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Orelsan : une discipline mise à rude épreuve

Être discipliné, métaphore orelsienne ou situation normalisée ? En affirmant que le monde dans lequel nous évoluons est normé, le rappeur français Orelsan cherche à contrer les lois, notamment celles du clip. Après Basique et sa scène unique puis Défaite de famille et son format vertical, le rappeur revient et passe au niveau supérieur avec son clip de Discipline. Adrien Lagier et Ousmane Ly, le duo de réalisateurs, se démarquent et surprennent les internautes. Pour célébrer le nouvel album d’Orelsan, Epilogue, les réalisateurs utilisent les codes des réseaux sociaux numériques pour offrir un clip hors du commun. On voit alors passer like, j’aime, notifications d’sms Apple, etc. Sans parler du format et des layout qui entourent la vidéo.

En parallèle, il faut savoir que le titre Discipline est une critique de notre société hyper-connectée, normée et utilisant abondamment les réseaux sociaux numériques. En utilisant les réseaux sociaux, autant comme une plateforme de lancement que comme contenu de son clip, l’artiste dessine un nouvel avenir aux clips. Mais alors, en quoi Orelsan bouleverse les codes ?

Qui a parlé d’un lancement basique ?

Pour la sortie de son clip, Orelsan n’a pas fait un lancement basique. En effet, l’artiste avait déjà fait le buzz en annonçant l’arrivée de son album avec une courte vidéo publiée sur les réseaux sociaux. Celle-ci fut enregistrée à partir d’un écran de téléphone, filmant directement sur l’application « Notes » de l’iPhone, de quelqu’un écrivant dans ses notes les informations concernant le nouvel album. Cette action de sensibilisation avait déjà surpris les internautes du fait de son aspect « fait à la va-vite ».
Pour le clip officiel, l’artiste a choisi de ne pas faire de publicité promotionnelle et de laisser faire le bouche-à-oreille et la magie de la viralité. En effet, Orelsan a publié son clip dans son intégralité en story Instagram. Cette option du réseau social permet de mettre plusieurs vidéos à la suite et d’être vu et partagée publiquement. Une vague de commentaires, de tweets, de partages a déferlé pour faire passer l’information.
De plus, le texte est en parfaite adéquation avec la stratégie de communication afin de critiquer l’abondance d’utilisation des réseaux sociaux, ce monde parallèle où chaque post numérique doit être en accord avec sa plateforme et son public. La discipline dont parle Orelsan explique donc qu’il faut 1) suivre le mouvement, suivre les règles qui sont 2) imposées par les plateformes et les internautes eux-mêmes.

Une transformation des codes du clip et de l’utilisation des réseaux sociaux

En parallèle de l’originalité de la sortie de clip, on peut y voir une transformation des codes spécifiques aux vidéos de promotion de chanson. En effet, un clip est originellement conçu pour apparaître à la télévision. Il a donc un format en 16/9 et un scénario qui pourrait nous faire penser à celui d’un film. Il a donc pour objectif de raconter une histoire sur la base des paroles de la chanson et utiliser les effets de caméra d’un film (travelling, plongée, contre-plongée, etc.), dont la qualité est tout aussi attributaire.
Ici, le clip du rappeur a un format vertical qui est adapté aux dimensions du smartphone, il est donc différent même difficile de regarder le clip sur un écran prévu pour des vidéos en 16/9. De plus, le clip utilise des trucages et montages évidents, adaptés aux habitudes des réseaux sociaux, qui ne seraient pas compatibles avec les codes des clips vidéo normaux. Pourtant le clip cartonne sur Internet et a même été remarqué par le public international mais n’est évidemment pas retransmis à la télévision.

Cependant, la vidéo a un public très précis, aujourd’hui majeur au sein des internautes : les millennials. En effet, le clip s’approprie les codes des réseaux sociaux – domaine de prédilection des millennials – et les intègrent dans chacune de ses scènes. On y voit alors le layout d’Instagram, qui sera le principal support du clip, qui permet de visualiser les vidéos et liker les photos. YouTube, Twitter, Spotify, Le Bon Coin ou encore le jeu de Mario sont également représentés pour parler de la Discipline. Entre jet de likes Instagram, de publicités pornographiques, de notifications Apple et d’innombrable emojis, le clip interpelle directement cette génération hyperconnectée qu’est la nôtre. L’artiste s’autorise même a utilisé les options textes des réseaux sociaux pour retranscrire des paroles (le sondage Instagram avec la question « le meilleur album de l’année ? » et les réponses « moi » ou « moi ») ou faire passer des messages (une notification SMS qui affiche « on t’a piraté ton Insta gros ? » pour rappeler le lancement improbable du clip). Un clip qui se veut entièrement médiagénique au sens de Philippe Marion pour les réseaux sociaux.

Plus encore, la vidéo de promotion brise les codes en s’attachant à une plateforme normalement dédiée aux photographies. Instagram est à l’origine une plateforme de partage de photos qui a évolué pour s’adapter aux nouveaux concurrents, notamment Snapchat (application de partage de vidéos et de photos). Les vidéos sont alors de plus en plus utilisées par les utilisateurs, notamment avec l’option de story que l’on peut retrouver sur Snapchat et maintenant Facebook. Les annonceurs se sont mêmes pris au jeu en proposant des publicités vidéo entre plusieurs stories d’Instagrammeurs. Aujourd’hui, Instagram est utilisé par les artistes pour promouvoir leurs œuvres, détrônant petit à petit YouTube, plateforme de prédilection pour ce type de promotion.

Une remise en question des plateformes sociales de notre société

Au travers de ses paroles, Orelsan critique le digital et la société qui a normalisé l’utilisation des réseaux sociaux. La politesse, la bienveillance, tout autant que le jugement et le spectacle des clashs régissent le quotidien des internautes qui doivent respecter certains codes pour ne pas se faire lyncher par les autres. Pour exemple, un tweet tel que « aime et je dis ce que je pense de toi » est à l’origine une mode lancée sur Facebook. Au vu des retours très moqueurs de ce tweet, on en déduit que ce type de discours n’a « rien à faire » sur Twitter.
Orelsan explique donc dans son texte que cette discipline n’est pas saine et que l’implosion est proche. On peut par exemple le voir dans ce vers « Rester poli, faut l’faire, faut d’la discipline ». L’artiste explique également que la discipline est la conduite maîtresse à adopter afin d’être quelqu’un de bien, ou en tout cas quelqu’un qui ne devient pas violent face aux actions répétées, selon les codes des réseaux : « Faut qu’j’me fasse violence (discipline) / Ces Twittos de merde ont trop d’arrogance (discipline) / Les vieilles connaissances prennent vite la confiance (discipline) / Ça va dégager, c’est bientôt la brocante (j’leur apprends la discipline) ».

Le duo de réalisateurs choisit donc d’utiliser le clip pour aller encore plus loin dans la réflexion faite dans le texte. Passant d’une application à une autre, puis à l’écran d’accueil de l’iPhone pour enfin entrer dans les abîmes du smartphone et de son corps digital, Lagier et Ly tentent de nous montrer l’envers du décor. En effet, les journalistes des Inrocks saluent même que « tout l’art d’Orelsan [et de ses réalisateurs] est mobilisé dans ce qui se présente comme une mise en abyme satirique de notre monde 2.0. ». Ce monde virtuel n’est que matériel et toute vie constituée sur ces réseaux n’est que superficielle et éphémère. De plus, le clip se rajoute au texte pour retranscrire cet univers duquel nous sommes actuellement prisonniers et qui nous impose une surcharge mentale. On peut le voir quand l’artistes tombe en chute libre à côté d’un mur d’actualité Instagram ou lorsque la bannière Twitter du rappeur se transforme en scène de crime sanglante. Enfin, ce clip nous amène à penser les réseaux sociaux comme des plateformes du narcissisme : Orelsan est au centre d’une photo publiée sur Instagram lorsque la plateforme disparait pour découvrir un décor paradisiaque en carton qui s’écroule. L’artiste incite alors les utilisateurs à faire attention à la véracité des publications, trop souvent retravaillées.

Mathilde MONNIER

Sources :