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de la communication
par les étudiants
du Celsa.

Le doigt à l’honneur

Avec son voyage à Saint-Martin (Antilles) en Septembre dernier, notre président a eu l’excentricité de remettre à l’honneur un symbole à priori aux antipodes du cadre politique : le doigt d’honneur.

En effet parmi les images-clés de cette visite, la première place revient à cette photo du président (qui aurait pu incognito faire tomber la chemise) en compagnie de deux jeunes Antillais. De droite à gauche, le premier sort tout juste de prison, le deuxième arbore en toute simplicité un magnifique majeur tendu de sa main libre (la deuxième main enlaçant monsieur Macron).

Alors que Michel Onfray voit dans la symbolique de ce cliché un réel viol de la République approuvé par un président tout sourire (1), ce dernier ne s’en formalise pas. Le doigt d’honneur du cousin de braqueur, loin des yeux du président, semble plutôt illustrer la condition de ces « jeunes délinquants » et s’érige en symbole provocateur et Bad Boy. C’est d’ailleurs ce qu’affirme le réfractaire, qui explique avoir fait cela « pour le style » et « contre ceux qui ne veulent pas nous voir avancer dans la vie » (2).

Jeu de Manu, jeu de vilain

Bien loin de l’outrage, cette symbolique forte de sens permet au contraire de servir la communication présidentielle. En acceptant le doigt d’honneur, monsieur Macron rappelle par là qu’il s’adresse à tous les Français, y compris « ceux qui font des bêtises » (version décidément automnale de « foutre le bordel »). La symbolique du doigt d’honneur regroupe donc toute la classe « délinquante » du peuple français qui, contre toute attente, n’est pas exclue par le président. Mais plus que celle du professeur qui sanctionne, c’est la figure paternaliste d’un président « grondant » un peuple-enfant que véhicule cette image (selon l’Express, Macron aurait d’ailleurs fait la morale au jeune devant les yeux de sa mère avant de prendre le selfie (3)). Sermon d’exemple ou nouvelle mise en avant de l’omnipotence jupitérienne ?

En tous cas, cet exemple actuel pousse à réinterroger le doigt d’honneur comme un véritable outil de communication.

Origines du doigt d’honneur

Invité récemment pour la sortie de son ouvrage Romanesque (4) sur le plateau de La Grande Librairie (5), l’écrivain et comédien Lorànt Deutsch a re-dévoilé à l’audience de France.tv les origines de cette insulte non verbale.

L’une des racines du doigt d’honneur va puiser dans la terre humide de la Guerre de cent ans, qui opposait Français et Anglais. Le sang de ces conflits était dû pour beaucoup aux archers anglais qui décimaient les troupes françaises de leurs flèches. On avait donc coutume de couper l’index et le majeur des prisonniers britanniques afin qu’ils ne puissent plus bander leur arc avec ces doigts. 

En réponse, les Anglais libres brandissaient leurs deux doigts aux Français en signe de provocation : « Nous avons toujours nos doigts pour tirer, gare à vous ». Le V formé par l’index et le majeur n’était autre que celui de la Victoire. Si le bras d’honneur pourrait être compris comme une version agrandie du V Anglais, le nom actuel de « doigt d’honneur » semble explicite.

Mais la filiation ne s’arrête pas là. Le doigt d’honneur serait l’une des plus anciennes injures puisqu’il apparaît déjà dans la Grèce Antique de Diogène, philosophe cynique (Ve siècle avant J-C.). Ce dernier aurait utilisé ce signe pour mimer un phallus et insulter sur son passage le grand orateur Démosthène.

Succès imminent, le geste s’exporte. A Rome, il se voit attribuer le nom de digitus impudicus. Doigt impudique par le fait qu’il mime directement le sexe masculin offert outrageusement à la vue des autres.

Il va sans dire que le signe connaît non seulement une pérennité, mais aussi un nombre de variantes extraordinaires. « A chaque pays son doigt d’honneur » pourrions-nous dire…Mais c’est sur le digitus impudicus en particulier que l’on s’intéresse, bien qu’il ait le même point commun significatif avec ses variantes : il passe par la main.

L’analyse, on vous la doigt bien:

Le succès du doigt d’honneur s’explique en partie par le fait qu’il est facilement compréhensible.

En effet, le geste mime directement l’objet qu’il désigne (le phallus, oui c’est bon, vous avez compris). Si l’on s’en réfère aux explications sémiologiques de Charles S. Pierce, le geste du doigt d’honneur entretient donc un lien de proximité fort avec l’objet auquel il renvoie puisqu’il contient les mêmes caractéristiques mais sous forme représentée : il ressemble à la chose. En cela, il est ce que Pierce appelle une icône (6).

De plus, l’utilisation de la main comme médiation d’un message est un geste fort, et à tous les sens du terme : nécessité de tendre le bras, de brandir une main bien visible. Cela crée donc un message en trois dimensions, qui s’ancre dans l’espace du corps et de son environnement.

En effet, le doigt d’honneur implique une tension par le fait même de tendre ce doigt de façon artificielle mais aussi par le geste général qui accompagne la main brandie, à savoir l’action du corps (bras, muscles) et éventuellement le fait d’accentuer le signe en l’appuyant, l’agitant dans l’espace. Une démonstration de la force physique s’opère donc au travers du doigt d’honneur brandi. Il y a implication du corps par la main (il va sans dire la symbolique historique forte qui se rattache à la main comme force de l’homme ; je vous renvoie ici par exemple au poing levé communiste, symbole de lutte) mais aussi par sa mise en avant dans un mouvement offensif. La gestuelle étrange du doigt d’honneur et l’objet qu’elle mime concourent à créer la honte chez la victime, de plus que le geste est porté en avant, vers l’agressé, comme pour désigner à la manière de Diogène « Le phallus, c’est lui ».

La hauteur à laquelle l’agresseur fait son doigt d’honneur impacte aussi le message : en position haute, comme lancé, le doigt d’honneur traduit un réel affront. En effet, le fait de porter sa main à hauteur des yeux est une violence inouïe, d’autant que les yeux sont ce lieu particulièrement intime  décrit par Cicéron comme « le miroir de l’âme » (7). Ainsi, lancer un doigt d’honneur face au regard signifie en quelques sortes « j’insulte ton âme par le biais de tes yeux ».

Mais la bassesse d’un doigt d’honneur dissimulé, abaissé (cf. selfie) est d’autant plus injurieuse que le geste est adressé en secret. En fait, le doigt d’honneur n’est alors pas directement adressé  à sa victime mais aux spectateurs de l’émetteur, afin que l’injure soit proférée à l’insu du récepteur mais au regard de tous ! Le message s’adresse donc en fait à deux types de récepteurs différents : la victime (l’injure lui revient) et les complices (réels récepteurs espérés).

Un outil d’incommunication

Le geste du doigt d’honneur n’attend pas de réponse car il n’y a pas de réponse possible, ou du moins qui soit aussi offensante : la rapidité et la gratuité du geste n’ancre pas l’insulte dans le temps. Il n’y a pas la trace sonore de l’insulte blessante qui reste dans la mémoire et qui d’une certaine manière est toujours « personnalisée » à la cible via le ton, l’attitude physique, la rapidité à laquelle les paroles sont prononcées. Et en même temps, il n’y a pas le contact physique qui permettrait de se défendre.

Non, le doigt d’honneur est insaisissable. Il suffit que la main retombe pour que l’outrage soit à la fois commis et que l’on ne puisse pas y répondre sur un plan égal (à moins de relancer le même geste en retour, mais l’effet ne serait pas le même!) et en même temps, il blesse aussi par la standardisation induite dans le geste. Le fait de s’exprimer via un média, la main, protège en quelques sortes l’émetteur. Cela lui demande moins d’implication que la parole, et en somme, résonne de gratuité et peut s’apparenter à un geste irréfléchi : l’émetteur insulte sans même avoir pris la peine du moindre effort intellectuel. Désinvolture du geste qui déshumanise la victime : elle ne mérite même pas la parole mais seulement la main injurieuse.  C’est cette impossibilité à saisir le doigt d’honneur qui en fait un outil d’incommunication fort car sans équivalent, et qui coupe toute réponse possible.

Les dérives du doigt d’honneur

Le fait d’employer le corps comme médiateur du doigt d’honneur traduit une dimension de pure violence physique : violence visible, ostentatoire, pour faire honte.

Ces rapports de force, de machisme mais aussi le style qui en découle sont largement repris de nos jours par l’univers du rap. En effet, le rap se revendique par l’ostentation, la transparence, le fait de tout montrer. Violence des cités, sexe et drogue à travers des paroles absolument non censurées, clips souvent très démonstratifs et excès de clichés qui passent très largement par la proéminence du corps.

Par-là, le signe revêt une marque d’appartenance à un clan ou à la sphère « délinquance », de par son effet incontestablement provocateur. Il véhicule donc un certain style, comme l’expliquait le jeune antillais. Le doigt d’honneur est alors utilisé pour doubler le discours, pratique omniprésente dans le monde du rap. S’il n’injurie pas directement, il montre l’appartenance à un style, à une certaine position provocatrice et violente.

Pour finir, on notera donc le léger glissement entre le Fuck de Kaaris et le « JUL » de Jul, signe délibéré d’appartenance : le doigt d’honneur est toujours à l’honneur.

Zoé CASSARD

Sources :

Articles en ligne :

https://www.lejsl.com/actualite/2018/10/02/selfie-doigt-d-honneur-avec-macron-l-un-des-jeunes-s-explique

Ouvrages :

  • (4) Deutsch, Lorànt. Romanesque, la folle aventure de la langue française, Michel Lafon.
  • (6) Pierce, Charles. S. Éléments of Logic.  Collected Papers, Harvard University Press.
  • (7) Delarue, Fernand. Cicéron et l’invention du regard. L’information littéraire, 2004/04

Emission :

  • (5) France.tv. La Grande Librairie. 24 oct. 2018

Images :

  • Selfie : France Info, article du 01/10/2018.

https://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/photo-de-macron-aux-antilles-le-doigt-d-honneur-n-etait-pas-contre-le-president-temoigne-l-un-des-deux-jeunes-hommes_2965925.html