

Homme qui rit à moitié conquis ou l’injonction au rire dans les médias.

“Rire est le propre de l’homme”
Rabelais, Avis aux lecteurs, Gargantua (1534)

Vous connaissez cette image, elle vous a fait rire, vous avez cliqué par ennui, par intérêt ou parce qu’elle a réussi à vous séduire. Une formule accrocheuse, un président “swag” dont le côté sympathique ne cesse de croître avec les années, une photographie haute en couleur oscillant entre la nostalgie et le comique de situation… il n’en fallait pas plus pour que vous  atterrissiez entre ces lignes, et que vous vous retrouviez au cœur des logiques médiatiques actuelles. Faire rire pour séduire, faire passer des messages mais aussi créer du lien social par connivence… Le rire est par essence communicatif et les dispositifs médiatiques l’ont bien compris, jusqu’à en faire – et nous allons en discuter – une véritable arme de communication massive.

Flops

Le Grand Journal : histoire d’une renaissance impossible

Le 3 mars 2017, Le Grand Journal présenté par Victor Robert, faisait des adieux doux-amers à son public avec la formule lapidaire « Fin de l’histoire, début de l’autre ». Depuis, tout n’est plus que silence, ou plutôt rediffusions de « best-of » comme preuve que l’émission a jadis brillé. Créée en 2004, elle était devenue dès ses débuts, un rendez-vous phare sur Canal+ en réunissant savamment des figures mythiques, réalisant le cocktail détonnant qu’était l’esprit Canal.
Le Grand Journal a trouvé sa place dans le paysage audiovisuel français et s’est forgé un nom dans l’histoire de la télévision. Pourtant, l’émission a dû s’arrêter précipitamment, faute d’audience. Son déclin progressif est révélateur du mal qui ronge Canal+. Focus sur l’histoire du Grand Journal, qui — tel le Titanic — a sombré après une période glorieuse.
Retour sur l’âge d’or du Grand Journal
Le Grand Journal a été créé par Michel Denisot avec Renaud Van Kim et Laurent Bon, en reprenant la recette miracle de Nulle Part Ailleurs. Présentateur de 2004 à 2013, Michel Denisot a su donner une identité au Grand Journal. Étant son premier et emblématique présentateur, il était le visage de l’émission et est devenu représentatif du programme. Une relation particulière, complice et bienveillante, s’est tissée entre Denisot et ses téléspectateurs, qui ont été fidèles à l’émission pendant de longues années.
Le Grand Journal était alors qualifié de rendez-vous incontournable du petit écran, rassemblant les personnalités politiques et les célébrités sur le ton impertinent de l’esprit Canal. Michel Denisot incarnait alors l’âge d’or de Canal+ en totalisant en moyenne 2 millions de téléspectateurs pendant la période faste du Grand Journal, de 2004 à 2012.
Cet attachement à une figure télévisuelle explique la difficulté pour Antoine de Caunes, digne successeur de Michel Denisot, de reprendre les rennes de l’émission. La signature laissée par l’ancien présentateur était trop patente : l’émission perd des téléspectateurs, déçus de voir leur programme gangrené par un nouvel animateur. Le Grand Journal ne se remettra jamais tout à fait du départ du commandant du navire LGJ.

Un vivier de talents
Au sein du Grand Journal, de nombreuses figures montantes du PAF se sont succédées. Des talents souvent jeunes, impertinents, à l’image du Grand Journal de l’époque. De cette manière, des figures comme Yann Barthès, Omar & Fred et les miss météo telles que Charlotte Le Bon, Louise Bourgoin ou encore Doria Tillier ont marqué Le Grand Journal et ont participé à son succès. Véritable mère porteuse d’enfants prodiges, l’émission les a fait connaître au grand public avant qu’ils abandonnent le nid afin de vivre leur propre histoire. Ces talents ont pris leur envol et ont tracé leur route vers leur propre émission, le cinéma, l’humour…
Par exemple, Le Petit Journal de Yann Barthès est passé de rubrique dépendante du Grand Journal à une émission à part entière, détachée du vaisseau mère. Les talents made in Grand Journal se sont progressivement désolidarisés pour briller ailleurs, laissant le programme orphelin de ces figures qui le portaient pourtant au quotidien. La vacuité engendrée par ces départs n’a fait qu’exacerber l’essoufflement du Grand Journal.
Un naufrage progressif
Depuis le départ de Michel Denisot, Le Grand Journal s’est révélé être une machine fatiguée. Audiences en berne, concurrence accrue, tout semblait réuni pour achever l’émission culte de Canal+. L’année 2016 est marquée par l’arrivée de Victor Robert et d’audiences plus que critiques : l’émission a rassemblé cette année en moyenne 100 000 téléspectateurs, alors que le chiffre montait jusqu’à deux millions pendant la période Denisot. Dans un mouvement fatal, les audiences diminuent tandis que la concurrence est en hausse et devient de plus en plus rude.
L’arrivée sur TMC de Yann Barthès, pourtant pur produit du Grand Journal, a fragilisé l’émission, d’autant plus que Cyril Hanouna est un concurrent redoutable avec Touche pas à mon poste. Les concurrents sont de taille, alors qu’ils étaient inexistants lors des débuts de l’émission. Auparavant passage immanquable pour les personnalités, l’émission s’est noyée dans l’océan de la concurrence. Le Grand Journal est passé de l’unique émission à regarder pendant cet horaire à une émission parmi tant d’autres.

Pour couronner le tout, les chroniqueurs perdent de leur mordant. L’émission bat de l’aile et s’enlise dans la médiocrité. Les nombreuses polémiques de cette année n’ont pas arrangé le futur sort réservé au programme. La miss météo Ornella Fleury, en a fait les frais : dès le 9 septembre 2016, la jeune femme essuie un revers face à Jonah Hill. Vexé par les propos de la miss météo, l’acteur annule toutes ses interviews françaises, et les réactions sont sévères pour la miss météo, notamment sur les réseaux sociaux.

Le déclin de l’émission est révélateur du malaise de Canal+. La reprise de la chaine par Vincent Bolloré mine une par une les émissions mythiques de Canal+. D’abord le départ de Yann Barthès, puis l’arrêt du Grand Journal : la fin de la célèbre ligne éditoriale de Canal+ a sonné. Au Grand Journal de l’âge d’or ne répond plus Le Grand Journal 2016 à la sauce Victor Robert : Le Grand Journal est mort.
Du 3 au 17 mars, l’émission est restée à l’antenne avec des rediffusions. Pour les autres programmes comme Le Journal du Cinéma, Le Gros Journal, Le Petit Journal, Catherine et Liliane et Les Guignols, il s’agit désormais non plus de vivre, mais de survivre. Alors, quel sera le prochain à signer son arrêt de mort ?
Diane Nivoley
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Sources :
• Florent Barracco, « Clap de fin pour « Le Grand Journal » de Canal+ », Le Point, mis en ligne le 03/03/2017, consulté le 12/03/2017
• Chloé Woitier, « Canal + met fin au Grand Journal », Le Figaro, mis en ligne le 13/02/2017, consulté le 12/03/2017
• Nicolas Richaud, « Pourquoi le « Grand Journal » finit avec 10 fois moins d’audience que Yann Barthès », Les Échos, mis en ligne le 03/03/2017, consulté le 12/03/2017
• Jérémie Maire, « De Barthès à Charlotte Le Bon : ils ont débuté au « Grand journal », Télérama, mis en ligne le 03/03/2017, consulté le 12/03/2017
• Daniel Psenny, « Le Grand Journal, fin d’une époque », Le Monde, mis en ligne le 11/03/2017, consulté le 12/03/2017
• Page Wikipedia du Grand Journal
Crédits :
• Capture d’écran de Canal+
• Frédéric Dugit / MaxPPP

Médias

Sourds et malentendants, leur combat pour la télévision

Qui ne s’est jamais trompé, lors d’un film, en sélectionnant les sous-titres pour malentendants ? Dans ces moments, le spectateur lambda a un petit aperçu de leur quotidien. Les sourds et malentendants représentent aujourd’hui 6,6% de la population française, soit 6 millions de personnes dont 400 000 sourds profonds. Mais comment ce public consomme-t-il les contenus télévisés ? Les chaînes sont-elles adaptées ? La question du handicap est très peu abordée dans les programmes des candidats à la présidentielle. Pourtant, ces derniers négligent une grande partie de leurs électeurs à cause d’une mauvaise adaptation de leurs discours télévisés aux sourds et malentendants. Sans jouer les pères moralistes, essayons ici de décrire la réalité des pratiques développées pour ce public à la télévision.
Un gouvernement qui fait la sourde oreille
Depuis la loi du 11 février 2015, toutes les chaînes (publiques ou privées) représentant plus de 2,5% de la part d’audience moyenne actuelle doivent adapter leurs programmes en proposant un sous-titrage. Cette mesure était essentielle car la télévision, si on se réfère aux malentendants, demeure leur principal moyen d’information et de divertissement.
Mais à cette réaction tardive du gouvernement s’ajoute un manque de diversité des programmes adaptés comme le montre ce témoignage de Lucas, jeune homme sourd :
« Il existe des émissions qui ne sont pas sous-titrées. Notamment l’émission “La Mode, la mode, la mode” sur Paris Première. Je voudrais travailler dans la mode, donc j’aimerais en apprendre plus… J’ai même envoyé un message à la chaîne, personne ne m’a répondu… »
Malgré cette loi de 2015, nombreuses sont les émissions et documentaires spécialisés persistant inaccessibles pour les sourds et malentendants. Leurs choix sont donc bien plus réduits que ceux des autres téléspectateurs.
De plus, pour les émissions en direct, la situation reste catastrophique. En effet, les traducteurs n’ayant pas le temps de traduire les dialogues, on observe un écart de temps entre l’image et les sous-titres dépassant parfois de 10 secondes. 10 secondes semblent représenter peu, mais c’est un écart considérable pour suivre et comprendre un programme télévisé. Ce détail, qui peut sembler anodin, handicape fortement les sourds et malentendants.
Prenons l’exemple d’Emmanuelle, qui avait fait parler d’elle sur Twitter en filmant son téléviseur lors des débats des primaires sur France 2 (voir vidéo ci-dessous). Un mot s’affiche toutes les secondes, sans être mis en lien avec les précédents, il est donc impossible pour Emmanuelle de suivre les discours des candidats. Ce post illustre la réalité des traductions disponibles lors des directs des grandes chaînes comme des petites.

Je suis sourde et je veux suivre la #PrimaireLeDebat comme tout le monde. Mais les sous-titres sont pourris sur @France2tv. #PrimaireGauche pic.twitter.com/e6AglB6obe
— Emmanuelle (@eaboaf_) 19 janvier 2017

Il reste donc beaucoup à faire pour garantir une égalité d’accessibilité aux contenus télévisés, d’autant plus que beaucoup de sourds signant ne sont pas à l’aise avec la lecture et les subtilités de la langue française. L’idéal serait donc de proposer deux options pour chaque programme : les sous-titres ou l’intégration d’une traduction en langue des signes.
Un retard qui se creuse pour les plateformes de VOD 
La solution pour les sourds et malentendants serait donc de regarder les programmes en différé, permettant ainsi aux chaînes de télévision d’avoir plus de temps pour traduire les programmes. Cependant, aucune loi n’oblige les dispositifs de replay à adapter leurs programmes aux sourds et malentendants. Et pourtant, le visionnage en replay est de plus en plus à la mode et serait extrêmement utile pour les malentendants. Il y a donc un sérieux manque de réalisme de la part des chaînes, excluant tout un public de téléspectateurs et renforçant leur sentiment d’isolement.
Autre domaine n’étant pas réglementé : la publicité. Certes, la publicité n’est pas considérée comme programme culturel et énerve de nombreux individus. Cependant, les sourds et malentendants devraient avoir le choix de zapper la publicité ou de la regarder. C’est pour cela que certaines agences de publicité ont décidé de sous-titrer leurs spots télévisés. Publicis a pris cette initiative en 2016 :
« C’est important pour nous dans le cadre de notre responsabilité sociétale de travailler avec nos clients sur ce sujet incontournable qui est l’accès des communications à la population en situation de handicap. Et je suis très fier que Publicis Conseil soit la première agence de France dont tous les annonceurs ont sauté le pas pour sous-titrer tous leurs films TV ». Patrick Lara, Directeur Général de Publicis
Une belle initiative montrant l’envie du secteur de la publicité de s’adapter à tous ses publics. Mais surtout, montrant un pas de plus contre les inégalités de consommation des dispositifs de communication.
Des technologies qui s’adaptent
Heureusement, de nouveaux appareils se développent pour aider la compréhension des programmes à ce public malentendant. Les malentendants peuvent désormais relier leurs appareils auditifs à la télé afin d’augmenter le son de la diffusion directement dans leurs oreilles.
Cependant, avec des écouteurs ou des appareils auditifs reliés à la télévision, le téléspectateur peut uniquement écouter le son de la télévision. Cela l’isole donc des personnes regardant avec lui la télévision, ne pouvant interagir avec ses proches en même temps. Or, si nous reprenons un ouvrage majeur, La télévision cérémonielle, Anthropologie et histoire en direct de Daniel Dayan et Elihu Katz, nous constatons que certains évènements télévisés créent des discussions, du lien social en réunissant plusieurs personnes autour de la télévision. Prenons comme exemple L’Euro de Football, événement suscitant de nombreux échanges lors du visionnage : les malentendants reliés uniquement à la télévision ne peuvent partager leurs avis et profiter de cet événement comme tous les autres téléspectateurs. Les chaînes de télévision sont donc les mieux placées pour aider à la bonne assimilation des programmes.
À ces petits objets connectés s’ajoute l’apparition des caméras à la radio. Les sourds et malentendants regardent essentiellement la télévision et restent coupés des autres médias traditionnels (à part la presse). Avec l’arrivée de la caméra en studio d’enregistrement, certaines matinales sont traduites en langue des signes et parfois, des spécialistes sous-titrent en direct chaque dialogue. France Inter avait montré l’exemple lors de la Semaine Européenne pour l’Emploi des personnes handicapées en mettant en œuvre ces deux types de traduction. Ici, nous avons une réelle amélioration de la communication envers ces publics.

Il y a donc une réelle volonté de communiquer les programmes télévisés aux sourds et malentendants, que ce soit au niveau du gouvernement ou des acteurs privés. Cependant, la société demeure mal renseignée sur les problèmes que rencontre ce public malentendant. Des programmes télévisés se développent donc afin de montrer ce handicap aux yeux de tous, et surtout aux jeunes publics. Gulli, par exemple, a diffusé le premier épisode de C’est bon signe le 2 février dernier. Cette série met en scène un adolescent sourd et ses tracas quotidiens. Quel est le but ici ? Communiquer sur le quotidien d’un sourd de manière adaptée aux jeunes spectateurs afin d’éviter les maladresses commises envers ce public par manque de connaissances. Ces initiatives doivent être développées pour établir et faire perdurer une égalité télévisuelle entre tous les publics.
Nathanaelle Enjalbert
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REMERCIEMENTS
Merci beaucoup à Mélanie Duval, chargée de projet enseignement supérieur au CED, Handicap et Diversité, qui a pris le temps de répondre à mes questions pour cet article. Merci également à Hanna Zouari, étudiante au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM) pour son avis précieux.
SOURCES 
DIGIACOMI Claire, « Cette internaute sourde a su attirer l’attention en plein débat de la primaire de la gauche », huffingtonpost.fr, 19/01/2017
AFP, « Les sous-titrages à la télé, un « calvaire » pour les sourds », L’express.fr, publié le 08/02/2015
AUDIGIER Anne, « Les programmes de France Inter en Langue des Signes », Franceinter.fr, publié le 14/11/2016
Site de l’Unapeda, association pour les sourds et malentendants
Daniel Dayan, Elihu Katz, La cérémonie télévisuelle, Anthropologie et histoire en direct, 1996
Crédits photos:
Langue des signes, Getty, photographe non connu
Capture d’écran de la chronique de Sophia Aram sur France-Inter. 
 

Médias, Politique

Télécratie et discours politique

Télécratie et discours politique : la standardisation de la parole gouvernante
Le tournant des années 1980 en France marque l’avènement du régime médiatique contemporain. Sous l’effet de facteurs conjoncturels tels que l’apparition d’un public de masse, l’augmentation du parc télévisuels français (on atteint 28 millions d’appareils en 1988), ou la privatisation des chaînes de télévision, les moyens audiovisuels de diffusion collective deviennent un carcan pour la politique.
Ce nouvel outil de contrôle et de surveillance du pouvoir des mandés enthousiasme la masse des téléspectateurs. Ils attendent désormais une démonstration de force ritualisée à chacune des apparitions télévisuelle des responsables politiques. Ceux-ci se doivent donc de se plier aux règles d’un exercice codifié et sans contours – la réaction.
Aujourd’hui, il est ardu pour les protagonistes de la politique de dérouler sur les plateaux de télévision de grandes idées, motivées par la défense d’un positionnement idéologique. Ce qu’on attend d’eux sont des commentaires à l’égard de l’actualité, de la dernière pique lancée par leurs adversaires ou des sondages les plus récents. En somme, il s’agit de s’adonner à des propos aussi convenus que ceux des footballers interviewés avant un match quant à leurs ambitions sur le terrain.
Au regard de cet affaissement intellectuel de la parole politique, comment qualifier et analyser les nouvelles modalités du discours des gouvernants à la télévision ?
Un évasement du discours
Selon Damon Mayaffre, spécialiste du discours politique et auteur d’un essai intitulé La Parole Présidentielle, les nouvelles modalités de l’expression politique médiatisée conduisent à une « crise du discours politique ». Celle-ci se caractérise par une  ascendance de la fonction phatique du discours sur l’utilisation de concepts. En d’autres termes, le discours est dominé par l’action et la performance (dominance de l’adverbe et du pronom personnel) au détriment du contenu (très de peu de substantifs) et de la construction de syntaxique (peu de subordonnées).
Les facteurs de cette nouvelle parole politique qui semble amoindrie et affadie à la télévision sont multiples. Néanmoins, il convient d’observer que le nouveau rapport de force entre politiciens et journalistes sur les plateaux y joue pour beaucoup. La majorité des émissions se fait actuellement sur un mode dialogique, avec un journaliste, questionneur et inquisiteur, face  un responsable politique sur la défensive. Celui-ci est donc constamment dans une dynamique statique de justification ou d’indignation.
À cet égard, il suffit d’observer le contraste marqué entre le respect attentif affiché par les journalistes vis-à-vis de la parole de leurs invités dans le cadre de l’émission Heure de Vérité (ancêtre des 4 Vérités) diffusée dans à partir de 1982 sur France 2 (lien ci-dessous), et les interruptions intempestives que se permettent les journalistes contraint aujourd’hui de s’improviser animateur.
Ceux-là, entravés de la même façon par un impératif de divertissement télévisuel, sont astreints à un positionnement qui tend à empêcher le déploiement d’une pensée construite chez les politiques. Il suffit de se rappeler la question (indiscrète et voyeuriste) posée par Thierry Ardisson à Michel Rocard en 2001 dans Tout le monde en parle – « sucer, c’est tromper ? » – pour évaluer le nivelage par le bas lié à la spectacularisation de la vie politique et à la transformation des journalistes en animateurs de « shows ».

François Mitterrand répond aux questions du journaliste Roger Louis, sur ORTF le 22 novembre 1965 (source : capture d’écran INA)
Une standardisation de la parole
En découle une impression d’indifférenciation de la parole des responsables politiques. Les emprunts réciproques conduisent à une inintelligibilité d’un discours creux qui neutralise le débat. On observe un appauvrissement des propos tenus, qui sont sans cesses abrégés, ramassés, compactés pour supporter l’intervention des journalistes et pouvoir être rediffusés via les chaînes d’infos en continu.
Ainsi, sur les plateaux de télévision, la tendance lourde reste la recherche du « coup de com’ » et de la petite phrase qui prime sur un discours didactique et transparent. Les « coups de gueule » de l’été 2016 poussés par les différents responsables politiques à l’égard du burkini sont significatifs en ce qu’ils attestent d’un désir de remédiatisation de la parole. Cécile Duflot faisant preuve d’un relâchement volontaire de son niveau de langage sur le plateau de BMTV, afin de renforcer l’emphase médiatique quant à des propos pourtant très banals autour de la polémique (lien ci-dessous), n’est qu’un exemple parmi d’autres.

 
Quelles conséquences démocratiques pour ce « mal de mots » ?
Cette crise des mots semble aujourd’hui se cumuler à une crise des actes qui mine la vie politique. Notons que, bien souvent, cette incapacité à nommer le réel sans arrière pensées au sein des médias, est interprétée par les téléspectateurs comme une fuite en avant des leviers de l’action publique, entérinant le désaveu à l’égard des responsables politiques.
Plus encore, cette incapacité à manier les mots avec brio et se servir de la langue comme le moyen symbolique d’un « écart distinctif » vis-à-vis de ses concurrents, participe d’une désacralisation de la figure du politicien. La disparition d’une poétique discursive au sein de l’espace audiovisuel où l’homme politique atteint le maximum de sa visibilité, normalise, voire même banalise, la parole gouvernante et euphémise ainsi sa force de conviction et sa valeur performative.
Au regard de cela, il se pourrait donc bien que cette « crise du discours »,  que l’on ne peut, par ailleurs, imputer aux seuls médias, puisse receler l’un des clés de la revitalisation de la confiance et de la volonté d’investissement des téléspectateurs (amalgamés avec des électeurs potentiels) dans la vie politique. À cet égard, les insurrections d’un Jean-Luc Mélanchon, bien souvent extrêmes, témoignent d’un désir de résistance salutaire vis-à-vis des prérogatives d’une spectacularisation de la vie politique à la télévision, que bien des mandés, avec plus de nuances, pourraient imiter.
Etienne Brunot 
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Sources : 
Jacques Gerstlé et Christophe Piar, La communication politique (3ème édition), 2016, Armand Colin
Frédéric Vallois, Le langage politique malade de ses mots, 20/11/2014, Le Huffington Post
Bernard Steglier, La télécratie contre la démocratie, 2006, Flammarion
Éric Darras, Permanences et mutation des émissions politiques en France, 2005, Recherches en communication (n°24)
Joseph Daniel, La parole présidentielle, 2004, Champion
Illustrations : 
Image 1 : compte Twitter de Sylvain Chazot, journaliste à Europe 1, capture d’écran de France 2 (On est pas couché) du 16/01/2017
Images 2 : INA, capture d’écran de l’ORTF de 22 novembre 1965 (libre de droits)

Société

BLACK MIRROR ou le divertissement prophétique

« [Black Mirror] is about the way we live now – and the way we might live in 10 minutes’ time if we’re clumsyn »*Charlie Brooker pour The Guardian, le 1er décembre 2011.
Black Mirror est une série d’anticipation créée par Charlie Brooker en 2011. Cette anthologie présente autant de futurs dystopiques possibles que d’épisodes, soit 13. Chaque épisode a un casting différent, un décor différent et une réalité différente mais un thème commun trace un fil rouge entre toutes ces possibilités : comment l’information et la technologie influent et influeront sur nos comportements et notre nature humaine.
Charlie Brooker a longtemps été chroniqueur pour le Guardian où il critiquait avec cynisme, humour et justesse les médias. Dans un autre registre il a également écrit une mini-série, Dead Set, où des zombies sont lâchés sur le plateau d’une télé réalité.
Avec Black Mirror il pose de fascinantes questions sur notre rapport à la technologie qu’il s’agisse du droit à l’oubli, du poids de l’opinion publique, de l’ultra surveillance, l’intrusion des objets connectés ou encore la prolongation de la vie. Il se plait à imaginer les dérives des nouvelles technologies actuelles et futures. Ces problématiques sont traitées sous un angle noir, souvent satirique, et le reflet de ces mondes se veut de plus en plus prophétique.
Charlie Brooker, « oracle post-moderne »

Cette série anticipe de mieux en mieux le futur jusqu’à en devenir terrifiant autant pour le spectateur que pour son créateur. Dans le tout premier épisode, National Anthem, il met en scène un chantage auprès du Premier Ministre britannique qui, pour sauver la princesse d’Angleterre kidnappée, doit avoir une relation sexuelle avec une truie, en guise de rançon, en direct à la télévision. Le 21 septembre 2015 (4 ans après la diffusion de BM) parait une biographie non autorisée de David Cameron, Call me Dave, dont on retiendra surtout l’anecdote selon laquelle l’ex-Premier ministre aurait inséré son sexe dans la tête d’un cochon mort lors d’une soirée de bizutage étudiant… Charlie Brooker confie en interview qu’il n’arrivait pas à croire que se soit ce scénario qui devienne réel.
Les prémonitions se réalisent. Dans le premier épisode de la dernière saison, Nosedive,
 Charlie Brooker dévoile une société régie par la cote sociale personnelle. La population possède une application permettant de noter en temps réel n’importe qui
 de 1 à 5 étoiles, donnant ainsi une note universelle à chacun. Plus votre note est élevée plus
 vous pourrez accéder à des avantages, une meilleure maison, voiture, etc. Netflix, produisant
 la saison 3, pour promouvoir la série, a mis en ligne un dispositif similaire (Rate Me) montrant que cette réalité n’est pas si fictive et éloignée de la notre. En effet,
 en Chine le parti communiste a annoncé que d’ici 2020 tous les citoyens pourraient être notés
 sur la base de leurs données personnelles et professionnelles afin de déterminer qui est ou non
 un bon citoyen. La réalité s’aligne sur la fiction.
On peut aussi prendre l’exemple de Be Right Back, s2e1, au cours duquel une femme peut discuter avec une intelligence artificielle, capable de se faire passer pour son époux décédé grâce aux diverses données numériques laissé par ce dernier sur internet. Cette fois c’est la série même qui a inspiré un Russe, Roman Mazurenko, à créer un bot compilant toutes les activités sur les réseaux sociaux d’un de ses amis durant les mois précédents sa mort afin de générer des réponses automatiques pour discuter avec lui.
Dans une autre catégorie, Sony aurait déposé cette année un brevet (US2016/0097940 A1) pour une lentille oculaire capable d’enregistrer des images et de prendre des photos. Or dans The Entire History of You, s1e3, une grande majorité de la population possède un implant, Grain, lui permettant d’enregistrer et de visionner ses souvenirs à la demande. Dans un tel monde diverses questions essentielles s’esquissent : le droit à l’oubli est il encore possible ? Cet implant, Grain, en enregistrant tous nos faits et gestes, ne provoquerait-il pas une société panoptique?
Petit point culture: le panoptique est un type d’architecture carcéral permettant de surveiller sans que le prisonnier puisse véritablement le savoir, grâce à une tour centrale. Cela provoque donc un sentiment de surveillance permanente qui n’est pas forcément justifié. Michel Foucault reprend ce modèle dans Surveiller et Punir, en mettant en avant le contrôle social qu’une telle surveillance engendre.

Un Miroir Réfléchissant

L’originalité de Black Mirror est de montrer une véritable mise en esclavage de l’homme par
 la technologie et les médias. Plus horrible encore, le système de servitude de ce tout-technologique n’est pas le fruit de manipulations ni de complots. Il se démarque par sa simplicité et l’impossibilité de s’en échapper.
L’ akrasia est au centre de cette problématique. C’est un concept philosophique rencontré chez Platon désignant une faiblesse de volonté. En passant à côté d’un accident de voiture on ne peut s’empêcher de regarder, de chercher une image impressionnante, tout en sachant qu’il est possible qu’on ne puisse la supporter ou qu’elle nous choquera. L’akrasia réside dans ce paradoxe. Ainsi dans National Anthem, lorsque le Premier ministre anglais cède au chantage (avoir une relation sexuelle avec une truie) toute l’Angleterre se retrouve devant la télé pour regarder. L’excitation des citoyens atteint son paroxysme.

La puissance de la scène est portée par les visages des téléspectateurs dégoutés mais qui ne peuvent s’empêcher de continuer à regarder l’interminable séquence.

Ici, répugnance et attraction se mélangent. Alfred R. Mele, définit l’akrasia, dans Irrationnality: An essay on akrasia, self-deception and self-control, comme « la tension paradoxale dans l’action du sujet qui n’a que des raisons de ne pas faire une chose, mais choisit quand même librement de la faire alors que rien d’extérieur ne l’y force ».
Ce paradoxe se retrouve dans les trois épisodes de la première saison. Dans 15 Million Merits, e2s1, le héros Bing participe à un concours télévisuel similaire à XFactor. Devenir célèbre grâce à ce concours semble être le seul moyen pour sortir du système oppressif et uniformisé. Il va sur le plateau pour exprimer sa haine envers ce système jusqu’à menacer sa propre vie. Le système lui répond en disant qu’il adore sa prestation et qu’il a gagné le droit de dire ce qu’il pense sur la télé nationale et d’avoir la vie d’une célébrité. Dès lors, son discours de « vérité » contre ce système de divertissement fait partie lui-même du système, il se retrouve alors incapable de s’en distinguer et d’en sortir. Ainsi le média l’a transformé, a inversé son message. En se conformant à un format il s’est en fait conformé à un mode de vie. Ce qui prouverait que nous communiquons comme nous vivons ? Dès lors le média nous conditionnerait presque ?
Il n’est pas uniquement question de dénoncer la technologie, l’omniprésence des écrans, mais de montrer aussi comment cette technologie qu’aujourd’hui nous nous imposons nous imposera demain un certain mode de pensée et une attitude.
Dans The Entire History of You, s1e3, le héros suspecte sa femme de le tromper. Grâce à son implant, il visionne et re-visionne sans cesse une scène de dîner où il croit voir des indices d’adultère. Alors qu’il n’a pas besoin de ces images pour confirmer son jugement, il n’arrêtera son enquête qu’une fois s’être imposé la souffrance qu’est le visionnage de sa femme le trompant.
Voir ce qu’on ne peut s’empêcher de regarder nous transforme. Nos nouveaux outils sont créés pour nous servir, nous améliorer, nous dévoiler, nous cacher, nous surveiller, nous augmenter.
 La technologie offre des possibilités infinies et non des besoins mais il semblerait que l’homme ne puisse se les refuser.

Ulysse Mouron
 
*« [Black Mirror] porte sur notre façon de vivre maintenant – et la façon dont on pourrait vivre d’ici 10 minutes si nous sommes maladroits. »
 
Sources :
Charlie Brooker, « The Dark Side of our Gadget Addiction », The Guardian, 1er décembre
 2011
Joël Bassaget, « Black mirror » : Les écrans totalitaires de Charlie Brooker », Libération, 6
 janvier 2012
Raphael Clairefond, « Black Mirror les secrets de la série qui a vu le futur », Sofilm,
 novembre 2016
Grégor Brandy, « Toutes les choses géniales écrites par Charlie Brooker, l’homme derrière la
 série « Black Mirror » », Slate.fr, 21 octobre 2016
Crédits photo :

Photo 1 : screenshot générique
Photo 2 : portrait de Charlie Brooker réalisé pour Brighton Lite
Photo 3 screenshot saison 1 épisode 3
Phot 4 et 5 : screenshot saison 1 épisode 1

Société

Nabilla fait son mea culpa

« Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.
Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime. »
Henri Michaux, Clown.
Voilà des mots qui doivent résonner à l’oreille de Nabilla comme une chanson bien connue, elle qui est passée de star de la télé-réalité à détenue. Après une longue retraite médiatique suite à ses déboires avec la justice, Nabilla est de retour. Mais elle a changé et entend bien le faire remarquer. Autobiographie, interview vérité sur TF1, changement de style… Toutes les occasions sont bonnes pour montrer à la France entière ô combien elle est désolée de tout ce qui a pu arriver… A quelques semaines à peine de son procès, est-ce bien étonnant ?
Le livre, outil du come-back réflexif
Si Nabilla revient sur le devant de la scène, ce n’est pas pour participer à une énième émission de télé réalité mais pour faire la promotion de son nouveau livre. En effet, à seulement 24 ans, la jeune femme sort une autobiographie. Habituellement, on écrit ce genre d’ouvrage bien plus tard, quand on a eu le temps de « vivre sa vie », à l’image de Rousseau qui commence à écrire ses Confessions à 53 ans. Mais comme le clame le titre de ce livre, pour Nabilla tout a été… Trop Vite.

 
Ecrire une autobiographie ou des confessions est une technique bien connue des personnalités dont la popularité est en déclin pour essayer de changer l’image que le grand public a d’eux, et ainsi d’orchestrer leur come-back. Une telle sortie est une très bonne occasion de renaître médiatiquement et d’attirer à nouveau l’attention. Nicolas Sarkozy par exemple, avec son livre La France pour la vie, fait son mea culpa et son autocritique tout en affirmant qu’il a changé. À quelques mois des élections présidentielles, cette publication de l’ancien président n’est pas surprenante. De même, si l’on repense à ce cher Rousseau et à ses Confessions, on se rend compte qu’il écrit cet ouvrage à une période de sa vie où ses écrits étaient de plus en plus contestés par ses pairs. Il a même dû s’exiler en Suisse car il était menacé d’arrestation. Il semble que la starlette de télé réalité ait d’ailleurs suivi le même chemin quelques siècles plus tard… Philosophe et star de la télé-réalité, même combat ! Et en un sens, Nabilla Benattia cherche à s’inscrire dans le prolongement d’un mythe ancien mais toujours d’actualité : celui de l’artiste maudit, si l’on peut qualifier d’artistique le parcours de l’ex bimbo de la télé-réalité.
Trop Vite permet à Nabilla de montrer au public qu’elle est capable de faire un retour réflexif sur son expérience, d’analyser la situation et de prendre conscience de ses erreurs. Choisir le livre comme instrument de communication n’est pas anodin puisqu’il est le média d’une certaine maturité, un média respecté, à la différence des télé-réalités auxquelles est habituée Nabilla. Avec ce livre, on peut dire que l’ex bimbo cherche à se racheter une conduite médiatique.

 
La confession face caméra
Comme chacun le sait, la sortie d’un tel livre s’accompagne de promotion et Nabilla, qui fuyait les caméras depuis plusieurs mois, fait aussi son retour à la télévision. Son passage dans l’émission Sept à Huit, première apparition à la télévision depuis très longtemps, n’est pas passé inaperçu. L’interview de Thierry Demaizière prend des allures d’interrogatoire et de confession, où le journaliste joue à la fois le rôle d’inspecteur et de confident. Cette interview a rassemblé jusqu’à 4,6 millions de téléspectateurs. Le 16 novembre 2014, le Sept à Huit avec l’interview de Thomas Vergara, le compagnon de la belle, avait rassemblé 5,6 millions de téléspectateurs de moyenne.

Premier élément de la rédemption de la starlette, avant même la prise de parole : son apparence. Pantalon blanc immaculé, chemise bleue simplissime, baskets, maquillage sobre, cheveux mi-longs… Nabilla est métamorphosée. Dans cette sobriété presque surjouée, la jeune femme cherche à faire amende honorable, à prouver qu’elle a changé et surtout mûri. Choisir de faire sa première apparition dans le portrait de Sept à Huit plutôt que dans des émissions comme Touche Pas à Mon Poste ou le Mad Mag, dans lesquelles elle avait plus l’habitude d’aller avant, reflète cette envie d’afficher une posture de star plus réfléchie, plus adulte.

Puis vient le temps de la confession. Nabilla avoue ne pas vraiment mériter sa célébrité et même si elle l’a toujours cherchée, petit à petit elle a fini par se sentir piégée, par ne plus l’assumer. Elle raconte: « J’étais pas une artiste, je ne savais pas chanter, je ne savais pas écrire. Donc j’ai fait avec ma personnalité qui est atypique et je me suis dit, tu n’as que ça, donc fais avec. » Mais ce jeu s’est vite retourné contre elle : les gens ne riaient pas avec elle mais contre elle. Devenue la risée du net, la cible de nombreuses insultes et de jugements incessants, Nabilla a découvert l’envers d’un décor qu’elle aimait tant. Cette confession semble donc se confondre avec une dénonciation de l’appareil médiatique, de sa puissance et de la force destructrice qu’il porte en lui. Nabilla rejette en partie la faute sur ce système où elle était « perdue » comme elle le répète à plusieurs reprises pendant l’interview. Elle se présente ici en victime du cirque médiatique dont elle fut le clown pour un temps et semble chercher à se décharger, en partie, de ses responsabilités alors que son jugement a lieu quelques semaines à peine après l’émission.
Enfin, au-delà de son apparence et de ses paroles, l’attitude de la jeune femme lors de l’interview nous montre que, même après sa retraite médiatique, elle sait encore jouer avec les caméras. Dans ses regards, on peut voir la performance médiatique du mea culpa à l’œuvre. Regard fuyant, larmes aux yeux et battements de cils innocents : Nabilla oscille entre émotion et séduction. Et si elle défend fermement son évolution, la jeune femme reste fidèle à elle-même et n’hésite pas à lâcher que la justice « c’est chiant ! »
La surexposition médiatique, la gloire, les paparazzis, à 24 ans, Nabilla a déjà tout connu. Aujourd’hui, elle signe un retour plus discret. Une stratégie millimétrée, et surtout très bien exécutée par l’ancienne bimbo habituée des caméras qui attend toujours son jugement définitif. Si elle nous revient assagie en apparence, elle brave tout de même les interdictions de voir Thomas Vergara ou de quitter le sol français (même si d’après elle la Suisse fait partie de la France alors il n’y a pas vraiment transgression). Et bien qu’elle affirme ne pas vouloir être un modèle pour qui que ce soit, une fois la notoriété acquise, on ne peut s’en débarrasser si facilement. La parole de célébrités comme Nabilla, qui a une influence surtout sur le jeune public, n’est pas anodine et si les mots sont prononcés en l’air, l’impact, lui, est toujours bien réel.
Clémence de Lampugnani
@Clemydelamp
LinkedIn
Sources :
Vince Murce, Le 28 avril 2016 Nabilla « un peu dégoûtée » quand elle revoit les images de ses car wash, telestar.fr
Olivier Aïm, Confidences, larmes, mea culpa… Nabilla ou le repentir comme performance médiatique, 15-04-2016
Nabilla : «Aujourd’hui, j’arrive à vivre avec 4000 € par mois» Par  Allyson Jouin-Claude, 10/04/2016
Le Figaro, « Sept à huit : jusqu’à 4,6 millions de téléspectateurs devant les confidences de Nabilla » par Damien Mercereau, 11.04.16
Crédits photos: 
TF1
Robert Laffont 
Instagram @nabillanew
 

Médias

The Voice et le storytelling

Le storytelling, largement théorisé aujourd’hui, est souvent réduit à des fins marketings, ou politiques. Or, cet « art de raconter les histoires » est omniprésent, et dans The Voice, c’est assez flagrant.
Effectivement, si l’on fait un peu de calcul, l’émission The Voice dure (sans compter les publicités) environ deux heures pour les auditions à l’aveugle. Or, chaque émission des auditions à l’aveugle comporte 13 candidats, qui ont 2 minutes top chrono pour convaincre leur coach. Ce qui revient en tout à 26 minutes de pures prestations musicales.
Que se passe t-il donc dans l’heure et demi qu’il reste ?
Eh bien, entre autres, du storytelling.

The Voice : quelle télé réalité ?

Aujourd’hui très difficile à définir, la télé-réalité est pourtant un réel concept qui met à jour plusieurs éléments constitutifs, notamment décrit par Valérie Patrin-Leclère, maître de conférences au CELSA. The Voice appartient entièrement à cette catégorie, tout en s’en différenciant sur quelques points.
De prime abord, il y a une mise en situation de personnes volontaires et sélectionnées selon leur qualité – ici, le chant – qui ont envie de se montrer et qui sont filmées sur une période longue. C’est donc un programme excluant. Ensuite, le déroulement du programme repose sur une dynamique d’un jeu où l’on assiste à l’élimination progressive des candidats, jusqu’à un gagnant. Ce dernier, dans le cas de The Voice, obtient non une promesse de gain (quoique), mais une promesse de succès et de réussite dans le secteur de la musique, en ayant l’opportunité de sortir un album, mais aussi de participer à une tournée. Au cours de ce processus d’élimination, le téléspectateur va être invité à y prendre part, grâce un système de vote. Enfin, la diffusion va être faite par épisode s’étendant sur plusieurs mois.
Le modèle économique de cette émission est très intéressant, car, à l’instar de la Star Academy, The Voice se définit par sa diversification. Effectivement, au- delà de la publicité foisonnante, et des audiences mirobolantes (6.03 millions de personnes, soit 30.1% de part d’audience selon Médiamétrie pour le 2 avril), cette émission se décline en produits siglés, albums, tournées (The Voice Tour), …etc.

Toutefois, il est clair que The Voice se différencie de la télé-réalité clichée type Les Marseillais. Effectivement, cette émission renvoie davantage à la « télé coaching », aussi appelée, « la télé bonne fée ». A cet égard, elle n’a pas pour vocation de faire souffrir les candidats, mais plutôt de les aider.

Entre narrativité et récit

Concentrons-nous sur ce storytelling qui est omniprésent dans cette émission. Dans un premier temps, il est intéressant d’expliciter la nuance entre le récit et la narrativité. Philippe Marion, professeur à l’Université Catholique de Louvain, explique qu’un récit est un « bouleversement volontaire d’équilibre ». Autrement dit, pour qu’il y ait récit, il faut qu’il y ait un équilibre initial, une rupture, puis un équilibre final. Au contraire, la narrativité se contente d’un fragment de récit. Ce qui est intéressant dans The Voice, c’est que cette frontière devient plus confuse.

Les témoignages/commentaires pour les séquences des auditions à l’aveugle – la découverte des candidats – sont posés comme des récits, coincés dans un schéma répétitif  : un équilibre initial (le « avant the Voice ») : le candidat explique son métier, sa vie, depuis quand il chante. Il y a généralement un témoignage rapide des proches. Puis, la rupture (le « The Voice »), et enfin, l’équilibre final : ce que The Voice lui apporterait. Pour autant, cet équilibre final n’est qu’une condition, un souhait. Dès lors, on pourrait plutôt considérer ces témoignages comme de la narrativité, dans le sens où ils ne sont qu’une partie du récit. Il manque la transformation, qui perdure tout le long de la totalité des épisodes du programme.

Par conséquent, chacune des ces narrativités, chacun de ces storytellings, construit un seul et même récit : celui de l’émission The Voice. C’est sur cette économie du commentaire que The Voice bâtit la continuité des séquences. Autrement dit, l’équilibre final équivaut au dernier épisode de la saison, clôturant ainsi ces premiers témoignages.

Le storytelling comme clé de la réussite

Du côté du public : Tel le rêve américain, ce sont ces témoignages d’anonymes galopant vers la célébrité qui motivent les audiences. Le storytelling porte en lui le rêve caché de tout à chacun : la réussite. Nous pouvons tous nous reconnaître dans ces histoires personnelles, c’est le pouvoir d’identification du récit. À titre d’exemple, le dernier gagnant de The Voice (ci-dessus), Lilian Renaud, était fromager en Franche-Comté. Ces « success(ful) stories » ont un certain écho dans une France aujourd’hui imprégnée de défaitisme. Au-delà des pures prestations musicales, on regarde The Voice pour croire en la réussite, car c’est une émission qui parvient à vendre du rêve.
Du côté du candidat : Le storytelling, comme en politique ou en marketing est utilisé dans The Voice afin que chaque candidat anonyme venant dans le même but et ayant la même qualité – savoir chanter – puisse se différencier.
Comme nous l’avons dit plus tôt, le public est pris en compte dans le processus d’élimination. Dès lors qu’il est question de vote, il est implicitement question de campagne, et, ce storytelling est la première communication des candidats envers son public. Il va permettre de toucher, en racontant une anecdote autobiographique, et en jouant sur le registre dramatique. À cet égard, pour ces candidats, le storytelling ne consiste pas seulement à raconter une belle et émouvante histoire : c’est surtout une forme de communication destinée à mobiliser les émotions, et persuader le téléspectateur de voter pour lui et pas un autre.
On peut parler en un sens de « campagne » car cette phase de témoignages est réalisée dans les 4 premiers épisodes, avant même que les votes du public soient pris en compte. C’est le prémisse dans l’aventure The Voice qui introduit cette idée de compétition.
Bien évidemment, ce n’est pas une manipulation diabolisée, mais une dimension bien réelle du récit, inévitable lorsqu’il est question d’élimination. C’est le jeu.
Clémence Midière
@clemmidw
Sources:
Valérie Patrin-Leclère – Cours du CELSA
Philippe Marion – Conférence « Les territoires de la médiagénie » CELSA
Médiamétrie (audience)
Crédits photos:
MyTF1.fr

Flops, Politique

La récupération politique

S’il y a un domaine où le recyclage n’a pas la côte, c’est bien en politique. Pour preuve le tollé médiatique, à la suite des attentats de Bruxelles, des tweets de Robert Ménard ou encore Bruno Le Roux. Ce dernier s’est empressé de poster un tweet fustigeant l’attitude de la droite sénatoriale dans le débat sur la déchéance de la nationalité, et ont vu l’ensemble de la twittosphère lui tomber dessus malgré des tentatives détournées de faire oublier son tweet.
Mais en quoi consiste vraiment la récupération politique ? Il s’agit d’un procédé qui consiste à se servir d’un événement survenu dans l’actualité pour servir son parti, sa campagne ou ses idées politiques, tout en se parant du voile des bonnes intentions, et en se mettant dans une posture moralisatrice presque prophétique sur le mode du « je vous avais prévenu ».!

Déplacer un événement de la sphère publique pour l’arrimer à la sphère politique ?
La première question qui se pose face aux régulières vagues d’indignation que suscitent les interventions de tel ou tel personnage politique est de distinguer, dans une perspective presque harendtienne, ce qui relève du politique de ce qui n’en relève pas. Cela nous renvoie à la notion d’espace public développée par Habermas. Si l’espace public relève de la souveraineté populaire, en bannit-il pour autant le politique ? Philippe Chanial, dans son analyse L’éthique de la communication : une politique des droits démocratiques ? résume la pensée d’Habermas par le fait que « si la réalisation de la démocratie exige une extension toujours inachevée et toujours menacée de la discussion publique à un réseau sans cesse plus large de relations sociales, ce projet, parce qu’il doit faire face à la réalité des rapports de pouvoir, à la dynamique de répressions systématiques des intérêts universalistes, doit bénéficier de garanties institutionnelles ».
Réguler l’intervention du politique dans l’espace public
Mais qu’est-il reproché au politique ? Intervenir en tant que citoyen pour exprimer ses émotions, ou utiliser l’événement pour soutenir son propos ? La faute serait-elle de faire de la politique du fait divers, de se servir d’un événement particulier pour en faire une généralité ? Alors que dans le même temps les médias incitent les citoyens à interpeller personnalités politiques (bien que ces interpellations soient parfois refusées, à la manière de Christiane Taubira, qui dans l’émission « Des paroles et des actes » dit faire silence face aux victimes (DPDA, jeudi 5 septembre 2013). Pourquoi alors les politiques font-ils part de leurs états d’âme quand ils savent pertinemment que cela va se retourner contre eux ? Les mêmes politiques qui, entre eux, « récupèrent la récupération », la considérant comme une arme facile pour décrédibiliser un adversaire.
La phénoménologie du politique
Louis Queré voit l’espace public comme un espace tampon entre état et société civile. Il essaie d’aller au-delà des analyses d’Habermas en faisant appel à la perspective phénoménologique d’Harendt. Il insiste en effet sur la scénarité de l’espace public et du jugement que peuvent en porter les individus.
Vollrath, qui analyse la pensée harendtienne, en déduit que « le mode de pensée politique de Hannah Harendt considère les thèmes du champ politique non pas comme des objets mais comme des phénomènes et des apparitions. Ils sont ce qui se manifeste soi-même, ce qui apparaît aux yeux et aux sens. Les phénomènes incluent ceux à qui ils apparaissent, de même que l’espace dans lequel ils adviennent, qui détermine la relation qu’il y a entre les phénomènes et ceux qui les perçoivent ». « l’espace dans lequel surviennent les phénomènes politiques est créé par les phénomènes eux-mêmes » Ou, pour le dire plus précisément, il est créé par les personnes dont les actes constituent les événements politiques.
Ainsi, la récupération politique ne serait donc qu’une sorte d’invention journalistique pour justifier les interventions de telle ou telle personnalité sur un événement qui n’a pas forcément de lien direct avec elle(comme Jacques Chirac et la coupe du monde de football 1998). Il semble cependant que le phénomène de récupération soit encore plus malvenu lorsqu’il concerne des situations dramatiques.
Serions nous-arrivés dans ce que Pierre Le Coz appelle « le gouvernement de l’émotion » ?
L’émotivité de l’espace public
Les politiques doivent faire face à un espace médiatique schizophrène qui, d’un côté les dissuade d’intervenir, et de l’autre organise à la télévision ou encore à la radio, des lieux propices à l’échange où se mêle intérêt particulier et général. C’est ainsi que dans les matinales de radio les questions des auditeurs ont pour but d’apporter à un cas personnel une réponse globale. De même à la télévision, lorsqu’un citoyen interpelle un politique, il y a bien confusion entre ce qui est privé et ce qui ne l’est pas. Faire entrer le privé dans la sphère publique n’est en fait permis que lorsque cela est fait par la personne concernée, une sorte de « récupération citoyenne » en somme. Les médias sont en quête de sensationnel, et ont bien compris le caractère hyper-sensible de la société lorsque le politique s’en mêle.
Jérémy Figlia
Sources : 
http://www.francetvinfo.fr/sports/foot/coupe-du-monde/les-politiques-francais-champions-de-la-1 recuperation-du-foot_463304.html 
https://www.youtube.com/watch?v=_Q1_VcxweHE2
http://www.scienceshumaines.com/le-gouvernement-des-emotions_fr_33546.html3
http://www.persee.fr/doc/quad_0987-1381_1992_num_18_1_972
https://basepub.dauphine.fr/bitstream/handle/123456789/8767/Ethique%20de%20la%20communication.PDF?sequence=1

Agora, Com & Société

#Hashtag My Ass

Depuis la mise en application de la réforme orthographique annoncée par le gouvernement, des voix s’élèvent pour défendre l’accent circonflexe. Le succès du hashtag « #JeSuisCirconflexe » révèle la polémique que suscite cette réforme. Mais pourquoi utiliser un hashtag pour réagir ou se battre ? Sait-on exactement ce que cela engage ? En réalité,  beaucoup de personnes utilisent le hashtag sans le comprendre. Alors #utile ou #insupportable ?
#Késako
Le hashtag est composé d’un signe typographique, le croisillon, accompagné d’un ou plusieurs mots-clés. Appelé mot-dièse ou mot-clic au Québec, il est un marqueur de métadonnées. Autrement dit, c’est une donnée qui permet d’en organiser une autre.  En effet, cet outil a un rôle centralisateur sur les réseaux sociaux : il trie les publications en fonction de leur thème.
Dans le cas du #JeSuisCirconflexe, si un utilisateur le place dans un tweet, ce dernier sera reconnu comme faisant réaction à la nouvelle réforme. De cette manière, le hashtag permet de relier entre eux des tweets relatifs à un sujet donné pour former l’équivalent d’une conversation. Cela permet de transformer des évènements disparates en résumé des réactions. Il y a dans cet outil une volonté d’unification et de rassemblement. Grâce à son affiliation, ce tweet sera ensuite susceptible d’atteindre un public virtuellement infini.

A l’origine, le croisillon sert à référencer des conversations sur IRC (protocole de communication textuelle sur internet) qui sont de cette manière retrouvables. Suite à la suggestion de l’un de ses utilisateurs qui voulait améliorer le filtrage de contenu, twitter a intégré cette fonction en 2007.

Il aura fallu attendre 2009 pour que Twitter commence à renvoyer le croisillon en liens hypertextes qui mène à une liste exhaustive des messages contenant le même hashtag. Facebook a suivi en 2013 et a été ensuite rejoint par Google+ ou encore Instagram.
Dans sa documentation,  Facebook donne la définition suivante : « Les hashtags permettent de transformer des sujets de discussion et des locutions en liens « cliquables » dans des publications sur votre journal personnel ou votre page. Ils permettent de trouver plus facilement des publications sur des sujets précis. ».
Le choix du symbole est intéressant parce qu’il fallait en trouver un qui puisse être produit par n’importe quel appareil : il ne restait plus qu’à choisir entre l’astérisque et le croisillon. L’usage s’étant rapidement répandu sur Twitter, un autre utilisateur propose de nommer ce signe hashtag ( que l’on pourrait traduire par “étiquette marquée par le signe dièse”).
 #Pourquoi ?
Aujourd’hui, le hashtag est devenu banal mais il ne faut pas oublier que ce n’est pas un simple élément de décoration. La définition du Journal Officiel de la République Française insiste sur les fonctions de ce hashtag : « suite signifiante de caractères sans espace commençant par le signe #, qui signale un sujet d’intérêt et est insérée dans un message par son rédacteur afin d’en faciliter le repérage ».
C’est la fonction essentielle du hashtag. Suivant cette définition, il devient évident que ce hashtag est intéressant dès que l’on souhaite faire de la veille sur internet ou dialoguer autour d’un sujet important. Mais ce n’est pas son unique fonction. Chirpify en a par exemple fait un système d’achat : en récupérant les informations sur ses utilisateurs, la plateforme disposait d’une base de données pour envoyer des échantillons aux intéressés. Le hashtag peut donc s’avérer très utile mais un néophyte aura de grandes difficultés à le comprendre et à rentrer dans cette communauté d’intérêt.
De surcroît, il ne faut pas confondre le hashtag avec les détournements ironiques auxquels il est sujet. Un hashtag repose avant tout sur sa capacité d’indexation. Quand une personne utilise le croisillon pour désigner une humeur, une situation ou un contexte, on ne peut plus parler de hashtag : le symbole est utilisé de manière humoristique ou informative mais ne peut plus être désigné comme un hashtag car il perd sa fonction première. Autrement dit, on utilise le mot hashtag à n’importe quelle sauce comme l’illustre parfaitement cette vidéo de Jimmy Fallon & Justin Timberlake.

Toutefois, cela n’empêche pas de manier le hashtag suivant différents desseins. L’expression « hashtag activism », d’abord utilisée par The Guardian, désigne de façon péjorative l’utilisation militante de cet outil. Cette expression est née du décalage qui existe entre les réalités pour lesquelles se battent certains militants et l’a priori futilité de leurs actions virtuelles, ou plutôt, de leur utilisation prétendument utile du hashtag.
La manifestation n’est pas importante en soi, ce sont les rencontres humaines et réelles qu’elles provoquent qui le sont. Or, avec le « hashtag activism », il ne reste généralement que la manifestation. Dans d’autres cas, il n’est pas impossible que ce genre d’action mène à une médiation numérique. Il est trop facile d’accepter le raccourci habituel qui oppose « internet »/ « réalité » et « concret »/« virtuel ».

Pour ne citer que lui, le #BringBackOurGirls faisait écho à l’enlèvement de 200 écolières de Chibok au Nigeria par le mouvement insurrectionnel et terroriste d’idéologie salafiste djihadiste, Boko Haram. Utilisé par 2 millions de twittos dont Michelle Obama, ce hashtag avait pour but d’attirer l’attention internationale et d’empêcher cette histoire de subir l’amnésie médiatique.
Mais une question subsiste. Est-ce le signifiant ou le signifié qui reste dans les mémoires ? Est-ce le #JeSuisCharlie qui reste dans les mémoires en tant qu’objet ou bien les idéaux qu’il est censé porter ?  
 #Métamorphoses
Auparavant, le croisillon était immédiatement associé au dièse en musique ou à d’autres utilisations comme aux échecs. Mais le hashtag a vite pris le pas sur les usages antérieurs du croisillon en se démocratisant sur internet. Par le passé, le symbole est donc passé du hors-ligne à l’online.

Aujourd’hui, force est de constater que le symbole rebrousse chemin. Avec sa nouvelle e-réputation, il revient sous une nouvelle forme dans le réel. Ainsi, le croisillon est souvent utilisé hors-ligne pour faire référence au symbole numérique même s’il perd sa fonction d’indexation. Il devient ainsi un symbole qui renvoie au monde d’internet et des réseaux sociaux. Il revient vers le réel avec une nouvelle forme : on le retrouve sur le packaging de certains produits et même sur la devanture de magasins.

Le hashtag n’est pas un seulement un mot-clé, il est aussi le nouveau symbole de la culture Internet remplaçant le arobase et montrant par là même la prépondérance des réseaux sociaux. Au demeurant, l’American Dialect Society (société étudiant la langue anglaise) a fait du mot « hashtag » le mot de l’année 2012.
Il est devenu un outil de langage propre à une culture sociale et médiatique. Par ailleurs certains hashtags, tout comme les expressions de la langue, ne sont pas éphémères. Par exemple, le #FAIL est utilisé pour indiquer une erreur tandis que le #NSFW indique que le message contient des liens inappropriés aux mineurs. Grâce à ce symbole, on peut aussi identifier des Trending Topics récurrents avec le #TT.
Mais le hashtag a aussi pris d’autres formes puisqu’il est passé d’internet à la télévision. Les émissions utilisent le hashtag pour permettre aux téléspectateurs d’entrer en interactivité avec leur programme et d’interagir entre eux. « Réagissez sur Twitter » est aujourd’hui un leitmotiv pour rappeler la dimension participative de la télévision. Le hashtag s’organise ici en objet médiatique. Il est une nouvelle fois privé de sa fonction première : le couple hashtag-hyperlien n’existe plus. La télévision utilise le même symbole  pour renvoyer à un imaginaire participatif sur les réseaux sociaux.
De cette manière, la télévision crée un lien avec les smartphones, les tablettes et les ordinateurs. Cette stratégie cross-média permet d’attirer le téléspectateur-internaute : une part non négligeable de téléspectateurs regarde la télévision en restant connectée à internet. Cette stratégie permet donc d’inclure cette  part dans le processus télévisuel.
Le téléspectateur peut donner son avis et même parfois participer directement à l’émission. En effet, cet outil permet de répertorier facilement les participations et les contributions des téléspectateurs qui deviennent de cette manière acteurs de ce qu’ils voient. Le téléspectateur vote mais peut aussi proposer des changements dans son émission favorite.
Il y a un autre intérêt au hashtag. Le spectateur internaute promeut de manière indirecte le programme en live sur les réseaux sociaux. De cette manière, les émissions trouvent une publicité gratuite sur internet et augmentent leur exposition. Dans son émission quotidienne, Cyril Hanouna promet aux spectateurs de gagner des cadeaux en s’inscrivant à des tirages au sort via un hashtag. Ainsi, les spectateurs ont l’impression de toucher de près l’émission puisqu’ils doivent twitter pour participer, c’est-à-dire réaliser un acte effectivement. Avec leur post, ils peuvent également amener de nouveaux spectateurs en live.
Finalement, le hashtag nous montre comment un objet peut prendre différentes formes, fonctions et détournements tout comme les parties de la langue. Pendant combien de temps coulera t-il des jours heureux sur nos réseaux sociaux ? Telle est la question.
Bouzid Ameziane
Linkedin 
Sources :
« Savez-vous parler le hashtag ? Les 20 hashtags à connaître sur Twitter », Giiks, Franck Lassagne, 7 mai 2014 
 » Hashtag et militantisme, entre existence en ligne et hors-ligne « , (Dis)cursives [Carnet de recherche], Anne Charlotte Husson,22/06/2015, consulté le 10/02/2016
 #JeSuisCirconflexe, le hashtag qui agite la toile », GQ, Chloé Fournier, Pop Culture / Actu Culture, 04/02/2016
 » Le hashtag, un outil au service des stratégies social média », CultureCrossmedia, Kevin
 » Intégrer le hashtag dans campagne de communication », Comingmag.Ch, Renee Bani, 18/11/2014
 » Comment le hashtag est devenu le symbole d’Internet », Le Figaro, Florian Reynaud, 04/08/2014
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