Société

Guillaume Meurice : L'humour comme média

Fin août, l’équipe de Si tu écoutes, j’annule tout, émission quotidienne qui traite de l’actualité avec humour, feint de ne pas reconduire le programme pour l’année suivante. Le canular ne dure que quelques jours, jusqu’à l’annonce de leur nouvelle émission : Par Jupiter!, mais l’émoi provoqué chez les auditeurs de la chaîne est bien révélateur du succès rencontré.
Parmi les chroniqueurs de cette émission-phare diffusée sur France Inter, on compte Guillaume Meurice. Devenu une figure médiatique adorée par certains et détestée par d’autres, il est bien un des emblèmes de ce que l’on pourrait appeler l’information par l’humour, qui fleurit depuis quelques années. Essayons donc de comprendre les ressorts d’un tel phénomène.
Le « comique d’investigation »
Contrairement à ses acolytes, Charline Vanhoenacker et Alex Vizorek, Guillaume Meurice n’a pas de formation de journaliste. Son domaine, c’est le théâtre, l’humour, avant d’être celui de l’information.
Meurice, c’est tout d’abord un genre bien particulier : celui de la chronique, de quatre à cinq minutes, composée d’entretiens entrecoupés de commentaires. Le caractère quotidien de ces chroniques instaure une notion de rendez-vous avec ses auditeurs, rendez-vous qui peut même être différé grâce aux podcasts et à YouTube.
Les entretiens sont recueillis sur le principe du micro-trottoir et traitent d’un point d’actualité bien précis. Meurice arpente salons, marchés, magasins…pour interroger les Français sur des sujets aux titres aussi variés que « La haute couture connectée », « Raquel Garrido, l’insoumise aux impôts », ou encore « Hamon nous vivant ». Si les sujets choisis ne sont pas drôles en eux-mêmes, c’est la façon dont Guillaume Meurice décortique le raisonnement des gens interviewés qui fait rire. Il pousse leurs logiques jusqu’au bout en posant des questions souvent absurdes, qui amènent des réponses qui le sont d’autant plus. Ainsi, lorsqu’il demande, dans sa chronique du 11 octobre 2017, enregistrée sur le marché de Grenelle, dans le 15ème arrondissement de Paris, si faire des compliments à une femme deux fois par jour sur sa poitrine, c’est du harcèlement, il se voit répondre que non…
Est-ce méchant ? Non, selon lui : c’est caricatural. Le but n’est pas de ridiculiser les gens, qui ne sont pas nommés ni montrés lorsqu’ils ne sont pas des figures politiques, mais bien de mettre en évidence certains problèmes de notre société. Ses chroniques sont des enquêtes de terrain présentées à la manière d’un édito comique qui n’ont d’autre but que de nous interpeller.
Le phénomène Meurice
La force de Guillaume Meurice, c’est aussi une très grande présence sur internet. On lui compte 106 000 followers sur Twitter et plus 300 000 likes sur Facebook, mais aussi un site internet, qui contient sa biographie, ses chroniques, ses dates de spectacle. Toutes ses publications sont innervées d’une bonne dose d’humour. Même dans la rubrique « Biographie » de son site, on peut voir une photo de lui nourrisson, avec, en légende, « 14 juin 1981. Naissance. Date de victoire électorale de la gauche (à l’époque représentée par le Parti Socialiste) ». Comme si rien n’était sérieux : l’informatif est toujours drôle.
Mais cette forte présence sur la toile lui permet également de bénéficier d’une grande visibilité et d’entretenir un rapport assez particulier avec ses auditeurs. Car si, en commentaires de ses chroniques, on trouve des posts encourageants, reconnaissants et enthousiastes, on trouve également de nombreuses critiques négatives. Meurice raconte également recevoir de nombreux messages d’insultes en messages privés.
L’idée d’un homme avec lequel on puisse interagir, débattre, et donc finalement assez proche de nous participe grandement de la popularité du chroniqueur.

L’humour comme média
Guillaume Meurice déclare lui-même « Mon média, c’est l’humour, c’est mon moyen d’expression ». A la fin d’une chronique de ses chroniques, on a certes bien ri, mais l’on a également appris des choses. Il s’agit de déposer un filtre comique sur la réalité, pour la rendre plus supportable, en quelque sorte. C’est un autre regard que l’on pose sur l’actualité, qui n’a plus rien à voir avec les formats traditionnels de l’information.
Il nous fait rire de ce qui devrait nous faire « pleurer », ou en tous cas nous attrister, et donc, a priori, nous rebuter : la corruption des élus, le nationalisme, le sexisme…
Mais Guillaume Meurice, c’est aussi une vision, presque une philosophie de vie. Rire coûte que coûte. Même dans les moments les plus graves. Ainsi, on peut réécouter sa chronique « Reporter de guerre en terrasse », enregistrée le 16 novembre 2015, où il demande notamment à un « Jean Moulin de caféine », c’est à dire à un « résistant » qui continue de fréquenter les terrasses malgré les attentats, si, « se faire assassiner en terrasse », ce n’est pas finalement payer son café 2,60 euros…
 
Guillaume Meurice, on aime ou pas. Mais on ne peut nier l’importance de figures comme lui dans le champ médiatique français, totalement libres de leurs paroles, exprimant leurs opinions avec conviction tout en étant ouvertes au débat.
Juliette Jousset
Sources : 

Bruno Denaes, Invités politiques « coupés » et humour « sélectif » ?, Le rendez-vous du médiateur, 26/05/2017.
Rossana Di Vincenzo, Charlie Hebdo, Restos du coeur… Avec Guillaume Meurice, on peut rire de tout sur France Inter, 07/072015.
Biographie Guillaume Meurice
Audrey Kucinskas, France Inter : Guillaume Meurice, le « Bisounours » de l’humour noir, 23/09/2017.
Audrey Kucinskas, Comment l’équipe de « Si tu écoutes, j’annule tout » a affolé France Inter, 23/082017.

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Le malaise des villes chinoises de contrefaçon

En 2000, la ville de Shanghai décide de faire construire des villes nouvelles dans sa lointaine banlieue pour se désengorger. Le projet de faire sortir une ville de terre est plutôt exaltant : quel urbaniste ne rêverait pas d’avoir ainsi les coudées franches pour donner libre cours à son imagination ? A Shanghai, c’est plus sur l’imitation pure et dure que sur la créativité qu’on a compté.

Copier les choses en grand.
Sur les neuf villes envisagées, quatre sont construites comme des parodies de villes européennes, des parcs d’attraction où les shanghaïen.nes sont censé.es vouloir emménager. Ainsi, Gaoqiao singe une ville hollandaise, avec ses maisons en brique rouges et son moulin à vent, quand Antig mime la ville allemande, style Bauhaus à l’appui. Pourquoi les urbanistes chinois n’en ont-ils pas profité pour innover ? Les contrefaçons chinoises, tristement célèbres pour les produits de luxe et les marques de renom, se mettent aussi à toucher les villes. La culture chinoise est millénaire, alors pourquoi subit- elle encore à ce point l’influence nord-européenne ?

Gaoqiao, province de Shanghai
L’imitation la plus éhontée revient cependant à la ville nouvelle de Songjiang, sobrement surnommée « Thames Town », référence discrète au charme londonien. A dix-neuf kilomètres au sud de la métropole, on peut déambuler dans des rues pavées entre des cabines téléphoniques rouges et des bâtiments victoriens.

 

Songjiang, province de Shanghai
La ville d’Hangzhou, à quelques deux-cent kilomètres au sud-ouest de Shanghai abrite elle aussi une enclave à l’européenne. Le quartier de Tianducheng, grand comme la ville de Bastia, imite si bien Paris que les photos qu’on en voit peuvent tromper l’œil peu attentif. La contrefaçon est éhontée, et semble parfaitement assumée. On a voulu faire de Paris un concentré de beaux points de vue, le rêve du touriste aux pieds fatigués.

Tianducheng, quartier d’Hangzhou
A l’instar des cabines téléphoniques rouges de « Thames Town », Tianducheng peut se targuer d’avoir copié les choses en grand, avec une Tour Eiffel de 108 mètres (soit un tiers de l’originale), des jardins à la française bordés d’immeubles haussmanniens et même une réplique grandeur nature de la fontaine des Quatre-Parties-du-Monde de l’avenue de l’Observatoire en face du jardin du Luxembourg.

Mauvaise cible et mauvaise pub 

Malgré l’audace dont ces projets ont fait preuve, le succès n’est pas au rendez-vous : ces villes sont très largement vides. En 2013, Tianducheng n’accueillait que 2000 des 10 000 habitants pour lesquels elle était construite. Les villes nouvelles qui ont poussé autour de Shanghai sont aussi presque désertes. En revanche, elles sont assidûment fréquentées par des touristes chinois qui viennent y confirmer (et renforcer) leurs idées reçues. Les jeunes mariés qui ne peuvent s’offrir un aller-retour Beijing-Paris peuvent toujours se prendre en photo dans les rues pittoresques de Tianducheng, vieilles d’une dizaine d’années.
Si ces villes mettent l’œil européen si mal à l’aise, c’est qu’elles parviennent à imiter l’aspect occidental sans savoir en capter l’âme, d’où une tenace impression de décor de cinéma, de trompe l’œil. Les Européens eux-mêmes finissent par en faire des destinations touristiques : la Thames Town de Shanghai cumule 89 avis sur Trip Advisor. Elle y est décrite comme une curiosité qui vaut le coup d’œil pour qui passe par Shanghai. Tianducheng attire aussi les Européens, tant la dimension « parc d’attraction » est nette, mais son éloignement de Shanghai fait qu’elle attire surtout les touristes chinois. Sur Trip Advisor à nouveau, la ville-nouvelle est comparée à un « Disneyland abandonné ».

Ces objets urbains étranges ont complètement raté leur pari : au lieu d’être des quartiers résidentiels huppés, ils sont devenus des destinations touristiques en vogue.
On assiste alors à Tienducheng ou Thames Town à une récupération pure et dure par les Chinois des codes urbains à l’européenne. Pourtant, l’idée n’est pas de vivre comme des Parisiens, mais bien au contraire de s’émoustiller de l’exotisme de leur style de vie.
     
Tianducheng, quartier d’Hangzhou

Villes sans âmes au charme étrange

Toute l’âme d’un village autrichien ou d’une rue parisienne vient de son épaisseur historique, de la mentalité des villageois, du mode de vie des Parisiens. Les immeubles haussmanniens fidèlement imités sont des coquilles vides, aussi loin des habitudes françaises que des coutumes chinoises, ce qui peut expliquer pourquoi ces villes-nouvelles restent vides. Dépouillées de la vie qui anime leurs grandes sœurs et modèles, ces villes ne sont même pas l’ombre de celles qu’elles imitent. Les Chinois ne sont pas plus dupes que ne le sont les Européens face à ces projets de promoteurs immobiliers qui voulaient tirer profit de l’attrait qu’exerce notre vieille Europe sur l’imaginaire est-asiatique.
L’erreur centrale vient peut-être d’une mauvaise compréhension des aspirations chinoises, qui ne voudraient profiter de ces villes nouvelles que pour leur exotisme.
Elles sont donc des échecs assez cuisants pour les promoteurs chinois, puisqu’elles ne sont souvent consommées que comme des objets touristiques. Les Chinois viennent y confirmer leurs idées reçues, les Européens viennent s’ébahir des copies de leurs villes. Et les plus in d’entre tous viennent y tourner des clips. C’est ce même exotisme que viennent y chercher les touristes européens : ces copies de villes ressemblent si bien aux leurs qu’elles n’en ont l’air que plus fausses.

     

Capture d’écran du clip réalisé par Romain Gavras à Tienducheng pour Jamie xx
Mais comment expliquer cet étrange malaise dont nous sommes saisis face à ces villes sorties de terre ? C’est qu’elles semblent flotter, sans être attachées nulle part par de vraies racines. Pourquoi les Shanghaien.nes n’ont pas voulu créer des villes selon leurs propres modèles culturels ? Le soft- power de notre vieille Europe est-il encore tellement fort qu’il parvient à influencer si profondément la première puissance économique mondiale ? Les contrefaçons chinoises ne s’en tiennent plus aux sacs à main de luxe, mais cette constatation ne prête pas à sourire. Pourquoi le leader de l’économie mondiale ne donne-t-il pas libre cours à ses propres idées ? Le peuple chinois donne pour sa part une réponse nette, en boudant ces villes-nouvelles qui semblent au mieux être vues comme des curiosités, au pire comme des non-lieux glaçants. Notre soft-power nord-européen ne serait donc pas si fort que ça : il importe des fantasmes et de marques de luxe, certes. Mais les Shangaïen.nes ne lui font appel à lui que pour l’exotisme qu’il apporte. Si nos immeubles haussmanniens sont contrefaits, notre mode de vie parisien n’est pas imitable. Fort heureusement, personne ne souhaite l’imiter.

Réplique de la fontaine des Quatre-Parties-du-Monde à Tienducheng, quartier d’Hangzhou

Sources :
COURTIN Sébastien, « En Chine, des villages sont des copies de villes européennes. », gentside.com, publié le 5 juin 2012, consulté le 19 novembre 2017.
CLEMENT Pierre, « Chine / Entretien : Les nouvelles trames de l’espace chinois : campagnes, villes et métropolisation », publié le 11 octobre 2013, consulté le 19 novembre 2017.
PELLETIER Benjamin, « Quand les Chinois copient les villes européennes », publié le 22 mai 2012, consulté le 17 novembre 2017.

 Crédits images :

Photo 1 : via Business Insider
Photo 2 : gestion-des-risques-interculturels.com
Photo 3 : voyage-chine.com
Photo 4 : Le Figaro, « Paris et ses façades haussmanniennes téléportées en Chine »

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La coiffure des femmes noires : Don’t worry be nappy ?

Depuis plusieurs années maintenant la coiffure nappy devient de plus en plus populaire chez les femmes noires. Le mot signifie en anglais «crépu ». Une légende veut qu’il soit la contraction de natural happy. Vraie ou fausse, elle montre en tout cas que cette tendance invite à s’émanciper des normes et être plus heureuse en assumant ses cheveux naturels.
 
Derrière une simple mode capillaire, il y a une histoire difficile.  Liée étroitement au racisme, elle a participée à discréditer le cheveu crépu dans l’esprit de générations de femmes noires habituées à se défriser. Les afros et d’autres coiffures au naturel sont portées par un nombre croissant de stars, et popularisées par des blogs et des chaînes youtube. Aujourd’hui le nappy attire de nouvelles adeptes dont les motivations vont de la quête de soi à la revendication politique.
Retour sur les enjeux sociétaux de cette tendance au naturel, et les aspects économiques d’un marché cosmétique florissant.
 
L’influence douloureuse des canons de beauté blancs
Dans les pays occidentaux comme dans de nombreux pays africains et caribéens, la majorité des femmes noires choisissent de défriser leur coiffure. C’est une tradition qui se perpétue de mères en filles. Pour cela elles utilisent des produits nocifs à base de soude. Ils endommagent le cuir chevelu et entraînent des pertes de cheveux. Derrière cette douleur physique que ces femmes endurent, il existe l’influence des proches, mais surtout les canons de beauté véhiculés par les sociétés occidentales.
Le cinéma et la publicité définissent de manière ordinaire des canons de beauté qui sont à l’origine des caractéristiques blanches, comme le cheveu lisse. Comme l’énonce la sociologue Juliette Smeralda, l’intériorisation se fait dès le plus jeune âge, notamment à travers les poupées Barbie, qui même noires, ont des cheveux et des traits caucasiens. Des jeunes filles en viennent à lisser leurs cheveux pour construire leur estime de soi et trouver une place dans la société. Leur différence physique et capillaire leur apparaît comme un défaut à corriger.

 
Une réponse bio pour s’affirmer individuellement
Le nappy est une réaction à ces aspects néfastes pour les femmes noires, et en premier lieu au danger sanitaire. Sa popularité récente coïncide depuis les années 2000 avec celle du bio dans le monde des cosmétiques. Le bannissement des produits chimiques est leur dénominateur commun. De plus, des femmes nappy sont à l’origine du mouvement « no poo » qui invite à boycotter shampooings et autres produits capillaires nocifs.
Parallèlement le nappy répond au mal-être des filles et femmes noires face aux canons de beauté blancs. La devise natural happy invite à l’émancipation, à l’acceptation et au respect de soi. Portant leurs cheveux en afros, en tresses ou en dreadlocks, les adeptes renoncent aux codes des femmes blanches pour affirmer leur différence, et s’accepter ainsi.
 
Une histoire du racisme
Le nappy n’est pas nouveau. Il est l’héritier du mouvement Black is Beautiful, né aux États-Unis dans les années 60, porté par les Black Panthers et d’autres groupes contestant l’hégémonie des codes blancs dans la société. Les dreadlocks du reggae et l’afro du disco ont prolongé le mouvement au début des années 70, avant que les tensions sociales ne l’éteignent médiatiquement, et que le défrisage reprenne ses droits. Héritage d’une société américaine où l’esclavagisme a marqué durablement les mentalités. Les femmes noires étaient alors forcées par les propriétaires blancs à s’aplatir les cheveux, porter des perruques ou à se défriser. Malgré l’abolition de l’esclavage, le défrisage a perduré, restant un moyen d’intégration et d’ascension sociales.
Depuis, la norme mono-culturelle du cheveu lisse a tant pris le pas que les cheveux crépus suscitent une certaine curiosité. Celle-ci touche parfois à l’incivilité. Aux États-Unis, des femmes noires se font toucher les cheveux à leur insu par des mains curieuses. Le documentaire You Can Touch My Hair, d’Antonia Opiah rapporte divers témoignages sur cette fascination, et la manière dont ces femmes la ressentent.

 
Une appropriation politique parfois extrême
Le nappy est devenu un outil de contestation politique, signifiant l’opposition au mono-culturalisme blanc. Les femmes noires, qui le portent comme Angela Davis dans les années 60, font de leur afro un message politique : « Je n’obéirai pas à vos codes » signifient-elles.
Comme tout mouvement politique, le nappy a son versant extrême, qui s’empare de la cause dans un activisme identitaire, et jette l’opprobre sur les femmes noires qui ne s’y conforment pas. Le défrisage est pour ces chantres du nappy un acte de déloyauté. Une position radicale qui suscite de vifs débats. La manière de se coiffer doit-elle refléter les opinions politiques d’une personne ? N’est-ce pas une liberté individuelle à disposer de son corps que les nappex (nappy extrémistes) renieraient ? Voilà aussi les enjeux qui travaillent ce mouvement.
 
La médiatisation au service de la transmission d’un savoir-faire
Politique ou personnel, le nappy est un mouvement en vogue qui a gagné en médiatisation. Le mouvement a ses figures de proue comme l’actrice Lupita Nyong’o ou Solange Knowles, chanteuse et sœur de Beyoncé. Depuis quelques années des internautes créent également des blogs ou des chaînes youtube pour enseigner les techniques de coiffures afro, nombreuses, comme le big chop (retour du cheveu défrisé au crépu naturel) ou le twist out (coiffure permettant de boucler son afro).
Il s’agit d’un savoir-faire que des décennies de défrisage ont effacé des mémoires familiales. Les tutoriels youtube et les salons consacrés offrent une chance de transmettre et de raviver cet art de la coiffure chez les femmes et les jeunes filles noires.

 
Le nappy soutenu par un marché fructueux
En faisant ainsi bouger les mentalités, le nappy bouscule le marché des cosmétiques. Les produits spécifiques aux cheveux crépus gagnent en demande, alors que les défrisants, jadis hégémoniques, perdent du poids. L’offre s’étoffe : emboitant le pas de petites entreprises spécialisées, les géants du secteur, comme DOP ou Garnier, vont vers cette nouvelle manne et développent leurs gammes de produits ethniques.
Suivi par le monde du cosmétique, le nappy gagne en arguments pour convaincre les femmes noires. Un succès qui n’a pas fini de prendre du volume.
Hubert Boët
 
Sources :
« Nappy hair : la revanche des femmes noires » par Lee Sandra Marie-Louise, Madame Figaro, rubrique Beauté, Cheveux, le 25 juillet 2014,
Documentaire You Can Touch My Hair d’Antonia Opiah (2013)
« Crépues et fières de l’être » par Frédéric Joignot, lemonde.fr, le 05 février 2015, rubrique Société
« Les femmes noires savent que le défrisage est dangereux, mais la pression est trop forte », M le mag, femmes à part, par Aurore Merchin, le 24 mai 2017
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Image 4. Capture d’une vidéo youtube de « Beautiful Naturelle »
Image 5. ELle, Lupita Nyong’o

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365 jours pour consommer

Il y a tout juste une semaine, vous choisissiez vos déguisements les plus terrifiants pour impressionner vos amis à l’occasion d’Halloween. Dès le lendemain, les citrouilles au placard, il est temps de s’atteler à la fête la plus rentable de l’année, à savoir Noël.
Dès la fin du mois d’octobre, les décorations de rue les plus précoces avaient fait leur apparition, les pâtés de foie ajoutaient à leurs emballages des petites étoiles dorées, et les instagrammeuses les plus impatientes commençaient leurs premiers tutos spécial table de fête en papier mâché. La croissance n’attend pas, et elle a fait de la naissance de l’enfant le plus populaire et le plus controversé de l’humanité la meilleure excuse pour consommer. Car il est un temps pour tout, mais surtout pour faire du profit.
Le moment est venu pour plonger dans ce calendrier des 365 dépenses, à l’aide de Guy Debord qui nous annonce la finalité actuelle de la consommation (attention spoil) : c’est le spectacle, car « ce qui apparaît est bon, et ce qui est bon apparaît ».
De la division du calendrier solaire
Comment en sommes-nous arrivés là ? Voyage à travers les calendriers de l’histoire… Nous partons à la rencontre d’Ovide qui rapporte, dans Les Fastes, que l’invention du calendrier romain serait celle de Romulus, fondateur de Rome. Il compte à l’origine dix mois et commençait en mars ; chaque mois étant dédié à un dieu ou une déesse.
A chaque nouvelle passation politique, le calendrier romain connaît bon nombre de réformes et de modifications. Et ce jusqu’au calendrier institué par l’empereur Jules César qui établit en 46 avant Jésus Christ l’année à 365 jours, y ajoutant un jour intercalaire tous les quatre ans pour former l’actuelle année bissextile. Ce calendrier julien perdure jusqu’à la fin du XVIème siècle, laissant la place au calendrier grégorien : calendrier solaire institué par le Pape Grégoire XIII.
Aux fêtes religieuses romaines se substituent alors celles chrétiennes qui rythment encore l’année aujourd’hui. Mais désormais, ce sont ces fêtes religieuses chrétiennes qui s’ajustent peu à peu à notre agenda capitaliste.
Il est donc temps d’ouvrir les yeux sur la division de notre année par événements forts en émotion et en rentrées d’argent. L’encouragement à la consommation, généralement vu d’un œil soupçonneux par le grand public, sait alors parfaitement se fondre dans l’euphorie ambiante, de sorte que les consommateurs impulsifs que nous sommes n’y voient que du feu… et des paillettes, celles des fameuses « fêtes de fin d’année ».
Une année au rythme de votre carte de crédit
Six grandes périodes se détachent alors de notre calendrier grégorien, ponctuant l’année en ajoutant au quotidien ordinaire un brin d’extraordinaire.
Durant tout le mois de septembre, c’est la période de la rentrée des classes, mais l’achat des fournitures ne pouvait certainement pas se limiter à celui des stylos Bic quatre couleurs et des nouveaux cahiers format 21×29,7.

Le besoin de se renouveler et de prendre, comme tous les ans, de bonnes résolutions pour cette nouvelle année scolaire permet de justifier la nouvelle décoration de sa salle de séjour, mais aussi de refaire sa garde-robe, s’inscrire à la gym suédoise, à des cours du soir aux Beaux Arts, acheter un nouveau forfait téléphone, et un forfait annuel pour les visites du Centre Pompidou… C’est le « fétichisme de la marchandise » que Karl Marx développe dans son œuvre majeure Le Capital : l’égarement que produit ce « rapport aux choses » fait oublier les « rapports aux hommes ».
Alors déjà octobre est passé, et les derniers jours du mois annoncent Halloween et ses réjouissances horrifiantes. Cependant, cette fête qui se positionne comme institution au États-Unis n’a jamais vraiment réussi à prendre en Occident. C’est pourquoi dès le 1er novembre, les temps sont déjà aux préparatifs de Noël…

Période de faste par excellence, c’est la période de l’année où les ménages consomment le plus : 560€ de dépenses générales par foyer et un total de 67 milliards d’euros de dépenses pour les français en 2016. Les « fêtes de fin d’année » deviennent alors le seul rendez- vous fixe des familles, officiel car accepté socialement comme tel. C’est le moment où l’on est heureux de se retrouver tous ensemble, de partager des moments forts en émotions et en retrouvailles enjouées. L’homme contemporain a trouvé de quoi se sentir ré-ancré dans un héritage familial, dans des rituels et des traditions. Pour se sentir aimé, pour favoriser cette appartenance à une descendance, pour oublier le temps d’une coupe de champagne cet individualisme contemporain propre à nos vies quotidiennes. Pour ce faire, rien de mieux que l’échange rituel de cadeaux, le partage de fastes repas… Une vie de famille en papier glacé, parfaite pour les photos souvenirs.
Et pour ne rien perdre de ce dynamisme économique unique dans l’année, Noël – qui se prépare à présent plus de deux mois à l’avance – s’ensuit sans trêve de la fête du Nouvel An, de l’Épiphanie, puis de la Chandeleur. La période creuse qui s’ensuit ne sera pas longue : Pâques et ses rayons interminables de chocolats dans les supermarchés ne se font pas prier. Et sans se faire attendre plus, les beaux jours s’installent et dénudent leurs frêles épaules, s’accompagnant de la sortie de la garde-robe d’été, des ponts de mai, des premiers sorbets, premières lunettes de soleil et premiers plongeons dans les piscines pour les plus chanceux. Cela ne cessera d’emplir la sphère publique pendant le farniente coûteux des « grandes vacances ».

Ces bouées en forme de flamand rose sont sans nul doute le point d’orgue de la consommation ostentatoire – postulat posé par Thorstein Veblen dans sa Théorie de la classe de loisir en 1898. L’auteur fait une analyse « positionnelle » de la consommation : l’objectif des « possédants » étant avant tout de signaler leur statut, leur position dans la société.
La société du spectacle
C’est le réseau social – spécialement Instagram – qui se place finalement en parfait enjoliveur de sa propre vie, pourtant inexorablement marquée par la routine, dont les couleurs sont parfois ternies par l’habitude et la répétition. Alors, tout un chacun s’applique, grâce à des angles travaillés et des filtres en tous genres, à gommer les coins cassants de sa réalité. On met de l’extra dans l’ordinaire et l’on fait de sa vie quotidienne un feu d’artifice permanent, dans un environnement ouaté et rose poudré. Les drames sont chassés de l’univers lissé et aseptisé qu’est celui de la consommation comme synonyme de bonheur ! Et les fameuses blogueuses et leurs milliers de followers l’ont bien compris ; ces « influenceuses » mode, lifestyle, diy, décoration, voyages et tutti quanti ne se lassent pas d’exposer leur vie dans ce qu’elle a de plus intime sur toutes les plateformes à grande visibilité.
Ainsi, la consommation impulsive dans une société déracinée et sans espérance se meut en exutoire existentiel, et chaque moment du quotidien devient un instant à représenter, à célébrer, à mettre en spectacle. C’est Guy Debord, fustigeant la société du spectacle dans son livre éponyme qui déclare : « Le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de la vie sociale. »
Tout au long de cette année, les consommateurs que nous sommes s’acharnent à acheter des promesses, celles d’une vie normale, sans accrocs, sans risques, sans drames comme dirait Fauve ; les promesses de l’aube, l’aube d’une vie à 365 jours et autant d’énergie dépensée à la rêver.
Astrid Villemain
Twitter : @AstridVillemain
Sources : 

Guy Debord. La Société du Spectacle. Gallimard. 1992
Notices sur les Fastes d’ovidé, Bibliotheca Classico Selecta, 05/11/2004, consulté le 11/11/2017.
Le calendrier romain, Légion VIII Augusta,  consulté le 8/11/2017.
Karl Marx. Le Capital. Critique de l’économie politique. Flammarion. 1867
Thorstein Veblen. Théorie de la classe de loisir. Gallimard. 1898
Source AFP, Noël : les Français vont dépenser (un peu) plus, Les Echos, 07/11/2016, consulté le 11 novembre 2017.

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 Photo de couverture : Sous la coupole des Galeries Lafayettes – Reuters Photo 1 : Compte instagram @petitbateau
Photo 2 : Philippe Huguen pour l’AFP
Photo 3 : Compte instagram @lesjolieschoses.paris

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L’ère 3.0 de l’opposition Nord/Sud ? Quand les régions rient de leurs différences

Qui n’a jamais entendu parler du débat pain au chocolat/chocolatine -l’ordre d’apparition de ces termes est purement arbitraire-? Ou encore des poncifs italiens de la mamma napolitaine et du businessman Milanese ?
Des tensions linguistiques aux moqueries amères, en passant par l’auto-dérision, les particularités géographiques et culturelles sont au coeur de nos préoccupations. Sûrement parce-qu’elles touchent aux racines et aux identités, les réseaux sociaux et la publicité s’en sont emparés.
Cet article n’a pas prétention à faire l’analyse politique des particularismes -et revendications- régionalistes, mais il s’intéresse à l’engouement autour des stéréotypes régionaux Nord/Sud. Aussi, l’on se limitera aux cas évocateurs de la France et de l’Italie.

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Les dédales de l’algorithme YouTube

L’écoute de la musique en ligne est devenue aujourd’hui l’un des premiers moyens d’accès et de visibilité pour les abonnés du monde entier. Lorsque le fonctionnement de son algorithme est remis en cause, c’est donc l’ensemble des youtubeurs qui pourrait se retourner contre la plateforme.
Il n’est pas nécessaire de rappeler que cette société s’impose aujourd’hui comme le premier relai de diffusion de vidéos sur Internet, avec près de 43 000 vidéos visionnées par seconde et une présence diffuse dans 73 pays, ce qui lui permet de couvrir 95% de la population Internet mondiale.
La plateforme de diffusion de vidéos en ligne créée en 2005 fait face cette année à un nouvel enjeu. En effet, de nombreuses critiques ont été émises envers son algorithme, dont le fonctionnement reste flou pour le grand public.
Ce débat a été relancé il y a quelques semaines : le morceau du groupe Boy Pablo – « Everytime » a gagné 50 000 vues par jour après avoir été mis en page d’accueil de YouTube. Cela a mis en lumière l’influence phénoménale que peut avoir ce programme informatique sur les artistes en chair et en os, leur permettant d’obtenir un succès planétaire.

Le débat reste ouvert : YouTube est-elle toujours une plateforme permettant de créer une véritable culture participative comme l’imaginaient ses créateurs, ou bien son fonctionnement binaire pourrait lui porter préjudice ?
Echec (et maths) pour l’algorithme YouTube ?
Depuis le 1er Février 2017, l’association américaine en charge d’attribuer les disques d’or prend en compte les écoutes générées par les plateformes de streaming telles que YouTube, Spotify, Apple Music, ceci afin d’être en phase avec les évolutions d’écoute de son public. Le SNEP (Syndicat National de l’Edition Phonographique) a confirmé qu’il comptait suivre cette tendance de modernisation.
Malgré tout, l’opacité du fonctionnement de l’algorithme YouTube pourrait mener la plateforme à sa perte. En effet, au début de l’année 2017, de nombreuses plaintes se sont faites entendre : de la part d’abord des créateurs, qui font face à de soudaines pertes d’abonnés (ce qui pourrait leur être fatidique), et également de la part des abonnés qui ne comprenaient pas qu’ils puissent être désabonnés de certaines chaines sans leur consentement ni notification.
La position quasi monopolistique de YouTube sur la diffusion de vidéos en ligne permet de comprendre les réactions plutôt vives et les inquiétudes exprimées suite à cette modification non explicitée. Par exemple, le youtubeur PewDiePie avait menacé de fermer sa chaîne qui comptabilise pourtant 50 millions d’abonnés.
Les plaintes concernaient également le système de qualification du contenu « inconvenant » particulièrement strict, qui ne permet pas aux youtubeurs de récolter de l’argent sur leur contenu, étant donné que ces vidéos ne peuvent pas accueillir de publicités.
La réponse tardive de YouTube a finalement permis d’éclaircir les raisons de ce changement. Les modifications d’algorithme sont, selon l’entreprise, effectuées afin de s’assurer que « les utilisateurs regardent plus de vidéos qu’ils aiment », et les chiffres d’abonnement sont lissés dans le temps, ce qui expliquerait les baisses d’abonnés. Ces contestations reflètent in fine une désillusion des youtubeurs dont le succès repose sur un codage qu’ils ne maitrisent pas.
Favoritisme ou simple binarité ?
Au-delà de cette confusion, la tendance de YouTube à recommander des vidéos qui « buzzent » pose le doute sur la capacité de la plateforme à partager du contenu créatif ou éducatif. On pourrait penser que comme Facebook, YouTube serait soumis à une « bulle de filtrage » (Eli Pariser), créant ainsi un isolement intellectuel et culturel des utilisateurs, en ne leur proposant que du contenu optimisé par leur personnalité.
On le réalise rien qu’en regardant l’onglet des Tendances, où des vidéos comptabilisant des millions de vues n’y figurent que quelques heures. Cet onglet est un véritable levier pour les youtubeurs, car il leur permet de se faire connaître par les internautes. L’utilisation de cet espace par des publicités ou des émissions télévisées pourrait ressembler à une préférence envers les annonceurs plutôt qu’envers les créateurs de contenu.
Cet algorithme peut parfois pousser les utilisateurs à une utilisation quasi-malsaine de la plateforme afin de gonfler leurs vues. C’est le cas de Post Malone qui reprend le refrain du titre « Rockstar », numéro 1 aux Etats Unis, 5 fois en boucle dans la même vidéo, leur apportant une visibilité plus importante.
Le cas de Boy Pablo permet néanmoins d’avoir un peu d’espoir dans cet algorithme qui cherche finalement à maximiser le watch time, c’est à dire le temps durant lequel l’utilisateur va regarder la vidéo. Ce système peut entraîner un effet de longue traine (Chris Anderson), car le succès de cette vidéo peu connue est dû au bon relai effectué par l’algorithme. En effet, si cette vidéo a été suggérée par hasard, l’algorithme est efficace car les 500 000 vues par jour sont bel et bien dues à la qualité du morceau « Everytime ».
YouTube aurait-t-il besoin d’une meilleure communication de crise ?
La seule question à résoudre serait donc la suivante : pourquoi l’équipe de YouTube persiste à rendre son fonctionnement si opaque ?
En effet, les réponses tardives aux accusations des utilisateurs ne les ont pas convaincus. La réponse du chef des produits YouTube affirmant que « toute vidéo mise en ligne par un créateur apparaît dans le flux abonnements de tous ses abonnés, par défaut. En général cela prend quelques minutes » et qu’aucun abonnement n’a été supprimé, reste pour le moins elliptique.
On pourrait penser qu’un effort de communication serait nécessaire dans ce genre de situation de crise, mais cette solution ne serait pas la plus stratégique au niveau commercial. Si la communication à propos de cet algorithme était claire et limpide, chaque utilisateur aurait la solution pour maximiser les vues de sa chaîne.
En fin de compte, on pourrait faire l’analogie entre les vidéos YouTube et les Nuggets McDonalds : on est ravis de les avoir devant nous, mais on ne sait pas comment elles sont arrivées là.
Elise Batifort
Sources : 

Découvrir les avantages de YouTube avec le marketing sensoriel, Idéalis Médias, publié le 20/01/2014.
 Mélanie Roosen, YouTube pris en compte pour les disques d’or, L’ADN, publié le 05/02/2016.
Elodie Abadi Garcia, YouTube, le nouvel algorithme qui affole la toile, DMB, publié le 20/12/2016.
Els Bellens, YouTube moins rigoureuse à propos des vidéos « inopportunes », Datanews, publié le 30/10/2017.
YouTube, Wikipédia.
Perrin Signoret, L’algorithme YouTube met-il en avant certains candidats à la présidentielle, Le Monde, publié le 14/04/2017.
Bulle de filtres, Wikipédia.
Erwan Cario, Comment YouTube en met plein les vues, Libération, publié le 19/12/2016.
Communication de crise, Wikipédia.
L’algorithme de YouTube, les points clés pour comprendre, Wizdeo.
Jean Morel, L’algorithme YouTube a transformé un morceau en tube, Radio Nova, le 23/10/2017.

Société

Zuckerberg, Trump… maladresses face à la crise humanitaire Portoricaine

Plus d’un mois après le passage de l’ouragan Maria qui a dévasté Porto Rico, une grande majorité de la population est toujours privée d’eau potable. Les habitants vivent, pour la plupart, sans électricité et parfois même sans toit après que plus de 90 000 maisons y ont été détruites. Alors que le pays peine à rassembler les milliards de dollars d’aide dont il a besoin pour sa reconstruction, il a accueilli ces dernières semaines des personnalités haut placées susceptibles de contribuer… ou pas !
Zuckerberg et la réalité virtuelle : campagne de sensibilisation ou promotion maladroite ?
Le 9 octobre dernier, Mark Zuckerberg a réalisé un livestream visant à faire découvrir la nouvelle interface de réalité virtuelle de Facebook : Spaces. Lors de cette démonstration, le patron de Facebook s’est virtuellement télé-porté dans différents endroits. Parmi eux, l’île de Porto Rico, complètement ravagée par les récentes catastrophes naturelles.

Entre deux éclats de rires, Zuckerberg  accompagné de Rachel Franklin, responsable de la « réalité virtuelle sociale » chez Facebook, se balade sur un fond de maisons inondées.
Depuis leurs confortables bureaux en Californie, Zuckerberg et Franklin ont voulu montrer que la réalité virtuelle abolit les frontières et offre une mobilité illimitée.  Ainsi, grâce à Spaces, les deux collègues ont pu se télé-porter à Porto Rico, sur la Lune ou encore dans le salon de Mark avec son chien. Les déplacements des deux touristes amusés auraient pu faire sourire les internautes. Mais dans une ville qui souffre encore fortement des lourdes conséquences de l’ouragan Maria, ils ont immédiatement donné lieu à un véritable flop communicationnel.
En effet, si Zuckerberg a voulu profiter de ce voyage virtuel pour rappeler le partenariat de Facebook avec La Croix Rouge afin d’« aider les habitants à reconstruire Porto Rico », son action a plutôt été reçue comme une auto-promotion maladroite et de mauvais goût. Bien plus, elle a déclenché de nombreuses critiques sur le « tourisme noir ou de catastrophe[1] », une forme de tourisme qui s’est développée ces dernières années et qui consiste à visiter des lieux touchés par des catastrophes.
Le patron du géant du web n’a pas tardé à s’exprimer à ce sujet, tentant de justifier l’apport de Spaces aux efforts de secours après des catastrophes majeures : « L’une des forces de la réalité virtuelle est sa capacité à générer de l’empathie. Mon but était de montrer comment la réalité virtuelle peut accélérer les prises de conscience et nous aider à voir ce qui se passe à différents endroits du monde.».
Comme on peut le voir, ces explications n’ont pas été satisfaisantes et ont continué de générer un débat sur les réseaux sociaux. Accusé d’exploiter un désastre, Zuckerberg a par exemple été qualifié de « milliardaire sans cœur » ou encore de « dirigeant manquant d’humanité », ce qui a poussé l’équipe de relations presse à tenter de réparer les pots cassés.

Le tourisme de catastrophe est un sujet particulièrement sensible aux États-Unis, où Zuckerberg n’a pas été le seul à être fortement critiqué. En effet, Donald Trump a fait l’objet d’un véritable backlash dans la presse et sur les réseaux sociaux à la suite d’un soutien à Porto Rico considéré comme bien trop faible, et d’une visite particulièrement dérangeante à San Juan, capitale de l’île… pourtant américaine.
La visite catastrophique de Donald Trump à Porto Rico : entre prises de paroles déplacées et gestes irrespectueux
C’est seulement deux semaines après le passage dévastateur de l’ouragan Maria à Porto Rico que Donald Trump a décidé de se rendre sur place pour apporter son aide et prendre connaissance des dégâts. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette visite tardive a fait scandale. Et pour cause, le président des États-Unis a enchaîné les maladresses dès son arrivée sur l’île.
À priori venu pour apaiser les tensions, Trump n’a fait qu’empirer les critiques à son égard en déclenchant une indignation générale. Alors que la lenteur de l’aide fédérale lui avait été reprochée, Trump a quant à lui critiqué la contribution des citoyens de l’île en déclarant que « les  Portoricains devaient faire davantage pour aider ». De plus, face aux reproches exprimés en raison d’un soutien jugé minimal, Trump n’a pas pu s’empêcher de rétorquer par une blague pour le moins déplacée : « Je déteste avoir à le dire, mais ces derniers jours, vous nous avez un peu fait sortir du budget, Porto Rico. Mais ce n’est pas grave, on  va vous aider ! »
Comme si cela ne suffisait pas, Trump a continué sur sa lancée. Pendant une conférence de presse donnée sur place, le président américain a affirmé que les habitants de l’île devaient se considérer « chanceux ». En effet, il estime qu’il faut se féliciter du « faible nombre de victimes » comparé à Katrina en 2005, qu’il a qualifié de « vraie catastrophe ».
Mais le président américain ne s’est pas arrêté aux mots. Alors qu’il assistait à une distribution de produits de première nécessité, Donald Trump a jugé bon de lancer des rouleaux de papier dans la foule. Ce geste jugé irrespectueux et condescendant a déclenché l’indignation du peuple portoricain mais aussi du reste du monde, qui s’est manifesté sur les réseaux sociaux comme Twitter.

Ni la visite choquante du président américain, caractérisée par son manque de soutien général et la minimisation des conséquences de l’ouragan sur l’île, ni la légèreté mal placée du PDG de Facebook ont permis d’apaiser le sentiment des Portoricains d’être des citoyens de seconde zone… Mais la diffusion médiatique des événements a au moins suscité une indignation généralisée et a mené à s’interroger sur le statut des habitants de l’île.

Maria Qamari
Twitter : @MariaQamari
Sources :

[1] Olivia Solon, « Mark Zuckerberg ‘tours’ flooded Puerto Rico in bizarre virtual reality promo » – The Guardian. Publié le 10 octobre 2017.
Alexandra Milhat, « Mark Zuckerberg se « téléporte » à Porto Rico, ravagé par l’ouragan Maria, et c’est très gênant » – Huffington Post. Publié le 10 octobre 2017.
Le Monde. « Mark Zuckerberg s’excuse pour son étrange vidéo en réalité virtuelle à Porto Rico » Publié le 11 octobre 2017.
6 Médias. « Porto Rico : le comportement de Trump suscite l’indignation » – Le Point. Publié le 4 octobre 2017.
Le Monde avec Reuters. « Porto Rico : la visite pleine de maladresses de Donald Trump » -Le Monde. Publié le 4 octobre 2017.

Crédits :

Capture d’écran Live Facebook. « Live from virtual reality — teleporting to Puerto Rico to discuss our partnership with NetHope and American Red Cross to restore connectivity and rebuild communities. » 9 octobre 2017.

 

Captures d’écran Twitter :

Matthew Stoller @matthewstoller
Erica Holl @mulegirl
Stephen Colbert @stephenathome
Anthony Houser @tonyhouser
Jorge Ramos @jorgeramosnews

Société

Christine Angot : cadrer l’incadrable

Samedi 30 septembre sur le plateau d’ONPC les téléspectateurs assistent à une scène glaçante entre Sandrine Rousseau et Christine Angot, la nouvelle chroniqueuse de l’émission On n’est pas couché (ONPC). Alors que Sandrine Rousseau ouvre le débat sur la prise en charge des femmes victimes de harcèlement sexuel par des « personnes formées pour accueillir la parole », Christine Angot réagit violemment pour souligner le fait que face au harcèlement sexuel ou au viol, la femme est seule. La scène suscite plus de 1000 plaintes au CSA et les internautes critiquent fortement la réaction de la chroniqueuse. Grande gueule et sanguine, elle peine à entrer dans les cadres imposés par les dispositifs médiatiques : peut-être est-ce cela qui forge sa réputation ?

Extrait vidéo : Sandrine Rousseau – On n’est pas couché 30 septembre 2017 #ONPC. Youtube. 20/09/2017. [Extrait du clash : 6 :45 – 8 : 45]

Que s’est-il véritablement passé ?
La vidéo du clash entre les deux femmes reprise sur internet et décontextualisée révèle une Christine Angot dans son tort et furieuse, sans raisons apparentes. Or, ce « cadre » ne dit pas l’histoire de la chroniqueuse. En effet, cette dernière a elle-même été abusée par son père comme elle l’écrit dans son livre L’inceste, cela explique sa réaction violente. Les téléspectateurs ont pu voir les larmes de Sandrine Rousseau mais le départ du plateau de Christine Angot a été coupé au montage : « j’entends le public qui commence à huer parce que justement, je n’emploie pas la phrase « discours » (…) ça veut dire que je suis sur un plateau télé et que je ne peux pas parler donc je n’ai rien à faire là » explique-t-elle sur France Culture. Il y a un véritable échec de la parole de Christine Angot dans le cadre de l’émission. Les huées et la disposition même du plateau rendent la situation intenable pour la chroniqueuse qui doit se réfugier dans sa loge. C’est d’ailleurs, l’imposition d’un cadre qui a révolté Angot dans les propos de Sandrine Rousseau : « ce qui me révolte, ce n’est pas la parole collective, c’est face à des choses terribles, vraiment, qui sont l’abus de pouvoir, qui sont le déshonneur, qui sont le silence imposé, qui sont beaucoup de choses comme ça, on trouve des procédés, des procédures, des systèmes, des phrases toutes faites du genre les gens « formés pour recueillir la parole », des trucs fous ».
Angot : l’incomprise, l’incadrable
Angot, romancière controversée, n’en est pas à son premier scandale médiatique. On se souvient de son intervention face à Fillon dans l’Émission Politique sur France 2, en mars dernier. L’artiste n’a pas été épargnée non plus : on assiste à des scènes insupportables lors de son passage dans l’émission de Tout le monde en parle en 1999. Alors qu’elle présente son livre L’inceste, où elle décrit les viols qu’elle a vécus, une chroniqueuse lui demande « vous n’avez pas ri une seule fois, qu’est-ce qui vous fait rêver ? » (17 :00). Elle subit également les moqueries et les rires des invités sur ce sujet profondément douloureux. L’impertinence de la séquence mérite d’être soulignée et l’aurait certainement été si les réseaux sociaux existaient à l’époque. Cette scène montre aussi à quel point Christine Angot ne se conforme pas : « vous êtes assez rare » lui avoue Thierry Ardisson, reconnaissant sa difficulté à l’interviewer alors que les autres « sont assez faciles » (16:50). Un tempérament qui révèle une personnalité débordant des cadres et du politiquement correct.

Extrait vidéo de l’émission de Thierry Ardisson : «  Christine Angot « Je ne peux pas parler de L’inceste » | Archive INA »
La tyrannie du spectacle
Ce rejet de la forme n’est pas nouveau chez la chroniqueuse. Il pourrait expliquer pourquoi elle est tant controversée mais si médiatisée : elle sort du cadre, crée la polémique et rend donc le média visible. Christine Angot répond, peut-être malgré elle, à une logique médiatique. Ce procédé est particulièrement efficace dans l’émission ONPC qui orchestre le clash. La disposition du plateau organise méticuleusement le désaccord : les deux éditorialistes jouant les avocats de l’accusation face à l’invité chargé de se défendre. Laurent Ruquier, lui, joue le rôle du médiateur, du président de séance. ONPC, émission d’infotainment, théâtralise ce rendez-vous chaque samedi soir (générique accrocheur, arrivée théâtrale des invités). On pourrait ici supposer en reprenant les termes de Guy Debord que le spectacle, sous-tendu par des logiques de production, « ne veut en venir rien d’autre qu’à lui même ». Un spectacle qui devient particulièrement tragique lorsqu’il est aussi violent que le clash Angot/Rousseau. Cela traduit surtout l’impossibilité d’exprimer des idées et un problème aussi délicats dans un cadre aussi restreint. La personnalité de Christine Angot fonctionne dans le dispositif médiatique d’ONPC puisqu’elle exacerbe l’affrontement, le conflit. Dans une logique d’« économie de l’attention », si bien décrite par Yves Citton, l’émission tend à organiser la polémique dans le but d’attirer le spectateur afin de générer toujours plus d’audience et donc toujours plus de profit.
Christine Angot est une personnalité particulièrement médiatisée, à fort potentiel « médiagénique », pour reprendre le néologisme proposé par Philippe Marion. En d’autres termes, la romancière Christine Angot a l’aptitude de bien « passer » dans les médias justement grâce à sa personnalité anticonformiste. Son rejet du cadre la rend paradoxalement tout à fait cadrable.
Claire Doisy
 
Sources :

Montellier Chantal. Les larmes amères de Christine Angot. L’Humanité. 13/10/2017. Consulté le 25/10/2017.
Alexis Lucie. Dispositifs télévisuels et mises en scène du désaccord : les cas d’On n’est pas couché et de Ce soir (ou jamais !). Cahier de praxématique. 06/06/2017. Consulté le 25/10/2017.
Erner Guillaume. Violences faites aux femmes : Christine Angot, mots à maux. France Culture. 17/10/2017. Consulté le 25/10/2017
Citton Yves. L’économie de l’attention, nouvel horizon du capitalisme ? La découverte. 2014.
Debord Guy. La société du spectacle. Gallimard. 1996.

Crédit photo :

Capture d’écran Sandrine Rousseau – On n’est pas couché 30 septembre 2017 #ONPC. Youtube. 20/09/2017.
Extrait vidéo 1 : Sandrine Rousseau – On n’est pas couché 30 septembre 2017 #ONPC. Youtube. 20/09/2017. Clash : 6 :45 – 8 : 45
Extrait vidéo 2 de l’émission de Thierry Ardisson : « Christine Angot « Je ne peux pas parler de L’inceste » | Archive INA »

Société

WeChat VS Facebook : duel au sommet

Difficile pour nous aujourd’hui d’imaginer notre vie sans nos applis. Facebook, Instagram, Snapchat, Twitter, Uber, Messenger et bien d’autres rythment notre quotidien. Pourtant, en Chine, vous ne trouverez aucune de ses applis. La censure du gouvernement oblige les Chinois à créer leurs propres apps.
Un certain nombre d’acteurs ont ainsi commencé à copier les réseaux occidentaux pour fournir aux Chinois leur éventail d’applications. Mais en quelques années, un réseau s’est imposé comme la « super app » et pourrait bien avoir des conséquences sur nos réseaux occidentaux.
WeChat, la « super app » chinoise
En 2011, le groupe Tencent crée WeChat, qui n’est à l’origine, rien de plus qu’une application de messagerie, au même titre que WhatsApp ou Messenger. En à peine plus d’un an, 150 millions d’internautes se ruent sur l’application. Très vite, WeChat évolue et offre de plus en plus de services. Aujourd’hui, l’application réunit plus de 950 millions d’abonnés et a complètement bouleversé le quotidien de ses utilisateurs. En une seule application, WeChat concentre un nombre incalculable de services. Vous pouvez envoyer un message à un ami pour lui proposer de sortir, lui envoyer la photo d’un restaurant que vous aimeriez tester, réserver une table dans ce restaurant, payer la note à la fin du repas, noter la qualité du restaurant… et votre ami pourra même vous rembourser par message le lendemain, pendant que vous travaillerez avec vos collègues, toujours depuis l’application. En bref, vous pouvez tout faire !
Plus besoin d’un Facebook, d’un Amazon, d’un Instagram, d’un Paypal, d’un Slack ou d’un TripAdvisor quand vous avez WeChat. Le réseau social est conçu pour rendre ses usagers captifs : ils n’ont plus besoin de quitter l’application, que ce soit pour leur loisir ou pour leur vie professionnelle.
Pour mieux comprendre WeChat, nous vous proposons cette vidéo du NY Times, récapitulant très bien l’impact de l’application sur la vie des chinois.

Vers une « WeChatisation » occidentale ?
Arrivé dernièrement sur le marché européen, WeChat promet de faire bouger les lignes. Dans un premier temps, WeChat en Europe sera surtout destiné aux touristes chinois ayant pris l’habitude de payer leurs achats depuis l’application, ce qui implique que les banques et les commerçants acceptent le partenariat avec WeChat Pay. WeChat n’est pas le premier à s’implanter sur le marché européen en proposant son système de paiement. Alipay, le service proposé par le géant chinois Alibaba, a fait son apparition en France, permettant à 450 millions de Chinois de faire leurs achats depuis l’application. Avec WeChat Pay, ce sont plus de 150 millions de Chinois supplémentaires qui bénéficieront de ces avantages.
Cette adaptation des commerçants aux usages chinois pourrait bien amener les européens à reprendre le même modèle. Plus besoin d’argent liquide ou de carte bleue si tous les commerçants proposent de payer via une application permettant de tout faire. WeChat compte déjà plus de 200 millions d’utilisateurs étrangers, principalement en Asie du sud-est, mais pas seulement. Les occidentaux travaillant avec des partenaires chinois se rendent vite compte qu’il est plus facile de communiquer par WeChat, très répandu dans le domaine professionnel, que par E-mail, peu utilisé en Chine. L’essor de l’application chinoise en Amérique et en Europe pourrait donc se faire par la sphère professionnelle et le développement commercial lié au tourisme.
Facebook fait de la résistance
Nous étions habitués à voir le marché chinois copier le marché occidental, mais aujourd’hui, l’inverse pourrait bien se produire. Difficile d’imaginer que Facebook laissera WeChat lui prendre des parts de marché sans réagir. En témoignent les nouvelles fonctionnalités développées notamment sur Messenger. Il est désormais possible d’envoyer de l’argent directement depuis la messagerie de Facebook, ce qui n’est pas sans rappeler le système des « enveloppes rouges » du géant chinois. De même, Facebook a ouvert sa marketplace permettant de mettre en relation des acheteurs et des vendeurs de différents produits, sans pour autant permettre la transaction depuis la plateforme.
Facebook tente de rendre son public de plus en plus captif en lui proposant toujours plus de services. D’autant plus que Facebook a annoncé que son système publicitaire était arrivé à saturation : intégré plus de liens sponsorisés nuirait à l’expérience utilisateur et risquerait de leur faire perdre des internautes. Pour continuer à se développer, le réseau de Mark Zuckerberg doit trouver de nouveaux relais (98% des revenus de Facebook viennent de la pub). L’exemple de WeChat, dont le modèle économique repose principalement sur les commissions lors de transactions et la monétisation de leurs jeux (seuls 18% des revenus viennent de la pub) pourrait fortement inspirer Facebook.
Ces « super apps » posent toutefois un problème majeur, celui de l’utilisation des données. Une application dont on est captif et qui subvient à tous nos besoins récolte un nombre incalculable de données sur chaque utilisateur. On sait déjà que le gouvernement chinois profite des datas de WeChat pour surveiller sa population. Ainsi, les thèses de Michel Foucault dans son ouvrage Surveiller et Punir semblent trouver un sens nouveau. D’un régime disciplinaire, on passe à une surveillance plus discrète. Pour autant, chacun se sait sous surveillance en permanence. De quoi s’interroger quant aux effets d’une sorte de panoptisme digital.
Nicolas Morteau
Twitter : @N_Morteau
LinkedIn : Nicolas Morteau

Sources :
Davan-Soulas Melinda, WeChat, le réseau social multifonctions qui gère la vie des Chinois débarque en France, LCI, publié le 09/07/2017, consulté le 23/10/2017.
Fabrion Maxence, Proche des 2 milliards d’utilisateurs, Facebook voit son chiffre d’affaires augmenter de 49% au 1er trimestre, Frenchweb, publié le 04/05/2017, consulté le 23/10/2017.
How WeChat Became China’s App For Everything, Fast Company, publié le 01/02/2017, consulté le 24/10/2017.
Noisette Thierry, WeChat : « Notre stratégie pour nous développer en Europe », L’Obs, publié le 07/04/2016, consulté le 24/10/2017.
Crédits :
Crédit vidéo : The New York Times, How China Is Changing Your Internet | The New York Times, publié le 09/08/2016
Crédit photo : www.thedrum.com
 

Société

Le règne du « partage » : analyse d’une tendance communicationnelle

La notion de « partage » est partout, elle semble être devenue l’une des valeurs cardinales de la génération des digital natives : elle est omniprésente dans la publicité, sur les réseaux sociaux, dans la communication institutionnelle… Alors que les inégalités économiques et sociales, ainsi que l’esprit de concurrence n’ont jamais été aussi exacerbés qu’aujourd’hui, cet appel au partage interpelle. Il est pour le moins paradoxal.
Le partage, une ouverture sur le monde ?

Est-ce un simple et curieux hasard si le terme partage vient étymologiquement du même mot que « partir » (du latin partire) ? Le désormais slogan officiel des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024, « Venez partager », laisse presque entendre « Partez à Paris ».
« Depuis le lancement de la candidature, nous sommes particulièrement attachés à porter des valeurs d’ouverture sur le monde et de partage », a déclaré Etienne Thobois, le directeur général de Paris 2024. Cette volonté affichée de véhiculer ces deux notions étroitement liées, se concrétise encore davantage par le slogan écrit en anglais, dévoilé avant sa traduction française : « Made for sharing ». Ce slogan a fait couler beaucoup d’encre, mais il permettrait, selon les organisateurs, de diffuser plus largement un appel à venir à Paris lors des Jeux. Une traduction en espagnol est même envisagée, afin d’attirer le maximum de visiteurs possible. Dans cette campagne de communication, l’idée de partage est donc combinée à celle d’ouverture, jusqu’à rendre insécable les deux notions, autant sur le fond (valeurs portées par le slogan) que sur la forme (traduction en langues étrangères).
Mais ce rapprochement — voire cette association — entre partage et ouverture sur le monde est loin d’être une nouveauté en communication. Pour preuve, les réseaux sociaux ont d’une manière générale, adoptés la logique du share. Ici encore, par l’action de partager un contenu sur Internet donc d’en démultiplier l’audience potentielle, on l’ouvre sur le monde. A fortiori, et à l’ère des réseaux sociaux, il semblerait que le mécanisme de partage (sharing, retweet, etc.) ait définitivement supplanté l’URL comme constitutive principale du Web. Toutefois, si le partage n’est pas univoque et qu’il existerait, selon une étude, jusqu’à six profils de « partageurs » différents (des plus intimistes aux influenceurs), force est de constater que la tendance au partage semble aller de pair avec le processus de mondialisation. Comme l’exprimait le président de l’entreprise de services mobiles Cellfish à propos du Brexit : « Cela ne rime à rien de remettre des frontières dans un monde dominé par Facebook ».
Quand le partage devient un argument de vente

Plus qu’être synonyme d’ouverture sur le monde, la valeur partage peut s’avérer être un véritable recours commercial pour les marques. Le célèbre slogan publicitaire « On partage ? » de Kinder Bueno en est l’une des plus emblématiques illustrations. À travers cette invitation à déguster ses produits, l’entreprise du groupe Ferrero véhicule l’idée implicite qu’un biscuit Kinder se partage avant de s’acheter. On cherche, par là même, à rassurer le client : acheter un Kinder Bueno est un geste altruiste, ce qui expliquerait d’ailleurs pourquoi ces biscuits sont vendus par deux (ils ne demanderaient qu’à être partagés).
Autre usage de la valeur partage, celui de Coca-Cola. En 2014, la marque a lancé une gamme de sodas, où l’injonction au partage est non seulement inscrite sur la canette, mais se personnalise : « Partage un Coca-Cola avec Pierre, Paul, Anne ou Marie » nous intime la marque. Poussant encore plus loin l’étrange équivalence entre consommation et partage, déjà bien amorcée par Kinder, la marque Coca-Cola se positionne, avec cette gamme, en tant que créatrice de lien social : elle se donne pour mission de réinsérer de la convivialité dans l’individualisme de nos sociétés. Acheter, c’est partager, voilà l’homologie que ces deux campagnes publicitaires ont réussi à établir dans l’inconscient de millions de consommateurs.
La valeur du partage propre à la culture des millenials ?
Au vu des récentes campagnes de communication précédemment évoquées, le « partage » apparaît comme l’une des notions particulièrement mobilisées par les organisations (entreprises comme institutions), pour attirer l’attention des consommateurs, et en particulier des jeunes. Toutefois, et contrairement à ce que l’on pourrait croire, le partage n’est pas une caractéristique intrinsèque à la culture numérique et digitale. Selon une étude du New York Times Customer Insight Group, elle ne serait qu’une transposition du plurimillénaire art de la conversation, dont les enjeux sont en revanche bien plus grands, au regard des près de quatre milliards d’internautes, et tous potentiels partie prenante de cette discussion.
En tant que créateur de contenu, le partage n’est pas nécessairement plus altruiste ou bienveillant, car le partage sert parfois de faire-valoir. Autrement dit, intégrer un bouton « partager » ou « retweeter » sur l’article d’un site est plutôt une vitrine permettant de mettre en scène une popularité immédiatement visible, car chiffrable, d’un influenceur sur les réseaux sociaux, qu’une incitation au partage de contenu.
Qu’il se décline sous la forme d’ouverture sur le monde, d’altruisme ou d’acte de conversation comme un autre, le partage semble être devenu un mot passe-partout, sans cesse renouvelé par les différentes campagnes de communication l’ayant employé. Il s’est ainsi quelque peu vidé de son sens premier.
Sara Lachiheb
Linked In : Sara Lachiheb
Sources :

Nicolas Richer. « La vérité sur les boutons de partage (et la meilleure extension) », wpmarmite.com, mis en ligne le 15 mars 2016. Consulté le 29/10/2017.

Ricardo Da Silva. « 6 types de partageurs sur les réseaux sociaux. #infographie », ricardodasilva.fr, mis en ligne le 4 mai 2014. Consulté le 29/10/2017.

Elsa Bembaron. Marie-Cécile Renault. « Cela ne rime à rien de remettre des frontières dans un monde dominé par Facebook », Le Figaro, mis en ligne le 24 juin 2016. Consulté le 29/10/2017.

 
Sources images :
http://www.strategies.fr/sites/default/files/assets/images/strats-image-1064438.jpeg
https://essentiel-autonomie.humanis.com/sites/all/themes/custom/humanis_assets/images/partager-facebook.png
http://www.coca-cola.pf/wp-content/uploads/2015/04/actu_partagez.jpg
 

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